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Nos espérances, Anna Hope

Je pensais commencer ce mois anglais en beauté avec cet auteur dont j’ai beaucoup entendu parler ces dernières années. Pour la découvrir, j’ai choisi son dernier roman qui vient de paraître chez Gallimard, « Nos espérances ».  Si la lecture est une rencontre, eh bien, elle ne s’est pas faite, tout simplement. Difficile de dire exactement pourquoi, mais j’ai tout de même essayé d’analyser ce qui ne m’a pas plu.

Anna Hope nous présente trois jeunes femmes qui ont la trentaine en 2004. Hannah, Cate et Lissa se sont rencontrées lors de leurs études, à la fin des années quatre-vingt-dix, puis elles se sont installées ensemble dans une belle maison londonienne, située en bordure du parc de London Fields. Elles sont heureuses, travaillent beaucoup, mais profitent aussi de la vie, vont au théâtre, au musée, au restaurant, voient des amis. « Elles ne sont plus jeunes, mais ne se sentent pas vieilles. La vie est encore malléable et pleine de potentiel ». Elles voudraient que ce moment dure toujours…

Quand on les retrouve en 2010, la vie n’a pas rempli ses promesses. Lissa, comédienne, peine à trouver des rôles et enchaîne les castings pour des publicités. Hannah et son mari essaient désespérément d’avoir un enfant et leur vie tourne autour du calendrier des FIV. Enfin, Cate, qui vient d’avoir un bébé, a déménagé dans le Kent et vit difficilement le début de sa maternité, entre des nuits sans sommeil, une belle-mère un peu intrusive et des regrets quant à sa jeunesse.

La construction du roman permet des retours en arrière à différentes périodes de la vie des trois femmes qui, en révélant certains éléments de leur passé, nous aident à mieux comprendre leur insatisfaction. Malgré cela, j’ai eu beaucoup de mal à éprouver de l’empathie pour Cate, Hannah ou Lissa : pas d’émotion, même si je comprenais leurs difficultés. De plus, tout tourne autour des problèmes conjugaux des protagonistes, ainsi que de la maternité, des questions pourtant intéressantes mais traitées de façon superficielle. Les dialogues longs et répétitifs m’ont ennuyée et je suis restée sur ma faim.

J’ai également trouvé ce roman assez triste, -même si la fin laisse espérer des années plus sereines-, parce qu’il m’a semblé que les jeunes femmes ne remettaient pas en question leurs choix. Elles subissent, sont insatisfaites, mais ne réfléchissent pas davantage, se contentant d’exprimer leur mal-être. Ce qui m’a manqué, ce sont aussi des références à l’Angleterre des années quatre-vingt-dix et deux-mille (à une exception près), pour comprendre si ces jeunes femmes étaient en phase avec leur époque. Quant à l’amitié, elle est très malmenée dans le roman, car aucune ne semble ressentir de vrais sentiments pour l’une ou l’autre. Trois colocataires oui, mais trois amies, non.

Peut-être l’ensemble du roman est-il ironique, ce qui justifierait le titre « Nos espérances » ? Mais alors, ce serait profondément déprimant. Je pense plutôt que ce sont mes attentes envers ce roman qui étaient trop grandes, en termes de réflexion, de profondeur, et cela sans doute en raison de sa parution dans la « Blanche » de Gallimard. J’ai donc lu de nombreuses chroniques concernant les romans d’Anna Hope, très appréciés en général, et il m’a semblé qu’elle était meilleure dans ses romans historiques. J’essaierai, à l’occasion…

 

Nos espérances, Anna Hope, traduit de l’anglais par Elodie Leplat, Gallimard, 2020, 357 p.

 

Participation au mois anglais 2020

La vie mensongère des adultes, Elena Ferrante

 

Le nouveau roman d’Elena Ferrante était très attendu en Italie et, quand il est sorti en novembre 2019, il a donné lieu à de longues files dans les librairies. La première page avait été divulguée quelques semaines auparavant et l’incipit très fort suscitait la curiosité des lecteurs :

« Deux ans avant de quitter la maison, mon père dit à ma mère que j’étais très laide. La phrase fut prononcée dans un murmure, dans l’appartement que mes parents avaient acheté au Rione Alto, sur les hauteurs de San Giacomo dei Capri, juste après leur mariage. Tout — la ville de Naples, la lumière bleue d’un mois de février glacial, ces mots — s’est figé. Moi, en revanche, je me suis enfuie et je fuis encore à travers ces lignes qui sont censées être mon histoire mais qui en réalité ne sont rien, ne m’appartiennent pas, ne sont ni un début, ni une fin, juste un enchevêtrement dont personne, pas même l’auteur de ces lignes, ne sait s’il contient la trame d’un récit ou s’il ne s’agit seulement que d’une douleur désordonnée et sans rédemption. »

 

L’héroïne du roman, Giovanna, est une adolescente qui vit dans une famille intellectuelle installée sur les hauteurs du Vomero, un quartier résidentiel de Naples.  Elle découvre que son père a une sœur, Vittoria, dont il refuse de parler et qui vit dans les quartiers populaires de Naples dont il est originaire. Giovanna veut connaître sa tante, comprendre pourquoi son père l’a comparé à elle au détour d’une conversation qu’elle a surprise, comprendre aussi pourquoi il lui a caché son existence pendant toute son enfance.

C’est ainsi qu’à l’aube de l’adolescence, Giovanna découvre les mensonges continuels des adultes et plus particulièrement ceux de son père qui vit en permanence dans l’hypocrisie. Le roman raconte le cheminement de la jeune fille confrontée à  un milieu différent du sien et une façon d’être plus spontanée : elle cherche alors à s’affirmer, se construire face à sa famille mais cela passe par une volonté de destruction qui l’amène à se complaire dans une certaine vulgarité.

Au fil de l’histoire, on rencontre un bracelet, objet fétiche qui devient le fil rouge, le témoin que les membres de la famille détiennent tour à tour et qui est chargé de significations. Les personnages sont des intellectuels de la classe moyenne et des hommes et femmes des classes populaires qui parlent en dialecte napolitain. Les deux mondes, haut et bas de la ville, vivent côte à côte mais pas ensemble, et Giovanna qui refuse cela, devient le trait d’union entre eux.

Le nouveau roman d’Elena Ferrante ne met pas le doigt sur des questions politiques et sociales comme le faisait la saga de « L’amie prodigieuse » si ce n’est en pointant du doigt les intellectuels italiens de gauche et leurs travers. Mais avant tout, c’est un roman d’initiation qui explore les liens familiaux, leur poids, la difficulté des relations homme-femme surtout à l’adolescence et au début de l’âge adulte. Et puis, comme dans « L’amie prodigieuse », on retrouve une héroïne qui tente de concilier les deux faces de son identité.

On retrouve également la personnification de la ville de Naples qui s’incarne dans les menteurs de la ville haute, élégants et cultivés et dans ceux de la ville basse qui se revendiquent d’instincts triviaux et ringards. Un roman intéressant, mais qui m’a un peu laissée sur ma faim : il m’a semblé que la fin du roman appelait indéniablement une suite. Alors, retrouverons-nous Giovanna dans un second tome ? Le roman prendrait alors tout son sens, mais là aussi, l’auteure laisse planer le mystère…

 

La vie mensongère des adultes, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, sortie prévue le 9 juin 2020, 416 p.

 

Ainsi s’achève le mois italien chez Martine.

 

Le jardin des Finzi-Contini, Giorgio Bassani

 

Alors que le narrateur rentre d’une excursion en voiture, la réflexion de la fille de ses amis, une enfant de neuf ans, le plonge dans des pensées douloureuses concernant la sépulture de la famille Finzi-Contini ; et l’emporte aussitôt dans un long récit nostalgique qui couvre une dizaine d’années, celles de l’adolescence, de la fin des années vingt au début de la guerre. Une jeunesse qui s’est déroulée dans les beaux quartiers de la ville de Ferrare.

Le fascisme, déjà bien installé en Italie, envahit alors progressivement tous les aspects de la vie quotidienne et conduira jusqu’à la promulgation des lois raciales par Mussolini en 1938. Au fur et à mesure que le danger grandit et menace les protagonistes qui appartiennent à la communauté juive de Ferrare, ceux-ci se renferment autour d’un petit cercle d’amis, dans le magnifique jardin de la propriété des Finzi-Contini.

Le narrateur est amoureux de Micol, la jeune fille de la famille. L’amourette d’enfance se transforme chez lui en un véritable amour que ne partage pas Micol. Obstiné, il continue à fréquenter la maison et devient ami avec Alberto, le frère de Micol puis avec Giampi Malnate, un ami d’Alberto.

« Le jardin des Finzi-Contini » est un très beau roman sur le passé et l’incertitude de l’avenir. C’est un texte qui a des accents modianesques par moments, proustiens également, mais dans ses thèmes uniquement car l’écriture est très différente. Elle est à la fois précise, évocatrice, et tout en retenue et en subtilité : les nombreux non-dits réduisent la période évoquée à un bonheur provisoire où l’on a l’impression que seules comptent les préoccupations sentimentales des personnages. Mais celles-ci ne sont détaillées que pour détourner l’attention de la menace qui plane douloureusement sur les Finzi-Contini et leurs amis.

« (…) pour moi, non moins que pour elle, ce qui comptait c’était, plus que la possession des choses, le souvenir qu’on avait d’elles, le souvenir en face duquel toute possession ne peut, en soi, apparaître que décevante, banale, insuffisante. Comme elle me comprenait ! Mon désir que le présent devînt tout de suite du passé, pour pouvoir l’aimer et le contempler à mon aise, était aussi le sien, exactement pareil. C’était là notre vice : d’avancer avec, toujours, la tête tournée en arrière. »

En effet, derrière la douceur, il y a la nostalgie du narrateur, derrière la sérénité apparente des belles journées d’été sur le court de tennis, il y a la cruauté d’un avenir que seul le narrateur connaît et dont lui seul a réchappé. Et ce qui frappe est, non pas l’insouciance, mais l’absence de réaction des protagonistes face au recul de leurs droits. Un trait de l’époque aussi et de la bonne société dans laquelle évoluent les personnages qui, pour intellectuels qu’ils soient, se taisent, sont aveuglés ou se résignent à abandonner progressivement leurs libertés. Nostalgique, beau, édifiant.

 

Coup de cœur 2020 !

 

Le jardin des Finzi-Contini, Giorgio Bassani, traduit de l’italien par Michel Arnaud, Folio n° 634, 1975, 373 p.

 

Olivier a lu « Dans le mur« de Giorgio Bassani, tiré du recueil « Le roman de Ferrare ». Vous pouvez lire sa chronique ici.

 

 

Participation au mois italien chez Martine et au challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

Aventures, Italo Calvino

 

Publié en 1970 en Italie sous le titre « Gli amori difficili » (Les amours difficiles), et en France en 2002 sous le titre « Aventures », ce recueil de nouvelles regroupe treize textes écrits entre 1949 et 1967 : treize nouvelles qui parlent de couples qui « ne se rencontrent pas ». Rencontres avortées ou sans lendemain, courts moments où homme et femme se croisent, autant de situations dans lesquelles, davantage que la difficulté de s’aimer, c’est l’impossible communication entre les êtres que l’auteur souligne.

Tout l’art de Calvino, et c’est en partie ce qui fait les classiques, est de réussir à être universel. Il nous raconte de vraies histoires, souvent très visuelles -certaines de ces nouvelles ont d’ailleurs été adaptées au cinéma-, et nous invite à réfléchir en nous parlant d’amour sans en avoir l’air, qu’il s’agisse de « l’aventure d’une baigneuse », qui n’ose plus revenir à la plage parce qu’elle a perdu son maillot en nageant, de « l’aventure d’une épouse » qui a passé la nuit dehors parce qu’elle avait perdu ses clés et se demande si ce simple fait peut être considéré comme un adultère, de « l’aventure de deux époux », qui s’aiment mais ne peuvent se voir que quelques minutes chaque jour, ou de « l’aventure d’un voyageur » pour lequel l’attente et la sensation de l’amour sont plus importantes que l’amour lui-même.

On souffre avec les protagonistes, comme le myope qui se rend compte qu’il ne peut en même temps voir ses amis et être reconnu tel qu’il était auparavant. On s’émerveille avec ce poète qui s’émeut devant la beauté du monde, mais ne peut traduire en mots sa propre émotion et reste donc silencieux. Les héros sont plutôt des anti-héros, mais quelques-unes des protagonistes féminines sont solaires et illuminent des textes où l’auteur fait la part belle à la lumière. Quoi qu’il en soit, tous les personnages sont touchants, dans leur difficulté d’aimer et de communiquer et partant, de vivre.

Hommes et femmes ne se rencontrent pas parce qu’ils ne parlent pas le même langage, parce qu’ils ne parviennent pas à exprimer leurs sentiments et leurs désirs. C’est donc à un voyage dans l’incommunicabilité que nous convie Calvino, nous conduisant parfois dans des situations absurdes et inextricables.

« Aventures » est un recueil de nouvelles passionnant qui nous ramène à des questions fondamentales et universelles, au moyen d’une écriture recherchée et classique et d’un ton très souvent ironique. Il nous offre également un panorama de la société italienne d’après-guerre. Les italianistes apprécieront la variété de vocabulaire en lisant la version italienne « Gli amori difficili ». Les cinéphiles pourront déguster l’adaptation cinématographique très fidèle au texte de « l’aventure d’un soldat » et celle, beaucoup plus libre, de « l’aventure de deux époux » dont vous trouverez les liens sur Pages italiennes ici.

Le recueil est complété par une seconde partie intitulée « La vie difficile » deux courts romans dont « La fourmi argentine » « Le nuage de smog » dont je vous parlerai bientôt.

 

Coup de cœur 2020 !

 

Aventures, Italo Calvino, traduit de l’italien par Maurice Javion et Jean-Paul Manganaro, Seuil, 2002, 289 p.

 

 

Lu dans le cadre du mois italien chez Martine, et du challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

L’été du commissaire Ricciardi, Maurizio De Giovanni.

 

Le roman de Maurizio De Giovanni a plus que rempli sa mission : me transporter à Naples, loin de notre quotidien un peu angoissant. Pourtant, la situation n’est pas non plus des meilleures en ce début des années trente dans la grande ville parthénopéenne : la chaleur est étouffante, le peuple vaque difficilement à ses occupations pour pouvoir manger, le fascisme s’installe peu à peu.

Le commissaire Ricciardi voit toujours des « choses » : son don malheureux lui impose en effet de voir les morts assassinés ou décédés d’une mort violente, au moment de leur passage de vie à trépas. Et c’est le cas de la Duchesse de Camprino que l’on vient de retrouver dans son palais napolitain, la tête percée d’une balle silencieuse mais fatale. Personne n’a rien entendu, d’une part parce qu’un coussin maintenu contre le visage de la victime a atténué le bruit de la détonation, mais aussi parce qu’une grande fête populaire battait son plein dans le quartier.

L’enquête s’oriente aussitôt vers Capece, un journaliste connu qui était l’amant de la Duchesse : celle-ci vivait en effet de façon indépendante, sans se préoccuper de son époux, le vieux Duc de Camprino, malade et alité depuis longtemps. Ricciardi se met aussitôt au travail, aidé du brigadier Maione qui, fâché contre sa femme, entame un régime, se privant ainsi des plats délicieux de celle-ci.

Ricciardi a quant à lui la surprise de rencontrer la très belle Livia Lucani qui lui annonce qu’elle vient passer de longues vacances à Naples, dans le seul but de faire plus ample connaissance avec lui. Mais le commissaire reste attiré par la douce Enrica Colombo qu’il continue à contempler chaque soir par la fenêtre. Jusqu’à ce qu’il se rende compte que la famille Colombo reçoit un jeune homme qui se comporte comme un prétendant…

Tome après tome -il s’agit ici du troisième-, la série des enquêtes du commissaire Ricciardi est la certitude d’une lecture agréable et prenante et d’un voyage dépaysant à Naples dans une période historique troublée. Outre l’enquête en elle-même, les interrogations du commissaire Ricciardi sur sa vie sentimentale prennent ici de l’importance : il ira jusqu’à remettre en question la décision qu’il avait prise de ne pas imposer à une femme la malédiction dont il est l’objet. Il y a enfin l’aspect historique avec la montée du fascisme que l’on sent plus présent que dans les tomes précédents. La recette de Maurizio de Giovanni fait donc appel à de multiples ingrédients, une intrigue policière, des éléments historiques et sociaux, un peu de fantastique, de l’humour, des sentiments, le tout servi par un style fluide et une construction dynamique. Mes prochains achats, sans aucun doute, seront « L’automne du commissaire Ricciardi » et « L’hiver du commissaire Ricciardi ». C’est donc par une excellente lecture que je début le mois italien !

 

L’été du commissaire Ricciardi, Maurizio De Giovanni, traduit de l’italien par Odile Rousseau, Rivages/Noir, 2014, 405 p.   

 

Lu dans le cadre du Mois italien chez Martine, du challenge Polars et thrillers chez Sharon, du challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

 

 

Je suis Pilgrim, Terry Hayes

 

Pilgrim est le nom de code d’un des meilleurs agents secrets des Etats-Unis. Malgré sa grande expérience et son expertise unique, Pilgrim est jeune. A l’aube de la trentaine, il aimerait changer de vie avant qu’il ne lui arrive quelque chose. Réfugié dans l’anonymat, il écrit un livre qui devient une référence en matière de criminologie et de médecine légale, pour aider ceux qui, comme lui, œuvrent à la défense du pays. Ce qu’il n’avait pas prévu, est que ce livre aiderait aussi de futurs criminels, et lui remettrait également le pied à l’étrier lorsque le pays se trouverait devant une menace inédite et terrifiante.

Et nous voilà partis, suite à un meurtre commis dans un petit hôtel de Manhattan sur une jeune femme impossible à identifier parce que plongée dans une baignoire d’acide, en Turquie à Bodrum, puis dans les montagnes de l’Afghanistan, sur les traces du Sarrasin, jeune saoudien traumatisé par l’exécution de son père, dans une course folle pour empêcher ce qui constituerait un véritable crime contre l’humanité.

Sans révéler de quoi il s’agit exactement, je ne peux cacher qu’il est question d’un virus modifié pour que le vaccin existant soit rendu inopérant. Pas l’idéal donc pour se changer les idées ! Et pourtant, c’est grâce à ce thriller -et au challenge Pavévasion de Brizes qui m’a donné l’idée de tirer ce roman de ma Pal- que je me suis remise à lire : « Je suis Pilgrim » est très efficace, addictif, avec des rebondissements, des retours en arrière et un personnage principal assez intéressant. Sans compter une jeune new-yorkaise auteur d’un double crime presque parfait, une flic turque antipathique, un garçon trisomique attendrissant, un hacker obèse qui rêve d’amour et d’enfants, un flic de la police criminelle qui cache son héroïsme…

Vous l’avez compris, « Je suis Pilgrim » a tout du film d’espionnage; l’auteur est d’ailleurs scénariste pour le cinéma. Rien de littéraire donc, et quelques invraisemblances mais après tout, James Bond aussi se tire tout seul de situations épouvantables ! Et c’est ainsi que les 900 pages s’écoulent à toute vitesse… Très divertissant !

 

Je suis Pilgrim, Terry Hayes, traduit de l’anglais (américain), par Sophie Bastide-Folz, Le livre de poche n°33697, 2015, 906 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge « Pavévasion » chez Brizes, du challenge « Objectif Pal » chez Antigone, et du challenge « Polars et thrillers » chez Sharon.

 

Trois heures du matin, Gianrico Carofiglio

Coup de cœur pour ce nouveau livre de l’Italien Gianrico Carofiglio que je connaissais pour des romans policiers dont le héros, l’avocat Guerrieri, lui permettait de mettre en lumière la réalité de la justice italienne. Carofiglio est en effet un ancien magistrat qui fut chargé des enquêtes contre la mafia à Bari.

 « Trois heures du matin » n’a toutefois rien à voir avec le polar, et d’ailleurs son auteur n’a pas que cette corde à son arc, puisqu’il écrit également des romans, des nouvelles et des essais. Il s’agit donc ici d’un roman d’initiation et surtout, de l’histoire d’une rencontre heureuse entre un père et son fils qui vivaient jusque-là dans une indifférence réciproque et qui avaient même, pour des raisons différentes, renoncé à vivre.

Antonio est un adolescent italien qui vit avec sa mère, après la séparation de ses parents lorsqu’il avait neuf ans. Il est victime de crises étranges et inquiétantes, qui seront bientôt identifiées comme une forme d’épilepsie. Le traitement que reçoit Antonio ne donne pas satisfaction et ses parents décident alors de l’emmener à Marseille afin de consulter un grand spécialiste. Le traitement et le rythme de vie presque normal que le docteur Gastaut prescrit à Antonio lui rendent espoir. Antonio devra revoir le médecin trois ans plus tard, pour évaluer les effets du traitement.

Antonio a dix-huit ans lorsqu’il retourne à Marseille, seul avec son père cette fois, afin de se prêter aux examens qui permettront au professeur d’évaluer les progrès contre la maladie. Une dernière «expérience», qui prend un tour assez inédit et pas désagréable, devrait permettre de savoir si Antonio est guéri. Au cours de ces quarante-huit heures sans sommeil, père et fils se lancent à la découverte de Marseille et à travers elle, d’eux-mêmes et de leur relation.

Nous assistons à la naissance d’un amour père-fils, qui s’exprime dans la joie de transmettre pour le père, dans celle de l’apprentissage de la vie pour le fils. Deux hommes qui ne s’étaient jamais « rencontrés », alors qu’ils se côtoyaient depuis dix-huit ans, font enfin connaissance, faisant peu à peu tomber les incompréhensions qui leur barraient la route…

Le roman de Carofiglio est tendre, émouvant et pudique. Un brin nostalgique, il laisse apparaître des émotions, des aspects de la personnalité des protagonistes jusque-là insoupçonnés. A cela s’ajoutent une écriture fluide, pas mal de dialogues, Marseille -que le roman nous donne envie de (re)visiter- et toute la finesse et l’intelligence de ce romancier.

Coup de coeur 2020 !

 

Trois heures du matin, Gianrico Carofiglio, traduit de l’italien par Elsa Damien, Editions Slatkine et Cie, mars 2020, 222p.

 

Je remercie beaucoup les Editions Slatkine et Cie de m’avoir envoyé ce roman.

 

Magnifica, de Maria Rosaria Valentini

 

Ada Maria vit dans un village de l’Apennin entre une mère taciturne et fatiguée, Eufrasia, qui est méprisée par un mari volage, Aniceto, et Pietrino, un petit frère fragile qui n’aime pas l’école. Quand Eufrasia meurt, le frère et la soeur se rapprochent à la faveur d’un amour commun pour leur mère, tandis que leur père en profite pour s’installer chez Teresina, sa maîtresse.

D’une nature solitaire et rêveuse, Pietrino devient fossoyeur communal. Il entretient le cimetière, s’intéresse à l’histoire de ceux qui y demeurent, il jardine, il chérit certaines tombes oubliées … Ada Maria rêve de quitter le village mais ne veut pas abandonner son frère. Proche de la nature, forte malgré sa petite taille, Ada Maria effectue des travaux dans les champs, pour l’un ou l’autre voisin, et aime se promener dans la montagne et la forêt.

Au cours de l’une de ses promenades, elle aperçoit un homme qui ressemble à un vagabond. Elle se rend compte en revenant sur les lieux qu’il s’agit d’un Allemand qui vit caché dans une grotte depuis la fin de la guerre. Rejetant ses préjugés et sa peur, Ada Maria l’apprivoise peu à peu en lui apportant de la nourriture et des vêtements ; une histoire d’amour naît entre eux et Ada Maria se retrouve enceinte…

« Magnifica » nous raconte l’histoire de trois générations de femmes au destin très différent. Le roman explore les différentes facettes de l’amour maternel, qu’il s’agisse de l’amour tacite mais bien présent d’Eufrasia pour ses enfants, de celui d’Ada Maria pour la belle « Magnifica », véritable enfant de l’amour, ou de l’amour par procuration qu’éprouve Teresina pour le fils et la fille de son ancien amant. L’écriture délicate et poétique et la place importante que l’auteure confère à la nature dans le roman lui donnent une certaine intemporalité. De même, le peu de références géographiques confèrent une universalité à l’intrigue. Un très beau roman romantique, mais jamais mièvre, mélancolique et pourtant plein d’espérance, que je vous conseille de déguster tranquillement, en appréciant la douceur des mots.

 

Magnifica, Maria Rosaria Valentini, traduit de l’italien par Lise Caillat, Editions J’ai lu n°12767, septembre 2019, 347 p.

Chroniques du hasard, Elena Ferrante

 

Quand le journal britannique The Guardian a proposé à Elena Ferrante de tenir une chronique hebdomadaire dans ses pages, l’auteure italienne a d’abord été effrayée : peur de ne pas tenir le rythme, de ne pas réussir à écrire par obligation, de regretter l’enfermement de cet exercice. Puis, « la curiosité l’a emporté ».

Un an et cinquante-et-une chroniques plus tard, Elena Ferrante admet que l’exercice lui a été « bénéfique », même si elle avoue ne plus jamais vouloir renouveler « une telle expérience » pendant laquelle elle n’est jamais parvenue à « se libérer de certaines craintes », vis-à-vis du lecteur notamment.

Quoi qu’il en soit, le petit recueil que publie Gallimard est très intéressant, principalement pour les lecteurs d’Elena Ferrante qui, comme moi, sont intrigués par le personnage, et par la distance qui existe entre certains de ses livres (la saga de « L’amie prodigieuse » et le tout dernier roman non encore traduit en français « La vita bugiarda degli adulti ») et ses romans plus anciens (« L’amour harcelant » ou « Poupée volée » par exemple).

A travers ces articles, Elena Ferrante donne une certaine image d’elle-même, préoccupée par ses lecteurs, mais aussi beaucoup par la marche du monde et la condition humaine, celle des femmes notamment, ayant peu confiance en elle, doutant de son écriture. Si le journal The Guardian a fixé chaque semaine le thème de sa chronique, tel un devoir à rendre, Elena Ferrante s’est efforcée d’y répondre du mieux possible, dans l’urgence, en partant toujours de son rôle d’auteure de romans.

Le tout donne donc un éclairage intéressant qui vient compléter « Frantumaglia », recueil de lettres, d’entretiens et de correspondances qui explore les thèmes chers à Elena Ferrante.

 

Chroniques du hasard, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, illustrations de Andrea Ucini, Gallimard, Paris, septembre 2019, 175 p.

 

Dévorer le ciel, Paolo Giordano

 

Décidément, les coups de cœur se suivent et ne se ressemblent pas. Voici toutefois un roman que j’hésite à qualifier de coup de cœur, car je l’ai beaucoup aimé et j’ai eu du mal à le lâcher, mais il m’a aussi un peu dérangée, sans que je puisse vraiment définir pour quelle raison ; peut-être parce qu’il est un peu trop dans l’air du temps. Cependant, il est de ceux qui résonnent longtemps parce qu’ils amènent une réflexion et parce qu’ils bonifient avec le temps dans la mémoire.

De Turin où elle vit avec sa famille, Teresa descend chaque été dans les Pouilles, région dont son père est originaire et où elle retrouve sa grand-mère. Elle y fait la connaissance de trois jeunes qui vivent dans la ferme voisine. C’est une famille un peu différente des autres, qui accueille des enfants en difficulté : elle est composée de trois garçons, des « frères » qui n’en sont pas vraiment, Nicola, Tommaso et Bern. Ils ne sont pas allés à l’école mais ont suivi l’enseignement dispensé par Cesare, le père, très croyant. Ce dernier utilise d’ailleurs la religion pour dominer ses « enfants » -seul Nicola est le fils de Cesare et Floriana-, mais il leur inculque aussi des principes qui les guideront dans leur vie d’adulte.

Dès le début, Teresa est captivée par Bern, et quelques années plus tard, lors d’un voyage improvisé dans les Pouilles à l’occasion du décès de sa grand-mère, elle décide de quitter Turin pour s’installer dans la petite communauté qui vit désormais dans la ferme d’à-côté : Nicola, Tommaso et Bern, aidés par Giuliana et Corinne. Ces jeunes exploitent désormais les fruits de la terre. La décision de Teresa, prise au grand dam de ses parents, va l’entraîner sur des chemins très différents de ceux que sa vie d’étudiante laissait présager.

« Dévorer le ciel » est un roman d’apprentissage sur fond de préoccupations écologiques. Très tendance donc, même si la veine n’est pas nouvelle. Le roman m’a en effet rappelé « Deux sur deux », un roman italien également, écrit par Andrea De Carlo en 1989, mais publié en 2018 en français et dans lequel les protagonistes mettent sur pied une petite communauté en Toscane (bien que cela ne constitue pas l’essentiel du roman de De Carlo).

Dans « Dévorer le ciel », de jeunes adultes recherchent aussi un sens à donner à leur vie. Ils refusent les excès du matérialisme ambiant et veulent limiter leur impact sur la nature.  Ils développent donc une petite activité agricole, à partir du potager biologique, le « Food forest », que Cesare avait créé. Ils vivent du fruit de la vente de leurs produits, parfois difficilement. Leur combat prend de temps à autre des formes plus actives, voire extrémistes. L’idéalisme des jeunes se heurte toutefois à la réalité, celle de l’amitié, de l’amour, du temps qui passe et des pressions de la société.

C’est donc une histoire romantique, au sens noble, et idéaliste que l’auteur nous offre. « Dévorer le ciel » est surtout une interrogation sur l’avenir : le roman nous montre le désarroi de jeunes qui peinent à trouver leur place dans le monde. Teresa est une belle héroïne, amoureuse désintéressée, courageuse, fidèle à ses convictions. Bern est quant à lui beaucoup plus complexe, intelligent, fidèle lui aussi à ses idées, jusqu’à l’obstination, ce qui le rend parfois égoïste. Avec Nicola et Tommaso, ils forment un trio intéressant qui malheureusement n’est exploité qu’au début du roman. Tommaso est quant à lui en retrait, mais toujours présent au fil des années, lui dont la sensibilité offre à Teresa un autre éclairage sur Bern.

Quelques longueurs au début, quelques digressions qui ont sans doute pour but de présenter la complexité des personnages, de Bern notamment, en nous éclairant sur certains des choix qu’il fera plus tard, puis le roman nous emporte avec lui dans son flot, avec la puissance d’un fleuve, une tension qui monte, la force d’une écriture pourtant douce et un brin nostalgique, qui nous montre que tout est possible et qu’en même temps, rien ne sera plus jamais pareil. L’histoire de la vie, en somme, qui construit et détruit en même temps…

 

Dévorer le ciel, Paolo Giordano, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Editions du Seuil, Paris, août 2019, 454 p.

 

9  ème participation au challenge 1 % de la rentrée littéraire