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Six degrés de liberté, Nicolas Dickner

Voici ma quatrième lecture dans le cadre du Prix du Meilleur roman des lecteurs de Points. « Six degrés de liberté » est le troisième roman du canadien Nicolas Dickner. Son premier roman, « Nikolski » a remporté un grand succès. Nicolas Dickner est aussi l’auteur de nombreuses nouvelles.

 

Que ce soit à l’école ou lorsqu’elle aide son père à vider des maisons qu’il achète pour les rénover et les revendre, Lisa s’ennuie. D’autant que le week-end, quand elle se rend chez sa mère dépressive, celle-ci n’a qu’une idée en tête, l’emmener chez Ikea pour sa sacro-sainte promenade hebdomadaire dans le temple de la consommation. Alors, lorsque son seul ami, Eric, un jeune hacker surdoué et agoraphobe quitte le Québec pour suivre sa famille au Danemark, c’est est trop pour Lisa qui n’a plus qu’une idée en tête, partir le rejoindre sans laisser de traces. Un défi que les deux jeunes vont relever en utilisant leurs capacités : l’un est un as de l’informatique, l’autre du bricolage et de la « débrouille ».

Pendant ce temps, Jay, policière en liberté conditionnelle -on ne sait pas ce dont elle s’est rendue coupable-, lassée de son travail d’analyste de données aux fraudes économiques, se lance sur les traces d’un conteneur fantôme sur lequel ses collègues enquêtent : « Papa Zoulou », c’est le nom dudit conteneur (!), a disparu après que les bases de données ont été mystérieusement manipulées…

On comprend vite que Lisa et Eric ont quelque chose à voir avec ce conteneur, même si la narration entrecroisée évoque deux périodes qui ne se déroulent pas en même temps au début du roman.  L’idée intéressante et originale de Nicolas Dickner nous fait découvrir un monde dont on a du mal à se représenter l’importance : celui du trafic maritime des conteneurs, né de la mondialisation. Avec en arrière-plan, une réflexion sur les excès de notre époque et les privations de liberté qu’ils induisent.

Pour autant, je n’ai pas adhéré totalement au traitement de l’intrigue. Beaucoup de détails techniques m’ont ennuyée, trop de descriptions également, ainsi dès les premières pages lorsque Lisa aide son père à nettoyer la maison qu’il va rénover. Le roman est très documenté, trop sans doute à mon goût, dans un domaine qui m’intéresse très peu. Les temps utilisés m’ont également gênée : au début tout particulièrement, l’auteur passe du présent au passé simple ou à l’imparfait d’une manière déroutante, ce qui a rendu ma lecture moins fluide. Il en va de même pour les nombreux acronymes qui obligent à se référer à une liste en fin de volume. La seconde partie en revanche entre dans le vif du sujet et m’a davantage emportée, mais nous en étions déjà à plus de la moitié du roman.

Une chose est sûre, « Six degrés de liberté » ne sera pas mon roman préféré. Question de goût, indéniablement : je ne remettrai pas en cause le talent de l’auteur. D’ailleurs, d’après ce que j’ai pu lire chez les autres jurés, les avis sont partagés sur ce roman. Je vous invite donc à vous faire votre opinion en découvrant les critiques et commentaires sur le site des éditions POINTS.

 

Six degrés de liberté, Nicolas Dickner, Points, n° P4706, janvier 2018, 310 p.

 

 

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La ferme (vue de nuit), Anne-Frédérique Rochat

Par une chaude après-midi d’été, Annie retourne à la ferme, cet endroit difficile d’accès, loin de la ville, que l’on ne gagne qu’après avoir peiné à monter le « grand escalier » sous un soleil harassant. Annie ne sait pas pourquoi elle a entrepris ce chemin qui la ramène quinze ans en arrière, vers son grand amour d’alors. Il a suffi d’une carte blanche, sans aucun mot, glissée dans une enveloppe par Etienne, et Annie a accouru. Sans doute parce que la plaie n’était pas refermée.

La ferme n’en est pas une ; c’est au contraire une grande maison moderne, aux larges baies vitrées ouvertes sur la forêt. Elle est un peu décrépie maintenant, après quinze ans. D’ailleurs, Annie ne s’y était jamais sentie bien : trop peu d’intimité, l’impression d’être épiée en permanence, le besoin insatisfait d’un cocon le soir venant. Etienne non plus n’était pas parfait : maniaque, peu tolérant, exclusif. Le portrait en creux qui se dessine au fur et à mesure des petites révélations d’Annie est peu flatteur. Mais elle l’aimait et lui était fou d’elle mais pas cependant au point de faire des sacrifices. Ni d’accepter de fonder une famille.

Alors, un jour, Annie est partie. Fatiguée de devoir renoncer à être elle-même et pourtant si malheureuse de quitter les bras rassurants d’Etienne. Aujourd’hui de retour, elle se demande si elle va pouvoir donner une seconde chance à cet amour, comme si c’était de sa faute, ou si lui a changé. Elle a envie d’y croire, d’être naïve peut-être, mais d’espérer.

Anne-Frédérique Rochat nous offre une histoire très sensible, très belle. Etienne est-il un homme entier ou est-il simplement égoïste ? Que recherchent-ils tous les deux dans l’amour ? Ont-ils projeté leur vision du couple sur l’autre ? Quelle est la perception que chacun a de l’amour et celle-ci est-elle bien proche de la réalité ?  Autant de questions sur le couple, sur l’amour, et sur différents thèmes qui lui sont liés, comme la solitude, la maternité, le temps qui passe, que l’auteur traite avec poésie en créant un univers très particulier.

L’atmosphère, née de l’écriture et de l’étrangeté des lieux décrits, -une maison ouverte sur la nature, dans laquelle on vit en huis clos, la présence d’un lama au comportement presque humain, -confère un véritable charme à ce roman. L’angoisse n’est jamais loin, et parfois elle pourrait céder la place à la colère face à la résistance d’Etienne et pourtant on ne ressent qu’une légère tristesse, une douceur, l’impression de quelque chose d’inéluctable. Une incompréhension qui ne s’explique pas, comme dans tant d’histoires amoureuses.

« La ferme (vue de nuit) » est une belle découverte et je remercie Babelio (Masse critique) et les Editions Luce Wilquin de m’avoir envoyé ce roman.

 

La ferme (vue de nuit), Anne-Frédérique Rochat, Editions Luce Wilquin, Août 2017, 197 p.

 

7ème participation au Challenge 1% de la rentrée littéraire 2017

 

 

 

 

Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb

Une fois n’est pas coutume, cette critique sera très mitigée. J’ai choisi de ne parler sur mon blog que des livres que j’ai aimés, plus ou moins certes, mais au moins un peu. S’agissant d’Amélie Nothomb, je peux bien me lâcher, ma chronique ne lui fera pas de tort  ;)…

Amélie Nothomb, je l’ai découverte il y a très longtemps, lors de la parution de son premier roman « Hygiène de l’assassin », que j’avais beaucoup aimé, puis j’ai lu les suivants, pendant une dizaine d’années. Jusqu’à ce que je me rende compte que je les appréciais beaucoup sur le moment, mais qu’ils me laissaient sur ma faim. Sensation étrange, ils me paraissaient brillants mais superficiels. De plus, ma mémoire ne gardait rien de ces romans à part leur titre. Et puis j’ai eu l’impression qu’ils se ressemblaient tous, malgré leur originalité ou dans leur originalité justement.

Cette année, j’ai voulu réessayer, surtout après avoir lu et entendu partout que « Frappe-toi le cœur » était l’un des meilleurs romans d’Amélie Nothomb. Alors, certes, cela fonctionne à merveille : je l’ai lu d’une traite, prise dans l’histoire de cette mère jalouse de sa petite fille, au point d’être totalement indifférente à son égard. La mère est ensuite très présente pour le second enfant, un fils, ceci explique cela. Elle se révèle enfin fusionnelle avec sa petite dernière qui devient, on s’en doute, une enfant trop gâtée et déboussolée. Malheureuse, la fille aînée choisit d’aller vivre chez ses grands-parents. Devenue adulte, elle vit une amitié forte avec une femme brillante qui deviendra à son tour très jalouse…. La boucle est bouclée, je n’en dirai pas davantage, l’intrigue a déjà été largement évoquée. Et puis, encore une fois, j’ai oublié : j’ai lu le roman il y a trois semaines et je peux aujourd’hui difficilement développer. Mais heureusement, je m’en doutais et j’avais pris des notes pour cette chronique!

« Frappe-toi le cœur » se dévore en une heure trente et fonctionne comme une mécanique très bien huilée (je sais, je l’ai déjà dit) : c’est un conte cruel qui illustre un sentiment puissant et destructeur, la jalousie, qui balaie tout sur son passage. Le roman met aussi en exergue la perception que l’on peut avoir de ce sentiment : en fait-on parfois une interprétation erronée, ou la perception est-elle toujours conforme à la réalité ? Pour autant, l’auteure n’aborde pas ce thème directement, ce qui aurait pu être très intéressant. Quelles sont les causes ? Le pourquoi du comment ? Qu’est-ce qui fait que cela arrive… ? Autant de questions qui me laissent sur ma faim et qui me donnent à penser que décidément, Amélie Nothomb excelle à raconter, mais n’approfondit pas.

Les personnages m’ont paru artificiels et je n’ai pas réussi à y croire, tout englués qu’ils étaient dans leur excès. Trop tranchés, comme dans un conte. Peut-être parce que l’auteure est une conteuse hors pair. C’est peut-être un genre qui ne me convient pas… de toute façon, vous trouverez facilement un grand nombre d’avis positifs et plus !

 

Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb, Albin Michel, Paris, Août 2017, 169p.

 

5ème participation au Challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie

 

 

Qui a tué Heïdi ? Marc Voltenauer

 

« Pourtant que ta montagne est belle… », disait la chanson. Mais la beauté n’empêche pas le mal de rôder, et c’est bien ce qui se passe dans les alpages bucoliques de Gryon, très beau village du Chablais suisse, où résident l’inspecteur Andreas Auer, attaché à la police de Lausanne, et son compagnon, Mikael Achard, journaliste. Nous avons fait leur connaissance l’année dernière dans le très réussi « Dragon du Muveran », premier roman du Suisse Marc Voltenauer.

L’auteur n’a donc pas tardé à nous offrir cette deuxième aventure dans laquelle nous retrouvons de nombreux ingrédients du premier volume, avec encore davantage de maîtrise. Marc Voltenauer est un admirateur des polars nordiques, -sa mère, suédoise, lui en a donné le goût-, et l’on retrouve dans ses romans le fonctionnement de ce type de polars, avec, toutefois, un ancrage local important fondé sur le mode de vie d’un village de montagne partagé entre le tourisme et l’agriculture. A Gryon, tous se connaissent et s’épient et pourtant, au sein de ce huis-clos parfois étouffant, certains parviennent à dissimuler des penchants bien peu avouables.

C’est le cas de « l’homme qui s’enivrait du parfum de sa mère », redoutable psychopathe victime d’une mère castratrice, et dont on ne connaitra l’identité qu’à la fin du roman. Une intrigue qui se superpose à une autre, de dimension internationale, qui permet à l’auteur de débuter son roman à Berlin où nous découvrons un tueur à gage œuvrant pour le compte d’une mafia russe. Litso Ice, c’est le pseudonyme de l’homme, atterrit ensuite à Genève où il doit rencontrer un banquier qui a visiblement quelque chose à se reprocher, avant de se rendre à Gryon où il s’installe dans un magnifique chalet prêté par son commanditaire…

Quel est le lien avec Gryon ? La question se pose avec plus d’acuité lorsque survient le meurtre de Heïdi, qui n’a rien en commun avec l’héroïne du roman pour la jeunesse…  Quant à Andreas Auer, il mène son enquête en parallèle, ayant été suspendu pour quelques temps par sa supérieure. C’est donc en apparence seulement qu’il laisse sa coéquipière Karine seule, en proie à ses doutes. Mais cela n’empêche pas Andreas de déprimer ; il sent que quelque chose le ronge qu’il faudra chercher du côté familial. La sœur d’Andreas, qui participe au déroulement des événements bien malgré elle, pourrait nous en apprendre beaucoup sur l’enfance d’Andreas.  Mais cela, c’est pour le prochain roman… !

Je remercie beaucoup Marc Voltenauer de m’avoir fait bénéficier de cette lecture en avant-première et je n’ai qu’un reproche à lui faire : nous laisser dans l’attente d’une façon si cruelle ! Pour le reste, un style fluide et rythmé, une double enquête très prenante et l’impossibilité, pour moi du moins, de trouver qui est « « l’homme qui n’enivrait du parfum de sa mère », font de « Qui a tué Heïdi ? » un polar très convaincant qui se lit d’une traite ! Nul doute qu’une série est lancée, et j’attendrai la suite avec impatience.

Une dernière précision : je vous conseille de lire tout d’abord « Le dragon du Muveran » dans lequel l’auteur plante les personnages. Cela tombe bien, il sort demain en collection de poche, aux éditions Pocket.

 

Qui a tué Heïdi ? Marc Voltenauer, éditions Slatkine, Genève, août 2017, 448 p.

Le dragon du Muveran, Marc Voltenauer, Pocket, parution le 7/09/17, 608 p.

 

 

Participation n°3 au Challenge 1% de la rentrée littéraire 2017. Challenge polars et thrillers chez Sharon.

 

Le cœur du pélican, Cécile Coulon

Assez peu présent dans la littérature, le sport est au centre du roman de Cécile Coulon, « Le cœur du pélican ». Pour autant, il n’est pas le sujet principal du roman, qui vise beaucoup plus haut, s’attachant à des questions aussi essentielles que le sens de la vie et notre incapacité à choisir notre vie. Un roman d’une grande richesse qui mériterait une longue analyse…

Anthime est un sportif raté : sa carrière, fulgurante, a été stoppée par une vilaine blessure. Celui qui avait tout donné pour le huit cent mètres, pris dans les filets d’un entraîneur qui rêve de réparer ses propres échecs, est devenu un homme sans rêves, qui se morfond aux côtés d’une épouse qu’il n’a pas vraiment choisie, au fond d’un lotissement sans âme qu’il déteste.

Anthime est en colère, même s’il ne le sait pas encore, et les moqueries de quelques camarades vont servir de déclencheur et libérer les frustrations accumulées au cours d’années d’entraînement et de renoncement. Celui qui n’avait jamais pris de décisions a laissé aux autres le soin de mener sa vie, notamment à sa sœur Héléna, qu’il adore, et à sa femme Joanna, qu’il méprise. Il accepte cette situation comme la punition de son échec sportif.

Voici le deuxième roman que je lis de la jeune Cécile Coulon, après le magnifique « Trois saisons d’orage » et je retrouve son écriture précise, rapide mais fluide et encore une fois, si cohérente avec le fond qu’elle épouse littéralement : un style qui me plait décidément beaucoup. On retrouve ici le thème de l’amour fusionnel entre frère et sœur, presque incestueux, et celui de l’échec d’une vie, bâclée parce que fondée sur une erreur, sur une absence de choix réel et tournée vers un but qui n’était pas celui d’Anthime. Pourtant Anthime aimait Béatrice, mais comme Dante avec sa muse, il a préféré s’en emplir l’esprit « de rêves, d’images (…) par centaines », l’aimer d’un amour platonique, l’idéaliser, pour ne pas avoir à choisir, pour ne pas risquer de la perdre.

« Le cœur du pélican » est un roman bouleversant qui nous fait ressentir la solitude du sportif de haut niveau qui, sans vraiment en prendre conscience, sacrifie sa jeunesse à un excès d’exigences pour une carrière dont la fragilité n’a d’égale que la brièveté. Celui qui, parfois, est la victime du rêve des autres, et dont la seule faute était de posséder ce talent et de rechercher l’amour et la fierté dans les yeux de ses proches.

« Je n’ai pas choisi mon camp, je suis né dedans. J’ai marché à l’avant du troupeau pendant dix ans, je vous ai donné mon corps, ma vie, ma famille, ma nana. » C’est l’amer constat d’Anthime, victime de l’ambition des autres et de sa propre incapacité à s’affirmer. Une erreur dont il paiera le prix fort !

 

Le cœur du pélican, Cécile Coulon, Points P4355, juin 2016, 261 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge d’Antigone, Objectif PAL 2017.

Une langue venue d’ailleurs, Akira Mizubayashi

Akira Mizubayashi  est un universitaire japonais, professeur de français langue étrangère, écrivain et traducteur. Il vit aujourd’hui au Japon où il enseigne le français. Il écrit aussi bien en français qu’en japonais. Une langue venue d’ailleurs est le récit de son apprentissage du français, débuté alors qu’il avait dix-neuf ans dans les années soixante-dix au Japon. C’est aussi et surtout le récit d’une véritable passion que l’auteur décrit dans sa préface :

«  Le japonais n’est pas une langue que j’ai choisie. Le français, si. Heureusement, on peut choisir sa langue ou ses langues. Le français est la langue dans laquelle j’ai décidé, un jour, de me plonger. J’ai adhéré à cette langue et elle m’a adopté…C’est une question d’amour. Je l’aime et elle m’aime… si j’ose dire… » (p19).

Il raconte comment s’est effectué pour lui ce choix de langue, à travers ses premiers contacts avec le français, lors d’un cours donné à la Radio nationale japonaise, et dont il garde encore le souvenir des « sons clairs et veloutés ».  Il revient sur le rôle joué par son père qui était si attentif aux études de ses enfants, et qui poussait son fils aîné à apprendre la musique. Akira ne fit pas de musique, mais à la place, il étudia le français, dont il dit : « C’était pour moi un instrument qui faisait chanter une musique particulière ».

Autre élément qui a déclenché sa passion, la découverte du texte d’un philosophe japonais, Arimasa Mori, qui décrit l’acquisition d’une langue comme le projet de toute une vie.  Enfin, la philosophie des Lumières, incarnée pour lui dans Suzanne, la servante des Noces de Figaro de Mozart, un  « miracle de réussite littéraire et musicale »  et enfin,  Jean-Jacques Rousseau que l’auteur  considérait à dix-neuf ans déjà, comme « le penseur par excellence de la modernité » et qui demeure, quarante ans plus tard, l’écrivain voire le  « héros » qu’il admire le plus.

C’est en effet le travail de toute une vie que nous décrit Mizubayashi. Avec application, il approfondit toujours davantage ses connaissances en français, d’abord à l’Université de Montpellier où il obtint une bourse pour étudier la didactique du français langue étrangère, puis à l’Université de Tokyo où il retourne avec l’amie française qui deviendra sa femme et enfin dans la prestigieuse Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm.

L’auteur étonne parfois le lecteur francophone par sa détermination sans faille et sa peur de perdre la face, si particulière aux asiatiques : il nous raconte ainsi quelques anecdotes quant à l’utilisation ou la prononciation erronée d’un vocable français. On comprend que sa persévérance l’ait conduit sur la voie du succès dans son apprentissage. Une langue venue d’ailleurs nous permet aussi à nous, francophones, de mesurer la difficulté que représente l’apprentissage du français pour un adulte étranger.

Le roman comporte en outre des réflexions intéressantes quant aux processus d’acquisition d’une langue et à l’utilisation de celle-ci au sein d’une famille mixte ; Mizubayashi évoque en effet son expérience avec sa femme, française, et sa fille, élevée au Japon dans les deux langues. Il explique son « étrangéité« , née de la cohabitation de sa langue maternelle, le japonais et de ce qu’il appelle sa langue paternelle, en hommage au soutien apporté par son père, le français.

Enfin, Une langue venue d’ailleurs comporte quelques très beaux passages sur le français, le tout dans une langue écrite que pourraient envier beaucoup d’auteurs francophones ! Une langue venue d’ailleurs a reçu plusieurs prix, dont le Prix du rayonnement de la langue et de la littérature française de l’Académie Française 2011, et le Prix littéraire Richelieu de la Francophonie 2013. Intéressant et enrichissant !

Une langue venue d’ailleurs, Akira Mizubayashi, Folio n° 5520, Paris, janvier 2013, 263 p.

Livre lu dans le cadre du challenge Objectif Pal

 

 

Madame Orpha, Marie Gevers

Voilà le troisième roman de Marie Gevers que je lis et le charme opère toujours. Nous retrouvons l’auteure, jeune fille de de douze ans, la maison de Missembourg, le jardin et l’étang, celui-là même dont nous avons fait la connaissance dans « Vie et mort d’un étang ». Mais cette fois, la nature n’est pas au centre de l’histoire, même si elle est toujours présente dans les descriptions de Marie Gevers.

Madame Orpha est l’héroïne malgré elle des réflexions de Marie Gevers. Au centre d’un scandale qui alimente les rumeurs du bourg flamand, madame Orpha est la jeune épouse du receveur du village. Elle abandonne son mari pour Louis, le jardinier des parents de la narratrice. Un sort les aurait liés, dit-on au village. En effet, comment expliquer autrement cet amour fou qui les réunit et brise en même temps d’autres destins, en particulier celui du receveur ?

C’est cet amour adultère, source des médisances qui anima tout le village pendant une année entière, que Marie Gevers retrace, par petites touches, en nous dispensant ses souvenirs de petite fille, au gré de leurs fluctuations dans sa mémoire. « Madame Orpha » est ainsi un roman d’initiation, à l’amour d’abord, mais aussi à la mort que la jeune Marie rencontre pour la première fois.

Comme dans d’autres œuvres de l’auteure, la nature est omniprésente, et l’amour de Mme Orpha et de Louis s’y inscrit comme un élément fondateur du monde. Parmi les thèmes chers à l’auteure, on retrouve celui des phénomènes météorologiques et de l’eau qui fait partie intégrante de cette nature flamande. Chez Marie Gevers, les sensations sont toujours plus importantes que les concepts intellectuels et la nature joue un rôle central dans les perceptions des sens.

Les réflexions de la jeune fille sur son quotidien nous renseignent sur le fonctionnement des campagnes flamandes dans cette première moitié du XXème siècle. On y apprend également que le bilinguisme de Marie Gevers a eu d’importantes conséquences sur son écriture. Elle parlait flamand phonétiquement, écrit-elle, « à la manière d’une illettrée » et cela donnait lieu à quelque chose d’éminemment poétique qui a influencé sa vision du monde. Marie Gevers disait combiner « une intelligence française et une sensibilité flamande ».

Marie Gevers nous plonge dans son univers de rêveries, de mots simples qui, presque magiquement, se muent en poésie. Encore une fois, le mois belge m’a donné la joie d’une lecture rafraichissante qui puise dans les grands mythes de notre monde.

Madame Orpha, ou la sérénade de mai, Marie Gevers, Editions Labor, Collection Espaces Nord, Loverval, 2005, 266 p. 

 

Livre lu dans le cadre du mois belge chez Anne et du challenge Dames de lettres chez George.