Archive | avril 2015

Vie et mort d’un étang, de Marie Gevers

vie et mort d'un étangPour terminer ce mois belge en beauté, j’ai choisi un classique de la littérature francophone de Belgique que l’on doit à Marie Gevers, « Vie et mort d’un étang ».

Marie Gevers est née en 1883 près d’Anvers et a vécu toute son enfance dans le domaine de Missembourg où la grande maison familiale se niche dans un beau jardin agrémenté d’un étang. Elle ne quitte ce domaine que pour suivre le catéchisme à l’école, car c’est sa mère qui lui enseigne le français, l’histoire et la géographie, tandis qu’un instituteur vient lui donner des cours de mathématiques. Marie se passionne très tôt pour la lecture. Elle écrit des vers et se dédie véritablement à l’écriture après son mariage. De cette enfance au sein d’une famille nombreuse –elle est la dernière après cinq garçons-, Marie Gevers garde un souvenir radieux qu’elle évoque dans ce court roman qui, comme son nom l’indique, est centré sur la pièce d’eau familière qu’elle décrit au rythme des saisons.

De cette nature, Marie Gevers observe tout finement : les plantes, les animaux qui peuplent l’étang, les phénomènes météorologiques, les odeurs de la terre et de la nature. Elle guette l’algue responsable de la peste des eaux et la feuillaison des frênes, poursuit le grillon qui s’introduit dans la cuisine, admire les vers luisants et le reflet des ondes mouvantes que l’eau dessine sur le plafond de la cuisine.

L’eau est partout, au centre de tout. Personnage principal de ce roman, l’étang a accompagné toute l’enfance de Marie Gevers qui nous le présente dans tous ses aspects changeants, cet étang qui fut le compagnon de ces années de bonheur familial. Ce qui est étonnant dans ce roman est que je ne me suis jamais ennuyée, alors que je suis loin d’être passionnée de botanique, et que mon intérêt pour la nature se limite finalement à l’admiration de beaux paysages et de quelques animaux auxquels je suis sensible. Marie Gevers parvient à conférer aux plaisirs simples une dimension poétique incroyable qui nous ramène à l’essentiel.

« Mais la plus délicieuse de ces petites amphibies végétales est la menthe. Elle offre des trésors de parfum à qui la froisse… O menthe, la fraîche et l’amère, la vivifiante et la vite fanée ! C’est elle qui devait un jour me révéler l’accomplissement de ma destinée féminine, car un matin que je pêchais le gardon, les pieds dans les touffes aromatiques, l’odeur de la menthe m’atteignit soudain jusqu’au cœur. Je compris alors, à mon trouble même, qu’une semence humaine avait pris racine en moi… »

On retrouve la même poésie dans la deuxième partie du livre, pourtant très différente : « La cave » est un journal des sombres journées qu’a passées Marie, bien des années plus tard, en 1944, cachée avec les siens dans la cave de la grande maison familiale. Une expérience douloureuse, amplifiée par la peur de la mort qu’elle surmonte en faisant appel à ses souvenirs et en organisant ses journées autour de tâches très simples qui lui apportent la sérénité.

« Je crois au contraire que l’immense beauté de cette nuit d’avril m’offre un secours. Je regarde le dernier quartier de la lune avec un vague sourire : « je lui ressemble, me disais-je, ma vie est aux trois-quarts finie, mais cela n’empêche pas les rossignols de chanter »… Ils chantent, ils chantent pendant que, rentrée dans ma cave, je m’endors, et que par le hublot ouvert, le parfum de la nuit pénètre avec leurs clameurs ».

Une très belle lecture donc, fondée sur des souvenirs d’harmonie et de sérénité familiale, que Marie Gevers nous communique grâce à une écriture d’une grande sensibilité.

 

Vie et mort d’un étang, Marie Gevers, Editions Luc Pire, collection Espaces Nord, Bruxelles, 2009, 281 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois belge d’Anne et Mina

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Le carré de la vengeance, Pieter Aspe

le carré de la vengeance AspeSituée dans la principale rue commerçante de Bruges, la bijouterie Degroof vient d’être cambriolée d’une manière  bien peu commune : les cambrioleurs sont entrés sans effraction, ont désactivé l’alarme, ont ouvert le coffre et les vitrines, avant de jeter tous les bijoux dans un bain d’eau régale ayant eu pour effet de dissoudre toute la collection !

L’enquête est confiée au commissaire Van In, parce qu’il est expérimenté et qu’il saura rester discret. C’est du moins ce que pense son supérieur, le commissaire De Kee, qui veut avant tout préserver le propriétaire de la bijouterie, membre de la haute bourgeoise brugeoise. Et c’est pourquoi il précise à Van In qu’il ne doit pas nécessairement identifier l’auteur du cambriolage, l’essentiel étant finalement de ne pas faire de vagues !

Mais Van In ne l’entend pas ainsi. Rapidement, il interprète le délit comme un acte de vengeance et s’attend à ce que d’autres faits suivent. Il choisit dès le début de collaborer avec une jeune substitut du procureur, Hannelore Martens, rencontrée sur les lieux du cambriolage, où elle est envoyée pour sa première affaire.

L’enquête à peine lancée, le lecteur fait connaissance avec Daniel Verhaege et Laurent De Bock qui décident de passer à la seconde étape de leur plan, tout s’étant passé jusque là comme prévu. Pieter Aspe mène alors parallèlement le déroulement du plan des deux truands et l’enquête de la police. Celle-ci est d’ailleurs très vite retirée au Commissaire Van In qui a passé un appel à témoins à la radio, enfreignant l’ordre de son supérieur, ainsi que la volonté du bijoutier Degroof. Mais Van In ne laissera pas tomber l’affaire, et suivra son intuition, en compagnie de la ravissante Hannelore Martens.

Le carré de la vengeance est le premier volet des enquêtes du commissaire Van In, un policier très attachant, malgré ses défauts : il multiplie les heures de travail afin de rembourser les dettes occasionnées par l’achat d’une magnifique maison, il est un peu trop porté sur la Duvel et il a un très mauvais caractère ! Mais le tout est racheté par un sens de l’humour qui ne le quitte jamais.

Le carré de la vengeance, publié en 1995 en néerlandais, mais traduit en français en 2008, n’a rien à envier aux meilleurs polars de ces dernières années. S’il est  noir par les secrets familiaux révélés à l’occasion de ce récit, il ne comporte pas de violence, mais ne manque pas d’intelligence. Il nous plonge également dans le quotidien de flics proches de nous, puisque l’action se passe à Bruges, avec de nombreuses références culturelles. Une véritable découverte pour moi qui me procurerai bien vite la suite de la série !

 

Le carré de la vengeance, Pieter Aspe, traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron, Le livre de poche, Paris, 2010, 377 p.

 

Lu dans le cadre du mois belge d’Anne et Mina

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Si tu passes la rivière, Geneviève Damas

si-tu-passes-la-riviere-de-genevieve-damas-996428347_MLFrançois habite avec son père et ses deux frères aînés dans une ferme où il soigne les cochons. Il a dix-sept ans et vit dans la crainte de son père et dans le souvenir de sa grande sœur, Maryse, qui était la seule à lui témoigner de l’intérêt et de l’affection. Mais un jour, Maryse est partie, elle s’est dévêtue et a traversé la rivière. François ne sait pas pourquoi. Il ne l’a pas suivie, et n’a pas pu l’en empêcher non plus, parce qu’il n’avait pas les mots, parce que le père depuis toujours l’avait mis en garde : « si tu passes la rivière »… « Si tu vas de l’autre côté, gare à toi… ».

François s’est alors réfugié près des cochons, Oscar d’abord, puis Hyménée, la truie qu’il a choisie pour amie. Mais un jour, François parle à Roger, le prêtre du village, qui lui confie un livre. La curiosité éveillée, François retourne chez le prêtre, et avide d’histoires, lui demande bientôt de lui apprendre à lire. À la faveur de  cette naissance à la vie un peu tardive, François se penche sur son histoire : n’a-t-il pas eu une mère lui aussi ? Pourquoi lui défend-on de traverser la rivière ? Quel secret lui cache-t-on finalement ? Dès lors, il n’a plus qu’un objectif : apprendre à lire pour déchiffrer les inscriptions sur les pierres tombales du cimetière et retrouver ainsi celle de sa mère, et ensuite, découvrir toute son histoire.

Geneviève Damas a trouvé le ton juste pour faire parler François, ce jeune homme pas tout à fait comme les autres, qui a grandi dans une famille violente et inculte, qui a un peu de « vent dans la tête » et beaucoup de naïveté, mais qui porte en lui tant de sincérité, d’amour et de joie de vivre. Des sentiments qui se révèlent peu à peu avec l’apprentissage de la lecture, et l’éveil au monde qui en découle. L’auteure signe là un beau premier roman plein de sensibilité et de tendresse, à l’écriture très maitrisée qui évolue au fur et à mesure des progrès et découvertes de François. Publié en 2011 par les éditions Luce Wilquin, « Si tu passes la rivière » a reçu plusieurs prix littéraires, dont le Prix Victor Rossel 2011.

Lecture commune : les avis de Laetitia et Julie.

 

Si tu passes la rivière, Geneviève Damas, Le Livre de poche, n°33483, Paris, septembre 2014, 158 p.

Lu dans le cadre du mois belge d’Anne et Mina

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André Dussollier au festival Kermezzo(o)

kermezzooPour sa première édition, le festival Kermezzo(o) s’est installé autour du bassin du Parc du Cinquantenaire à Bruxelles, pour trois semaines, du 11 avril au 2 mai. Dans un décor chamarré évoquant les arts du cirque, ce tout nouveau festival propose des spectacles de danse, musique, théâtre, cabaret, magie, et bien d’autres encore, réunissant des artistes de différentes nationalités autour du leitmotiv « Comedy is everywhere ».

Au sein de cette riche programmation, j’ai choisi bien sûr une lecture d’André Dussollier, dans laquelle le comédien nous propose quelques savoureux morceaux de littérature française. Un spectacle auquel j’ai pu assister grâce à mon adorable voisine, qui m’a offert deux places pour le spectacle de mercredi 21 avril !

dussollier

Précisons tout d’abord qu’il s’agit davantage d’un spectacle solo (pour ne pas utiliser les termes anglais, qui de toute façon ne correspondent pas à l’esprit de cette représentation) que d’une lecture : André Dussollier joue et interprète de magnifique textes, plus qu’il ne les lit (seulement pour le Crapaud » de Victor Hugo et l’un ou l’autre aphorisme).

Ainsi, le comédien a ouvert le spectacle par un poème galant que l’on doit à un libertin du XVIIème siècle, l’Abbé de Lattaignant, « Le mot et la chose ». Entrée très friande qui nous rappelait que la littérature, ce sont aussi les jeux de mots et qu’en effet, la comédie est partout ! André Dussollier nous a ensuite régalés de textes d’Alphonse Allais, d’Alfred de Vigny, de Jean-Michel Ribes, de Victor Hugo, de Raymond Queneau et de Roland Dubillard. J’ai particulièrement apprécié « L’autoportrait du descendeur » et autres exercices de style à la Queneau, que l’on doit aux membres de l’Oulipo, calqués sur le même principe : l’autoportrait du séducteur et surtout, celui du fonctionnaire, particulièrement drôle. Les textes de Roland Dubillard sont également pleins d’humour et donc particulièrement jubilatoires.

Un grand bravo à André Dussollier pour ce choix de textes qui illustre à merveille la richesse de la langue française. La « bibliothèque d’André » est à la fois savoureuse et éclectique. Et que dire de son talent d’interprète : il nous a captés, ravis et éblouis. J’étais déjà conquise par ses rôles au cinéma, que ce soit dans les films de Resnais, dans ceux de Pascal Thomas avec Catherine Frot ou plus récemment, dans « Diplomatie », aux côtés de Niels Arestrup, et j’ai découvert hier sur scène un immense comédien !

Plus d’informations sur le festival Kermezzo(o): http://www.kermezzoo.be/

Evénement culturel, dans le cadre du mois belge d’Anne et Mina

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Comme des larmes sous la pluie, de Véronique Biefnot

comme des larmes sous la pluieVéronique Biefnot est une auteure belge que j’ai découverte récemment dans le beau roman qu’elle a co-signé avec Francis Dannemark, « La route des coquelicots », que je chroniquerai très bientôt. Après une riche carrière de comédienne, Véronique Biefnot s’est lancée il y a quelques années dans l’écriture avec « Comme des larmes sous la pluie » qui est le premier volet d’une trilogie qu’elle poursuit dans « Les murmures de la terre » et «Là où la lumière se pose ».

Dans ce premier volume, nous rencontrons Simon Bersic, un écrivain à succès qui vit avec Lucas, son fils âgé de dix-huit ans, à Bruxelles, ville dans laquelle il a posé ses valises à la recherche d’un havre de paix, après quelques tentatives vaines ailleurs. Il a trouvé en Belgique d’excellents amis, Céline et Grégoire, qui l’accueillent avec chaleur à tout moment, au sein de leur petite famille sans problème. Simon a perdu sa femme, il y a plus de dix ans, mais il n’a jamais refait sa vie, et s’il lui manque quelque chose, il est somme toute heureux dans cet univers protégé.

Tout en faisant connaissance avec Simon et son entourage, nous suivons le monologue d’un enfant qui raconte une vie de cauchemar, en captivité, aux côtés de sa sœur et de sa mère maltraitées. De qui s’agit-il ? Quel rapport cet enfant a-t-il avec Naëlle, belle jeune femme énigmatique que Céline a rencontrée, puis que Simon croise par hasard et dont il s’éprend éperdument. L’enfant a-t-il quelque chose à voir avec le fait divers qui bouleverse alors la Belgique ?

Le roman de Véronique Biefnot nous emporte dans une course implacable. Il commence calmement puis s’accélère petit à petit, en suivant les codes du thriller. Pourtant, j’aurais du mal à le définir comme tel uniquement. « Thriller amoureux » comme le désigne la quatrième de couverture, oui, sans doute, thriller psychologique aussi.  Ce roman est en tout cas très prenant. On y retrouve un Bruxelles familier, avec quelques points de repères bien connus. Il y a certes quelques coïncidences, mais elles sont finalement vraisemblables, car à Bruxelles, capitale à taille humaine, le monde est tout petit.

Roman dur, bouleversant par moments, « Comme des larmes sous la pluie » est pourtant optimiste et l’on y rencontre, à côté d’un personnage odieux qui a détruit plusieurs vies autour de lui, des êtres dont l’humanité laisse tout à espérer du genre humain !

Comme des larmes sous la pluie, Véronique Biefnot, Le livre de poche, Paris, novembre 2012, 355p.

 

Roman lu dans le cadre du mois belge d’Anne et Mina

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Eve et autres nouvelles, Jacqueline Harpman

ève et autres nouvellesAutant le dire clairement, Jacqueline Harpman fait partie de mes auteurs belges préférés. Donc un « mois belge » sans elle ne me paraît pas imaginable. J’aime surtout ses romans, dont « Le bonheur dans le crime », « La plage d’Ostende », « Brève Arcadie », entre autres. Mais la psychanalyste belge a aussi écrit des nouvelles dans lesquelles elle revisite les grands mythes fondateurs de l’humanité.

C’est le cas de la première nouvelle, qui donne son titre au recueil. Ève, qui est bien ici la femme d’Adam, écrit à Jacqueline Harpman afin de lui révéler le mensonge originel : Ève explique à l’auteure que le péché qui est à l’origine de tous nos maux n’est pas celui que l’on croyait… Cette nouvelle est un petit régal d’humour insolent à l’adresse de nos grands mythes.

Dans «Le placard à balais», l’auteure se dédouble, et souligne la façon dont le destin se joue de nous. L’ «Histoire de Jenny» évoque le destin tragique d’une jeune amie de l’auteure : une relation ambiguë, faite d’amitié, de rivalité, et parfois de désintérêt et de distance. Jusqu’à ce qu’un fond de culpabilité pousse Jacqueline Harpman à écrire l’histoire de Jenny.

« La forêt d’Ardenne » raconte un périple sans fin, dans une ambiance de fin du monde qui m’a fait penser à son roman bouleversant « Moi qui n’ai pas connu les hommes ».

Enfin, «La vieille dame et moi » nous en dit long sur les rapports de l’auteure avec l’écriture : une sorte de psychanalyse de la concordance des temps ! Avec une magnifique page sur la beauté de l’écriture manuscrite et des réflexions intéressantes sur ce qu’un écrivain attend de ses lecteurs.

Au total, des nouvelles qui font réfléchir, avec la belle écriture classique de Jacqueline Harpman, et où l’auto-dérision n’est jamais bien loin.

Ève et autres nouvelles, Jacqueline Harpman, Collection Espace Nord, Editions Labor, Bruxelles, 2005, 157 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois belge d’Anne et Mina

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