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Jolie libraire dans la lumière, Franck Andriat

 

Voilà un bien joli roman pour ma première participation –malheureusement tardive- à ce mois belge. Il faut dire que je n’avais pas eu le temps d’acheter les livres que j’avais prévus de lire lorsque le confinement a débuté. Alors, j’ai choisi de relire des romans d’auteurs belges qui se trouvent dans ma bibliothèque. Et « Joli libraire dans la lumière » est de ceux qui vous remontent le moral, parce qu’il parle des livres, de leur pouvoir, des correspondances qui peuvent se tisser à leur lecture, mais aussi parce qu’il nous raconte une belle histoire, tout simplement.

Maryline, la jeune libraire, est stupéfaite lorsqu’elle découvre que le roman qu’elle est en train de lire ne raconte rien d’autre que sa propre histoire. Elle est même agacée lorsqu’elle découvre que les prénoms sont les mêmes que le sien, que celui de son fils et de son frère. Tout y est ! Mais qui peut bien être au courant de tout ? Et avoir envie de raconter tout cela ?

Maryline n’a pas toujours été heureuse : des parents qui s’intéressaient peu à elle, un fils, Antoine, né trop tôt et dont le père, effrayé, est parti aussi vite qu’il était arrivé. Et puis ce drame dont Antoine ne veut surtout pas qu’elle parle. Pourtant, elle s’est relevée courageusement et a trouvé son équilibre depuis qu’elle a pu reprendre la librairie.

Et puis, elle a aussi fait de bonnes rencontres : avec ce quinquagénaire croisé dans un train, qui lisait un roman, « Matins », dont elle a donné le nom à sa librairie. Et ce nouveau client, Laurent, qui a voulu absolument acheter le livre qu’elle lisait quand il est entré dans le magasin, parce que « dans ce jardin de phrases, seul un texte vit et c’est celui qu’elle met en lumière par le regard qu’elle lui accorde ».

Franck Andriat nous livre un texte doux et tendre qu’il dédie « aux libraires, aux lettres vives qu’ils partagent ». Il joue sur la lumière, très présente dans son roman, et nous donne envie de connaître ce cocon consacré aux livres, cet antre que Maryline a créé pour de désormais fidèles clients. Un livre qui résonne de façon particulière au moment où l’on ne peut plus fréquenter nos librairies préférées. Je vous conseille donc de lire ce roman si vous voulez une belle histoire pleine d’espérance, mais alors, je vous demande de l’inscrire sur votre liste et d’aller le commander, quand cela sera possible, dans une de nos petites librairies qui auront tellement besoin d’être soutenues !

 

Jolie libraire dans la lumière, Franck Andriat, Editions Desclée de Brouwer Poche, 2015, 145 p.

 

Lu dans le cadre du mois belge chez Anne, et du challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

Une drôle de fille, Armel Job

 

Lorsqu’une femme élégante en imperméable beige pousse la porte de la boulangerie Borj à Marfort, près de Liège, Ruben et sa femme Gilda sont loin d’imaginer que le destin de leur famille va basculer, lentement d’abord mais surement. Mme Vandelamalle, c’est le nom de l’inconnue, se présente comme faisant partie de l’Oeuvre nationale des orphelins de guerre. Nous sommes en 1958 et cette organisation se trouve confrontée aux problèmes que posent les orphelins de guerre en devenant adultes : beaucoup ne font pas d’études et il faut pourtant leur assurer un avenir.

Après quelques circonvolutions, Mme Vandelamalle explique aux Borj qu’ils ont été choisis pour accueillir Josée, une orpheline qui sera parfaite pour les aider à la boulangerie. Après un premier mouvement de recul, les Borj finissent par se laisser convaincre de prendre la jeune fille en apprentissage. Celle-ci est d’ailleurs plutôt bien acceptée par Astrid, la fille des Borj, qui a le même âge qu’elle et par le fils plus jeune, Rémi, ainsi que par les clients de la boulangerie.

Chacun y trouve donc son compte, comme Gilda qui peut travailler un peu moins, ou Astrid, qui voit là une alliée, notamment quand elle obtient de ses parents la permission d’aller à une soirée du nouveau dancing, parce que Josée l’accompagne. Mais c’est là que Josée fait sa première crise d’épilepsie, événement marquant pour la famille qui ne voit plus Josée du même œil. Ruben, non plus d’ailleurs, qui découvre que Josée est une jeune femme à laquelle il n’est pas insensible.

Josée, cette jeune femme un peu simple, qui ne voit jamais le mal, arrive dans la famille Borj un peu comme un chien dans un jeu de quilles. Innocente, par sa seule présence, elle ne fait que pousser la noirceur de l’âme humaine à se révéler ; qu’il s’agisse de sa famille adoptive, des amies d’Astrid qu’elle côtoie via la chorale des « Libellules », ou des clients de la boulangerie, les mensonges et les mesquineries s’accumulent jusqu’à ce que Josée devienne le bouc émissaire de tous. Cette « drôle de fille », pauvre fille aussi, met en exergue les jalousies qui alimentent les rumeurs, transformant une petite ville en véritable enfer pour ceux qui en sont les victimes.

Mais comme tout n’est qu’affaire de communication, et comme les apparences restent toujours trompeuses, Gilda sait comment retourner les faits à son avantage. C’est sans compter Josée, instrument d’un destin qu’elle accomplira sans faillir.

Une intrigue très bien ficelée née d’une histoire vraie au sein de laquelle chacun s’illustre par sa médiocrité. « Une drôle de fille » est le deuxième roman d’Armel Job que je lis, après « Une femme que j’aimais », et il me donne très envie de poursuivre ma découverte de cet auteur !

 

Une drôle de fille, Armel Job, Robert Laffont, Paris, janvier 2019, 277 p.

 

Lu dans le cadre du mois belge 2019 chez Anne

 

 

La vraie vie, Adeline Dieudonné

 

Il est curieux, mais très fréquent, de noter à quel point on peut se faire une idée fausse d’un roman dont on parle beaucoup (donc trop). Cela se vérifie pour moi une nouvelle fois avec « La vraie vie » que je n’avais pas du tout envie de lire malgré les nombreuses critiques élogieuses à son égard. J’en avais gardé deux idées principales : de la violence et des phrases courtes et percutantes, ce qui me rebute toujours mais qui est, dans ce cas précis, très réducteur.

Ayant eu accès à « La vraie vie » par le hasard d’un prêt, j’ai été étonnée de prendre du plaisir à la lecture, principalement parce que le roman est très original. Il fait de la violence domestique quelque chose de romanesque au sens noble du terme : j’ai lu « La vraie vie » comme une fable, ou plus exactement comme un conte moderne. Et comme dans tous les contes, il y a des moments très durs, notamment lorsque le petit frère vit l’événement qui le traumatisera et lorsque le père se défoule sur la mère, mais ce n’est jamais glauque ni sordide. Et il y a des moments qui relèvent de l’héroïsme, celui que l’on doit à la jeune fille et à son attention pour son frère.

Pourtant, la vie de cette famille est un cauchemar permanent : un père qui passe son temps devant la télévision et n’a pour distractions que la boisson et la chasse. Une mère sans aucune réaction face à la violence de son mari, qualifiée d’ « amibe » par sa fille. Un lotissement laid, une casse de voitures pour terrain de jeux… heureusement qu’il y a la camionnette du marchand de glaces et sa petite musique. Quoique…

Tout est raconté avec une certaine distance et la quête de la grande sœur pour aider son frère y est pour quelque chose : on sait qu’elle se voile la face, elle dont l’intelligence scientifique est pourtant très développée pour son âge, mais c’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour ne pas sombrer. Et il est efficace. Quant au dénouement, sans le dévoiler pour les lecteurs qui n’ont pas encore lu « La vraie vie », il ne pouvait, selon moi, en être autrement : là encore, il est conforme aux contes.  Voilà à nouveau une belle découverte que cette lecture faite à l’occasion du mois belge.

 

La vraie vie, Adeline Dieudonné, L’iconoclaste, Paris, 2018, 266 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois belge 2019 chez Anne.

L’aigle de sang, Marc Voltenauer

L’inspecteur Andreas Auer, dont nous avons fait connaissance dans « Le dragon du Muveran », puis dans « Qui a tué Heidi ? », vit des moments difficiles suite à la révélation de sa soeur Jessica et à l’accident de son compagnon Michael et à la longue et douloureuse rééducation de celui-ci. Mais le caractère combatif d’Andreas l’incite à aller de l’avant et à chercher des réponses à certaines questions. Il entreprend donc un voyage en Suède à la recherche de ses origines et choisit d’y consacrer ses trois semaines de vacances bien méritées. En son absence, c’est Karine, sa collègue de Lausanne, qui s’occupera de Mikaël.

C’est donc loin de la Suisse que se déroule l’intrigue de ce troisième volume des aventures de l’inspecteur Auer, sur l’île de Gotland plus précisément, dont Marc Voltenauer vante les atours, nous donnant ainsi envie de découvrir la cité médiévale de Visby, la faune et la nature de l’île. Mais comme on s’en doute, la quête personnelle de l’inspecteur Auer sur les traces de son histoire familiale ne sera pas une partie de plaisir : à remuer le passé, on le réactive bien souvent, et les morts s’enchaînent, entraînant Andreas dans une véritable enquête criminelle qu’il aidera à résoudre, en enquêtant seul ou en collaborant avec la police locale.

Au centre de l’intrigue, un clan vicking pour admirateurs du paganisme nordique en mal d’exaltation. On découvre ici quelques aspects de la mythologie nordique, dont le fameux « aigle de sang » qui donne son titre au roman : un mode d’exécution particulièrement odieux ! Marc Voltenauer aime les détails, qu’il s’agisse de la déesse Freya, de la progression d’une opération de police ou d’un piège tendu aux membres du clan criminel. Pour autant, les chapitres courts se succèdent, le suspense demeure et le rythme est bien tenu. La narration adopte un schéma que les amateurs de polars nordiques connaissent bien, en alternant les chapitres relatifs à deux, voire trois périodes différentes.

Quant aux personnages, ils sont nombreux, et l’on s’y perd parfois dans les fonctions ou les rôles des membres du clan vicking, d’autant que les noms suédois sont difficiles à retenir. Un peu de concentration est nécessaire à la lecture qui, malgré cela, apporte toujours autant de plaisir (et des frissons bien sûr). En ce qui me concerne, outre l’intrigue, j’ai aimé découvrir l’île de Gotland, la mythologie nordique, mais l’ambiance calme et sereine du village de Gryon m’a manqué, notamment l’apéritif partagé sur la terrasse du chalet, et même si je comprends bien le besoin de l’auteur -qui est helvético-suédois- d’ancrer l’un de ses romans en terre nordique, j’espère que l’inspecteur Auer retrouvera vite le cadre ressourçant des alpes vaudoises.

A noter que le tome 2, « Qui a tué Heïdi ? » est maintenant disponible en collection de poche.

 

L’aigle de sang, Marc Voltenauer, Editions Slatkine et Cie, 2019, 511 p.

 

7ème participation au challenge Polars et Thrillers chez Sharon

 

Brève Arcadie, Jacqueline Harpman

 

Gaston Auberger est un homme qui s’ennuie, sans doute « par excès d’imagination ». Il préfère alors ériger son ennui en système, de peur d’attendre que des surprises naissent de la nouveauté et d’être inexorablement déçu. Il s’organise donc une petite vie régulière dont il n’a rien à espérer. La quarantaine bien sonnée, il épouse Julie, jolie jeune fille de dix-huit ans, assez mûre pour comprendre le caractère de son mari et les raisons de ce mariage.

Contre toute attente, le mariage est heureux pendant plusieurs années. Les époux sont remplis d’attentions l’un envers l’autre. Mais la jeune femme va  tomber amoureuse, même si elle ne le sait pas encore car son intérêt pour François Hartog ne fait que s’éveiller. Elle éprouve une sensation indicible car « les premiers mouvements d’un cœur sont si ténus que les mots les plus légers pèseraient trop ».

Jacqueline Harpman dissèque les sentiments pour mieux les analyser. Les premiers émois, puis les étapes de la relation naissante entre Julie et François, les repas entre amis, les réflexions des mères, sont l’occasion pour l’auteure de décortiquer les pensées pour nous montrer que certains calculent et d’autres pas. D’ailleurs, l’apparente innocence de Julie est-elle réelle ? Elle veut rompre, puis se ravise. Elle « aime énormément » son mari, le verbe ne peut se passer de l’adverbe quand elle parle de lui. Au contraire, elle « aime » François. Les mots sont révélateurs.

« Brève Arcadie » est le premier roman que Jacqueline Harpman a publié. Elle a remporté le prix Rossel en 1959 pour ce texte qui fut alors comparé à « La princesse de Clèves ». C’est en effet un récit très classique qui nous rappelle l’œuvre de Madame de la Fayette, par sa forme mais aussi par son propos. L’écriture est classique, elle sera jugée désuète par certains : les imparfaits du subjonctif pourront rebuter; ce n’est pas mon cas et j’aime à me replonger dans ce type d’écriture qui confère une grande élégance à l’ouvrage. Jacqueline Harpman a en outre le sens de la formule et emploie de très jolies tournures. Ceux que cela peut agacer s’orienteront plutôt vers ses romans des années nonante, beaucoup plus modernes dans leur expression.

 

Brève Arcadie, Jacqueline Harpman, Editions Labor, collection Espace nord, Bruxelles 2001, 223 p.

 

Lu dans le cadre du mois belge et du challenge Objectif Pal chez Antigone.

Avril 2019 : Le mois belge

 

Comme chaque année, le mois d’avril sera belge sur Le livre d’après : c’est la sixième fois que je participe à ce challenge organisé par Anne du blog Des mots et des notes et je suis toujours enthousiaste à l’idée de découvrir de nouveaux auteurs belges.

Le mois belge s’intéresse à tous les genres, romans, nouvelles contes, poésie, théâtre, ainsi que les écrits non-fictionnels : récits, essais, biographies, correspondance… sans oublier la bande dessinée, bien sûr.

Pour explorer les différentes facettes de la littérature belge, Anne nous a concocté quelques rendez-vous qui ne sont pas obligatoires, mais qui pourront être l’occasion de discuter autour de lectures communes. Les voici (j’ai indiqué en gras les rendez-vous auxquels je compte participer) :

 

Lundi 1er avril : Poisson d’avril ! (On glisse un petit poisson d’avril dans son billet du jour, chiche ?)

Mardi 2 : Jacqueline Harpman

Vendredi 5 : Maigret a 90 ans cette année ! (On se lit donc un Simenon avec le commissaire)

Samedi 6 : Flirt flamand 1 (un auteur flamand traduit ou en V.O.)

Lundi 8 : Un recueil de nouvelles

Mardi 9 : Antoine Wauters

Mercredi 10 : BD belge

Vendredi 12 : Marie Gevers

Lundi 15 : RDV Mauvais genres (polar, ou SFFF)

Mercredi 17 : Flirt flamand 2

Vendredi 19 : Diane Meur

Lundi 22 : Patrick Delperdange

Mercredi 24 : Henri Bauchau

Vendredi 26 : Emmanuelle Pirotte

Samedi 27 : Jeroen Olyslaegers (lecture commune du roman Trouble chez Stock)

Lundi 29 : Armel Job

Mardi 30 : Bouquet final (billet au choix, billet plaisir, pour clôturer ce mois en beauté)

 

Et voici quelques unes de mes lectures :

 

 

A la semaine prochaine !

Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, Boualem Sansal

 

Ute von Ebert écrit à sa fille Hannah qui vit au Royaume-Uni pour lui expliquer qu’elle se trouve bloquée à Erlingen, petite ville d’Allemagne où elle vit. Les envahisseurs sont aux portes de la ville et les autorités vont envoyer un train pour évacuer la population. Il faudra d’ailleurs deux ou trois convois pour emmener tout le monde, mais cela semble impossible, d’une part parce que le temps est compté et d’autre part parce que les moyens à la disposition des autorités sont limités.

En effet, le train n’arrive jamais. Les autorités de la petite ville ne pensent qu’à sauver leur peau et envisagent déjà de pactiser avec l’ennemi : mais à qui les dénoncer ? Partout se reproduit le même scénario, ceux qui représentent le peuple sont victimes d’une « épidémie de veulerie ».  Quant aux envahisseurs, on ne les connaît pas car « il y en a toujours, ils peuvent venir de partout, de l’extérieur comme de l’intérieur, par métamorphose, et revêtir toutes les formes, des plus visibles aux plus invisibles ».

On connaît le discours de Boualem Sansal qui cherche à avertir l’Occident du danger que représente l’islamisme : un nouveau nazisme, un nouveau totalitarisme. Comme Salman Rushdie, Kamel Daoud et bien d’autres intellectuels engagés, Boualem Sansal fait preuve d’un grand courage et répète, de livre en livre, que l’Europe doit ouvrir les yeux. Dans « Le train d’Erlingen », les hommes sont devenus des moutons, ils suivent mais ne s’interrogent pas. Boualem Sansal se pose la question : « quand avons-nous cessé d’être intelligents, ou simplement attentifs ? »

Au passage, l’auteur brocarde les responsables de notre mollesse, les valeurs dévoyées de notre monde moderne, et notre manque d’anticipation.  « Le vrai drame pour un peuple » écrit-il, « c’est l’ataraxie, lorsque meurt en lui le goût de se battre, et c’est ce qui nous arrive, tout nous effraie, tout nous décourage, un bruit et hop, nous voilà à genoux, tremblant, battant notre coulpe, bafouillant des excuses ».

La seconde partie du roman délaisse Ute Von Hebert et sa fille pour adopter une autre voie, ce qui peut surprendre le lecteur. L’auteur nous avait pourtant avertis dans son prologue : « la construction du roman s’éloigne notablement des codes habituels de la narration romanesque et peut dérouter ».  C’est vrai et c’est ce qui fait du « Train d’Erlingen » un roman exigeant. Echanges de lettres, notes de lectures, notes en vue de l’écriture du roman… la forme est inhabituelle, – le roman se veut aussi essai- et les références littéraires et philosophiques nombreuses, Kafka, Buzzatti, Thoreau, Baudelaire, l’écrivain roumain Virgil Gheorghiu… Pas besoin de tout connaître pour comprendre que l’auteur veut avant tout que nous nous posions les bonnes questions, que nous adoptions une vision à long terme.

La pensée de Boualem Sansal, intelligente, ouverte sur le monde, enracinée dans la connaissance du passé et préoccupée de l’avenir, s’exprime dans une très belle langue classique. Son roman aurait mérité un grand prix littéraire…

 

Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, Boualem Sansal, Gallimard, Paris, 2018, p.

 

Dixième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie.

Loups solitaires, Serge Quadrupanni

 

De l’auteur, je connaissais les excellentes traductions de l’italien, celles des romans d’Andrea Camilleri notamment. Je découvre maintenant Serge Quadrupanni en tant qu’auteur.

« Loups solitaires » est un roman d’espionnage sur fond de djihadisme qui relate la traque d’un membre des forces spéciales par différents services secrets. On fait la connaissance du héros, Pierre Dhiboun, dans les Alpes, à la frontière franco-italienne. L’homme y rencontre fortuitement un écrivain italien qui se rend à Lyon pour participer à un colloque littéraire.

Quelques temps auparavant, Pierre Dhiboun a été envoyé au Mali pour infiltrer un groupe de djihadistes. Pour endosser le rôle, il se convertit même à l’Islam. Mais, ayant décidé de rentrer en France, il disparaîtra aux environs de Lyon, plongeant sa hiérarchie et les différents services qui le suivent dans un doute d’autant plus horrible que son « ultra-compétence » dans des domaines sensibles le rend très dangereux. Que signifie ce revirement apparent ? Pierre Dihboun est-il passé à l’ennemi ? S’est-il radicalisé ?

C’est son périple que l’on suivra en France, mais aussi en Afrique, aux côtés d’une mystérieuse rousse, éthologue de son état, qui vit dans le Limousin, et se console dans les bras d’un chirurgien en burn-out de la disparition soudaine de son mari, dont elle avait décidé de divorcer. Dit comme ça, cela paraît un peu loufoque, et en effet, il y a un certain humour sous-jacent dans ce roman, qui mêle des épisodes sérieux de traque avec des moments plus calmes d’observation de la faune du Limousin, blaireaux, choucas et autres témoins de la bêtise humaine… Tandis que le loup, le vrai, depuis le plateau de Millevaches, observe tout ce cirque et semble se dire que décidément, l’homme est bien un loup pour l’homme !

J’ai apprécié ce roman assez différent des thrillers que le lis habituellement, par ses références animalières et par l’humour ironique qui s’en dégage, de même que par le thème, puisqu’il s’agit pour l’auteur de dénoncer les excès auxquels conduisent la lutte contre le terrorisme. L’écriture de Serge Quadrupanni est l’un des points forts du roman. Spécialiste de la langue, il m’a séduite par certaines images poétiques et par la précision de son vocabulaire.

En revanche, la construction du roman, avec des sauts parfois indistincts dans le temps et dans l’espace, peut rendre l’intrigue difficile à suivre. De même, il n’est pas facile de s’y retrouver dans les différents services secrets et dans le but que chacun d’entre eux poursuit (outre de traquer Pierre Dhiboun). Un minimum de concentration est donc nécessaire. Le livre de Serge Quadrupanni n’est donc pas un roman d’espionnage traditionnel, il n’a rien du page-turner à l’écriture fluide et efficace mais sans recherche.

Loups solitaires, Serge Quadrupanni, éditions Métailié, collection Noir, Paris, octobre 2017, 228 p.

 

Je remercie les éditions Métaillié et le site lecteurs.com de m’avoir fait découvrir ce roman.

 

Cette lecture participe au challenge Polars et Thrillers chez Sharon

 

 

 

Jeux de mains, Yves Laurent

 

L’inspecteur principal David Corduno avait eu fort à faire il y a deux ans, lorsqu’un tueur en série avait hanté ses nuits et transformé ses journées en un cauchemar sans fin. Cinq meurtres que Corduno n’avait pu élucider : pas d’indices, aucune piste. Puis tout s’était arrêté.

Lorsque son adjoint Michel Meerpoel l’appelle en pleine nuit, il est formel : un meurtre vient d’être commis et il ne fait aucun doute qu’il s’agit de la sixième victime du tueur en série ! Le réveil est brutal et le cauchemar reprend là où il s’était arrêté deux ans auparavant : les meurtres se succèdent, sans que la police ne puisse grapiller le moindre indice. Le tueur défie David Corduno, en laissant des messages qui lui sont directement adressés… dans le corps de ses victimes !

David et Michel se lancent à fond dans l’enquête, mais le tueur a toujours une longueur d’avance sur eux, ce qui pour David soulève une question : y aurait-il un traître dans la police ? Difficile de mener l’enquête, tout en surveillant certains collègues… Les auteurs de « Jeux de mains », Yves Vandeberg et Laurent Vranjes, réunis sous le pseudonyme de Yves Laurent, nous baladent ainsi d’une piste à l’autre, tout en maintenant le suspense intact jusqu’au bout.

« Jeux de mains » est en effet un véritable page-turner. Il se déroule à Bruxelles, dont on reconnaît de nombreux quartiers. Ses auteurs se sont amusés à disséminer dans le texte de nombreux belgicismes. Mais que les lecteurs se rassurent : un signet très pratique en donne la traduction en français standard. Pas besoin donc de recourir aux notes reprises à la fin du roman. On reconnait également de nombreuses tournures de phrases utilisées à Bruxelles, le tout enrobé de pas mal d’humour.

En ce qui concerne l’intrigue, les meurtres s’enchainent à grande vitesse et ne nous laissent pas le temps de souffler. Les amateurs du genre apprécieront la cruauté du tueur en série, son imagination diabolique et sa sauvagerie. En ce qui me concerne, j’ai sauté deux descriptions de scènes de crime qui étaient vraiment trop sanglantes à mon goût mais les fans d’hémoglobine seront repus !

Ceci dit, j’ai beaucoup aimé les personnages, très crédibles. L’inspecteur principal Corduno, déjà abimé par la vie, aura bien du mal à se remettre de cette aventure -le mot est faible-. Michel, son ami d’enfance continuera à le seconder efficacement. Il y a aussi Fabien, un ancien délinquant qui aide l’équipe pour tout ce qui concerne les nouvelles technologies, Pascal, futur papa dont les blagues ne font pas rire et enfin, Alex, une jeune femme qui devrait prendre une place plus grande à l’avenir. Car nul ne doute qu’il y aura une suite. Voici donc un petit nouveau dans le monde du polar belge, et d’ailleurs dans le monde du polar tout court, que l’on suivra avec plaisir !

 

Jeux de mains, Yves Laurent, Editions Esfera, imaginons ensemble, Viesville (Belgique), avril 2017, 378 p.

 

Lu dans le cadre du mois belge chez Anne, Rendez-vous polars et du challenge Polars et thrillers chez Sharon.

Avant que les ombres s’effacent, de Louis-Philippe Dalembert, sélection Prix meilleur roman Points.

 

Ruben Schwarzberg est né en Pologne, dans une petite ville placée sous administration russe. Il fait partie de l’importante communauté juive de la ville. L’enfant n’a que cinq ans lorsque sa famille décide de franchir la frontière et de s’établir en Allemagne, suite à des brimades de plus en plus fréquentes imposées aux juifs. Ruben trouve rapidement ses repères à Berlin et y entame des études de médecine.

En 1933, le « petit caporal » accède au pouvoir. Quand Ruben s’aperçoit de l’hostilité qui se développe envers les juifs, la situation est déjà inquiétante. C’est la nuit de cristal en 1938 qui pousse la famille à partir une nouvelle fois : toute la tribu Schwarzberg, à l’exception de Ruben et de son oncle Joe, finit par s’exiler, après quelques tergiversations sur l’endroit où aller se réfugier.

A partir de là, l’on suit les tribulations du jeune médecin, en Allemagne d’abord où il est emprisonné à Buchenwald, puis à Paris où il est accueilli par la diaspora haïtienne et enfin en Haïti où il s‘installe définitivement à la faveur d’un décrêt qui accorde alors la naturalisation immédiate à tous les juifs qui le souhaitent.

L’auteur Louis-Philippe Dalembert, originaire d’Haïti, attire ainsi notre attention sur la politique d’accueil qu’a pratiquée la petite république à l’égard des juifs pendant la seconde guerre mondiale. Haïti qui, en 1941, n’avait pas hésité à déclarer la guerre au III ème Reich et à son allié, le Royaume d’Italie !

Le roman se déroule comme une saga familiale qui s’achève en 2010, lorsque le médecin très âgé reçoit sa petite nièce venue en tant que bénévole aider le pays à se remettre du terrible tremblement de terre.  La rencontre est l’occasion pour Ruben de raconter sa longue histoire, ses déménagements successifs et ses enracinements nouveaux, grâce à sa capacité d’intégration et à son ouverture d’esprit -il apprend en effet le créole très rapidement, accepte de se plier à certains rites vaudous pour ne pas froisser ceux qui l’accueillent-, grâce surtout à sa détermination et enfin, à quelque chose de peu rationnel, de l’ordre de l’émotion ou du divin :

« L’intime conviction de se retrouver enfin à la maison, après un long temps d’errance et de péripéties.  La découverte du pays réel lui apporta l’impression que cette terre entrait dans la composition de sa chair, qu’il n’avait vécu jusque là que pour la rencontrer ».

« Avant que les ombres s’effacent » est un roman très intéressant, bien écrit, auquel il a manqué un petit quelque chose, peut-être un peu de naturel, pour que je le retienne parmi mes favoris de cette sélection pour le Prix du Meilleur roman Points. Il reste cependant reste un roman à découvrir, si le sujet vous intéresse.

Avant que les ombres s’effacent, Louis-Philippe Dalembert, Points n°P4770, avril 2018, 283 p.

 

Sélection du Prix du Meilleur roman Points