Archive | août 2019

Rentrée littéraire : La grande escapade, Jean-Philippe Blondel

 

Le nouveau roman de Jean-Philippe Blondel ne se raconte pas : la trame est simple, puisque l’on assiste à une année de la vie de quelques personnes qui habitent sur le site du groupe scolaire Denis-Diderot, dans une ville de province de l’Est de la France. Nous sommes en 1975, et les institutrices et instituteurs bénéficient encore de logements de fonction. Ils sont donc quelques couples, avec leurs enfants, à vivre dans le même bâtiment, sur leur lieu de travail. L’auteur nous fait entrer dans le quotidien de chacun, nous faisant assister aux préoccupations, aux commérages mesquins ainsi qu’aux jeux de séduction qu’implique cette promiscuité.

Au-delà de la vie des personnages, c’est un monde en pleine mutation que Jean-Philippe Blondel pointe du doigt. Quelques années après mai 68, les tendances qui vont sous-tendre notre société pendant plusieurs décennies se dessinent, entre les tenants du progressisme et les conservateurs : la querelle entre les anciens et les modernes s’affirme sous nos yeux et le petit groupe scolaire composé d’une école maternelle et d’une école primaire en ressent les premiers effets.

C’est aussi le début de la mixité à l’école, de la grande consommation et des vacances de masse et enfin de l’émancipation des femmes. Les personnages féminins en sont conscients et leurs conjoints ne sont pas tous favorables à ces changements. D’ailleurs, chacun des personnages le répète, avec une connotation plus ou moins positive : « le monde est en train de changer ». La fin abrupte n’a finalement pas d’importance, si ce n’est de nous rappeler que l’essentiel est de « se précipiter sur ceux qui nous entourent encore pour les assurer de notre amour ».

Comme dans « Un hiver à Paris » du même auteur, j’ai trouvé que dans « La grande escapade », les parties étaient de qualité assez inégale. C’est clairement dans la quatrième partie que je suis vraiment entrée dans le roman et que je me suis attachée aux personnages. Et c’est sûrement pour cela que j’ai trouvé la fin un peu brutale et que j’aurais aimé continuer encore un peu.

Ceci dit, j’ai beaucoup aimé l’évocation de l’ambiance des années soixante-dix qui m’a semblé très juste. Enfin, pour finir par le meilleur, j’ai énormément apprécié l’humour, fin et léger qui émaille l’ensemble du récit. Est-ce dû au style indirect libre et à la distanciation qu’il introduit, comme un œil ironique qui contemple tout ce petit monde ?  Une lecture que je recommande aux nostalgiques de ces années-là, et qui pourra aussi intéresser les moins de cinquante ans, d’autant que les thèmes évoqués dans le roman sont toujours très actuels.

Je remercie Netgalley pour sa confiance, ainsi que les Editions Buchet-Chastel.

#LaGrandeEscapade #NetGalleyFrance

 

La grande escapade, Jean-Philippe Blondel, Editions Buchet-Chastel, Paris, 15 août 2019, 272 p.

 

1ère participation au challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie.

 

 

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Selfies, Jussi Adler-Olsen

Pour sa septième enquête, le département V de la police de Copenhague va faire d’une pierre … trois coups. En effet, ce sont plusieurs enquêtes que Carl Mørck et ses collègues vont résoudre, des « cold-case » comme à leur habitude, mais aussi un cas très récent, puisqu’un « serial-chauffard » sévit en ville et qu’il faut vite l’arrêter. Le département V, qui est sur la sellette car il est accusé de ne pas être assez rentable, met donc les bouchées doubles.

Les victimes du chauffard sont de très jolies jeunes filles, qui n’ont rien dans la tête et préfèrent toucher les aides sociales que de travailler. Le coupable ? Une assistante sociale trop zélée, fatiguée de la bêtise de ses « clientes », qui bascule lorsqu’elle apprend qu’elle est gravement malade : pourquoi elle, alors qu’elle mérite davantage de vivre que ces petites oies sans cervelle qui coûtent si cher à la collectivité ?

Anne-Line décide donc de les éliminer une à une et elle agit méthodiquement. Carl et Assad sont sur le pont mais ils ont un nouveau problème à affronter : Rose, dont les soucis psychologiques se sont aggravés, se fait interner volontairement, avant de disparaître. Les deux policiers sont prêts à beaucoup pour sauver leur collègue et l’aider à retrouver une vie normale, mais ce ne sera pas si facile…

Cette nouvelle enquête du trio danois spécialisé dans les affaires non classées est toujours aussi bien ficelée. Jussi Adler-Olsen examine cette fois un aspect moderne de la société danoise, ces jeunes qui rêvent d’une seule chose : devenir vedette de reality-show. Un thème qui m’a moins intéressée que ceux évoqués dans les précédents opus (« Promesse » et « Dossier 64 » notamment). Nous avançons aussi dans la connaissance des personnages principaux et nous découvrons les raisons de la complexité psychologique de Rose. Que dire de plus ? L’auteur nous offre un bon polar, qui se lit d’une traite et dont l’épaisseur ne doit donc pas rebuter, comme le savent les fidèles d’Adler-Olsen.

Selfies, Jussi Adler-Olsen, traduit du danois par Caroline Berg, Le livre de poche, Paris, janvier 2019, 768 p.

 

Participation au challenge Pavé de l’été chez Brizes , au challenge Objectif Pal chez Antigone et au challenge polars et thrillers chez Sharon

Théorie de la dictature, Michel Onfray

Même sur la plage, l’été n’empêche pas de penser et pour changer, j’ai eu envie de lire des essais. En haut de ma liste, le dernier livre de Michel Onfray, « Théorie de la dictature ». C’est aussi le premier livre que je lis de cet auteur, et s’il a attiré mon attention, c’est parce que Michel Onfray part de l’oeuvre de George Orwell, et notamment de ses deux romans, « 1984 », et « La ferme des animaux », pour bâtir une théorie applicable à ce qu’il considère comme « un nouveau type de totalitarisme ».

« 1984 » est le roman qu’il faut absolument lire, à mon avis, -avec « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley– pour comprendre notre époque et pour commencer une réflexion sur le rôle des avancées technologiques et du progrès. Orwell s’y livre à l’analyse d’une dictature imaginaire, qui reprend en fait les éléments de la dictature soviétique, et les transpose à un futur… qui est très semblable à l’époque que nous vivons. « La ferme des animaux » est également intéressant quant à la façon dont ce court roman décrit le déroulement d’une révolution menée par les animaux de la ferme, puis confisquée par les cochons au détriment des autres animaux.

 

Après une introduction dans laquelle Michel Onfray amène le sujet et évoque rapidement sa pensée politique et la situation actuelle de la France, « Théorie de la dictature » comporte deux parties qui sont en fait chacune une explication de texte des deux œuvres d’Orwell. Onfray y analyse en détail les éléments importants de « 1984 » et de « La ferme des animaux » et développe les principes qui sous-tendent les fictions politiques d’Orwell.

Je ne saurais dire s’il est préférable d’avoir lu les œuvres d’Orwell pour comprendre, tant l’ensemble est clair, complet et structuré (j’ai lu et étudié « 1984 » donc il m’est difficile de me prononcer). Au contraire, l’ensemble est assez long et un peu trop didactique pour ceux qui connaissent les romans d’Orwell. Pour les autres, il serait toutefois dommage de se contenter de l’analyse de Michel Onfray et de faire l’impasse sur « 1984 » qui, outre ses qualités sur le plan de la théorie politique, est avant tout une dystopie très réussie.

En fait, pour le lecteur averti, c’est-à-dire ici qui connait l’œuvre d’Orwell, l’intérêt du livre d’Onfray réside dans sa conclusion, dédiée au « progressisme nihiliste » dans laquelle il distingue progrès et progressisme à tout va :

« Ce qui nous est présenté comme un progrès est une marche vers le nihilisme, une avancée vers le néant, un mouvement vers la destruction. (…) le culte actuellement voué au progrès du simple fait qu’il est progrès par ceux-là mêmes qui, de ce fait, se disent progressistes, ressemble à une génuflexion devant l’abîme avant le moment suivant qui consiste à s’y précipiter – comme les moutons de panurge dans les flots… Le progrès est devenu un fétiche et le progressisme la religion d’une époque sans sacré, l’espérance d’un temps désespéré, la croyance d’une civilisation sans foi. »

Et l’auteur développe, thèses à l’appui : il explique et illustre comment notre liberté se voit « rétrécie », notre langue « attaquée », la « vérité abolie », l’histoire « instrumentalisée », la nature « effacée », la haine « encouragée » et comment un nouvel empire est en construction. Onfray fait bien souvent mouche. La lecture n’est pas difficile, fluide, à la portée de tous ceux qui s’intéressent un peu à l’histoire et à la politique : pas de concepts compliqués, pas de vocabulaire spécialisé. Et un lien indéniable avec l’actualité.

Les parties consacrées à l’attaque de la langue et à l’instrumentalisation de l’histoire m’ont évidemment particulièrement intéressée. La simplification de la langue que l’on constate régulièrement dans les reparutions ou nouvelles traductions, et plus grave, la généralisation d’un discours peu nuancé, amènent à des incompréhensions et malentendus fréquents et au final, à un appauvrissement de la pensée. Il n’y a qu’à penser à la nouvelle traduction de « 1984 » qui, entre autres, abolit le terme « novlangue » (et le remplace par « néoparler »), qui était pourtant passé dans le langage courant pour décrire un phénomène consistant à déformer une réalité par l’utilisation d’un nouveau mot ou d’une périphrase. Comment « 1984 » est lui-même victime de ce qu’il dénonce…

Au total, l’essai de Michel Onfray est une belle démonstration. Qu’on soit d’accord ou non avec l’auteur, il y a là matière à réflexion et discussion, du moins pour ceux qui acceptent encore cet exercice…

Théorie de la dictature, Michel Onfray, Robert Laffont, Paris, avril 2019, 230 p.