Marie-Antoinette, de Stefan Zweig

Marie Antoinette Stephan ZweigLa biographie est une des facettes les plus brillantes du talent de Stefan Zweig. Si ses nouvelles et romans nous enchantent, voilà un domaine où il excelle tout particulièrement, et la biographie qu’il consacra en 1932 à Marie-Antoinette est un vrai régal, que je placerai parmi mes coups de cœur de l’année 2015.

Nous connaissons Marie-Antoinette pour en avoir entendu parler en cours d’histoire, et parce qu’elle fait partie de notre mémoire collective. Mais qu’en avons-nous retenu, si ne n’est beaucoup de lieux communs méprisants qui s’attachent encore aujourd’hui à la figure historique de « l’Autrichienne » ?

Dans « Marie-Antoinette », Stefan Zweig dresse un portrait équilibré et très humain de la Reine de France. Certes, il insiste tout d’abord sur le caractère léger et étourdi de celle qui n’était qu’une enfant quand elle arriva à Versailles. Marie-Antoinette ne pensait alors qu’à s’amuser, ne s’intéressant à rien d’autre qu’aux robes et aux bals, mais elle avait des circonstances atténuantes, en tout premier lieu le caractère et l’attitude de son mari, le futur Louis XVI, comme le montre justement l’auteur en insistant sur cette première période qui est essentielle pour comprendre le comportement de Marie-Antoinette et, partant, l’attitude des Français à son égard :

« (…) par-delà le destin, la maladresse, le malheur privé, les suites d’une misère conjugale pénètrent dans le domaine de l’Histoire universelle : la destruction de l’autorité royale, en vérité, n’a pas commencé avec la Prise de la Bastille, mais à Versailles ».

Pour autant, Stefan Zweig met en lumière la force de caractère de la Reine, fondé sur une droiture et une honnêteté à toute épreuve, ainsi qu’un grand courage qu’elle développe principalement lorsque les évènements se déchaînent. Marie-Antoinette se révèle alors la digne fille de l’impératrice d’Autriche Marie-Thérèse. Mais c’est le Roi qui dirige, ce qui consiste pour lui à ne rien faire, ne prendre surtout aucune décision, et à de nombreuses reprises, Marie-Antoinette, si elle avait pu suivre son instinct, aurait trouvé des solutions à la situation dangereuse dans laquelle elle et sa famille se trouvaient, d’abord aux Tuileries, puis au Temple.

Malheureusement, elle ne peut échapper à un destin terrible : cette fille d’impératrice, pourtant née dans une cour, mal mariée à un homme apathique qui ne pense qu’à manger et chasser, a souffert de l’étiquette impitoyable de Versailles. Elle a été la victime d’une escroquerie d’une incroyable audace, l’affaire du collier, et a vu sa réputation peu à peu mise à mal, puis détruite par les multiples libelles et fascicules -presse à sensation de l’époque-, qui circulaient alors.

Lorsque la Révolution se déclenche, la Cour abandonne la famille royale. La plupart des aristocrates émigrent en Angleterre, en Belgique ou en Allemagne. Les monarques européens ne viennent pas non plus au secours de la royauté française, excepté le roi de Suède qui meurt rapidement. Le neveu de Marie-Antoinette lui-même, monté sur le trône autrichien, ne prête aucune attention à sa tante en difficulté –encore moins quand elle sera destituée-, ni même l’ambassadeur d’Autriche en France réfugié à Bruxelles, le Comte de Mercy, qui avait pourtant promis à l’impératrice Marie-Thérèse de veiller sur sa fille.

Après des années de réclusion et d’angoisses, c’est une femme prématurément vieillie, à qui l’on a retiré son fils, le Dauphin, et que l’on a accusé des crimes les plus odieux envers cet enfant, qui montera sur l’échafaud, avec une dignité et un courage admirables. Elle avait pour tort d’être une représentante de l’Ancien Régime, convaincue au plus profond d’elle-même de la légitimité de la monarchie de droit divin. En tant que telle, elle vivait en dehors de la réalité du plus grand nombre et n’avait jamais prêté la moindre attention aux bourgeois, ni a fortiori au peuple, préférant gaspiller l’argent du Royaume pour son petit Trianon. Là était son erreur, mais elle ne fut pas la débauchée et la traîtresse que l’on a longtemps dénoncée.

J’ai beaucoup aimé le regard que l’auteur porte sur la politique de cette époque, qui m’a rappelé un professeur qui nous enseignait l’histoire diplomatique en partant des faits privés qui se déroulaient au sein des cours européennes de l’Ancien Régime. Mettant l’accent sur les faiblesses du Roi Louis XVI, sur les ennemis de Marie-Antoinette, que deviendront par exemple les frères du Roi, Zweig ne s’y est pas trompé :

« C’est presque toujours un destin secret qui règle le sort des choses visibles et publiques ; presque tous les évènements mondiaux sont le reflet de conflits intimes. Un des grands secrets de l’Histoire est de donner à des faits infimes des conséquences incalculables ; « (p40)

La description que Zweig fait de la Cour de Versailles, à travers le portrait de Louis XVI, n’est pas sans rappeler d’autres périodes historiques, parfois beaucoup plus récentes :

« C’est encore un Louis qui est roi, certes, mais il n’a rien d’un souverain, ce n’est qu’un piteux esclave des femmes, dépourvu d’intérêt ; lui aussi réunit à la Cour évêques, ministres, maréchaux, architectes, poètes, musiciens, mais pas plus qu’il n’est un Louis XIV, ce ne sont des Bossuet, des Turenne, des Richelieu, des Mansart, Des Colbert, des Racine et des Corneille ; c’est une bande d’intrigants, de gens soupes et avides de places, qui ne veulent que jouir au lieu de créer, que profiter en parasites de ce qui existe au lieu d’insuffler aux choses la vie et l’énergie (…) ce ne sont plus les hauts faits qui l’emportent, mais la cabale, ce n’est plus le mérite qui compte, mais la protection ; (…) la parole prime l’action, l’apparence la réalité. Ces hommes, enfermés dans un cadre étroit, ne jouent plus qu’entre eux et pour eux-mêmes, avec beaucoup de grâce et sans aucun but, leurs rôles de roi, de prêtre, de maréchal ; tous ont oublié la France, la réalité, ils ne pensent qu’à eux-mêmes, à leur carrière, à leurs plaisirs ». (p44 et 45).

Bien plus qu’une simple biographie de Marie-Antoinette, Stephan Zweig nous offre une véritable leçon d’histoire, en dénonçant le fait d’apprécier  les paroles, les faits et les actes d’alors, à l’aune de la mentalité contemporaine. Ainsi, si Marie-Antoinette espère à un certain moment la défaite de la France dans une guerre contre les puissances étrangères, c’est parce qu’en 1791, l’idée de nation, de patrie, n’en n’est qu’à ses balbutiements (elles ne prendront corps qu’au XIXème siècle). Marie-Antoinette réagit donc logiquement en pur produit de l’Ancien Régime, du XVIIIème siècle, et en tant que membre de la Royauté de droit divin.

Stefan Zweig développe de fines analyses historiques et politiques, mais pas seulement. Ce qui frappe dans cette biographie est la richesse des observations psychologiques, concernant ce couple royal si mal assorti. Et la belle écriture classique de Stefan Zweig, à la fois fluide et riche, qui est la marque des grands auteurs ! Autant d’éléments qui font de cette biographie, jamais ennuyeuse, et au contraire par moments prenante comme un thriller historique, bien que l’on en connaisse le dénouement, un grand moment de lecture !

 

Coup de cœur !

Quelques citations :

Sur Marie-Antoinette à la Cour de Versailles :

« Sa faute, sa faute indéniable, est d’avoir abordé avec une frivolité sans pareille la tâche la plus lourde de l’Histoire, avec un cœur léger le conflit le plus dur du siècle. Faute incontestable, disons-nous et cependant pardonnable, car la tentation était telle que même un être mieux trempé lui aurait à peine résisté » (p106).

(…) « ce nouveau style qui porte le nom de Louis XVI aussi injustement que l’Amérique celui d’Americ Vespuce. Il devrait avoir pour marraine cette femme délicate, élégante, remuante, s’appeler style Marie-Antoinette, car rien dans sa grâce fragile ne rappelle Louis XVI, cet homme lourd, aux goûts communs ; » (p120).

« Chacun sait que comme intelligence, force d’âme et honnêteté, la reine est cent fois supérieure à ces créatures mesquines qui forment sa société quotidienne. Mais ce qui décide des rapports entre les êtres, c’est l’habileté et non la force, la supériorité de la volonté et non celle de l’esprit ». (p138).

Sur l’affaire du collier :

« On ne saurait trop le dire, Marie-Antoinette, dans toutes les tractations fantastiques de l’affaire du Collier, a été tout à fait innocente ; mais qu’une pareille escroquerie ait pu être osée sous son nom, et qu’on y ait cru, c’est là du point de vue de l’Histoire sa grande faute » (p205).

Sur le procès et le jugement :

« la question était délicate : qu’on reconnaisse que le cardinal a, pour le moins, manqué de respect à la souveraine, et Marie-Antoinette sera dédommagée de l’abus qu’on a fait de son nom, mais si on l’acquitte purement et simplement, ce jugement entraînera la condamnation morale de la reine » (p211).

« ce n’est pas une question privée qu’on vide ici, c’est une question politique ; il s’agit de savoir si le Parlement français considère encore la reine comme « sacrée » et intangible ou si elle est soumise aux lois, comme n’importe quel citoyen français ». (p211)

« Marie-Antoinette, dont l‘intuition est toujours plus forte que la réflexion, a vu immédiatement ce que cette défaite avait d’irréparable ; pour la première fois, depuis qu’elle porte la couronne, elle s’est heurtée à une puissance plus forte que sa volonté » p213).

« Indécis comme toujours, il choisit le moyen terme, qui en politique, est toujours le pire. Le roi a perdu sans retour l’occasion de prendre une décision qui pouvait être considérable. Une nouvelle époque a commencé avec le jugement du Parlement contre la reine. » (p213).

« en réalité, en favorisant l’évasion de la criminelle (Mme de la Motte), c’était le tour le plus perfide, le plus sournois, que le clan des conjurés pouvait jouer à Marie-Antoinette. Car non seulement cette fuite donne libre cours aux insinuations sur une entente entre la reine et la voleuse, mais d’autre part la condamnée peut, de Londres, s’ériger en accusatrice, faire imprimer impunément les mensonges et les calomnies les plus effrontés (…) ». (p215).

Sur la responsabilité de Marie-Antoinette :

« Du premier jour jusqu’au dernier, Marie-Antoinette n’a vu dans la Révolution qu’une vague de boue immonde, soulevée par les instincts les plus bas et les plus vulgaires de l’humanité ; elle n’a rien compris au droit historique, à la volonté constructive de ce mouvement parce qu’elle était décidée à ne comprendre et à ne défendre que son propre droit royal ». (p239).

« (…) cet entêtement à ne pas vouloir comprendre, c’est là la faute historique de Marie-Antoinette. »(p239)

 

Marie-Antoinette, Stefan Zweig, traduit de l’allemand par Alzir Hella, Le livre de poche n°14669, édition 19, septembre 2013, Paris,  258 p.

 

livre lu dans le cadre du challenge Histoire chez Lynnae , du challenge Destination PAL chez Liligalipette et du challenge Un classique par mois chez Stephie

Challengehistoireessai1

Destination PAL

 

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13 réflexions sur “Marie-Antoinette, de Stefan Zweig

  1. superbe critique. j’ai encore plus envie de le lire, il va donc remonter d’un ou deux crans dans ma PAL…
    vis-à-vis de Zweig, je prends tout car j’aime énormément cet auteur.
    je n’ai pas encore attaquer ses biographies, je cherche celle de Balzac notamment.
    peut-être qu’investir dans la Pléiade pour lui, ce serait une bonne idée…

    Aimé par 1 personne

    • Merci Eve. Je vais faire quelques recherches concernant ces biographies. J’ai vu celle de Marie-Stuart et celle d’Erasme en librairie. La bio de Balzac (auteur que j’aime beaucoup) m’intéresserait. Pourquoi pas une lecture commune ? Pour la Pléiade, oui, pourquoi pas, je vais regarder en librairie…

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      • pourquoi pas en effet
        j’ai vu que tu t »étais abonnée à mon blog  » des maux et des mots » mais il n’est pas fonctionnel encore, je veux le consacrer aux livres et aux maladies.
        mon blog littéraire reste sur canalblog pour l’instant.

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  2. On sent en effet le coup de coeur à travers ce beau billet ! Je l’avais dévoré quand j’étais adolescente, comme un roman… Je trouve juste dommage, avec mon regard d’historienne d’aujourd’hui, que pour excuser Marie-Antoinette Stefan Zweig enfonce Louis XVI 😉 Mais ce livre m’a fait à jamais aimer Marie-Antoinette, que je trouve très émouvante.

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    • C’est vrai que Zweig n’est pas tendre avec Louis XVI, mais cela ne m’a pas étonnée : ce prof d’histoire diplomatique dont je parle dans mon billet ne l’était pas non plus, alors je ne me suis pas posé de question. J’ai vraiment gardé une image négative de Louis XVI en tant qu’homme ! En revanche, comme tu dis, on ne peut qu’apprécier Marie-Antoinette après cette lecture !

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  3. Pingback: Challenge Destination PAL : atterrissage, ma PAL d’arrivée | Le livre d'après

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