Terminus radieux, Antoine Volodine

Terminus radieuxTerminus radieux est le premier livre que je lis d’Antoine Volodine, et c’est une vraie découverte pour moi qui n’avais jamais entendu parler de la littérature post-exotique, dont il est le principal et, semble-t-il, l’unique représentant. C’est en effet tout un monde qu’il a créé au sein d’une œuvre riche de presque vingt romans, y compris quelques « narrats, romances et entrevoutes » où l’on retrouve des références et explications propres à l’œuvre elle-même.

Terminus radieux s’ouvre sur la fuite de trois combattants égalitaires, deux mois après la chute de l’Orbise, capitale de la Deuxième Union soviétique, suite à la reprise du pouvoir par les Barbares : nous sommes dans le futur sans savoir quand précisément. Les trois camarades résistants, Kronauer, Illioutchenko et Vassilissa Marachvili franchissent la frontière qui interdit l’accès aux territoires vides, immense zone de désolation exposée aux radiations depuis des décennies, depuis les catastrophes nucléaires en chaine qui ont dévasté toute vie humaine et animale dans les steppes de la Sibérie.

Après avoir marché vingt-neuf jours, épuisés, l’organisme rongé par les radiations, les trois amis arrivent près d’un ancien kolkhoze, « Etoile Rouge », en même temps qu’un étrange convoi transportant des soldats et des prisonniers que l’on retrouvera plus loin dans le récit. Vassilissa est mourante et Kronauer décide de partir à la recherche d’eau et de soins, en direction d’un village. L’auteur nous présente Kronauer, un homme d’action qui voulait en découdre avec les ennemis de l’Orbise :

 

« Sa vision du monde était illuminée par la morale prolétarienne : abnégation, altruisme et combat. Et comme nous tous, bien sûr, il avait souffert des reculs et des effondrements de la révolution mondiale. Nous n’arrivions pas à comprendre comment les riches et leurs mafias réussissaient à gagner la confiance des populations laborieuses. Et avant la rage c’est d’abord l‘ahurissement qui nous saisissait lorsque nous constations que les maîtres du malheur triomphaient partout sur le globe et étaient sur le point de liquider les derniers d’entre nous. Nous n’avions aucune explication quand nous nous interrogions sur les mauvais choix de l’humanité. L’optimisme marxiste nous interdisait d’y voir les preuves de graves défauts dans le patrimoine génétique de notre espèce, une attirance imbécile pour l’autodestruction, une passivité masochiste devant les prédateurs, et peut-être aussi et surtout une inaptitude fondamentale au collectivisme. « (p36)

 

Kronauer traverse donc seul la steppe et arrive au kolkhoze de « Terminus radieux » qui porte bien mal son nom : un terminus, il en fut un pour la plupart de ses habitants, et il en sera un pour les survivants, à quelques exceptions près. Mais l’endroit n’a rien de radieux, bien au contraire : de sombres ruines d’un complexe agricole humide, froid et désert, où ne restent que les déchets irradiés d’une civilisation industrielle et quelques humains, « ni morts, ni vivants », êtres mutants qui souffrent d’immortalité !

C’est le cas de la Mémé Oudgoul, survivante désormais légendaire, qui fut en son temps une des plus valeureuses figures de la Deuxième Union soviétique et donc « représentante de l’héroïsme soviétique », et qui nourrit chaque jour la Pile en éruption, ou ce qu’il reste d’une centrale nucléaire devenue folle et qui s’est enfoncée dans le sol, creusant un puits de deux kilomètres de profondeur : une sorte de divinité nucléaire qui diffuse sa chaleur empoisonnée dans tout le kolkhoze.

Il y a également le mari de la Mémé Oudgoul, le président du kolkhoze, Solovieï, sorte de géant hirsute et repoussant, doué entre autres du don d’ubiquité et de la faculté de s’introduire dans les esprits et les pensées de ses filles qu’il contrôle et manipule à sa guise. Solovieï est un homme-corbeau, celui qui tire les ficelles de l’immense pièce de théâtre dans laquelle jouent les humains.

 

« Solovieï, pensa-t-il avec dépit. Lui de nouveau. il m’était sorti de l’esprit. Ce nécromancien des steppes, le voilà qui revient. Cet ignoble marieur de kolkhoze, ce récupérateur de cadavres, cette mauvaise ombre, ce géant imperméable aux radiations, cette autorité chamanique de nulle part, ce président de rien, ce vampire à apparence de koulak, ce type bizarre installé sur un tabouret, cet abuseur, ce dominateur, ce type louche, ce type inquiétant, cette créature de réacteur nucléaire, ce magnétiseur sans dieu ni maître, ce manipulateur, ce monstre appartenant à on ne sait quelle catégorie puante » (p245).

Sans oublier les trois filles de Solivieï, sœurs nées de mères inconnues, qui n’ont rien en commun, si ce n’est d’avoir été toutes trois irradiées et d’être des mortes-vivantes, et pourtant immortelles, comme leur père.

Arrivé à Terminus Radieux, Kronauer apprend que Solovieï et Morgovian, son gendre, sont partis vers « Etoile rouge », afin de s’occuper de Illioutchenko et Marachvili qui l’attendaient près de la voie ferrée. Il espère donc leur arrivée prochaine. Bien sûr, rien ne se passera comme il l’aurait voulu et le lecteur suivra le parcours sans fin de ces héros au destin accablant, à l’instar de ce train qui tourne en rond depuis des années, sans ravitaillement, au milieu de paysages infinis, à la recherche d’un hypothétique camp qui accepterait d’accueillir soldats et prisonniers unis dans un même voyage absurde.

Antoine Volodine entraîne en effet le lecteur dans un univers particulier, à la recherche du « havre concentrationnaire » des camps  qui  représentent, pour les survivants de l’Orbise, le bonheur face à la « barbarie inégalitaire » qui règne à l’extérieur. Les personnages ne doivent leur salut qu’à des rations de « Pemmican », une sorte de pâte de nourriture concentrée. Ils ne rencontreront jamais la quiétude mais traverseront des aventures sombres, répétitives et envoûtantes où la force de l’écriture de Volodine est de nous emmener toujours plus loin dans l’horreur sans nous lasser. A l’exception de quelques longueurs toutefois, lorsque Solovieï se livre à ses litanies oniriques, hallucinées. Mais l’auteur d’ailleurs fait aussi preuve d’autodérision :

 

« Elle n’a pu éviter les tics d’auteur. Elle ou moi peu importe. Elle n’a pu éviter de revenir, sinon régulièrement, du moins avec une certaine constance, à des scènes et à des situations fondatrices, à des images par lesquelles elle retrouvait les héros et les héroïnes qu’elle avait perdus… »(p602).

C’est d’ailleurs dans la toute dernière partie du roman que l’auteur nous donne plusieurs clés et explications sur son œuvre.

Au total, le roman d’Antoine Volodine appartient à une littérature qui fait la part belle à l‘imaginaire, mais qui se veut … hors de toute littérature. Volodine définit le post-exotisme qu’il a créé comme « une littérature située ailleurs et, en quelque sorte, venue d’ailleurs, une littérature étrangère » qui « contient en elle-même ses propres explications, son système d’images, ses traditions »1.

C’est toute la définition de ce roman qui a reçu le Prix Médicis 2014.

 

Terminus radieux, Antoine Volodine, Seuil, Paris, Août 2014, 617 p.

 

 

1 Interview à Libération le 12 mars 1998 : « Volodine, le post-exotique »,  de JD Wagneur.

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