Venise à double tour, Jean-Paul Kauffmann

 

Voici une belle lecture d’été qui nous emmène à l’ombre des églises fermées de Venise, mais il ne s’agit pas d’un énième guide des endroits prétendument secrets d’une ville. Et quand je dis lecture d’été, c’est juste parce qu’il faut prendre le temps de la déguster, se laisser mener au gré des méandres d’une quête nostalgique et philosophique à la fois.

Jean-Paul Kauffmann a effectué de nombreux séjours à Venise mais il n’est jamais parvenu à retrouver une église et un tableau qui avaient été sources d’émerveillement lors de sa première visite de la ville dans les années soixante. Cet instant vécu fugacement est devenu mystérieux avec le temps, à la fois parce que l’endroit n’était pas identifiable pour l’auteur -qui avoue n’avoir pas beaucoup cherché dans un premier temps-, et parce qu’il correspondait à un moment sacré, celui de « la fin de l’insouciance, ce délectable moment de vacance avant le passage à l’âge adulte ».

Cette impression fugitive, Jean-Paul Kauffmann a eu envie de la retrouver, il lui fallait la « reconnaître », la revivre à nouveau. Le besoin est devenu si fort que l’auteur a décidé de s’installer à Venise pour quelques mois pour essayer d’explorer toutes les églises fermées de la ville car, au cours des années, il a visité les églises ouvertes au public et n’a pu retrouver la grâce de ce moment.

La difficulté première fut de déterminer les responsables des lieux à visiter : les édifices religieux n’appartiennent pas à la commune mais au Patriarcat de Venise ou à différents ordres religieux ; il fallait ensuite rencontrer la personne et souvent, entrer dans ses grâces car rien n’est plus aléatoire que le bon vouloir des responsables de ces lieux endormis. Il fallait notamment convaincre du bien fondé de la démarche or, l’auteur peinait à expliquer ce qui le poussait à mener cette enquête. Il se dévoile peu à peu dans son récit et l’on discerne un mélange de nostalgie et de curiosité, et peut-être aussi une quête psychothérapeutique pour celui qui a été otage pendant plus de trois ans au Liban. L’auteur se défend d’évoquer cette période de sa vie, mais on comprend que son souvenir rôde toujours et le fait souffrir.

« Moi qui ne cessais d’affirmer qu’au grand jamais je n’écrirais sur cette ville, je me trouve face à elle dans cette familiarité naturelle proche de la griserie. J’ai pris la mesure ici-bas que la vraie joie ne peut s’accomplir que si elle est adossée à l’expérience de l’adversité. Un support nécessaire. Cet état intense, débordant, s’est consolidé sur les ruines du désespoir et de l’angoisse. « Il ne faut pas perdre l’utilité de son malheur » assurait Saint-Augustin. La joie, on peut la rencontrer bien sûr sans avoir connu l’épreuve. C’est un contentement confortable, parfois exquis ou jubilatoire. Mais l’exaltation de l’instant présent, l’authentique allégresse qui vous fait ressentir avec acuité la succulence de la vie, c’est autre chose. Elle a triomphé d’un sort hostile, parcourue cependant par une cicatrice qui a sans doute cessé de faire mal mais qu’on n’a pas oubliée. Cette marque qui ne s’effacera pas donne à la vie une consistance prodigieuse, presque sauvage ».

« Venise à double tour » est aussi l’occasion de parler d’art et de spiritualité, de la désertion des églises et de la crise de la foi en Europe, mais aussi du tourisme de masse. Le récit prend souvent des accents autobiographique et l’auteur évoque sa foi catholique, née dans une petite église d’Ille-et-Vilaine. Il raconte l’ennui de l’enfant qui assistait aux messes quotidiennes, ce qui a forgé son imagination, lui a appris l’autonomie par le développement de l’aptitude à la solitude, toutes choses qu’il ne comprenait pas alors et qui revêtent un sens maintenant. Au fond, il découvre qu’il recherche quelque chose de sacré : la présence qui habitait l’église de son enfance.

Kauffmann évoque le catholicisme et ses ressources infinies qui plaisait tant à Lacan et la glorification du corps que les peintres catholiques n’ont cessé d’exalter, tout particulièrement à Venise, ville où la culpabilité inhérente au catholicisme lui semble bien absente. Il n’oublie pas les églises disparues, comme San Geminiano détruite par Napoléon pour agrandir la Palais royal ou Santa Lucia, rasée par Mussolini pour construire la gare de Venise. « Venise à double tour » est riche de références littéraires : on y croise Paul Morand mais aussi le commissaire Brunetti, Jean-Paul Sartre, Hugo Pratt et bien d’autres encore.

« Venise à double tour » est difficile à qualifier : c’est un récit autobiographique qui retrace une recherche nostalgique tout en soulevant des questions philosophiques. On ressent une certaine souffrance de l’auteur qui se cache derrière un intérêt profond pour l’esthétique du religieux. Est-ce que la visite des églises fermées lui apportera l’apaisement ? Elle intéressera en tout cas ceux qui se passionnent pour Venise et qui dégusteront cette enquête très bien écrite avec beaucoup de plaisir.

 

Venise à double tour, Jean-Paul Kauffmann, Equateurs littérature, Paris, février 2019, 333 p.

 

Challenge vénitien

 

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