Du romanesque, du picaresque, enfin !

l'ile du point némoCurieuse coïncidence. Le plus gros diamant du monde, l’Anankè, vient d’être volé à sa propriétaire, Lady Mac Rae, qui vit en Ecosse. Au même moment, non loin de son château, sont retrouvés trois pieds droits humains coupés à mi-tibia et chaussés de la même basket, de la marque « Anankè », signifiant le « destin » en grec. Mis au parfum par Shylock (et non Sherlock !) Holmes, Martial Canterel, dandy et opiomane de quarante-cinq ans, qui connaît bien Lady Mac Rae, puisqu’il est le père de sa fille, Verity, décide d’élucider ce double mystère et se rend aussitôt en Ecosse.

Débute alors un périple pour le moins rocambolesque : la petite équipe, constituée de Holmes, Canterel, Lady Mac Rae, qui emmène partout Verity plongée dans un coma profond, et de quelques autres compagnons, se lance sur les traces de l’Enjambeur Nô bientôt désigné comme coupable, et entament un tour du monde à bord des engins les plus inattendus : le Nord-Express jusque Saint-Pétersbourg avant de sauter dans le Transsibérien, puis un dirigeable commandé par un certain Francesco Scheletro, ce qui ne présage rien de bon !

Comme celui qu’ils poursuivent a toujours une longueur d’avance, nos aventuriers continuent sur une goélette en direction des mers australes et du Point Némo. Le Point Némo, nous apprend l’auteur, étant le pôle maritime d’inaccessibilité ou l’endroit le plus éloigné de toute terre, se situe dans l’Océan Pacifique sud, à 2688 km des terres émergées. Enfin, le voyage se terminera à bord d’un « Nautilus » qui n’a rien à envier à celui de Jules Vernes, et pour cause.

Les rebondissements se succèdent. L’auteur nous entraîne dans un voyage scientifique digne du Tour du monde en quatre-vingt jours, ou de Vingt mille lieues sous les mers avec quelques ingrédients des enquêtes de Sherlock Holmes, une pincée de Moby Dick et une bonne dose d’île au trésor. Mais ce n’est pas tout, ce roman d’aventures prend aussi ancrage dans notre réalité quotidienne, et parfois dans l’actualité, -avec par exemple le magnifique remake du naufrage du Costa Concordia-, bien que nous soyons en même temps plongés dans une atmosphère typique de la fin du XIXème ou du début du XXème siècle. Les aventuriers évoluent dans un monde si semblable au nôtre, où la technologie est bien présente, «où les fanatismes en présence menaçaient la structure même du monde civilisé», mais pourtant si différent : à plusieurs reprises, le lecteur a l’impression de se retrouver dans une autre époque, tout en étant dans la sienne, ou dans une œuvre littéraire en train de s’écrire et de se jouer devant lui.

Et puis, il y a ces petites intrigues secondaires qui viennent interrompre régulièrement le cours des événements et qui prendront tout leur sens à la fin du roman. On y croise un chinois colombophile détraqué qui dirige une usine de tablettes électroniques, un fabricant de cigares en difficulté, installé dans le Périgord et qui perpétue dans son usine la tradition cubaine de la lecture à haute voix pour les rouleurs de cigares, et tant d’autres personnages, à la fois communs et extraordinaires. Je n’en dis pas davantage pour ne pas révéler l’importance de certaines mises en abyme. Car l’histoire n’est pas toujours celle que l’on croit.

Le talent de J.M Blas de Roblès ne se limite pas à l’imagination et à une grande qualité d’écriture. L’île du point Némo foisonne de références à l’actualité et à la littérature, que l’auteur met en scène avec brio et humour. Le roman est également une critique souvent ironique de la société de consommation et de nos économies modernes. L’auteur nous livre d’ailleurs ses réflexions sur le rôle du livre et de la littérature et sur leur avenir à l’heure du numérique. À part quelques passages qui m’ont paru inutiles ou excessifs, l’Ile du Point Némo est certainement l’un des grands livres de ces dernières années. Il nous rappelle qu’à tout moment, la littérature est fondamentale, particulièrement quand tout va mal !

Quelques citations 

« Les Français ne comprenaient rien à rien de ce qu’était devenu le monde. Tant que la Méditerranée était restée le centre de l’univers, l’alliance de leur tempérament latin et d’une certaine rigueur nordique avait fait merveille pour imposer leur prédominance économique. Aujourd’hui que ce centre s’était déplacé vers l’est, cette même latinité les desservait. Oui, songe-t-il, voilà comment on arrivait à délocaliser chez eux des usines chinoises, et c’était bien fait pour leur morgue légendaire. Or et jade à l’extérieur, ouate pourrie au-dedans. » p124

« Toute phrase écrite est un présage. Si les événements sont des répliques, des recompositions plus ou moins fidèles d’histoires déjà rêvées par d’autres, de quel livre oublié, de quel papyrus, de quelle tablette d’argile nos propres vies sont-elles le calque grimaçant ? p333

« Mille et une révoltes se bousculent derrière ses yeux en brouillards changeants. Il voudrait pouvoir pisser tranquillement sur le cadavre de Monsieur Wang, rire des arrières-mondes, barbouiller les ombres de sa caverne. Vivre sans le souci d’avoir à payer le simple fait de vivre, se chauffer avec le bois de sa forêt, manger les légumes et les fruits de son jardin, brancher son ordi aux forces du vent, de l’eau ou du soleil. Vivre dans les bois, s’il le faut, pour ne plus avoir à trembler devant une enveloppe frappée au sceau du Trésor public. Respirer, Gonfler ses poumons de la beauté du monde, être prêt, tendu, héroïque. » p346.

« Le temps que les acheteurs ouvrent leurs e-books, ne serait-ce que pour les feuilleter, et on aurait changé trois fois de tablettes et de normes de fichiers. L’important, ce n’était même pas qu’ils achètent des livres numériques récemment parus, mais qu’ils achètent encore et encore la possibilité de les acheter. Le même système que partout ailleurs, et qui fonctionnait à vide, comme le reste de l’économie. La bibliothèque numérique n’était qu’une variation moderne du péché d’orgueil, celui de parvenue pressés d’exhiber leur prospérité, s’entourant de livres tape-à-l’œil –voire de simples reliures vides- qu’ils n’avaient jamais lus et ne liraient jamais. »p360

« Il n’y a pas de réalité qui ne s’enracine dans une fiction préalable » p409

« Notre monde est mal en point, reprit ce dernier, je vous l’accorde. Ce n‘est pas une raison pour s’en extraire, pour le nier. Il y a d’autres solutions… « p413

 

L’île du Point Némo, Jean-Marie Blas de Roblès, éditions Zulma, Honfleur, août 2014, 461 p.

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Une réflexion sur “Du romanesque, du picaresque, enfin !

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