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Francis Rissin, de Martin Mongin

Waouhhh… quelle jouissance intellectuelle !  « Francis Rissin » est un roman dont j’avais entendu parler en août dernier, lors de l’effervescence qui accompagnait comme toujours la rentrée littéraire. Je l’avais cherché sans succès, puis je n’y ai plus pensé, les nouveautés ne manquant pas. Alors, quand il y a quelques jours, je « tombe dessus » à la bibliothèque de mon quartier, j’abandonne les autres livres choisis pour l’emprunter aussitôt, même si la bibliothécaire me met en garde : « vous savez, certains lecteurs l’adorent, d’autres abandonnent rapidement ». Oui, mais moi, je vais aimer !

Bien évidemment, je suis consciente qu’avec cet état d’esprit sans doute dû au fait que j’étais à la recherche d’une pépite qui me fasse oublier la grisaille ambiante et à la surprise de découvrir au détour d’un rayon ce trésor oublié, j’allais forcément aimer… Et en effet, cela a fonctionné ! Il reste le problème de la chronique : comment parler d’un roman aussi foisonnant, intelligent, créatif, politique, drôle et prenant ?

Commençons par le début, avec le cours de ce professeur de la Sorbonne qui explique sa recherche éperdue de l’ouvrage « Approche de Francis Rissin », sans savoir même s’il existe ou s’il « flottait dans les limbes de la chaîne signifiante, dans les limbes de la zone grise, prisonnier de ce champ d’indécision qui s’ouvre juste après que s’arrête l’Illiade et juste avant que commence l’Odyssée ». Voilà de quoi situer Francis Rissin, toujours entre deux eaux, deux philosophies. Est-il le guerrier valeureux qui se muera en chef pour défendre la France ?  Ou restera-t-il ce héros invisible, attendu trop longtemps ? C’est en tout cas un personnage mystérieux que lecteur s’apprête à chercher pendant un peu plus de 600 pages.

Et ce n’est pas long du tout. Bien vite, l’intrigue s’installe avec l’apparition d’affiches au nom de Francis Rissin dans de petites communes de l’Ain. D’abord indifférente, la population pense bientôt qu’il s’agit de la promotion d’un candidat à de futures élections. Puis le phénomène s’amplifie, les conversations de comptoir vont bon train et les langues se délient. La colère monte peu à peu « devant l’état du pays qui ne ressemble plus à rien de présentable ». Les Français attendent-ils un chef ? Ils sont en tout cas prêts à accueillir celui qui se présentera pour rétablir l’ordre et mettre fin à cette pagaille que tous dénoncent…

Et c’est ainsi que l’auteur nous raconte l’histoire d’un pays qui va mal, au cours de onze chapitres qui nous promènent dans le temps et la géographie, et nous offrent des narrateurs aussi différents qu’un auteur de romans-feuilletons, une patiente en psychiatrie ou… Francis Rissin lui-même, ainsi que des genres narratifs tout aussi variés : extrait de polar, de biographie, journal intime et même évangile ! Le tout avec une virtuosité et une créativité rares. « Francis Rissin » est comme un puzzle qui se met en place lentement sous nos yeux, mais sans jamais révéler l’image qu’il finit par former.

Au total, ce roman que j’ai eu du mal à lâcher est véritablement passionnant ! Il contient de nombreuses références culturelles dont on se demande si elles sont réelles ou fictives, il nous fait voyager dans la France profonde, celle des petites villes et des villages oubliés, et nous rappelle de nombreux épisodes de l’actualité politique française. L’auteur, tantôt cynique, tantôt ironique, ne se prive pas d’étaler les travers des Français. Il se moque en créant un héros prêt à rendre aux Français leur « grande épopée nationale ». Il dénonce aussi les dérives d’un engouement dans lequel ce peuple perdu et passionné est prêt à se jeter éperdument.

Francis Rissin est un héros grec, un chef providentiel, un Dieu aussi : il y a du religieux dans ce personnage. Et tant d’autres choses qu’il faudrait plusieurs pages pour en parler et une deuxième lecture pour en saisir toutes les nuances.

Pour un premier roman, c’est un coup de maître. Et pour moi, un énorme coup de cœur !

 

Francis Rissin, Martin Mongin, Editions Tusitala, Paris-Bruxelles, 2019, 611 p.

 

11 ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie.

Cent millions d’années et un jour, Jean-Baptiste Andrea

 

Stan est professeur d’université à Paris mais sa carrière n’a jamais décollé. A la cinquantaine, il ne fait pas rêver quand il évoque « nos salaires de misère, nos yeux usés par les lampes blafardes, les conférences que personne n’écoute ». Mais peu importe au fond, c’est parce qu’il aimait les histoires qu’il a choisi d’être paléontologue :

« Si l’on n’est pas capable de croire à une histoire juste parce qu’elle est belle, à quoi bon faire ce métier ? »

Et c’est ce qu’il décide de faire en repensant à ce qu’un vieux concierge italien racontait aux enfants de son immeuble parisien : l’homme disait avoir vu un dragon dont le squelette gisait dans une grotte située au pied d’un glacier et d’où l’on apercevait trois pics. Pas d’autre information, sinon que cela se passait dans les Alpes franco-italiennes. Convaincu de pouvoir faire la découverte qui fera de lui un grand paléontologue, Stan lance une expédition, qui sera aussi l’occasion de retrouver Umberto, un universitaire turinois qui fut son assistant au début de sa carrière.

Les deux hommes sont convenus de se retrouver sur place et Umberto, fidèle au rendez-vous, amène Gio, un guide de montagne originaire des Dolomites. Peter, jeune assistant d’Umberto, se joindra aussi à l’expédition. Les conditions sont bonnes, mais le temps est compté car l’été est court en haute montagne et l’accès difficile par une via ferrata qui gèle très vite leur imposera de redescendre dès les premiers signes de neige.

« Cent millions d’années et un jour » est l’histoire d’une quête, celle d’un homme qui, toute sa vie, a recherché quelque chose qu’il croyait trouver dans les restes fossiles des animaux du passé. Mais au fur et à mesure que le temps s’écoule et que l’urgence s’impose, Stan se penche sur son enfance et nous révèle ce qui lui a toujours manqué. Un très beau roman sur l’amour maternel, sur la violence et sur l’enfance aussi, qui parfois, n’en finit pas de torturer un homme. Sur l’amitié aussi. Sur l’importance de croire à ses rêves surtout.

« Cent millions d’années et un jour » est en outre servi par une belle écriture, poétique et très visuelle qui nous emporte dans cette aventure nostalgique dont le rythme va crescendo pour nous laisser face à une question douloureuse : avons-nous réalisé nos rêves d’enfants ?

« Cent millions d’années et un jour » fait partie des dix excellents romans choisis par 300 blogueurs littéraires pour le troisième Grand Prix des Blogueurs Littéraires qui sera décerné à la mi-décembre. Je lui souhaite bonne chance !

 

Cent millions d’années et un jour, Jean-Baptiste Andrea, Edition L’iconoclaste, août 2019, 309 p.

 

10 ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie.

 

 

 

Encre sympathique, Patrick Modiano

Patrick Modiano est l’un de mes auteurs préférés et donc, pas question de manquer la sortie de son nouveau roman qui s’avère tout à fait « modianesque ». « Encre sympathique » est en effet l’histoire d’un souvenir qui tourmente le narrateur, comme souvent chez Modiano qui, avec ce roman, poursuit son étude des phénomènes de la mémoire et de l’oubli. On retrouve l’atmosphère propre aux livres de l’auteur et ce magnétisme qu’il évoque et qui caractérise d’ailleurs l’effet de son écriture sur beaucoup de ses lecteurs …

« Il y a des blancs dans une vie mais parfois ce qu’on appelle un refrain. Pendant des périodes plus ou moins longues, vous ne l’entendez pas et l’on croirait que vous avez oublié ce refrain. Et puis, un jour, il revient à l’improviste quand vous êtes seul et que rien autour de vous ne peut vous distraire. Il revient, comme les paroles d’une chanson enfantine qui exerce encore son magnétisme ».

Et ce refrain qui revient, ce sont les éléments d’une enquête menée par le narrateur il y a bien longtemps. Lorsqu’il n’avait que vingt ans, le narrateur a travaillé pour une agence qui ressemble fort à celle d’un détective privé. Le patron lui avait alors confié quelques recherches à effectuer sur la disparition d’une certaine Noëlle Lefebvre. Le jeune homme disposait alors de peu d’éléments sur cette femme : son adresse, celle d’un café qu’elle fréquentait régulièrement, ainsi qu’une poste restante au bureau des PTT de son quartier, et enfin le nom de l’homme qui s’était étonné de sa disparition.

Le narrateur se lance alors dans l’enquête avec toute la motivation de son jeune âge, en prenant bien soin d’appliquer les consignes de son patron pour ne pas effrayer les personnes qu’il interroge. C’est ainsi qu’il entre peu à peu dans la vie de Noëlle, même si les découvertes qu’il fait sont infimes. L’enquête se prolonge dans le temps, elle ne dure pas mais réapparaît à différents moments de la vie du narrateur : c’est en réalité une recherche sur lui-même que mène le narrateur. On découvre des décors chers à Patrick Modiano, comme l’Avenue d’Albiny de « Villa triste ».

Dans « Encre sympathique », il est donc question principalement de souvenirs, de mémoire et d’oubli. Mais aussi de mensonges qui parfois deviennent réalité. Car il s’agit d’une réalité oubliée, que notre inconscient a en quelque sorte recyclée et qui subsiste dans notre mémoire comme un mensonge. Peu à peu, les mots de Modiano remontent à la surface des pages comme autant de souvenirs. Ce nouveau roman est comme ceint d’une aura de mystère, l’atmosphère que l’auteur crée avec des mots simples est empreinte de poésie.

Au fur et à mesure que la recherche avance, les éléments deviennent plus flous, plus troubles. Une nouvelle fois, Modiano explore les thèmes qui lui sont chers : la difficulté à savoir qui l’on est vraiment, qui sont les autres, parce que les mensonges, les omissions, les oublis involontaires brouillent les pistes. L’auteur nous promène dans des décors désormais familiers, Paris, Annecy, mais il nous surprend aussi avec un final qui se déroule à Rome. On n’a qu’un regret, que le roman se termine et que s’arrête la musique douce et nostalgique de l’écriture de Modiano.

Coup de cœur 2019 !

Encre sympathique, Patrick Modiano, Gallimard, Paris, octobre 2019, 137 p.

 

8 ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire

 

 

 

La panthère des neiges, Sylvain Tesson

 

Sylvain Tesson, qui « tient l’immobilité pour une répétition générale de la mort », n’a pas hésité à bousculer ses certitudes lorsque son ami photographe, Vincent Munier, lui a proposé de l’accompagner pour une nuit d’observation en forêt, à l’affût des blaireaux qu’il voulait photographier. Ce fut pour Tesson une véritable révélation, qui le conduisit à accepter la proposition de Munier de se rendre avec lui au Tibet afin de traquer -pour la photographier- la rarissime panthère des neiges.

Et c’est le récit de ce voyage que Sylvain Tesson publie aujourd’hui, un très joli texte qui exalte « la science de l’affût », long exercice fait d’attente et de patience. Au cours de ces journées glacées, dans un paysage lunaire que l’auteur sait si bien décrire pour nous transporter loin de nos habitudes, Sylvain Tesson s’est construit peu à peu une philosophie de l’attente qui est une « antidote à l’épilepsie de (notre) époque » et qui devient un véritable hymne à la diversité animale et à la nature dans son ensemble. Géographe consacré, il s’était jusqu’alors peu intéressé aux animaux ; le voilà conquis :

« La terre avait été un musée sublime. Par malheur, l’homme n’était pas conservateur. »

Outre la réflexion, le récit de Tesson ne manque pas de poésie, comme lorsqu’il évoque le Mékong et ses cinq mille kilomètres de la source sur les hauts plateaux gelés du Tibet jusqu’au delta du fleuve mythique. Tesson nous fait aussi découvrir le travail de Vincent Munier qu’il considère comme « le plus grand photographe animalier de tous les temps ».

Voilà donc une lecture qui éclairera nos sombres journées d’hiver, qui se dégustera lentement, et qui nous incitera au consentement face au monde et à sa préservation. Mieux que toutes les leçons médiatiques sur l’écologie !

 

Coup de cœur 2019 !

 

La panthère des neiges, Sylvain Tesson, Gallimard, septembre 2019, 168 p.

 

 

7 ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire 2019

 

L’Italie au miroir du roman, Denis Bertholet

« On ne rêve pas aujourd’hui comme naguère ou jadis » et cela s’illustre particulièrement dans les romans non-italiens qui se déroulent en Italie. En effet, depuis près de trois siècles, des romanciers français, anglais, allemands, scandinaves, russes, américains… ont choisi de situer leur action dans ce pays qui les fascine. L’Italie est un mythe, en littérature, comme dans d’autres arts et Denis Bertholet, historien, éditeur et enseignant, a choisi de nous offrir un panorama très réussi de ces romans.

« L’Italie au miroir du roman » retrace donc l’histoire littéraire moderne des romans situés en Italie et étudie de quoi est faite la fascination des auteurs pour ce pays longtemps idéalisé. Le point de départ de cet essai se situe au XVIIIème siècle, au moment où le Grand Tour était en vogue parmi les élites européennes et où le roman tel qu’on le connait actuellement a pris son essor. Selon les époques, l’Italie a été tour à tour simple toile de fond, puis « pays incertain peuplé d’êtres inquiétants », avant de devenir le lieu par excellence de l’idéal esthétique, puis de l’idéal amoureux. L’Italie est également synonyme de nostalgie, c’est « là-bas » qu’on a connu la passion, artistique ou amoureuse, et qu’on a découvert le paradis sur terre, lequel « ne saurait appartenir au présent ».

L’image de l’Italie, telle qu’elle apparaît dans les romans européens, est le reflet de l’histoire des idées : après l’idéalisation, viendra la désillusion. Ce lieu par excellence des voyages de noces ne peut tenir toutes ses promesses. De même, lorsque la guerre et le totalitarisme s’installent, l’espoir disparaît et l’Italie elle-même ne « constitue plus un moyen d’évasion ». Elle deviendra plus tard un endroit envahi de touristes ; et pourtant le rêve italien n’a pas totalement disparu puisque, comme le souligne Denis Bertholet, « l’Italie reste un pays vivant » pour quelques romanciers français du début de XXIème siècle (Philippe Besson, Claudie Gallay, Laurent Gaudé…).

L’ouvrage de Denis Berthollet est passionnant pour qui aime à la fois la littérature et l’Italie. Facile à lire, suivant un plan chronologique, il propose un grand choix d’œuvres de Ann Radcliffe, Sade, Goethe, Stendhal, Dumas, Forster, Thomas Mann, Proust, Musil, Sartre, Aragon, Duras, Déon, Sollers… Il m’a remémoré des livres que j’ai beaucoup appréciés, comme « Les petits chevaux de Tarquinia » de Marguerite Duras, « La modification » de Michel Butor, ou, plus léger, « Mort à la Fenice » de Donna Leon. Il m’a surtout donné beaucoup d’idées de lectures, parmi lesquels « Le bonheur fou » de Jean Giono, « Oublier Palerme » d’Edmonde Charles-Roux, « Europa » de Romain Gary, et « Villa Amalia » de Pascal Quignard …

Un grand merci à Babelio et aux éditions Infolio !

 

L’Italie au miroir du roman, Denis Bertholet, Infolio éditions, CH-Gollion, juillet 2019, 238 p.

 

 

De pierre et d’os, Bérengère Cournut

Lorsqu’une douleur lui déchire le ventre, l’obligeant à sortir de l’igloo familial et à découvrir le sang qui lui coule entre les jambes, Uqsuralik ne se doute pas que sa vie est en jeu. Au même moment en effet, un grondement marque l’apparition d’une faille dans la banquise, dont les bords s’écartent irrémédiablement, isolant la jeune fille du reste de sa famille. Réveillé par le sinistre craquement, le père a le temps de lancer à Uqsuralik une amulette et une peau d’ours enroulée autour d’un harpon qui malheureusement se casse en retombant aux pieds de la jeune fille.

Habituée à chasser avec son père, et armée d’un courage qui force l’admiration, Uqsuralik utilise ses maigres ressources pour survivre. Elle parvient à rejoindre la terre ferme et à se faire accepter dans un groupe de trois familles qui se partagent une « maison d’hiver ». La lutte pour la survie ne s’arrête pas pour autant : Uqsuralik doit participer à la vie de la communauté dont l’activité principale tourne autour de la chasse.

Le roman de Berengère Cournut nous emmène à la découverte du peuple inuit, tel qu’il vivait il y a encore quelques décennies. La démarche de l’auteur est très intéressante car après de nombreuses lectures, puis des recherches longues et approfondies à la bibliothèque du Muséum d’histoire naturelle de Paris, elle a opté pour la forme romanesque afin de nous faire découvrir le mode de vie traditionnel de ce peuple de chasseurs nomades du Grand Nord. Captivés par l’intrigue, nous sommes admiratifs devant le courage de l’héroïne qui ne cesse d’apprendre à survivre, dans toutes les circonstances de la vie. Et elles sont particulièrement rudes, froid extrême, famines, travail, naissances difficiles… De bonheur, il n’en est pas question, du moins celle-ci ne se pose pas. Ce qui compte c’est la survie, et parfois, grâce à la pratique du chamanisme, l’atteinte d’une certaine harmonie.

Le chamanisme étant très important pour les Inuits, Berengère Cornut a parsemé son roman de différents chants traditionnels en lien avec l’intrigue romanesque. Curieusement, alors qu’ils sont parfaitement intégrés dans le récit, cela m’a dérangée parce que j’ai ressenti à chaque fois une coupure dans le rythme de la narration. Les chants, forcément traduits, ne m’ont pas paru poétiques dans leur forme et ils venaient rompre la musique du roman qui se déroulait dans ma tête.

A ce détail près pour moi (car je n’aime généralement pas les chansons ou poèmes intégrés dans des romans), « De pierre et d’os » est un très beau roman qui nous immerge dans un quotidien inconnu et dépaysant. Davantage que proche de la nature et des animaux, l’homme en fait partie intégrante, il est ce maillon qui garantit l’équilibre de la nature, au même titre que les autres prédateurs, et il la préserve donc. Pour autant, la vie est d’une rudesse extrême, notamment pour les femmes qui pourtant montrent un courage peu ordinaire, comme l’héroïne du roman. Le livre en lui-même est très beau, et l’auteur nous offre en outre un cahier de photographies qui en fait un bel objet à s’offrir et à offrir.

« De pierre et d’os » a reçu le prix du roman FNAC 2019 et ne devrait pas s’arrêter là…

 

De pierre et d’os, Berengère Cournut, Edition Le Tripode, août 2019, 219 p.

 

6ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie

Une bête au Paradis, Cécile Coulon

La vie au Paradis est rude : d’abord parce que c’est une ferme et que le travail y est difficile, même si Emilienne, Blanche et Louis ne s’en rendent pas compte. Mais c’est surtout parce que ce qui aurait pu être un petit paradis sur terre, avec une nature riante et un étang dans lequel la famille se baignait autrefois, n’est plus qu’un lieu où les fantômes se rappellent en trop grand nombre aux vivants.

Cela a commencé par un banal accident de voiture dans lequel les parents de Blanche et Gabriel ont laissé la vie. Gabriel est un enfant fragile, que sa grand-mère Emilienne laisse pleurer dehors pour qu’il évacue sa peine. Sa sœur Blanche, plus énergique, reprendra le dessus, cela ne fait aucun doute pour Emilienne qui porte la lourde tâche de guérir ses petits-enfants du malheur qui leur arrive, de les éduquer et de les aider à trouver une place dans la vie.

Emilienne possède le bon sens des terriens : « Il ne faut pas laisser la mélancolie s’installer. C’est une mauvaise coucheuse ». Elle punit sévèrement Blanche lorsque celle-ci frappe son petit frère : « Ne fais jamais de mal à un plus petit que toi. Jamais. Ou tu souffriras par un plus fort ». Elle ne s’épanche jamais, pourtant elle n’est pas dénuée de sentiments, c’est juste qu’elle ne les exprime pas. Emilienne est une femme solide, pudique, discrète et au fond, tellement bienveillante ! C’est aussi grâce à elle que Louis, battu dans sa famille, trouve un nouveau foyer et un travail au Paradis.

Blanche grandit, elle réussit à l’école. Elle y rencontre Alexandre, son premier et grand amour. Mais Alexandre est ambitieux, et sa réussite future passe forcément par la ville. Blanche « abandonnée » une première fois dans son enfance, supportera-t-elle la trahison ? Comment ces êtres qui ont tous souffert, Blanche, Gabriel, Emilienne, Louis, vont-ils exprimer leur douleur ?

« Une bête au Paradis » ne représente pas pour moi le coup de cœur de « Trois saisons d’orage », roman avec lequel j’ai découvert la fabuleuse Cécile Coulon. Mais j’y ai retrouvé la même force dans les personnages, la même écriture précise et directe qui colle si bien au récit. La tension est présente dès les premières pages avec la scène d’amour qui intervient alors que l’on saigne le cochon dans la cour de la ferme : c’est le quotidien de Blanche, un spectacle auquel elle est habituée, rien d’exceptionnel donc, alors pourquoi ne pas utiliser ce moment où l’attention de tous sera détournée ? Une entrée en matière qui annonce pour le lecteur quelque chose de sauvage, d’animal dans la relation naissante de Blanche et Alexandre.

Derrière la tragédie que vit la petite communauté du « Paradis », il y a aussi un questionnement, celui de l’attachement profond à la terre : un enracinement qui ne va pas de soi car les identités ne se construisent pas toutes de la même façon, à la campagne comme ailleurs. Quand il est là, cet attachement se traduit par la volonté de transmission, malgré les difficultés et l’isolement, et son accomplissement demande alors un grand sacrifice de soi. Jusqu’à la folie parfois.  Au bout du compte, ces héros vivent ce que tout homme connaît, amour, trahison, vengeance :  c’est finalement une histoire universelle que Cécile Coulon nous raconte et c’est sans doute pour cela qu’elle nous plait tant !

 

Une bête au paradis, Cécile Coulon, Editions L’iconoclaste, Paris, août 2019, 346 p.

 

5ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire.