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Les huit montagnes, Paolo Cognetti

 

Pietro est né à Milan, mais la montagne a toujours fait partie de sa vie. De celle de ses parents tout d’abord qui, bien qu’originaires de la campagne vénitienne, effectuaient de nombreux séjours dans les Dolomites jusqu’à ce qu’un événement dramatique les pousse à quitter leur région et à chercher refuge à Milan.

Mais l’appel de la montagne, qui triomphe toujours chez celui qui en est amoureux, réapparaît après quelques années et la mère de Pietro se met rapidement à rechercher un endroit où la petite famille pourra passer ses étés. C’est sur Grana, hameau situé dans une vallée profonde perpendiculaire au Val d’Aoste, que la mère de Pietro jette son dévolu et qu’elle loue un petit chalet sans prétention. Elle y passe les deux mois d’été avec Pietro, et Giovanni, le père, les rejoint en août lors de ses congés annuels. Ce père taciturne, souvent en colère contre le monde, entreprend d’initier son fils à la montagne, et pendant plusieurs étés, Pietro le suit, sans jamais avouer que ces randonnées, qui deviennent bientôt des courses en haute montagne, lui pèsent parce qu’il souffre du mal des montagnes.

Pietro est comme son père, peu communicatif, mais il devient tout de suite ami avec Bruno, le seul enfant de Grana qui, à onze ans, garde les vaches de sa famille dans les alpages. Et c’est cet ami, plus que son père, qui lui fait découvrir les beautés simples de la montagne. Leur amitié se renforce d’année en année, jusqu’à ce que le jeune Bruno commence à travailler comme maçon, tandis que Pietro se fait de nouveaux amis parmi la jeunesse dorée qui vient de la ville pour pratiquer l’escalade. Mais ce n’en est pas fini pour autant de cette amitié. Elle va perdurer au long des années, entre Bruno, celui qui reste au pays, et Pietro, celui qui part découvrir de nouvelles montagnes au loin, mais finit toujours par revenir à Grana.

Le roman de Paolo Cognetti nous parle de l’amitié entre deux garçons et de la passion pour la montagne. Mais au-delà de ces deux thèmes principaux, il évoque les difficultés de communication entre un père et son fils et l’importance de la transmission des valeurs. Il pose également différentes questions : peut-on intervenir légitimement dans la vie des autres, même si on est convaincu de faire le bien ? Qu’est-ce qui nous y autorise ? Avons-nous un chemin tracé ? Pourquoi aller chercher si loin le bonheur ? Et puis bien sûr, comment respecter la montagne, et plus généralement, la nature ?

Pietro respecte le principe édicté par son père : la montagne ne se parcourt qu’en été. L’hiver, l’homme se retire devant la neige, pour laisser la nature se reposer. Le père de Pietro exècre le ski et les installations sportives qui ont défiguré la montagne et le jeune Pietro reprend cette idée à son compte. L’auteur quant à lui, dénonce les excès du tourisme sportif en montagne, comme on peut d’ailleurs le lire dans son blog (si vous lisez l’italien, c’est ici).

Vainqueur en juillet 2017 du plus prestigieux prix italien, le prix Strega, (après avoir reçu en juin le prix Strega des jeunes qui est l’équivalent de notre Goncourt des lycéens), et tout récemment du prix Médicis étranger 2017, « Les huit montagnes » a de nombreuses qualités, tout en étant un roman tout à fait abordable pour le grand public et pour les jeunes. L’écriture est sobre et fluide, tout en étant très évocatrice. Pour qualifier la forme et le fond, un seul terme s’impose, l’authenticité : celle des valeurs évoquées, celle des sentiments, purs et jamais forcés, celle de la simplicité. Un récit profond et tendre, parfois triste et nostalgique, proche de la nature comme on l’était il y a plusieurs décennies, naturellement et simplement, et non de manière artificielle comme on l’est souvent aujourd’hui !

Bref, « les huit montagnes », c’est le roman de l’amitié, de la liberté et de la nature : un grand bol d’air rafraîchissant dans ce monde de fous !

 

L’avis de Martine ici.

 

Les huit montagnes, Paolo Cognetti, Stock, collection La cosmopolite, août 2017, 299 p.

 

12 ème lecture dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire 2017, Challenge Il viaggio chez Martine.

 

 

 

 

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Là où l’histoire se termine, Alessandro Piperno

C’est le premier roman d’Alessandro Piperno que je lis et il est vrai que j’en attendais beaucoup, de par les critiques que j’avais lues au sujet de cet auteur. L’impression est pourtant mitigée : intéressant, le roman l’est par de nombreux côtés, notamment par la peinture qu’il offre d’une classe supérieure décadente, incapable de donner un nouveau souffle à sa vie. Mais pendant les trois quarts du roman, on se demande où l’auteur nous emmène et cela m’a paru un peu long. D’autant qu’il est difficile d’éprouver de la sympathie pour les personnages.

En effet, qu’il s’agisse de Matteo que l’on ne peut que détester, de ses enfants que l’on comprend pourtant dans leur refus de faire la paix avec leur père, mais dont le comportement superficiel est plus que discutable, de l’amitié trouble de Martina avec sa belle-sœur et amie, de son mariage (comment une fille de ce milieu a-t-elle pu se marier si jeune, sans conviction ?), des beaux-parents ou même de Lorenzo, il est difficile de s’attacher aux personnages. Il n’y a guère que pour Federica, l’épouse officielle de Matteo, que j’aie éprouvé quelque chose, mais il s’agissait plutôt de pitié…

La famille élargie dans laquelle nous entrons n’a en commun que Matteo, père bigame, voire polygame, qui a quitté l’Italie quinze ans auparavant pour échapper à de nombreuses dettes, abandonnant au passage femme et enfants.  De retour au pays, il espère renouer avec sa famille, mais à part Federica, prête à passer l’éponge (pour de mauvaises raisons), personne ne s’intéresse à Matteo dont le roman parle finalement très peu. Quant aux autres personnages, ils sont tourmentés, et l’on aimerait que l’auteur nous en dise davantage sur leur histoire, leur ressenti, les raisons profondes.

En s’intéressant à tous, Alessandro Piperno ne s’attache à personne en particulier et c’est un peu frustrant. Des souvenirs sont évoqués, certes, mais il m’a semblé que le portrait psychologique de chacun manquait de profondeur. C’est le cas dans de nombreux romans qui fonctionnent très bien, mais le sujet aurait mérité que l’on approfondisse, d’autant qu’il ne se passe rien jusqu’à quelques pages de la fin du roman.

C’est en effet « là où l’histoire se termine » que le roman prend son sens, devant l’ampleur de la catastrophe à laquelle le lecteur ne pouvait s’attendre. Il peut alors interpréter de différentes façons la vie des personnages, ou alors ne pas chercher d’explications et s’en tenir à la question de savoir si la vie n’est qu’une farce dans laquelle chacun se débat… Chacun choisira ! Le cynisme qui se dégage de ce roman n’est pas forcément négatif, il dérange certes, mais interpelle aussi.

Là où l’histoire se termine, Alessandro Piperno, Editions Liana-Levi, Paris, août 2017, 297 p.

 

Challenge 1% de la rentrée littéraire 2017, semaine italienne chez Martine, challenge Il viaggio.

 

Rentrée littéraire : La légende des montagnes qui naviguent, Paolo Rumiz.

Les Alpes et leur petite sœur moins connue mais tout aussi remarquable, les Apennins, forment une double « épine dorsale » en forme de « S » dont l’Europe a beaucoup à apprendre. Paolo Rumiz, journaliste et écrivain-voyageur italien, les a parcourues en tous sens, sur plus de huit mille kilomètres et en a tiré un récit qui nous emmène hors des chemins touristiques, vers ce que les hommes et les vallées ont de plus authentique :

« Je vais tenter de vous faire savoir ce qui se passe à l’intérieur de l’arche, de la montagne authentique, celle qui reste toujours loin des projecteurs, de ce rideau battu par les tempêtes auquel se cramponne un équipage de petits grands héros de la Résistance aux agressions de la mondialisation. Un voyage à travers six nations dans la partie alpine et d’une intimité toute italienne dans celle qui a trait aux Apennins ».

Dans une première partie consacrée aux Alpes, l’auteur, parti de la côte adriatique en Croatie, se promène en Italie à pied ou le plus souvent, à vélo, et mène quelques incursions en Autriche, en Suisse et en France. Il rencontre de nombreux personnages, dont certains sont des figures connues, comme l’alpiniste-écrivain italien Mauro Corona, l’écrivain Mario Rigori Stern, ou le célèbre alpiniste Walter Bonatti, aujourd’hui décédé, tandis que d’autres tiennent à leur anonymat ; tous ont en commun un combat acharné pour la préservation de la nature.

Tout au long de son périple, Paolo Rumiz regrette que les italiens ne regardent plus la nature, et pire, ne la voient même plus. Dans l’avion survolant les Alpes, l’auteur est stupéfié par la beauté de l’Europe qu’il découvre au-dessous de lui. Mais il constate que la majorité de ses compatriotes ne s’émerveillent pas devant un paysage : « Ils n’ont aucune idée de ce que sont ce lac de lumière et ces montagnes. Le peuple des restoroutes et des téléphones portables n’est pas proche du territoire ».

Constat amer, qui en augure d’autres. Paolo Rumiz évoque l’imminence d’une « grande peur climatique » et regrette que les mots ne suffisent pas à alerter les populations. Les montagnards, eux, le savent bien, qui dénoncent le gaspillage actuel et la fuite en avant qui ne peut plus durer. L’industrie du ski représente un désastre écologique, les canons à neige se multiplient tandis que l’eau vient à manquer; les glaciers disparaissent à vue d’œil et l’homme n’en tient pas compte.

Certains font pourtant preuve de davantage de bon sens que d’autres : ainsi, en Suisse, il est interdit de construire des remontées mécaniques en dessous de 1800 mètres, puisqu’on sait que la neige permettant leur exploitation sera insuffisante. Dans le Val Bavona, situé dans le Tessin, des hommes ont renoncé à l’électricité gratuite qui leur était offerte : « L’endroit le plus sombre des Alpes » résiste depuis longtemps aux sirènes de la modernité, préservant ainsi son territoire et son authenticité. Mais même la Suisse, bonne élève, a des reproches à se faire…

Après quelques jours en France sur la route des Grandes Alpes, Paolo Rumiz se rend à Nice où il est victime d’un vol à la tire qui le conduit à rentrer dans le « Bel paese, le beau pays « ch’Appennin parte, e’l mar circonda e l’Alpe », selon Pétrarque, « le pays que divisent les Apennins et qu’entourent la mer et les Alpes ».

C’est un reportage effectué pour le journal italien La Reppublica qui a donné l’idée à l’auteur de parcourir les Apennins. Il avait en effet décrit le « travail de Cyclope » des héros du quotidien qui creusaient un tunnel ferroviaire entre Bologne et Florence pour permettre le passage d’un train à grande vitesse. Ce reportage avait fait l’objet de réactions de lecteurs dénonçant les nombreux dégâts pour l’environnement dus au percement de tunnels partout en Italie et en particulier dans les Apennins.

Pour ce second voyage, Paolo Rumiz déniche une authentique petite Topolino, datant de 1954. Une voiture dont la lenteur et l’identité qu’elle véhicule, sont parfaites pour favoriser les rencontres. Nous découvrons alors les Apennins « déserts et inconnus », chaîne de montagne qui constitue « un labyrinthe aussi fascinant qu’infini ». Paolo Rumiz et Nerina (la Topolino) nous emmènent alors de la Ligurie jusqu’au Capo Sud, point le plus méridional de Calabre, pour un voyage inédit.

Dans le centre de L’Italie, l’auteur traverse des villages déserts, où survivent des personnes âgées laissées aux bons soins des « badanti », ces auxiliaires de vies venues des pays de l’Est, sans lesquelles le troisième âge italien serait entièrement livré à lui-même. Il nous décrit des régions éloignées du tourisme, la Maiella, le Molise, nous livrant toutes sortes d’anecdotes glanées au gré de ses rencontres. Il est question des Phéniciens, des Etrusques, des Sannites et de tant d’autres peuples encore, de religion, de superstition, jusqu’à l’arrivée au Sud, dans une chaleur torride et une atmosphère de fin du monde : plus d’eau, des habitants qui fuient et quelques témoins d’une époque passée, des résistants encore et toujours, comme ce guide « descendu du ciel » qui voit le massif de l’Aspromonte comme « une ressource fabuleuse pour les jeunes de bonne volonté ». Et qui invite Paolo Rumiz à revenir : « Vous verrez des merveilles. Des fleuves de lumière, des villages abandonnés, des maquis impénétrables, des cascades. Et un beau peuple, trop seul ».

Publié en 2007 en Italie, « La légende des montagnes qui naviguent » raconte deux voyages effectués en 2003 et 2006. Il vient seulement d’être traduit en français. Le récit de Paolo Rumiz est d’un grand intérêt pour toute personne qui s’intéresse à la montagne, à la nature, à l’écologie. On apprend énormément en lisant ce récit qui se déguste par petites touches, au rythme de chapitres à lire indépendamment les uns des autres : une mine d’informations géographiques, historiques, toponymiques… et humaines. Et de grandes leçons à retenir, avec des catastrophes oubliées comme la tragédie du Vajont …

Grande richesse, la capacité d’émerveillement de Paolo Rumiz est intacte et son récit nous enseigne que le dépaysement est à notre portée, chez nous, si l’on veut ouvrir les yeux. Loin du tourisme de masse, tant de belles régions s’offrent à nous : il ne nous reste plus qu’à les découvrir et surtout, à les protéger.

 

La légende des montagnes qui naviguent, Paolo Rumiz, traduit de l’italien par Béatrice Vierne, Arthaud, Paris, septembre 2017, 462 p.

 

Merci à Babelio et aux éditions Arthaud pour cette lecture en avant-première.

Le gang des rêves, Luca di Fulvio.

C’est pour la préserver des griffes du patron et s’assurer qu’elle ne portera jamais, comme elle, « son bâtard dans le ventre », qu’une paysanne calabraise choisit d’estropier Cetta, sa fille de douze ans. Mais Cetta n’échappe pas à son destin et met au monde, à l’âge de quatorze ans, un petit Natale qu’elle décide d’emmener en Amérique pour qu’il ne subisse pas l’esclavage qui est le lot des paysans du sud de la péninsule.

Quand la jeune mère et son bébé débarquent à Ellis Island, le prénom de l’enfant est traduit et Natale est enregistré sous le nom de Christmas Luminità. Quant à Cetta, sa beauté lui vaut d’être placée comme prostituée dans une maison close, sous la protection de Sal, un homme dur et taciturne. Le caractère déterminé de Cetta lui permet de garder Christmas auprès d’elle, ce qui est normalement impossible pour une prostituée. Débute alors pour Cetta et son fils une vie difficile, dans les bas-fonds de New York.

Quelques années plus tard, Christmas, qui est sur le point de basculer dans la délinquance, trouve dans la rue une jeune fille ensanglantée qui semble avoir été battue et violée. Après l’avoir portée jusque chez lui, il la dépose devant l’hôpital sur les conseils de sa mère qui en profite pour lui asséner avec autorité qu’il ne devra jamais lever la main sur une femme. Elle ajoute que, dans le cas contraire, elle n’hésiterait pas à le tuer elle-même. Malheureusement, Christmas, que l’on a vu déposer la jeune fille, est arrêté.

Commence alors une aventure à travers la métropole internationale qu’est déjà New York dans les années vingt, celle des bandes rivales, qui marquent les différences entre les communautés italiennes, irlandaises et juives.  Heureusement, Christmas, fort des enseignements de sa mère, parvient toujours à préserver sa pureté. Avec lui, le lecteur traverse l’Amérique, du Lower East Side et des débuts de la radio, jusqu’aux studios d’Hollywood, à travers de que les hommes ont produit de mieux, mais aussi de plus vil : un roman dur, violent, parfois tendre, où les justes se reconnaissent entre eux et où l’amour et l’intégrité triomphent finalement.

On retrouve dans « Le gang des rêves », tous les ingrédients des « Enfants de Venise ». Pour être tout à fait juste, il faut préciser que « Le Gang des rêves » a été publié avant « Les enfants de Venise » dont il constitue le premier tome d’une trilogie dans laquelle chaque volume se lit séparément. Les thèmes sont les mêmes, avec au centre, une histoire d’amour entre deux héros d’origines et de religions différentes. « Le gang des rêves » est un pavé qui se lit d’une traite, tant est grand le talent de conteur, et l’écriture cinématographique,  de Luca di Fulvio !

 

 

Le gang des rêves, Luca di Fulvio, traduit de l’italien par Elsa Damien, éditions Slatkine et Cie, décembre 2016, 716 p. Sorti en Pocket en mai 2017, 864 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge Il viaggio chez Martine.

Je remercie les Editions Slatkine et Compagnie de m’avoir fait découvrir ce roman.

 

 

Rendez-vous à Positano, Goliarda Sapienza

Ecrit en 1984, « Appuntamento a Positano » est resté inédit en Italie jusqu’en 2015. Sa traduction française vient d’être publiée aux éditions le Tripode. Dans « Rendez-vous à Positano », Goliarda Sapienza fait revivre sous nos yeux un Positano d’avant la construction de la route, conscient de vivre ses dernières années de tranquillité. Seuls quelques initiés, intellectuels et artistes, italiens et étrangers, séjournaient alors en villégiature à Positano, ce magnifique village étagé de la côte amalfitaine.

L’auteure évoque « la seule disette qui menace les riches, la faim d’amitié ». Et c’est précisément son amitié avec Erica qu’elle retrace dans ce récit en grande partie autobiographique qui se déroule dans les années cinquante et soixante. Goliarda travaillait dans le cinéma, lorsqu’elle rencontra Erica lors de vacances à Positano. Erica était une jeune héritière qui avait été confrontée à la dureté de la vie à la mort de ses parents. Leur amitié fut entière et solaire, malgré la différence d’âge entre les deux amies. Elle marqua fortement Goliarda qui avait déjà connu des problèmes psychologiques assez graves.

Outre les descriptions de la « Costiera » amalfitaine, Goliarda Sapienza parle du passé, de l’inévitable écoulement du temps et des changements que celui-ci induit en nous et qu’il provoque sur le monde. L’auteure se plaint du tourisme de masse naissant qui déjà, défigure Positano. L’atmosphère de l’époque est très bien rendue, et l’auteure parvient à faire naître les images de ce temps passé, de « l’argenté de la mer » ou des escaliers de Positano qui se transforment en autant de torrents lorsque l’orage s’abat sur le village.

Voilà une nouvelle occasion de faire connaissance avec cette intellectuelle qui est une auteure majeure de la littérature italienne contemporaine, mais qui n’a été malheureusement mise en avant que de façon posthume.

Rendez-vous à Positano, Goliarda Sapienza, traduit de l’italien par Nathalie Castagné, éditions Le Tripode,  avril 2017.
Livre lu dans le cadre du challenge Femmes de lettres chez George et du challenge Il viaggio chez Martine.

Le fleuve des brumes, Valerio Varesi

 

 

Les italiens sont à l’origine du «Slow food». Un mouvement devenu international dont les déclinaisons constituent aujourd’hui la «slow life», -il existe même le «slow blogging»- qui consiste à refaire… ce que l’on faisait avant, c’est-à-dire prendre son temps et approfondir ! Le roman de Valerio Valeri, publié en français en 2016 par les éditions Agullo, mais paru en Italie en 2003, serait-il un précurseur aussi dans le domaine du roman policier ?  Un « slow giallo[1] » ou « slow polar » en quelque sorte ?

En tout cas, le commissaire Soneri prend son temps. Son enquête se déroule pianissimo, comme les eaux du Pô qui s’écoulent lentement dans la basse-plaine, des environs de Parme jusqu’à la mer Adriatique.  Mais Soneri n’a pas le choix. Les villages traversés vivent au rythme du fleuve, il faut attendre, toujours attendre : le passage des péniches, la montée des eaux, la fin des pluies, la décrue, puis l’arrivée du gel qui assèchera les peupleraies inondées ; attendre que les hommes se décident à parler, même un peu… pour faire avancer l’enquête.

Comme le reste du roman, l’intrigue démarre doucement. La pluie tombe depuis des jours. Rien d’anormal, un vrai temps de Toussaint. Les eaux du Pô montent rapidement et le trafic est à l’arrêt. L’ordre d’évacuation sera peut-être donné par le préfet. Il faut attendre, encore. Fatalistes, les hommes sont assis dans le cercle nautique et jouent aux cartes. Ils voient passer la péniche de Tonna, un vieux batelier qui connait le fleuve comme sa poche.

Etonnant tout de même de partir par ce temps… D’autant que dans les conversations focalisées sur la météo et la crue, certains disent avoir vu la péniche de Tonna, mais il n’y avait personne dans la cabine, au gouvernail. Le mystère s’épaissit d’heure en heure, tandis que la pluie continue de grossir les eaux du fleuve. Le brouillard s’en mêle bientôt. La péniche est introuvable, tout comme Tonna.

Le même jour, un suicide par défénestration se produit à l’hôpital voisin.  La victime, connue dans tous les services, était en réalité un homme en bonne santé qui venait plusieurs fois par semaine discuter avec les patients dans les salles d’attente. Etrange… Le commissaire Soneri appelé sur les lieux ne croit pas à la thèse du suicide : la victime n’est autre que le frère du batelier disparu sur le Pô.

Le fleuve des brumes est loin des clichés de l’Italie, de ses couleurs, de sa chaleur. C’est un roman policier d’atmosphère avant tout, qui plonge dans les méandres de l’histoire italienne, quand communistes et fascistes se vouaient une haine farouche. Le fleuve y apparaît comme métaphore de l’Histoire et de la haine qui couve, des sentiments qui prennent leur temps avant de trouver un accomplissement, de la vengeance, lente mais implacable. Un roman lent mais envoûtant, au charme particulier. Je lirai avec intérêt et surtout curiosité le second volet des enquêtes de Soneri, qui vient de paraître en français, mais j’attendrai sa sortie en poche. A réserver de toute façon aux « slow » lecteurs…

 

 

[1] Giallo : nom donné en Italie au roman policer, au genre policier. Signifie « jaune », de la couleur des couvertures d’une ancienne collection de policiers publiée par les éditions Mondadori.

Le fleuve des brumes , Valerio Varesi, traduit de l’italien par Sara Amrani, Points seuil n°P4531, mars 2017, 284p.

 

 

Livre lu dans le cadre du challenge polars et thrillers chez Sharon et du challenge Il viaggio chez Martine.

Les enfants de Venise, Luca di Fulvio

Rome 1515. Shimon Baruch, un marchand juif, se fait agresser et voler une bourse remplie de pièces d’or, fruit d’une bonne affaire qu’il vient de conclure. Voulant se venger, il tue l’un de ses jeunes agresseurs, un attardé mental prénommé Ercole. Lui-même grièvement blessé à la gorge par Mercurio qui le laisse pour mort sur les pavés, Shimon Baruch se remet mais perd définitivement l’usage de la parole. Une fois la peur oubliée, sa volonté de vengeance est décuplée et il part à la recherche de Mercurio.  Ce dernier ne sait pas que Baruch a survécu et se croyant coupable d’un assassinat, il décide de s’enfuir.

Comme Mercurio, ses complices Zolfo et Benedetta ne voulaient pas donner la mort mais seulement voler pour manger. Livrés à eux-mêmes, n’ayant aucun endroit où aller, ils accompagnent Mercurio sur les routes du Nord en direction de Venise. En chemin, ils rencontrent par hasard Isacco, un escroc juif qui se fait passer pour un médecin, et sa fille Guidetta.

Le courant semble passer entre Mercurio et Giudetta, mais leurs routes se séparent peu avant Venise. Mercurio choisit en effet de ne pas abandonner Zolfo qui préfère suivre un moine fanatique prêchant la haine des juifs. Il faut dire que le jeune Zolfo a été traumatisé par la mort d’Ercole dont il rend responsable le marchand juif. Quelques temps plus tard, après avoir été recueilli par une veuve de Mestre qui deviendra sa mère d’adoption, Mercurio se rend à Venise, bien décidé à retrouver la belle Giudetta.

Le premier regard qu’ils échangent confirme ce que tous deux pressentaient : ils sont follement amoureux ! Peu importe, Isaaco n’entend pas donner sa fille à un petit voyou; il l’a amenée à Venise précisément pour qu’elle connaisse une autre vie que celle de l’escroc qu’il a toujours été lui-même. Et puis surtout, Mercurio est chrétien, tandis que Giudetta est juive… Pendant ce temps, Shimon Baruch, toujours assoiffé de vengeance, arrive à Venise et progresse dans ses recherches…

Venise au XVIème siècle, on s’y croirait ! Les remugles des murs rongés par l’humidité, l’eau croupie, la violence, le sang et la pauvreté qui plongent le plus grand nombre dans la déchéance, les manipulations du pouvoir qui décrète en 1516 l’enferment des juifs dans le Ghetto, de grands nobles qui ne sont que de mesquins personnages (mais pas tous, loin de là), les procès de l’Inquisition et leur lot d’injustices : Luca di Fulvio nous emmène dans un monde, le nôtre, où la vérité n’existe pas : elle est seulement celle que veulent et écrivent les puissants…

« Les enfants de Venise » est un formidable roman d’aventures, avec pour fil conducteur une histoire d’amour qui unit deux êtres épris de liberté. Mercurio est brillant : voleur d’une grande habileté, son imagination débordante et sa capacité à endosser tous les rôles l’amènent à adopter des déguisements plus vrais que nature. Giudetta est déterminée, courageuse, et n’hésite pas à braver les interdits quand elle sait que son combat est juste. Mercurio et Giudetta s’aimeront, s’épauleront, se sauveront.

Voilà donc une histoire romanesque comme on les aime, sur fond historique, avec une foule de personnages attachants qui ne livrent pas tout de suite leur vérité. Un roman qui se lit d’une traite et dont les 800 pages ne doivent pas vous effrayer !

Je remercie les éditions Slatkine et Cie de m’avoir fait découvrir ce roman et cet auteur.

 

Les enfants de Venise, Luca di Fulvio, traduit de l’italien par Françoise Brun, Editions Slatkine et Cie, avril 2017, 798 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois italien chez Martine, et du challenge vénitien.