Berezina, de Sylvain Tesson

BerezinaSylvain Tesson est coutumier des longs voyages sur les traces de héros du passé, dans une tentative de dépassement de soi, et sans doute également à la recherche de lui-même. Il nous régale au passage de récits entremêlés d’aphorismes, de références culturelles, historiques et géographiques variées. J’avais beaucoup aimé, entre autres, « L’axe du loup », dans lequel il raconte son périple de la Sibérie à L’inde, sur les pas des évadés du Goulag.

Avec « Berezina », c’est à nouveau dans un périple historique, sur les traces de la Grande Armée napoléonienne, lors de la retraite de Russie en 1812, « l’une des plus désastreuses campagnes militaires de l’Histoire », que Sylvain Tesson nous emmène. Mais cette fois, il n’est question ni de marche à pied, ni de vélo, ni de chevauchée : c’est dans un side-car soviétique de marque Oural, en compagnie de Thomas Goisque, photographe et aventurier lui aussi, et de Cédric Gras, alpiniste et écrivain-voyageur, ainsi que de deux amis russes, que Sylvain Tesson a choisi de revivre ce moment sombre de l’histoire de la France et de l’Europe. Pourquoi ce choix du side-car ? Serait-ce pour épargner les chevaux qui ont payé un lourd tribut à la folie des hommes, comme l’auteur le dénonce à la fin du récit en célébrant « les chevaux de 1812 à la juste hauteur de leur souffrance » ?

Quoi qu’il en soit, puisque « le mouvement encourage la méditation », le voyage en side-car, à 80 kilomètres heures, est l’occasion de rendre hommage au sacrifice des soldats de la Grande Armée. Mais il permet surtout de réfléchir sur le destin de Napoléon et sur son apport à la France : un monstre sanguinaire qui a eu le tort de vouloir construire la paix à l’échelle du continent européen, mais qui a « su donner une forme civile et administrative aux élans abstraits des Lumières », et qui œuvrait pour l’accès de tous, en toute égalité, à des postes élevés, en fonction du mérite. Tesson évoque également avec tendresse l’âme russe, dont il salue la « vision tragique de la vie » qu’il dit incomprise chez nous. Enfin, il remet certaines pendules à l’heure : la Berezina fut, du point de vue stratégique, une victoire militaire, Napoléon ayant « berné les Russes ». De plus, l’armée russe a compté davantage de pertes humaines que l’armée française. L’expression « c’est la berezina » devrait donc être synonyme de réussite, mais l’histoire n’a retenu que les pertes humaines, qui se comptaient certes en dizaines, voire centaines de milliers :

« D’un point de vue humain, les soldats de l’Empire avaient produit des efforts surnaturels. La grande Armée exsangue s’était payé le luxe d’une victoire. La mémoire collective française, pourtant, ne retint que l’horreur du carnage. Le nom de ce cours d’eau, insignifiant pour la géographie, passa dans l’Histoire et dans le langage courant pour signifier ce que l’on sait. Si l’on se conformait à la pure réalité des faits, « c’est la bérézina » aurait dû signifier « on l’a échappé belle, on l’a senti passer, on a laissé des plumes, mais la vie continue et merde à la Reine d’Angleterre ».

Un des torts de Napoléon fut en effet de « mépriser la météorologie ». Le froid a eu raison de ses soldats, comme l’a souligné Caulaincourt dans ses mémoires, au moins autant que la famine et la vermine !

Berezina est un ouvrage tout à fait intéressant à plus d’un titre, même s’il n’est pas mon préféré de cet auteur. J’y ai retrouvé, outre le côté historique et les références relatives à la géographie et à la culture des peuples visités, l’originalité d’un auteur qui refuse le politiquement correct et le prêt-à-penser qui nous submergent, et qui essaie de nous ouvrir les yeux sur la vacuité de vies tournées vers la consommation. Il fait partie de ces hommes qui cultivent l’esprit de contradiction et c’est pour cela que je vous conseille vivement de le découvrir, avec Bérezina si vous aimez l’histoire et Napoléon, ou en lisant ses nouvelles, essais ou autres récits de voyage.

Berezina, Sylvain Tesson, éditions Guérin, Chamonix, janvier 2015, 199 p.

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7 réflexions sur “Berezina, de Sylvain Tesson

  1. Je te laisse donc un commentaire sur cet article. Pour sûr, Tesson est un livre qui nous fait réfléchir, et je trouve que ça fait du bien de remuer notre manière de voir les choses !
    Si j’ai aimé cette histoire, je préfère son carnet de bord « Dans les forêts de Sibérie », que j’ai dévoré en quelques heures !

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  2. Je suis circonspecte sur ce livre, je crains vraiment une lecture un peu personnelle de l’histoire en fait, un peu biaisée par son équipée avec ses collègues….du coup je tergiverse.
    Billet très intéressant.

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    • oui, la vision de Tesson est certainement un peu personnelle, comme souvent en histoire. Mais il faut la prendre comme telle, je pense. Le côté historique du livre, même s’il me parait sérieux, n’est pas le fait d’un historien, mais peut servir de base pour s’intéresser au sujet. Il me donne en tout cas envie de relire mes livres d’étudiante et d’approfondir avec d’autres lectures ! Je crois qu’on aura l’occasion de s’intéresser à Napoléon de toute façon cette année avec le bicentenaire de la bataille de Waterloo…

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  3. pour l’instant il est en pense-bête car l’auteur m’énerve un peu mais il faut que j’en lise un pour me faire une idée.
    vaut-il mieux commencer par « Dans les forêts de Sibérie?

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    • Oui, je comprends qu’il puisse énerver. Quant à moi, je ne l’ai vu qu’une fois à la télé, et je m’arrête à ses livres et quelques interviews écrites.
      Je te conseille en effet de commencer par « Dans les forêts de Sibérie », ou si tu préfères un vrai récit de voyage, « L’axe du loup ». Il y a aussi son recueil de chroniques « Géographie de l’instant » que j’aime beaucoup.

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