Archive | janvier 2018

L’enfant perdue, Elena Ferrante.

C’est aujourd’hui que le quatrième tome de la saga d’Elena Ferrante sort en français chez Gallimard ! Je l’ai lu l’été dernier en italien et je vous livre quelques réflexions nées de ma lecture. Vous pouvez lire cette chronique sans crainte, puisque je ne divulgue absolument rien de l’intrigue !

Pour rappel, Elena et Lila sont deux amies d’enfance, nées en 1944 dans un quartier populaire de Naples. Au début de « L’amie prodigieuse », le premier tome, Lila, âgée de soixante-six ans, a disparu. Nous sommes en 2010 et Elena commence à raconter l’amitié naissante entre les deux petites filles. Elle cherche une explication à la disparition de son amie et poursuit sa narration au cours des trois volumes suivants.

Dans « Le nouveau nom », puis « Celle qui fuit et celle qui reste », Elena parvient, grâce à sa brillante scolarité, à s’extraire de son milieu modeste et à intégrer la prestigieuse école normale de Pise. Elle devient écrivain, vit dans le nord de l’Italie puis épouse Pietro, un universitaire, et s’installe avec lui à Florence, où ils ont deux filles, Dede et Elsa. Quant à Lila, elle abandonne très vite l’école et, après un mariage raté avec Stefano, dont elle a un fils, elle travaille durement dans une fabrique de mortadelle où elle est exploitée, mais arrive à s’en sortir grâce à son caractère combatif. Elle s’installe ensuite avec Enzo et monte avec lui une entreprise informatique florissante et n’hésite pas à refuser de céder à la mafia contre sa protection.

Ce quatrième volume enfin traduit en français sous le titre de « L’enfant perdue » débute dans les années soixante-dix. Elena, qui vient de quitter Pietro, part à Montpellier avec Nino, son grand amour de toujours, pour participer à un colloque universitaire… je ne vous en dévoilerai pas davantage puisque le roman vient de paraître !

 

De ce dernier tome, j’ai retenu une citation qui me paraît emblématique :

« Solo nei romanzi brutti la gente pensa sempre la cosa giusta, dice sempre la cosa giusta, ogni effetto ha la sua causa, ci sono quelli simpatici e quelli antipatici, quelli buoni e quelli cattivi, tutto alla fine ti consola ». (Storia della bambina perduta, p. 429 edizione originale). 

« Ce n’est que dans les mauvais romans que les gens pensent toujours la bonne chose, disent toujours la bonne chose, chaque effet a sa cause, il y a les gentils et les désagréables, les bons et les méchants, tout cela finit par te réconforter ». (L’enfant perdue p.429 édition originale.)

 

Là se trouve la clé de toute la narration. Les personnages évoluent, ils ne sont jamais blancs ni noirs, et le lecteur évolue également au rythme de l’auteur :  avez-vous toujours aimé l’une des deux amies et détesté l’autre ? C’est possible, mais moi non. Au contraire, mes sentiments ont beaucoup évolué au fil de la narration ; c’est en tout cas ce que j’ai ressenti (vous me direz ce que vous en pensez).

Ainsi, Elena, qui me plaisait beaucoup au cours des deux premiers volumes, m’est-elle apparue comme davantage égoïste par la suite. Elle néglige souvent ses enfants, et les fait systématiquement passer après l’amour et après son travail. Inversement, Lila, qui j’avais d’abord perçue comme dure, jalouse, souvent centrée sur elle-même, m’est apparue sous un jour complètement différent dans ce quatrième tome. En réalité, chacune fait de son mieux, et selon les périodes de sa vie, y parvient plus ou moins bien. Le point commun étant qu’elles s’en sortent, sont fortes et indépendantes et que l’auteur ne porte jamais de jugement de valeur sur leurs erreurs.

Ainsi, l’amitié n’est ni décriée, ni sur-valorisée. Elle est centrale, tout simplement :

« Ogni rapporto intenso tra essere umani è pieno di tagliole e se si vuole che duri, bisogna imparare a schivarle ; »

« Chaque relation intense entre êtres humains est pleine de pièges et si vous voulez qu’elle dure, vous devez apprendre à les éviter ; « 

 

Au-delà du récit de l’amitié de Lila et Elena, toute l’histoire de l’Italie contemporaine défile dans ce quatrième tome, de l’enlèvement d’Aldo Moro à la période berlusconienne, en passant par l’opération « mains propres » du début des années quatre-vingt-dix, et par la faillite du communisme et du socialisme italiens. Chacun des personnages se trouve impliqué politiquement, d’une façon ou d’une autre.

On apprend beaucoup aussi sur la culture politique italienne, qui paraît proche de la nôtre mais qui peut être très différente ; c’est le cas du communisme à l’italienne, très différent du communisme français que nous avons connu dans les années soixante-dix et quatre-vingt. En Italie, les communistes étaient alors des intellectuels de haut niveau, engagés pour les travailleurs, mais restant toutefois entre eux :  la famille Airota en est un bon exemple. Ils n’accepteront jamais totalement Elena. Fille du peuple, c’est un peu une « nouvelle intellectuelle », elle ne peut rivaliser, puisqu’elle n’a pas hérité des codes intellectuels de cette classe supérieure d’une façon traditionnelle, c’est-à-dire par transmission directe.

Dans « L’enfant perdue », j’ai aussi beaucoup aimé la passion studieuse de Lila pour Naples, que j’ai vue comme un regret d’Elena pour ce qu’elle n’avait pas fait elle-même. Je me suis demandé longtemps, dans la dernière partie, comment Elena Ferrante allait mettre un terme à son récit. J’étais tellement prise dans l’histoire, habituée à vivre aux côtés des personnages, que j’aurais aimé qu’elle ne se termine jamais. Je me suis même demandée si Lila avait vraiment existé ou si elle n’était qu’une métaphore de ce que la vie d’Elena aurait pu être si elle n’avait pas étudié, si elle n’avait pas poursuivi ce destin intellectuel qui était le sien…

La saga d’Elena Ferrante est aussi une réflexion sur le livre et la littérature. Elena se penche sur ses propres écrits. Elle mesure la distance entre elle-même et le monde qui l’entoure et le doute l’assaille inévitablement : la littérature est-elle vraiment en mesure de raconter le monde ?

 

Coup de cœur pour toute la saga !

 

L’enfant perdue, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, Collection Du monde entier, Paris, janvier 2018, 560 p.

 

Livre lu en VO dans le cadre du challenge Il viaggio chez Martine, du challenge Leggere in italiano.

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Blogoclub : le rendez-vous du premier mars

Pour la prochaine session du Blogoclub, Amandine et moi vous proposons de découvrir ou re-découvrir l’auteur Michel Bussi. Politologue de formation, il a été professeur de géographie à l’unversité de Rouen. Il a commencé à publier en 2007 et a aussitôt remporté des prix littéraires régionaux. C’est surtout depuis 2010 que ses ouvrages, dont la plupart se déroulent en Normandie, remportent un grand succès à la fois critique et populaire. Ses deux romans « Nymphéas noirs » et « Un avion sans elle » ont également reçu de nombreux prix.

 

 

Auteur populaire, très prolifique, Bussi fait partie du paysage littéraire français : on ne peut pas ne pas remarquer ses romans qui sont toujours en bonne place en librairie ou en bibliothèque ! Une telle mise en avant provoque généralement sur moi un effet rebutant, mais cela faisait longtemps que je me disais qu’il fallait que je passe outre et que je prenne le temps de le découvrir. Ce sera chose faite le premier mars !

Je vous invite à faire de même si vous n’avez pas encore lu cet auteur. Dans l’autre cas, ses titres sont assez nombreux pour que vous en trouviez un que nous ne connaissez pas encore.

 

      

 

 

 

 

 

Alors, qui participe ?

Avez-vous des conseils à me donner pour le choix de mon roman ? « Nymphéas noirs » m’attire beaucoup, bien évidemment, pour Giverny et Monnet… mais je suis ouverte à toute suggestion…

A très bientôt !

Florence.

 

Histoire du lion Personne, Stéphane Audéguy

 

Ce roman fait partie de la sélection 2018 du prix du Meilleur Roman des lecteurs de Points. Les quatre premiers romans que les jurés ont reçus sont :

Histoire du lion Personne, Stéphane Audéguy,

Lucie ou la vocation, Maëlle Guillaud.

Eclipses japonaises, Eric Faye.

Derniers feux sur Sunset, Stewart O’Nan.

 

C’est par l’«Histoire du lion Personne » que j’ai choisi de commencer cette aventure, un choix non réfléchi et dicté seulement par l’envie, la couverture, la quatrième de couverture…

Nous sommes au Sénégal, à la fin du dix-huitième siècle. Jeune orphelin sénégalais, Yacine a à peine treize ans et il a une grande expérience de la vie ; il sait déjà, notamment que « le gros des hommes ignore qu’il va mourir ; ceux qui le savent ne veulent pas, pour la plupart, le comprendre, et n’en tirent aucune conséquence pratique. Seule une poignée d’êtres vit sa vie, sa seule vie ; rien qu’une vie, mais toute entière ».

Déterminé, Yacine veut quitter son village qu’il déteste. Il entreprend le chemin vers Saint-Louis, sur les conseils du prêtre blanc du séminaire qui lui enseignait le « savoir des Blancs » et surtout les mathématiques pour lesquelles Yacine montre des dispositions particulières. Yacine emmène avec lui un lionceau qu’il vient de recueillir. Abandonné par sa mère, ou orphelin, l’animal est venu par surprise se blottir contre Yacine, compromettant ainsi ses chances de survie dans le monde sauvage parce que désormais porteur de l’odeur de l’homme.

Mais le destin en décide autrement pour Yacine : c’est le Directeur de la Compagnie Royale du Sénégal, Jean Gabriel Pelletan, qui va prendre soin du lion désormais dénommé Personne, ainsi que d’un chien, Hercule, qui deviendra le meilleur ami de Personne. Le joli conte que nous propose Stéphane Audéguy peut apparaître comme l’illustration du sort des déracinés : Personne et Hercule n’appartiennent à aucun monde, ils ne font plus partie du règne animal, ils ne seront jamais des hommes. Inadaptés et donc rejetés de tous. Pelletan se sent coupable d’avoir contribué à cette situation, par sensiblerie et par orgueil, pense-t-il, alors qu’il n’avait pour toute autre solution que de les condamner à une mort certaine.

Il ne reste qu’à envoyer les deux animaux à la Ménagerie Royale de Versailles et c’est un troisième homme providentiel qui entoure les deux bêtes de sa bienveillance. Mais les temps sont troubles : famine, froid, révolution, la France n’a que faire des animaux exotiques, même si quelques naturalistes défendent l’intérêt scientifique et essaient d’adoucir le sort des nouveaux arrivés.

Ce premier roman de la sélection au prix du meilleur roman Points met en lumière les mensonges et l’inhumanité des hommes, défauts également partagés sur terre, quel que soit le continent. C’est Adal, personnage secondaire, témoin de ce dix-huitième siècle finissant qui nous offre un regard équilibré sur les travers des hommes. Ajoutons à cela la très belle écriture classique et précise de l’auteur : ce n’est pas un coup de cœur, mais sans aucun doute une très belle lecture que je vous recommande !

 

Histoire du lion Personne, Stéphane Audéguy, Editions Points P4646, août 2017, 166 p.