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Il était deux fois, Franck Thilliez

Grandiose, diabolique, génial, brillant, addictif… je pourrais aligner deux lignes de qualificatifs pour parler du dernier polar de Franck Thilliez qui parvient toujours à me surprendre : mais comment fait-il pour se renouveler de la sorte, tout en étant fidèle à ce que l’on aime chez lui ? Une intrigue parfaitement ficelée, avec des criminels qui rivalisent d’horreur et de folie, une construction magistrale, un sujet scientifique doublé d’une question sociétale ou culturelle, de nombreuses références et, comme dans « Le manuscrit inachevé », des palindromes et des énigmes qui invitent le lecteur à se creuser la cervelle. Une recette parfaite, mais il faut être un grand chef pour la réussir !

Et quand on sait que Thilliez aime à semer dans son texte quelques indices qui prendront leur signification plus tard, on essaie de freiner la lecture pour être plus attentif aux détails. Et pourtant, il est difficile de ralentir quand l’intrigue est si prenante. Cette fois, nous sommes à Sagas, une petite ville des Alpes coincée au fond d’une vallée sinistre, froide et sombre. Gabriel Moscato se réveille dans une chambre d’hôtel, tout aussi glauque que la vallée-n’y logent que des familles qui viennent visiter leurs proches détenus dans la prison voisine-, et se rend compte, stupéfait, qu’il ne se trouve pas dans la même chambre que celle où il s’était endormi. Le pire est à venir puisqu’il découvre dans le miroir de la salle de bains un visage amaigri et vieilli qu’il reconnaît à peine.

Moscato était venu dans cet hôtel retrouver sa fille Julie, disparue un mois plus tôt, en mars 2008. Or, nous sommes en novembre 2020. Moscato ne se souvient de rien, sa mémoire occulte soudainement douze ans de sa vie. Il pense être choqué par ce qu’il a vu pendant la nuit, une pluie d’oiseaux morts, bien réelle car elle a réveillé d’autres clients de l’hôtel. Le cauchemar continue lorsque Moscato apprend qu’il n’est plus gendarme et que ses anciens amis ou collègues ne veulent plus lui parler…

Je n’en dirai pas davantage sinon que Thilliez aborde le thème de la mémoire et celui, passionnant, de « l’art criminel » ou de la représentation de la mort par crime dans la peinture, la littérature ou d’autres domaines que vous découvrirez si vous lisez « Il était deux fois ». A cet égard, les références au polar en général et à des auteurs contemporains sont assez savoureuses.

Les lecteurs fidèles de Thilliez trouveront dans ce nouveau roman de nombreuses références au « Manuscrit inachevé », son roman paru en 2018, ainsi qu’une surprise de taille. Je leur conseillerai d’ailleurs de relire « Le manuscrit inachevé » ou au moins, d’en relire quelques résumés assez complets. Les autres découvriront « Il était deux fois » sans aucune incompréhension, c’est aussi cela le génie de l’auteur.

 

Il était deux fois, Franck Thilliez, Fleuve Editions, collection Fleuve Noir, avril 2020, 506 p (+ ?).

 

 

Participation au challenge polar et thriller chez Sharon

 

L’iguane de Mona, Michaël Uras

 

La belle couverture empreinte de sérénité n’est pas pour rien dans le choix de cette lecture : j’avais envie d’azur, de repos et de dépaysement. Et pourtant, comme l’explique la quatrième de couverture, le roman n’a finalement rien à voir avec cette île des Caraïbes où les iguanes passent leur temps à se dorer au soleil, si ce n’est qu’elle est omniprésente dans les pensées du héros, Paul, qui déteste ce que sa vie est devenue, et partirait volontiers sous les tropiques, juste pour… ne rien faire.

Certes, tout semble aller pour le mieux dans la vie de Paul, un travail, une belle famille, une jolie maison. Mais Paul n’aime plus son travail, il s’est éloigné de sa femme Kate, une universitaire qui rentre tard et ne vit que pour les livres ; quant à son fils, Milan, il est surdoué et a réponse à tout : il terrifie Paul qui a l’impression que Milan le cerne parfaitement et a conscience de sa médiocrité. A ce tableau finalement peu réjouissant, s’ajoute un voisin plus qu’indiscret et une infestation de larves rouges qui grignotent dangereusement la maison en bois de Paul et Kate !

Michaël Uras, que je découvre ici dans son cinquième roman, décrit très bien la lente descente aux enfers de cet homme charmant qui avait tout pour être heureux. Humour, mélancolie, mais jamais de tristesse, dans ce roman qui évoque un homme d’aujourd’hui, confronté à un travail qui n’a plus de sens et à une vie qui ne lui apporte plus rien. On s’étonne d’ailleurs que Paul ne parle jamais de ses parents, de son enfance, et pour cause. Même chose avec son travail ; et on en vient à souhaiter qu’il fasse table rase et parte enfin sur l’île de Mona. En attendant, Paul, maladroit et sans malice,  s’est englué dans des mensonges qui l’obligent à mener une vie infernale pendant quelques semaines. Jusqu’à ce qu’il comprenne que la solution est à sa portée. Une jolie lecture qui m’a donné envie de découvrir les premiers romans de l’auteur.

 

L’iguane de Mona, Michaël Uras, Editions Préludes, avril 2020, 285 p.

 

 

Quelques sorties en poche, 2/2

 

Romans parus pendant le confinement, ou très récemment, voici la suite de ma petite sélection de sorties en collections de poche. Il y en a pour tous les goûts, de la réflexion, de la découverte, du suspense, de l’émotion : parfait pour les vacances !

 

 

Voilà un livre original, dont le titre, qui est d’ailleurs à prendre au premier degré, ne manquera pas d’interpeller les grands lecteurs : « Le mangeur de livres » est bien l’histoire d’un jeune garçon qui dévore tous les livres qu’il trouve, les engloutit en se pourléchant les babines, trouvant au goût particulier du vélin fin des beaux codex enluminés une saveur envoûtante et addictive.

Nous sommes à la fin du Moyen Age à Lisbonne, et Adar et Faustino sont frères de lait… Lire la suite

 

 

 

 

 

 

Ute von Ebert écrit à sa fille Hannah qui vit au Royaume-Uni pour lui expliquer qu’elle se trouve bloquée à Erlingen, petite ville d’Allemagne où elle vit. Les envahisseurs sont aux portes de la ville et les autorités vont envoyer un train pour évacuer la population. Il faudra d’ailleurs deux ou trois convois pour emmener tout le monde, mais cela semble impossible, d’une part parce que le temps est compté et d’autre part parce que les moyens à la disposition des autorités sont limités.

En effet, le train n’arrive jamais. Lire la suite

 

 

 

 

 

Voici une belle lecture d’été qui nous emmène à l’ombre des églises fermées de Venise, mais il ne s’agit pas d’un énième guide des endroits prétendument secrets d’une ville. Et quand je dis lecture d’été, c’est juste parce qu’il faut prendre le temps de la déguster, se laisser mener au gré des méandres d’une quête nostalgique et philosophique à la fois.

Jean-Paul Kauffmann a effectué de nombreux séjours à Venise mais il n’est jamais parvenu à retrouver une église et un tableau qui avaient été sources d’émerveillement lors de sa première visite de la ville dans les années soixante. Cet instant vécu fugacement est devenu mystérieux avec le temps, Lire la suite

 

 

 

 

 

C’est un pavé de 550 pages que l’on dévore en quelques heures. Il faut d’ailleurs avoir un peu de temps devant soi pour le commencer, car il est tellement addictif que l’on risque d’y laisser des heures de sommeil. Le dernier Franck Thilliez ne déçoit pas : diaboliquement efficace, l’auteur nous offre une intrigue remarquablement bien ficelée qui nous embarque dès les premières pages, sur fond de thèmes scientifiques aussi passionnants qu’effrayants.

Cette fois, Thilliez aborde la question de la gestation pour autrui, de la procréation médicalement assistée et des manipulations génétiques, mais aussi du transhumanisme, ce courant qui veut utiliser les progrès scientifiques et techniques pour surmonter les limites biologiques de l’homme et augmenter ses capacités intellectuelles et physiques jusqu’à repousser, voire un jour abolir la mort. Il est également question de… Lire la suite

 

 

 

Comme beaucoup de lecteurs, j’ai découvert Antoine Bello assez tard, il y a trois ans, alors que paraissait le troisième tome de sa trilogie « Les falsificateurs », « Les éclaireurs », « Les producteurs »; le bouche à l’oreille avait bien fonctionné. Depuis, je ne rate pas un nouveau roman de l’auteur. J’ai beaucoup aimé « Ada » et « L’homme qui s’envola ». Paru en avril dernier, « Scherbius (et moi) » ne fait pas exception.

On peut y découvrir le récit écrit par Maxime Le Verrier, éminent psychiatre, qui évoque sa relation avec Scherbius, qui fut son tout premier patient en 1977, et qui le restera jusqu’à ce que le médecin prenne sa retraite. Et c’est d’une façon bien peu habituelle que Maxime Le Verrier rencontra Scherbius, ce qui eut forcément une incidence sur la mission que le médecin se fixa un peu plus tard, guérir Scherbius, chez qui il avait diagnostiqué un trouble de la personnalité multiple… Lire la suite

 

 

 

Maria de Santis est une gamine brune aux jambes maigres, insolente et rebelle, affublée par sa grand-mère du surnom de « Malacarne », littéralement « mauvaise viande », pour nous « mauvaise graine ». Mais un surnom, il vaut mieux en avoir un dans ce quartier pauvre de Bari où les vilaines petites maisons de pêcheurs voisinent avec celle du mafieux local. Car, comme Maria nous l’explique,

« Ceux qui n’en possédaient pas faisaient profil bas car, aux yeux des autres cela signifiait que les membres de leur famille ne s’étaient distingués ni en bien ni en mal. Or, comme disait toujours mon père, mieux vaut être méprisé que méconnu ».

Maria a deux frères. L’aîné, Giuseppe, est un bon fils mais le second, Vincenzo, donne beaucoup de fil à retordre à ses parents. Le père n’a pas réussi à le dompter, bien qu’il ait fini par le rosser violemment. La mère, qui n’a pas son mot à dire… Lire la suite

 

 

Autant de romans qui m’ont beaucoup plu. Certains ont même fait partie de mes coups de coeur de l’année dernière. J’espère que vous trouverez votre bonheur !

 

Voir aussi : Quelques sorties en poche, 1/2.

 

 

Continuer, Laurent Mauvignier

 

C’est avec ce roman de Laurent Mauvignier que j’ai réussi à recommencer à lire. Je cherchais dans ma Pal pourtant bien fournie de quoi relancer l’envie et mon premier critère de choix était un livre pas trop épais, qui serait vite lu, juste pour « repartir », retrouver la concentration. Je me suis arrêtée sur ce roman que je voulais lire depuis longtemps, sans me rendre compte que le titre m’avait sans doute « parlé », en ces temps difficiles.

Samuel et Sybille se trouvent au Kirghizistan, au milieu de montagnes sauvages et magnifiques, avec deux chevaux achetés à leur arrivée dans le pays. Ils sont en train de lever le camp lorsque des voleurs de chevaux arrivent, les menacent et se mettent à les suivre, attendant le juste moment pour agir. Samuel, adolescent dégingandé et hostile, est le fils de Sybille. C’est elle qui a décidé de l’emmener dans cette aventure, pour le sauver de mauvaises fréquentations et du tour dangereux que prenait sa vie. Sa vie à lui, mais sa vie à elle aussi.

C’est un pari que fait Sybille, comme elle en a l’habitude. Elle est courageuse, ou inconsciente comme le pense son ex-mari Benoît, car les défis qu’elle se lance réussissent rarement, surtout depuis une vingtaine d’année. L’étudiante brillante à qui tout souriait a laissé place à une femme qui va d’échec en échec, comme Benoît ne se prive pas de le souligner. Et l’on découvre peu à peu comment Sybille s’est enfoncée, comment elle et son ex-mari ont porté si peu d’attention à Samuel, qui le vivait bien mal. Lors de ce périple, le fils va réapprendre à connaître sa mère malgré lui, mais il lui faudra un électrochoc pour comprendre combien elle l’aime.

Le voyage comme rédemption pour une mère qui ne fut pas assez présente, le dépaysement pour mieux se retrouver, pour faire le point et recentrer Samuel, le fils en perdition, sur l’essentiel. Dit comme cela, c’est assez banal, et d’ailleurs quelques éléments m’ont gênée, notamment dans les personnages dont j’ai trouvé les traits quelque peu forcés. Certes, Sybille est courageuse et déterminée et elle a fait de ce leitmotiv un principe de vie, « continuer », oui, mais presque envers et contre tout.

Le roman de Laurent Mauvignier n’en reste pas moins magnifique par son écriture, par la force évocatrice des descriptions des paysages, par la précision des sentiments, ainsi que par la tension que l’auteur insuffle au récit lorsque ses héros se trouvent en difficulté, comme lors de la traversée des zones marécageuses. « Continuer » est donc un roman que l’on ne peut que recommander et en ce qui me concerne, j’inscris déjà dans ma liste de lectures futures les romans de Mauvignier que vous voudrez bien me conseiller.

 

Continuer, Laurent Mauvignier, Les Editions de Minuit, juillet 2016, 239 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge Objectif Pal chez Antigone

 

Où il est question de « Civilizations » de Laurent Binet et de ma fichue liseuse…

 

Généralement, lorsque je n’ai pas du tout aimé un roman, mon choix est de ne pas en parler et c’est pourquoi vous lisez sur ce blog une grande majorité d’avis positifs. Parce que la lecture est une expérience profondément subjective et que l’expérience m’a montré que mon avis, même argumenté et nuancé, est parfois reçu de façon « raccourcie », et surtout parce que je respecte trop le travail de l’auteur pour me permettre de l’éreinter. Il n’en va pas de même dans ce cas précis, puisque je n’ai pas le choix et que la mise à disposition d’un roman par certains sites exige en retour l’envoi d’une chronique, quoi qu’il en soit, avis que j’ai décidé de partager ici, puisqu’il pose aussi la question de l’influence du support sur la lecture.

Alors, autant aller droit au but :  je n’ai pas du tout aimé le dernier roman de Laurent Binet, et cela m’a d’autant plus désorientée que j’avais beaucoup apprécié « Hhhh » et adoré « La septième fonction du langage ». En ce qui qui concerne « Civilizations », je n’ai pas réussi à finir ce roman, bien que je m’y sois efforcée à plusieurs reprises. Quand une lecture devient à ce point fastidieuse, il vaut mieux finalement l’abandonner (ce que j’aurais fait beaucoup plus vite si je n’avais pas été obligée d’écrire un avis).

Alors pourquoi n’ai-je pas du tout réussi à entrer dans ce livre ? L’idée de revisiter l’histoire était plutôt séduisante, mais je me suis tout de suite perdue chez les Vikings, même quand ils sont arrivés en Amérique. La lutte fratricide entre les chefs Incas n’a pas réussi à me réveiller et, même si le débarquement des Incas au Portugal m’a rendu quelque espoir, les horreurs de la conquête de l’Espagne de l’Inquisition m’ont donné le coup de grâce. Il est vrai que les périodes et les zones géographiques évoquées ne sont pas celles qui me sont le plus familières.

Et c’est peut-être là que je trouverais une partie de l’explication à l’ennui qui m’a saisi pendant la lecture : je n’avais que peu de connaissances historiques sur les personnages concernés et par conséquent, aucun accès aux sous-entendus et à l’humour de l’auteur. Car, a contrario, si « La septième fonction du langage » m’a autant plu, je me rends compte aujourd’hui que c’est certainement parce que mes connaissances, même émoussées, en linguistique, sémiotique et philosophie, m’ont permis de débusquer tout ce qui était implicite et d’apprécier l’humour et le talent de Laurent Binet.

Mais il n’y a pas que cette explication, et là, c’est sans doute plus « grave » : ma lecture a été desservie par le support sur lequel j’ai lu le texte; retrouver un nom, une date ou un évènement n’est pas chose aisée sur la liseuse, beaucoup moins que dans un livre traditionnel, qu’il suffit de feuilleter, au gré de notre mémoire visuelle -on se souvient parfois de la disposition du paragraphe où l’on a lu la référence que l’on recherche-. Ici, c’est impossible. De la même façon, la liseuse permet difficilement de se situer dans la lecture (« 45% » du roman ne me dit pas grand-chose car je n‘appréhende déjà pas la consistance du texte entier lui-même…). Et dans « Civilizations », les noms et les événements sont nombreux et parfois compliqués, rendant souvent nécessaire le fait de se reporter aux pages précédentes.

Bref, j’ai entamé ma lecture de « Civilizations » en août 2019, je l’ai poursuivie poussivement en septembre et octobre entre d’autres livres et j’écris enfin cette chronique, parce qu’il le faut bien. Malheureusement, je ne pourrai guère vous en dire plus sur le roman (puisque vous l’avez compris, je n’en n’ai lu qu’une partie, indéfinissable à cause de la liseuse, et parce que cela fait déjà six mois).

Au-delà de la déception quant au roman, je m’interroge surtout sur le support : aurais-je apprécié davantage le roman de Laurent Binet en lisant un « vrai livre » ? Peut-être que cela n’a rien à voir et que, tout simplement, Erik le Rouge et Atahualpa ont eu raison de moi, et c’est dommage, car j’arrivais en Europe et à la Renaissance, au moment où le chef Inca allait lire « Le Prince » de Machiavel (d’après ce que j’ai appris dans une chronique enthousiaste), soit dans une période que je connais beaucoup mieux et qui m’aurait sans doute intéressée.

Mais comment sauter du texte avec ce fichu engin (oui, techniquement, je sais comment faire, mais comment parvenir exactement à la bonne page, au bon paragraphe, instinctivement, sans y passer deux heures…) ? Et puis, j’y retournerais bien jeter un coup d’œil maintenant, par curiosité, pour voir où l’auteur m’aurait emmenée mais… je ne peux pas reprendre le livre pour voir où j’ai laissé le signet… oui, je sais, il existe un signet électronique, mais j’oublie à chaque fois où le trouver et comment il fonctionne…

Pfff, vive le papier !!!

 

Civilizations, Laurent Binet, Gallimard, août 2019, Grand prix du roman de l’Académie française.

 

 

Du coup, cette lecture peut participer au challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

Aires , de Marcus Malte.

 

Il est difficile de parler du nouveau roman de Marcus Malte sans en révéler trop. Il s’agit d’une dystopie qui revient sur notre époque et ce flashback occupe presque tout le roman : si vous n’êtes pas friands du genre, ne passez pas votre route -c’est le cas de le dire- car vous vous en rendrez à peine compte. En revanche, vous découvrirez une radiographie brillante de notre époque, à travers une dizaine de personnages très différents, assez révélateurs de cette fin de civilisation que nous vivons et qui apparaît au  professeur du futur du premier chapitre comme « l’ère de la procréation dite naturelle ».

Et c’est ainsi que nous suivons le destin de Frédéric, un lanceur d’alerte devenu conducteur de poids lourds, de Catherine, une héritière chef d’entreprise narcoleptique bien solitaire, d’un auto-stoppeur-écrivain, tiré à quatre épingles et qui trimballe ses cahiers jamais publiés de routes en autoroutes, de Sylvain, un jeune père trop dépensier qui emmène son fils à Dysneyland. Il y a également Lucien et sa femme, mariés depuis près de cinquante ans, et qui ressassent les mêmes considérations communistes. D’autres au contraire ne communiquent plus et s’apprêtent à se séparer. Sans oublier ce jeune couple, aux conversations si profondes, ni Zoé et Moktar, jeunes catholiques plutôt attachants !

Tout ce petit monde se trouve sur l’autoroute, ils montent vers Paris, descendent vers le sud, fréquentent des aires d’autoroutes sans âme ou travaillent dans des caféterias sans fantaisie. Ils parlent, pensent, rêvent… révélant ainsi leurs préoccupations, leurs défauts, leur travers, bref, leur « insouciance meurtrière » comme la qualifiera des années, voire des siècles plus tard ce professeur, sûr d’attirer l’attention de ses « encore hypothétiques graduates » avec ce récit de « La vie des gens avant le Jour d’après ».

Marcus Malte nous donne à voir toutes les dérives de notre société avec beaucoup d’humour, un « humour ravageur » selon la présentation des éditions Zulma, un humour noir, caustique. « Aires » n’est certes pas très réjouissant dans son propos, puisqu’on va droit dans le mur, au propre comme au figuré, mais il est remarquablement bien écrit, lucide et enfin, très drôle, si vous avez le moral… De la vraie littérature, ultra-contemporaine.

 

Aires, Marcus Malte, Editions, Zulma, janvier 2020, 488 p.

 

Si vous n’avez pas lu « Le garçon », du même auteur …

La femme révélée, Gaëlle Nohant

 

Eliza Donnelley a tout quitté et s’est réfugiée à Paris, dans un hôtel miteux où elle se présente grâce à son faux passeport sous le nom de Violet Lee. Celle qui menait jusqu’alors une existence bourgeoise sur les bords du lac Michigan n’a emporté dans sa fuite qu’un appareil photo, un magnifique Rolleiflex, et quelques bijoux qui témoignent de sa splendeur passée. Ainsi qu’une photo de son fils, qu’elle a laissé derrière elle : « Cette pensée lui coupe le souffle et les jambes. Il faut la repousser tout de suite le plus loin possible. Respirer. Ou la laisser tout incendier et ne plus jamais dormir ». 

Le premier chapitre de « La femme révelée » plonge dans le vif du sujet et le suspense est aussitôt à son comble. Qu’a fait Eliza-Violet de si terrible qui l’oblige à abandonner son fils de huit ans à Chicago ? D’autant qu’elle prend garde à passer inaperçue dans le Paris des années cinquante, cachée dans cet hôtel de passe « poisseux » où l’on n’aura sans doute pas l’idée de la rechercher. Pourtant, sa chambre est cambriolée, les bijoux envolés, ce qui la prive de son principal moyen de subsistance. Il semble donc que quelqu’un la suive … Heureusement, il lui reste son appareil photo et son courage. Elle rencontre Rosa, une prostituée qui l’aide à trouver une chambre dans un quartier beaucoup plus convenable. La directrice du foyer qui l’accueille lui conseille de trouver un emploi de « nanny » dans une famille bourgeoise. Violet entame alors une nouvelle vie, romanesque à souhait…

Autant le dire tout de suite, je suis restée sur ma faim, parce que j’ai attendu tout le roman qu’un élément me soit révélé : la raison de l’abandon du fils. Le premier chapitre est tellement prenant que je me suis imaginé quelque chose d’exceptionnel qui devait justifier l’abandon d’un enfant si jeune à un père si odieux. Déçue, je ne pouvais éprouver aucune empathie pour l’héroïne, a fortiori aucune sympathie.

Il me fut également difficile de lâcher le Paris des années cinquante, le quartier latin, ses boites de jazz et les personnages de Sam et surtout de Rosa, pour me retrouver vingt ans plus tard en pleine ségrégation raciale, à Chicago ; passer d’une intrigue hautement romanesque, intéressante pourtant sur le plan artistique avec la passion de Violet pour la photographie humaniste, à une deuxième partie si différente, foisonnante en éléments de l’histoire contemporaine des Etats-Unis. D’autant qu’à moins de connaître cette période, certes passionnante, sur fond de guerre du Vietnam, il est un peu difficile de s’y retrouver entre les différents mouvements sociaux. Et la question lancinante : qu’a fait Violet pendant toutes ces années pour retrouver son fils ? S’est-elle contentée d’attendre que le père de son fils meure ? Au final, j’ai eu l’impression de lire deux romans et il m’a semblé que l’intrigue était construite au service d’une idée, celle de la présentation et de la défense des injustices raciales et, qu’aussi brillante que fut la démonstration, elle ne parvenait pas à me toucher.

Voilà donc pour moi un rendez-vous raté, même si je reconnais la richesse de la recherche documentaire sur laquelle repose le roman et, surtout, l’écriture de Gaëlle Nohant qui est à la fois fluide et recherchée : l’auteure confirme son talent, révélé dans « La part des flammes » et « Légende d’un dormeur éveillé ». Elle sait comment intriguer le lecteur, le maintenir en éveil et s’avère une excellente conteuse. Le succès est d’ailleurs au rendez-vous pour ce troisième roman qui nous raconte deux époques, deux pays et deux réalités sociales particulières. A vous de voir…

 

La femme révélée, Gaëlle Nohant, Grasset, Paris, janvier 2020, 382 p.

Et toujours les Forêts, Sandrine Collette

La vie de Corentin avait mal commencé : enfant non désiré, né d’une mère qui a passé sa vie à regretter de ne pas l’avoir abandonné à la naissance, il découvre que l’amour de celle qui l’élève est dicté par l’argent. Seule Augustine, son arrière-grand-mère, finit par l’aimer et le comprendre. Mais à l’âge des études, la Grande Ville et ses lumières retiennent Corentin qui rentre de moins en moins souvent aux Forêts rendre visite à Augustine.

Et puis, un jour, alors qu’il participe à une fête arrosée dans les Catacombes de la Grande Ville, une catastrophe dévaste la terre, brûlant tout sur son passage. Instantanément. Caché sous terre, Corentin est sauf, mais lorsqu’il remonte à la surface, il découvre qu’il n’y a plus rien : plus de végétation, d’animaux, de bruit même. Plus que des cadavres carbonisés qui s’entassent. La sidération passée, mais passe-t-elle vraiment d’ailleurs, il faut survivre. Corentin part vers le seul endroit qu’il connait : Les Forêts, à la recherche de la seule personne qui l’a aimée et qui l’aime : Augustine…

Avec « Et toujours les Forêts », l’année littéraire commence très fort : ce roman post- apocalyptique, très noir, où règne la solitude et l’hostilité, fait de l’espérance une denrée rare. Le héros est un modèle de courage et d’obstination. S’il impose sa volonté de façon brutale, c’est par instinct de survie. Il en est presque réduit à l’état sauvage, puisque l’humanité n’existe plus. Mais il décide de la faire renaître, envers et contre tout. Et si le final nous laisse un peu d’espoir, il faudra longtemps, très longtemps… peut-être.

Alors si vous n’aimez pas ce genre très en vogue, si vous voulez de la légèreté, passez votre chemin. Car ici, le message est clair : les hommes ont exagéré, ils sont responsables de la destruction de la terre. Mais si comme moi, vous aimez les romans post-apocalyptiques, alors celui-ci est diablement efficace et assez poétique.  Et il est français, ce qui n’est pas si fréquent dans ce genre.  Mais le roman de Sandrine Collette est très noir, davantage à mon avis que « Dans la forêt » de Jean Hegland, auquel il me fait penser, même si l’écriture est très différente et fait ici l’objet d’un vrai travail. J’ai juste regretté qu’il manque une petite bouffée d’oxygène (tel le théâtre dans « Station eleven » qui reste mon préféré).

 

Et toujours les Forêts, Sandrine Colette, Jean-Claude Lattès, décembre 2019, 334 p.

 

Francis Rissin, de Martin Mongin

Waouhhh… quelle jouissance intellectuelle !  « Francis Rissin » est un roman dont j’avais entendu parler en août dernier, lors de l’effervescence qui accompagnait comme toujours la rentrée littéraire. Je l’avais cherché sans succès, puis je n’y ai plus pensé, les nouveautés ne manquant pas. Alors, quand il y a quelques jours, je « tombe dessus » à la bibliothèque de mon quartier, j’abandonne les autres livres choisis pour l’emprunter aussitôt, même si la bibliothécaire me met en garde : « vous savez, certains lecteurs l’adorent, d’autres abandonnent rapidement ». Oui, mais moi, je vais aimer !

Bien évidemment, je suis consciente qu’avec cet état d’esprit sans doute dû au fait que j’étais à la recherche d’une pépite qui me fasse oublier la grisaille ambiante et à la surprise de découvrir au détour d’un rayon ce trésor oublié, j’allais forcément aimer… Et en effet, cela a fonctionné ! Il reste le problème de la chronique : comment parler d’un roman aussi foisonnant, intelligent, créatif, politique, drôle et prenant ?

Commençons par le début, avec le cours de ce professeur de la Sorbonne qui explique sa recherche éperdue de l’ouvrage « Approche de Francis Rissin », sans savoir même s’il existe ou s’il « flottait dans les limbes de la chaîne signifiante, dans les limbes de la zone grise, prisonnier de ce champ d’indécision qui s’ouvre juste après que s’arrête l’Illiade et juste avant que commence l’Odyssée ». Voilà de quoi situer Francis Rissin, toujours entre deux eaux, deux philosophies. Est-il le guerrier valeureux qui se muera en chef pour défendre la France ?  Ou restera-t-il ce héros invisible, attendu trop longtemps ? C’est en tout cas un personnage mystérieux que lecteur s’apprête à chercher pendant un peu plus de 600 pages.

Et ce n’est pas long du tout. Bien vite, l’intrigue s’installe avec l’apparition d’affiches au nom de Francis Rissin dans de petites communes de l’Ain. D’abord indifférente, la population pense bientôt qu’il s’agit de la promotion d’un candidat à de futures élections. Puis le phénomène s’amplifie, les conversations de comptoir vont bon train et les langues se délient. La colère monte peu à peu « devant l’état du pays qui ne ressemble plus à rien de présentable ». Les Français attendent-ils un chef ? Ils sont en tout cas prêts à accueillir celui qui se présentera pour rétablir l’ordre et mettre fin à cette pagaille que tous dénoncent…

Et c’est ainsi que l’auteur nous raconte l’histoire d’un pays qui va mal, au cours de onze chapitres qui nous promènent dans le temps et la géographie, et nous offrent des narrateurs aussi différents qu’un auteur de romans-feuilletons, une patiente en psychiatrie ou… Francis Rissin lui-même, ainsi que des genres narratifs tout aussi variés : extrait de polar, de biographie, journal intime et même évangile ! Le tout avec une virtuosité et une créativité rares. « Francis Rissin » est comme un puzzle qui se met en place lentement sous nos yeux, mais sans jamais révéler l’image qu’il finit par former.

Au total, ce roman que j’ai eu du mal à lâcher est véritablement passionnant ! Il contient de nombreuses références culturelles dont on se demande si elles sont réelles ou fictives, il nous fait voyager dans la France profonde, celle des petites villes et des villages oubliés, et nous rappelle de nombreux épisodes de l’actualité politique française. L’auteur, tantôt cynique, tantôt ironique, ne se prive pas d’étaler les travers des Français. Il se moque en créant un héros prêt à rendre aux Français leur « grande épopée nationale ». Il dénonce aussi les dérives d’un engouement dans lequel ce peuple perdu et passionné est prêt à se jeter éperdument.

Francis Rissin est un héros grec, un chef providentiel, un Dieu aussi : il y a du religieux dans ce personnage. Et tant d’autres choses qu’il faudrait plusieurs pages pour en parler et une deuxième lecture pour en saisir toutes les nuances.

Pour un premier roman, c’est un coup de maître. Et pour moi, un énorme coup de cœur !

 

Francis Rissin, Martin Mongin, Editions Tusitala, Paris-Bruxelles, 2019, 611 p.

 

11 ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie.

Cent millions d’années et un jour, Jean-Baptiste Andrea

 

Stan est professeur d’université à Paris mais sa carrière n’a jamais décollé. A la cinquantaine, il ne fait pas rêver quand il évoque « nos salaires de misère, nos yeux usés par les lampes blafardes, les conférences que personne n’écoute ». Mais peu importe au fond, c’est parce qu’il aimait les histoires qu’il a choisi d’être paléontologue :

« Si l’on n’est pas capable de croire à une histoire juste parce qu’elle est belle, à quoi bon faire ce métier ? »

Et c’est ce qu’il décide de faire en repensant à ce qu’un vieux concierge italien racontait aux enfants de son immeuble parisien : l’homme disait avoir vu un dragon dont le squelette gisait dans une grotte située au pied d’un glacier et d’où l’on apercevait trois pics. Pas d’autre information, sinon que cela se passait dans les Alpes franco-italiennes. Convaincu de pouvoir faire la découverte qui fera de lui un grand paléontologue, Stan lance une expédition, qui sera aussi l’occasion de retrouver Umberto, un universitaire turinois qui fut son assistant au début de sa carrière.

Les deux hommes sont convenus de se retrouver sur place et Umberto, fidèle au rendez-vous, amène Gio, un guide de montagne originaire des Dolomites. Peter, jeune assistant d’Umberto, se joindra aussi à l’expédition. Les conditions sont bonnes, mais le temps est compté car l’été est court en haute montagne et l’accès difficile par une via ferrata qui gèle très vite leur imposera de redescendre dès les premiers signes de neige.

« Cent millions d’années et un jour » est l’histoire d’une quête, celle d’un homme qui, toute sa vie, a recherché quelque chose qu’il croyait trouver dans les restes fossiles des animaux du passé. Mais au fur et à mesure que le temps s’écoule et que l’urgence s’impose, Stan se penche sur son enfance et nous révèle ce qui lui a toujours manqué. Un très beau roman sur l’amour maternel, sur la violence et sur l’enfance aussi, qui parfois, n’en finit pas de torturer un homme. Sur l’amitié aussi. Sur l’importance de croire à ses rêves surtout.

« Cent millions d’années et un jour » est en outre servi par une belle écriture, poétique et très visuelle qui nous emporte dans cette aventure nostalgique dont le rythme va crescendo pour nous laisser face à une question douloureuse : avons-nous réalisé nos rêves d’enfants ?

« Cent millions d’années et un jour » fait partie des dix excellents romans choisis par 300 blogueurs littéraires pour le troisième Grand Prix des Blogueurs Littéraires qui sera décerné à la mi-décembre. Je lui souhaite bonne chance !

 

Cent millions d’années et un jour, Jean-Baptiste Andrea, Edition L’iconoclaste, août 2019, 309 p.

 

10 ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie.