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Le gardien des choses perdues, Ruth Hogan

La « bonne petite tasse de thé », élément récurrent du premier roman de Ruth Hogan, en est un peu le symbole : comme le doux breuvage pour ses inconditionnels, « Le gardien des choses perdues » est un livre réconfortant qui distille la gentillesse, l’amitié et la nostalgie heureuse dont nous avons bien besoin aujourd’hui. Un roman dans l’air du temps -dans la tendance des « feel-good books »-, mais aussi hors du temps, puisqu’il y est question de choses aussi intemporelles que l’odeur des roses, un petit air de musique, une maison dans laquelle on se sent à l’abri…

Rien d’incroyable donc, juste un roman qu’il fait bon lire, dans lequel nous découvrons Laura, une femme qui sort d’un mariage violent et qui retrouve la sérénité en devenant l’assistante d’Anthony Peardew. Agé de soixante-dix-neuf ans, Anthony cache un secret qui a bouleversé sa vie et qui explique pourquoi il passe ses jours à collectionner et étiqueter des objets perdus qu’il trouve au gré de ses promenades ; des objets auxquels il invente une histoire en leur dédiant des nouvelles.

C’est à la mort d’Anthony que Laura découvre que celui-ci l’a choisie pour mener à bien une mission très difficile : rendre les objets à leur propriétaire inconnu. Laura hérite de la maison d’Anthony dans laquelle elle avait retrouvé un foyer. Elle décide alors de faire connaissance avec le jardinier, le beau Freddy, avec lequel elle n’avait jusqu’alors échangé que quelques bonjours. Et elle réalise, sans le vouloir, un souhait d’Anthony, en devenant amie avec Sunshine, une jeune voisine atteinte de Trisomie 21.

Tout paraît simple dans ce roman qui adoucit les morsures de la vie, jusqu’à l’amour jamais réalisé d’Eunice pour Bomber, l’éditeur pour lequel elle travaille, et la maladie d’Alzheimer dont souffre le père de Bomber et dont il sera lui-aussi atteint : Eunice et Bomber, deux personnages, dont le lecteur découvre peu à peu les liens qu’ils ont avec l’intrigue principale. La vie d’Eunice et Bomber est en effet intercalée dans le récit principal, comme le sont les courtes nouvelles inventées par Anthony pour célébrer les objets perdus. Une construction qui peut déranger au début du roman, certes un peu confus, mais après les premières pages, tout s’ordonne et prend sa place. Comme la « bonne petite tasse de thé », une bonne petite lecture !

Le gardien des choses perdues, Ruth Hogan, traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf, Actes Sud, février 2017, 349 p.

Livre lu dans le cadre du mois anglais chez Cryssilda et Lou.

Un jour, de David Nicholls

Pour ce nouveau rendez-vous du Blogoclub, Sylire nous a proposé un roman d’amour anglais, afin de marquer également le début du mois anglais organisé par Cryssilda et Lou. C’est le roman de David Nicholls, « Un jour » qui est sorti vainqueur du vote. David Nicholls est à la fois auteur, scénariste et acteur. Il a publié quatre romans : « Un jour » est le troisième, mais c’est le premier de cet auteur à avoir été traduit en français.  Le procédé utilisé par l’auteur est simple, mais original ; il fallait y penser : prendre un instantané de la vie d’Emma et de Dexter, chaque année, le jour anniversaire de leur première rencontre.

C’est en effet le 15 juillet 1988 qu’Emma et Dexter, qui s’étaient déjà croisés sans se parler, font connaissance. Etudiants à Edimbourg, ils viennent de participer à la cérémonie de remise des diplômes de leur université. Passablement ivres, ils passent la nuit ensemble. Ils parlent beaucoup et se séparent le lendemain, en décidant de rester bons amis.

Un an plus tard, Emma écrit une longue lettre à Dexter, parti découvrir le monde. Dexter lui manque beaucoup et si elle ne s’épanche pas longuement à ce sujet, Emma en profite néanmoins pour lui raconter ce que sa vie est devenue au cours de cette année. Dexter est beaucoup moins loquace et se contente de quelques mots griffonnés au dos d’une carte postale.

Le 15 juillet 1990, c’est de Bombay que Dexter envoie des nouvelles à Emma. Il se livre bien davantage cette fois, certes parce qu’il a bu quelques bières de trop. Et c’est ainsi que chaque année, le 15 juillet, Emma et Dexter s’écrivent, se parlent ou se rencontrent, et évoquent leur vie quotidienne et leurs préoccupations du moment. Tout semble pourtant les séparer : Emma vient d’une famille modeste et, bien que jolie et intelligente, elle manque de confiance en elle. Dexter est issu d’un milieu plus aisé, il est prétentieux et prend très vite sa place dans le petit monde adulé des célébrités en présentant des émission de télévision idiotes. Pendant ce temps, Emma végète comme serveuse, puis manager d’un fast-food mexicain.

Dexter a beaucoup d’aventures, Emma vit seule. Dexter gagne beaucoup d’argent, Emma vit dans une collocation plutôt sordide.  Elle devient ensuite professeur dans un collège difficile et monte des pièces de théâtre. Elle aimerait devenir romancière mais peine à se lancer. Plus tard, c’est Dexter qui connait une terrible passage à vide professionnel, tandis qu’Emma s’affirme de plus en plus. Toujours et partout, leur amitié les réunit et survit à tout, même s’ils restent parfois longtemps sans se voir. En fait, ils ne s’aperçoivent pas qu’ils ne peuvent pas se passer l’un de l’autre.

Le lecteur, lui, s’en rend compte très vite. Mais je ne vous en dirai pas davantage pour préserver le suspense : finiront-ils ensemble ? Tout semble l’indiquer, dans ce roman à ranger plutôt du côté de la chick-lit. Et pourtant, ce serait trop facile, non ?

Certes, « Un jour » n’est pas de la littérature. Pour autant, le roman est rythmé, les rebondissements sont nombreux, les dialogues sont bien menés : on ne s’ennuie pas un instant. L’atmosphère des années 90 et 2000 est très bien restituée. L’humour est omniprésent et j’ai souvent ri, à l’évocation de certaines situations sociales très drôles qui m’ont rappelé ce qui se passait, à la même époque, de l’autre côté de la Manche.

Tout n’est pas comédie cependant. Les deux héros ont leur part de coups durs, et non des moindres. Mais curieusement, ce n’est pas ce que je retiendrai du roman. La part de drame ne m’a pas marquée, bien qu’elle vienne bouleverser le cours des choses. Une trop grande légèreté, voire superficialité, sans doute, une banalité certaine, malgré la construction intéressante, qui m’ont empêchée de considérer ce roman sérieusement. Au total, c’était une lecture divertissante mais qui ne me laissera pas un souvenir impérissable : parfait pour la plage !

Les avis des participants au Blogoclub ICI.

 

Un jour, David Nicholls, traduit de l’anglais par Karine Reignier, éditions 10/18, février 2012, 622 p.

 

Livre lu dans le cadre du Blogoclub chez Sylire et du mois anglais chez Cryssilda et Lou.

 

La maison au bord de la nuit, de Catherine Banner

Pour la journée du mois italien consacrée à la Sicile -et à la Sardaigne-, j’ai choisi un roman que m’a proposé Babelio et qui se déroule dans une petite île proche des côtes siciliennes. Pour une fois, il ne s’agit pas de littérature italienne, puisque l’auteure est une jeune femme britannique, connue pour avoir écrit une trilogie destinée aux jeunes adultes.  Avec « la maison au bord de la nuit », Catherine Banner nous offre une saga familiale qui s’étend sur trois générations : elle démarre en effet à l’aube de la première guerre mondiale pour se terminer en 2010.

Au large de la Sicile, la petite île de Castellamare est bien loin du reste du monde; une impression renforcée lorsque l’on se trouve sur sa façade sud, s’ouvrant vers le grand large, là où la nuit est pleine et noire. C’est de cette situation que la « maison au bord de la nuit » tire son nom, elle qui tourne le dos aux lumières du continent. Mais après avoir abrité le seul café du village, la maison est presque en ruine.

Amedeo Esposito est un orphelin qui a été élevé dans un couvent de Florence. Devenu médecin, il cherche désespérément un poste et finit par en trouver un sur l’île de Castellamare. Il s’installe et épouse bientôt l’institutrice Pina. Destitué de son poste de médecin suite à une aventure qu’il a eue avant son mariage avec l’épouse du « Comte », propriétaire terrien et notable local, il restaure la « maison au bord de la nuit » et rouvre le café que celle-ci abritait. Pina et lui ont quatre enfants, dont la petite dernière, Maria-Grazia, qu’une légère infirmité infantile a rendue plus combative, devient la figure principale de cette saga.

Au début du récit, le petit monde de Castellamare vit presque en autarcie, mais il subit pourtant les affres de la guerre, comme le reste de l’Italie : les fils sont appelés au combat, comme les autres, et les commerces pâtissent de la crise économique. Comme ailleurs, les gens se déchirent mais ils sont aussi très solidaires, même s’ils ne le montrent pas de prime abord, préférant souvent se délecter des rumeurs qui animent leur quotidien.

La petite Maria-Grazia grandit, révélant ses nombreuses qualités, parmi lesquelles une détermination et un courage hors du commun. Toute sa vie, elle tiendra le café « au bord de la nuit » qui devient très vite le centre animé de la petite île dont nous suivons l’évolution jusqu’à nos jours. Lorsque le tourisme arrive à Castellamare, à la faveur de la découverte de quelques trésors archéologiques, Maria-Grazia saisit cette opportunité pour développer encore son commerce et peut-être un jour, le transmettre à ses enfants…

« La maison au bord de la nuit » est un roman à prendre tel qu’il est, pour le plaisir de la lecture. Certes, il y a quelques clichés, avec les veuves bigotes toutes de noir vêtues, le limoncello et les arancini indiqués en italique, les vieux qui jouent à la scopa et les lecteurs de la Gazzetta dello sport… mais c’est aussi cela l’Italie. Reste qu’un auteur italien aurait sans doute moins insisté sur ce « folklore », car il ne l’aurait pas remarqué !

Au total, ce roman est une jolie saga, distrayante, qui se lit facilement et nous transporte sur la petite île, au gré des croyances populaires, des miracles de la sainte locale, des saisons et de la nature : l’auteure parvient à nous apporter les effluves des bougainvillées et les ressacs de la mer… Bref, si vous voulez vous distraire, vous laisser porter, la maison au bord de la nuit est parfaite, pour les prochaines vacances par exemple.

La maison au bord de la nuit, Catherine Banner, presses de la cité, Paris, avril 2017, 511p.

 

Je remercie Babelio et les éditions Presses de la cité pour ce roman. Livre lu dans le cadre du mois italien chez Martine.

Le problème Spinoza, Irvin Yalom

le-probleme-spinozaJuifs émigrés du Portugal, les frères Spinoza n’ont hérité de la génération précédente, alors prospère dans le commerce de gros, que d’un petit magasin de détail à Amsterdam. Mais l’aîné, Bento Spinoza, ne s’en préoccupe guère; ni de la Torah et du Talmud d’ailleurs, qu’il a pourtant étudiés pendant de longues années, ce qui aurait pu l’amener à devenir le nouveau grand rabbin d’Amsterdam. En effet, Spinoza a beaucoup réfléchi, jusqu’à remettre en cause l’origine divine de la Torah ainsi que les nombreuses interprétations qui en sont faites par les rabbins, et jusqu’à réfuter l’existence d’un Dieu qui soit à l’image de l’homme. Une réflexion qui s’est affinée après la rencontre avec celui qui deviendra son maître pendant plusieurs années, Franciscus Van den Enden, professeur de latin et de lettres classiques.

Le problème Spinoza s’ouvre sur  l’ étrange visite de deux cousins qui, envoyés par le rabbin, sont venus chercher chez  Spinoza l’explication, voire l’étincelle qui aidera le plus jeune à recouvrer la foi. Or, Spinoza est certes un sage, mais il n’est pas le plus orthodoxe des juifs de la petite communauté d’Amsterdam, bien au contraire.

Dès le second chapitre, l’auteur nous emmène en Estonie en 1910, où nous faisons connaissance avec Alfred Rosenberg, jeune Allemand des Etats baltes, futur idéologue du parti nazi allemand, aux prises avec le principal de son lycée parce qu’il a harangué ses camarades de classe sur le thème de la pureté de la race allemande. Le jeune homme veut en effet préserver les aryens du mélange avec des races qu’il considère inférieures. Comme punition, Rosenberg se voit contraint de lire certains chapitres de l’autobiographie de Goethe et d’y relever tous les passages où le grand écrivain évoque Spinoza, le philosophe juif qu’il admirait. Goethe n’a pas été choisi par hasard par les professeurs de Rosenberg : ceux-ci savaient que le jeune garçon avait pour héros Goethe, qu’il considérait comme le représentant par excellence du génie allemand. Chez Rosenberg, le paradoxe sera toujours sous-jacent : comment est-il possible, lorsque l’on voue une haine infinie aux juifs, d’admirer un génie qui lui-même s’inspirait du philosophe juif Spinoza ?

C’est ce lien entre Spinoza et Rosenberg, et le fait que Rosenberg ait confisqué la bibliothèque de Spinoza en 1941, qui permet à Irvin Yalom de construire ce roman sous la forme de deux biographies entrecroisées, à trois siècles de distance. L’auteur nous plonge ainsi tout à la fois dans la vie de Spinoza, dans les Pays-Bas du XVII ème siècle, au sein de la communauté juive dont il sera d’ailleurs exclu en raison de ses opinions, et dans celle d’Alfred Rosenberg, qui devient journaliste à Munich en 1919 et que nous suivons pendant toute la montée du nazisme, aux côtés d’Hitler, jusqu’à la chute de celui-ci, puis au procès de Nuremberg.

L’originalité du roman vient aussi du fait que l’auteur explore la vie intérieure des deux personnages. Celle-ci est imaginaire, mais l’auteur l’a extrapolée, en essayant de rester le plus vraisemblable possible. Il faut dire qu’ Irvin Yalom, avant d’être écrivain,  est d’abord psychothérapeute. Rôle que rempliront les deux personnages qu’il a crées, Franco Benitez, juif fraichement arrivé du Portugal, qui trahira d’abord Spinoza, avant de devenir son ami et unique confident, et Friedrich Pfister, médecin psychanaliste, ami du frère de Rosenberg et qui gagnera pour quelques temps la confiance d’Alfred Rosenberg, avant d’échouer malheureusement.

Spinoza et Rosenberg sont deux personnalités profondément différentes : la première est tournée vers le bien, tandis que l’autre est l’incarnation du mal. Reste que les deux hommes ont en commun d’être allés jusqu’au bout de leurs idées. Pour le pire en ce qui concerne Rosenberg ! Leur évolution parallèle, mais en deux directions opposées, est aussi l’illustration de la théorie des causes naturelles qu’évoque Spinoza et selon laquelle, tout a une cause qui s’explique par la nature, ainsi que par l’expérience de chacun.

Le problème Spinoza constitue une très bonne introduction à la philosophie de Spinoza, ainsi qu’à la psychanalyse. Les thèmes évoqués sont d’une grande richesse : l’apport de la philosophie, le rôle négatif des passions, l’ataraxie que les épicuriens recherchaient, la religion et les superstitions, la psychanalyse et le dilemme qu’éprouve le thérapeute quand il se trouve confronté à quelqu’un comme Rosenberg. L’ouvrage est véritablement érudit, tout en étant facile à lire et particulièrement captivant.

Comme il le précise dans les notes annexées au livre, l’auteur a voulu écrire un roman d’idées, afin de rendre hommage à la pensée de Spinoza qui, écrit-il, « a ouvert la voie aux Lumières ». Il y parvient tout à fait, en ajoutant aux éléments biographiques connus sur les deux protagonistes, une bonne dose de fiction, notamment en ce qui concerne les réactions émotionnelles de ceux-ci. Irvin Yalom fait ainsi du problème Spinoza un livre que l’on dévore et que l’on regrette de voir se terminer. Il s’agit donc pour moi d’un vrai coup de cœur !

Coup de coeur !

 Le problème Spinoza, Irvin Yalom, Le livre de Poche, Paris, Janvier 2014, 552 p.

 

 

 

Brunetti en trois actes, Donna Leon

brunetti-en-trois-actesPour le vingt-quatrième tome des enquêtes du commissaire Brunetti, Donna Leon situe son intrigue dans le milieu de l’opéra qui lui est cher. Cela lui permet de retrouver le personnage de Flavia Petrelli, diva qui était en tête d’affiche du premier Brunetti « Mort à la Fenice ». La grande cantatrice est donc de passage à Venise pour quelques représentations de la Tosca. A la fin du spectacle, auquel Brunetti et son épouse Paola ont d’ailleurs assisté, une pluie de roses jaunes s’est abattue sur la scène. Rien d’anormal pour les spectateurs, habitués à ce genre de marques d’admiration.

Il n’en va pas de même pour Flavia Petrelli qui découvre dans sa loge des centaines d’autres roses, d’autant que ce n’est pas la première fois. L’admiration des fans tourne parfois au harcèlement et il semble bien que ce soit le cas. Après de longs moments d’angoisse, Flavia décide finalement de faire appel au commissaire Brunetti qui commence à prendre l’affaire très au sérieux lorsqu’une jeune fille est agressée sur un pont de Venise. Celle-ci venait en effet de recevoir des félicitations de la part de la Flavia qui l’avait entendue répéter.

L’enquête est lancée et elle permet à la fois à l’auteure d’explorer la psychologie des harceleurs et d’emmener le lecteur dans les coulisses de l’opéra. L’intrigue se déroule en trois actes, comme l’opéra lui-même et se termine en beauté, avec une bonne dose d’action (pour un Brunetti !).

Et puis, comme d’habitude, il y a le charme particulier de Venise, la grâce de Paola et la sérénité parfois teintée d’humour qui se dégage de la famille Brunetti et l’insolence intelligente et déterminée de la signorina Ellettra. Sans oublier un commissaire qui ne soit ni alcoolique, ni dépressif, mais qui, heureusement, rencontre constamment des difficultés avec sa hiérarchie et avec l’administration en général, sinon sa vie serait trop parfaite pour être vraie…

C’est donc un Brunetti particulièrement intéressant et dynamique que j’ai retrouvé avec cette lecture et qui me donne envie de me plonger rapidement dans un autre tome de la série !

Brunetti en trois actes, Donna Leon, traduit de l’anglais par Gabriella Zimmermann, Calmann-Lévy, 2016, 338p.

Livre lu dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire, du challenge Il viaggio chez Eimelle, du challenge Femmes de lettres chez George et du challenge vénitien.

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Belgravia, de Julian Fellowes

belgravia-julian-fellowesLe roman s’ouvre à Bruxelles en 1815 sur le grand bal donné par la duchesse de Richmonds. Il s’agit pour elle de réunir la haute société anglaise, et notamment les nombreux réservistes basés à Bruxelles pour protéger la ville face à une possible invasion de Napoléon Bonaparte. La famille de Richmonds s’était elle-même établie à Bruxelles pour montrer sa solidarité avec le duc de Wellington qui y avait installé son QG, mais aussi pour faire des économies, loin des tentations londoniennes. Les temps étaient en effet difficiles, mais pas assez cependant pour renoncer à ce genre de festivités !

Au début du bal, la duchesse est interloquée de voir qu’elle a invité, par l’entremise de son neveu, M. James Trenchard, principal fournisseur de Wellington, qui n’est pour elle qu’un simple « épicier ». Lord Edmund Bellasis, le neveu de la duchesse de Richmonds, n’avait en réalité d’yeux que pour la fille de Trenchard, la belle Sophia, à qui il avait fourni trois invitations, pour elle et ses parents.

Le bal se déroule sans autre déconvenue pour la duchesse, jusqu’au moment où l’on apprend que Napoléon approche dangereusement de Bruxelles. Wellington se prépare à partir pour arrêter les Français du côté de Waterloo, tout comme les nombreux officiers présents au bal, qui commencent à faire leurs adieux à leurs proches. M. et Mme Trenchard retrouvent leur fille Sophia pleurant à chaudes larmes dans les bras du jeune Edmund qui doit lui aussi participer à la bataille désormais inévitable.

Dès le deuxième chapitre, l’auteur nous emmène en 1941, à Londres. La famille Trenchard est devenue très riche et participe à certains « thés d’après-midi » de l’aristocratie. Elle est en effet reçue dans de « grandes maisons » mais n’est pas considérée comme leur égale. Au cours d’une de ces réceptions, Anne Trenchard  rencontre  la vieille duchesse Richmonds, organisatrice du bal de Bruxelles devenu légendaire, et lui apprend que sa fille Sophia est décédée peu de temps après le neveu de la duchesse Lord Edmund Bellasis, tué dans la bataille. La duchesse laisse échapper que sa famille était inquiète d’une possible relation entre Edmund et Sophia, alors impossible à envisager en raison des origines sociales différentes des amoureux. La mère de Lord Edmund, Lady Brockenhurst est présente également, et Anne Trenchard fait sa connaissance. Les deux mères auront bientôt beaucoup à se dire, notamment à propos de Charles Pope, le brillant fils d’un révérend de la campagne, monté à Londres pour faire fortune à la City.

Le bandeau de couverture de « Belgravia » nous rappelle que Julian Fellowes est l’auteur de « Downton Abbey » : de quoi attirer les fans de la série dont je fais partie. Mais en commençant « Belgravia », je pensais surtout retrouver les ingrédients du précédent roman de Julian Fellowes,  « Passé imparfait », appliqués à une autre période de l’histoire.

« Belgravia » tient sans doute davantage de « Downton Abbey » que de « Passé imparfait ». En effet, comme dans la série, l’auteur s’intéresse ici principalement à la vie privée des personnages et à l’exploration de leurs sentiments, même si dans « Belgravia », il est beaucoup moins question de la vie des domestiques que dans « Downton Abbey». Au contraire, dans « Belgravia », ce sont les relations difficiles entre une famille aristocrate et une famille de nouveaux riches qui a réussi dans le commerce, et les amours contrariées qui en découlent, qui sont au centre de l’intrigue.

Ce qui m’a manqué ici, c’est un peu de la profondeur qui existait dans  le roman « Passé imparfait » : on se souvient que Julian Fellowes s’interrogeait sur les souvenirs, leur subjectivité, sur le temps qui passe et la nostalgie qui l’accompagne. « Belgravia » est donc un roman agréable à lire, mais pas indispensable. L’auteur se cantonne-t-il à appliquer une recette qui marche à une autre période ? On a en tout cas l’impression qu’il a moins à dire sur le sujet et s’en tient à une simple histoire très romanesque. Je ne regrette donc pas d’avoir emprunté ce roman en bibliothèque et d’avoir préféré, pour mes achats, d’autres romans de la rentrée littéraire. Je vous conseille de faire de même, ou d’attendre sa sortie en poche…

Belgravia, Julian Fellowes, Traduit de l’anglais par Valérie Rosier et Carole Delporte, JC Lattès,  juin 2016, 476 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge 1% de la Rentrée littéraire 2016

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Le linguiste était presque parfait ou la linguistique pour élucider un meurtre…

le linguiste était presque parfaitPrésenté par sa maison d’édition, Monsieur Toussaint Louverture, comme « du David Lodge avec des cadavres » , le premier livre de David Carkeet,   « Le linguiste était presque parfait »  est un petit régal d’intelligence et d’humour. Du David Lodge, il y en a pas mal dans ce roman : le protagoniste est un chercheur universitaire, l’action se passe dans une petite université anglo-saxonne inconnue, les préoccupations sont à la fois pointues et futiles, les relations humaines sont analysées sous toutes leurs coutures et le tout est enrobé d’une bonne dose d’humour.

À la différence des romans de David Lodge, le livre de Carkeet ne se déroule pas en Angleterre, mais aux États-Unis, dans l’Etat d’Indiana, Comté de Kingsley. Il est vrai que cela ne change pas grand-chose pour les lecteurs francophones. Mais il existe une autre différence, et non des moindres,  « Le linguiste était presque parfait »… est un thriller ! Il y a en effet une mort suspecte, puis une disparition, et finalement  deux meurtres. Nous sommes très loin des polars actuels, qui rivalisent de noirceur voire de perversité. L’enquête se déroule calmement, et sera finalement élucidée grâce à … la linguistique !

Tout commence lorsque la visite d’un journaliste à l’Institut Wabash vient rompre le quotidien de la petite communauté universitaire. Jérémy Cook, linguiste, a été désigné par son directeur pour présenter au journaliste l’institut et ses missions : Wabash se consacre à l’étude des processus d’acquisition du langage chez les jeunes enfants. Il est organisé autour d’une crèche qui permet à ses sept linguistes d’observer les enfants et de relever le corpus scientifique qui servira de base à leurs travaux. Au cours de la visite des lieux avec le journaliste, Jérémy Cook surprend une conversation peu flatteuse à son égard et se met à rechercher l’origine de la rumeur qui le discrédite. Peu après, l’un des linguistes est retrouvé mort dans le bureau de Cook, qui devient forcément suspect.

Dès lors, Cook n’a plus qu’à mener l’enquête aux côtés de l’inspecteur de police chargé de l’affaire, le lieutenant Leaf. Et les idiophénomènes qu’il étudie lui seront d’un grand secours (« ce sont les dispositifs linguistiques que les enfants développent d’eux-mêmes, sans s’inspirer du monde adulte. Il peut s’agir de simple énoncés aux significations invariables, comme le beu d’un tout-petit pour dire « Je veux le petit canard », jusqu’à des modulations bien plus personnelles, qui n’appartiennent qu’à l’enfant qui les énonce » (p12)).

Qui a dit que la linguistique était ennuyeuse ?  Le langage définit l’être humain et les mots sont essentiels, même si ce sont des babillements ou autres gazouillis. Tout comme les relations humaines,  principal sujet d’études du linguiste assassiné qui s’intéressait plus particulièrement au rôle que jouent les représentations erronées que nous avons de nos relations avec autrui.

Roman intelligent, « Le linguiste était presque parfait » est surtout drôle et distrayant. Écrit en 1980, il a été traduit en français en 2013 seulement, et n’a pas vieilli, sinon par le fait que les linguistes utilisent encore de lourdes machines à écrire et qu’il n’est question ni de téléphone portable, ni d’Internet. Un second roman de David Carkeet, avec le même protagoniste, le sympathique Cook, est sorti l’année dernière aux Éditions Monsieur Toussaint Louverture : tout aussi rocambolesque, « Une putain de catastrophe »  est aussi à découvrir !

Le linguiste était presque parfait, David Carkeet, traduit de l’anglais (USA) par Nicolas Richard,  Monsieur Toussaint Louverture, Toulouse, 2013, 287 p.

 

A noter que « Le linguiste était presque parfait » est sorti en  poche aux éditions Points:

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Livre lu dans le cadre du mois américain 2016 chez Titine.

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