Compartiment n°6, de Rosa Liksom

Compartiment n°6 LiksomDans une Union soviétique qui vit ses dernières années, une jeune étudiante finlandaise installée à Moscou prend le Transmongolien pour Oulan-Bator. Elle accomplit ainsi son rêve de traverser la Sibérie pour se rendre en Mongolie afin de découvrir des pétroglyphes (dessins symboliques gravés sur de la pierre) situés au sud de la capitale mongolienne. Mais elle laisse derrière elle Mitka et sa mère, Irina, ainsi que le grand-père de Mitka, Zakhar. Pourquoi être partie seule, alors que c’est avec Mitka qu’elle devait faire ce voyage ?

Débute alors le long périple qui l’emmènera jusqu’en Mongolie, dans ce Compartiment n° 6 qu’elle est forcée de partager avec un homme. Pas de chance pour cette jeune femme que l’on sent d’emblée malmenée par la vie, cet homme est une brute épaisse, un ivrogne de toujours, grossier et salace de surcroît !

La jeune femme subit la conversation de l’homme qui déverse des histoires impudiques, souvent sordides, mais parfois émouvantes, comme lorsqu’il dévoile certains épisodes de son enfance. Il travaille maintenant dans un chantier en Mongolie et se rend de temps en temps à Moscou pour voir sa femme et son fils, sa femme Katinka qu’il n’hésite pas à battre quand elle remet son autorité de mâle russe en cause.

La jeune femme ne répond pas, ne prend pas part à ce qui devient un monologue. Elle se concentre pour essayer de ne pas entendre les paroles de l’homme. Elle se réfugie dans la contemplation du paysage, dans ses pensées, et dans l’évocation de quelques moments partagés avec Mitka. On en apprend très peu à son sujet. L’auteur nous distille au compte-gouttes les souvenirs de la jeune femme, au même rythme lent que celui du train.

L’homme, quant à lui, avait besoin de cette oreille, pourtant peu attentive. La jeune femme attend en effet les arrêts du train, qui dans certaines villes peuvent durer jusqu’à un jour ou deux, pour s’échapper de l’atmosphère lourde et viciée du compartiment. Elle n’est cependant pas totalement indifférente au destin de cet homme. Elle l’accompagne parfois lors des étapes ou plutôt, se laisse accompagner par lui, et lui donne, de temps en temps, d’imperceptibles signes d’empathie.

Compartiment n° 6 dresse un portrait très dur de la Russie  soviétique, à l’époque de la guerre avec l’Afghanistan. La société se délite, le pays est sale et pollué, les hommes ont pour tout viatique l’alcool et parfois la drogue, et personne n’évoque jamais l’avenir. Deux êtres que tout oppose vont pourtant partager quelques moments, et même s’il ne se passe rien pendant tout le roman, leur rencontre a permis a chacun de faire le point sur sa vie.

L’écriture de Rosa Liksom évoque précisément le périple ferroviaire lent mais rythmé du Transmongolien. Elle réussit à nous plonger dans l’ambiance du train, à nous faire entendre le rythme saccadé des traverses qui défilent. Au départ de chaque ville, on ressent l’éloignement des éléments du décor ferroviaire ou industriel des villes traversées et l’on finit toujours par retrouver l’immensité monotone mais rassurante de la nature. Celle-ci est d’ailleurs omniprésente dans le roman de Linksom. La nature, froide, glaciale, qui hésite à plonger vers le printemps, y est toujours en plein contraste avec la saleté grise des villes. L’auteur excelle d’ailleurs dans les descriptions originales et toujours différentes qu’elle propose d’un paysage qui varie pourtant très peu tout au long du voyage. Compartiment n° 6 est donc à conseiller tout particulièrement aux lecteurs qui aiment ces instants contemplatifs.

L’auteur : Rosa Liksom est née en Laponie finlandaise en 1958. Après des études d’anthropologie effectuées à Helsinki, Copenhague et Moscou, elle se consacre à l’écriture et à la création artistique. Célèbre en Finlande, Rosa Liksom était jusqu’ici méconnue en France. Compartiment n°6 est son premier roman traduit en français. Il a fait partie des ouvrages sélectionnés pour l’attribution du Prix Médicis étranger 2013.

 

Compartiment n°6, Rosa Liksom, traduit par Anne Colin du Terrail, Editions Folio, Paris, juin 2015, 256 p.

 

 

Publicités

6 réflexions sur “Compartiment n°6, de Rosa Liksom

  1. je le note, j’ai bien envie d’essayer un roman sur cette époque.
    j’ai lu « le météorologue » d’Olivier Rollin sur l’époque Staline qui m’a plu énormément et pourtant il est extrêmement dur je le savais avant de le lire.

    J'aime

    • Merci Anne. Oui, il semble que je l’aie davantage apprécié que toi. Mais je comprends aussi ce que tu as ressenti. Je pense qu’en lisant, je me suis attachée plus aux aspects nature/poésie/lenteur qu’au personnage masculin et au poids qu’il imposait à la jeune fille.

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s