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Promenons-nous dans les bois…

promenons-nous dans les bois…pendant que le loup n’y est pas ! Mais les ours y sont, eux, ainsi qu’une multitude d’autres dangers, qui guettent Bill Bryson lorsqu’il entreprend de randonner sur l’Appalachian Trail, ou « AT », sentier mythique qui longe la côte Est des Etats-Unis, de la Géorgie jusqu’au Maine, sur plus de 3500 kilomètres.

Installé depuis peu en Nouvelle-Angleterre, Bill Bryson découvre qu’il habite à proximité du célèbre Appalachian Trail et se cherche toutes les bonnes raisons d’entreprendre un périple au sein du monde sauvage qu’abrite l’immense forêt des Appalaches. Et s’il se laisse impressionner par les affreuses histoires qui circulent sur les dangers que présente cette randonnée (intempéries, attaques de bêtes sauvages, maladies qui rôdent dans les bois, et bien d’autres encore, qu’il nous détaille avec un plaisir presque masochiste), l’auteur se décide finalement, s’informe sur tous les périls que recèle le sentier et s’équipe en conséquence. Le tout en nous livrant ses impressions humoristiques sur le nouveau monde qu’il découvre, celui des randonneurs.

On tremble déjà pour l’auteur, alors qu’il n’est pas encore parti, et on apprend aussi avec soulagement, en même temps que lui, qu’un ancien camarade d’école se propose de l’accompagner sur l’Appalachian Trail. Certes, Stephen Katz ne représente pas le compagnon rêvé pour entreprendre une telle aventure, mais il a le mérite d’être là, et c’est bien tout d’ailleurs !

Iront-ils jusqu’au bout du chemin ? Seront-ils tentés d’abandonner leur randonnée, à l’occasion des quelques incursions qu’ils feront dans la civilisation, lorsqu’au croisement avec une Highway, ils en profiteront pour faire un saut jusqu’à la ville voisine où motels, fastfoods et laveries automatiques les attendent ? Rencontreront-ils ces ours qui les effraient tant et qui peuplent l’Appalachain Trail ?

L’auteur réussit en tout cas l’exploit de disserter sur des sujets aussi divers que la forêt américaine et son administration, la flore et la faune des Great Smoky Mountains, l’histoire de l’implantation des centres commerciaux aux Etats-Unis, les parasites qui attaquent les arbres des forêts américaines, ou le développement du tourisme sur le Mont Washington… sans jamais nous ennuyer ! « Promenons-nous dans les bois » est à la fois un roman d’aventures, un cours d’histoire naturelle et une critique pleine d’humour de la société nord-américaine. Bill Bryson regarde avec malice l’engouement moderne pour le retour à la nature, sans jamais tomber dans les travers du récit de randonnée à la mode bobo. Un roman très drôle, parfait pour les vacances, à lire les doigts de pied en éventail sur la plage, bien loin des terrifiants ours bruns d’Amérique.

 

Promenons-nous dans les bois, Bill Bryson, Editions Payot et Rivages, Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, Paris, mai 2013, 343p.

 

Le Lausanne-Moscou-Pékin, de Christian Garcin.

le Lausanne Moscou pékinLes récits de voyage portant sur le Transsibérien sont nombreux, mais je ne m’en lasse pas, tant ce voyage ferroviaire est mythique, entre grands espaces, âme russe, littérature et histoire. D’où mon intérêt pour ce petit volume repéré lors de la dernière opération Masse critique de Babelio.

L’auteur a choisi de se lancer sur les traces de Blaise Cendrars et de sa « Prose du Transsibérien ». Parti en Russie en compagnie d’une équipe de la radio suisse, Christian Garcin a ramené une série de chroniques radiophoniques qu’il a ensuite retouchées afin de les publier dans ce petit recueil.

Cent ans après la publication de « La prose du Transsibérien » en 1913, et « plusieurs mondes plus tard », l’auteur décrit les transformations subies par les régions traversées. Moscou d’abord, et l’arrivée à l’aéroport avec son « immense grisaille bétonnée » héritée de l’Union soviétique. Christian Garcin monte à bord du Transsibérien dans la gare de Iaroslav, l’une des sept gares de Moscou évoquées par Cendrars, pour un trajet qui, selon lui, fait davantage rêver les Francophones que les Russes, sans doute en partie à cause des références littéraires que sont Michel Strogoff et Blaise Cendrars lui-même.

Le paysage sibérien n’a quant à lui pas changé depuis 1913. Garcin nous emmène, au rythme de l’énumération des noms des villes traversées, liste hautement poétique et familière à l’oreille de celui qui rêve du Transsibérien, vers Iekaterinbourg, Omsk, Novossibirsk, Krasnoiarsk, Irkoutsk, et le lac Baïkal…

On croise Boulgakov, la famille Romanov, Tchekov, Dostoïevski, les décembristes exilés à Tobolsk, Victor Segalen plus à l’Est, et beaucoup d’autres… mais aussi des contemporains que l’auteur a rencontrés lors de ce voyage, ou même son oncle, auquel il rend hommage après l’avoir reconnu dans les traits d’un Russe qui ne lui ressemblait peut-être pas tant que cela…

D’une anecdote à une référence littéraire, nous suivons Christian Garcin jusqu’à Pékin, le long d’un voyage qui a l’avantage de permettre à l’homme moderne de se «réapproprier à la fois le temps et l’espace», car pour une fois, « le temps, soudain, vous appartient ». C’est «une école de la patience, de la lenteur et de la contemplation » qui n’en finit pas de nous fasciner !

Un charmant petit recueil plein de pistes de lectures autour de la Sibérie et du Transsibérien.

Vous pouvez aussi découvrir l’avis de Cécile sur ce recueil ici.

Le Lausanne-Moscou-Pékin, Christian Garcin, édition de la Baconnière, Genève, août 2015, 120p.

 

Je remercie Masse critique de Babelio et les éditions de la Baconnière.masse critique Babelio

 

Berezina, de Sylvain Tesson

BerezinaSylvain Tesson est coutumier des longs voyages sur les traces de héros du passé, dans une tentative de dépassement de soi, et sans doute également à la recherche de lui-même. Il nous régale au passage de récits entremêlés d’aphorismes, de références culturelles, historiques et géographiques variées. J’avais beaucoup aimé, entre autres, « L’axe du loup », dans lequel il raconte son périple de la Sibérie à L’inde, sur les pas des évadés du Goulag.

Avec « Berezina », c’est à nouveau dans un périple historique, sur les traces de la Grande Armée napoléonienne, lors de la retraite de Russie en 1812, « l’une des plus désastreuses campagnes militaires de l’Histoire », que Sylvain Tesson nous emmène. Mais cette fois, il n’est question ni de marche à pied, ni de vélo, ni de chevauchée : c’est dans un side-car soviétique de marque Oural, en compagnie de Thomas Goisque, photographe et aventurier lui aussi, et de Cédric Gras, alpiniste et écrivain-voyageur, ainsi que de deux amis russes, que Sylvain Tesson a choisi de revivre ce moment sombre de l’histoire de la France et de l’Europe. Pourquoi ce choix du side-car ? Serait-ce pour épargner les chevaux qui ont payé un lourd tribut à la folie des hommes, comme l’auteur le dénonce à la fin du récit en célébrant « les chevaux de 1812 à la juste hauteur de leur souffrance » ?

Quoi qu’il en soit, puisque « le mouvement encourage la méditation », le voyage en side-car, à 80 kilomètres heures, est l’occasion de rendre hommage au sacrifice des soldats de la Grande Armée. Mais il permet surtout de réfléchir sur le destin de Napoléon et sur son apport à la France : un monstre sanguinaire qui a eu le tort de vouloir construire la paix à l’échelle du continent européen, mais qui a « su donner une forme civile et administrative aux élans abstraits des Lumières », et qui œuvrait pour l’accès de tous, en toute égalité, à des postes élevés, en fonction du mérite. Tesson évoque également avec tendresse l’âme russe, dont il salue la « vision tragique de la vie » qu’il dit incomprise chez nous. Enfin, il remet certaines pendules à l’heure : la Berezina fut, du point de vue stratégique, une victoire militaire, Napoléon ayant « berné les Russes ». De plus, l’armée russe a compté davantage de pertes humaines que l’armée française. L’expression « c’est la berezina » devrait donc être synonyme de réussite, mais l’histoire n’a retenu que les pertes humaines, qui se comptaient certes en dizaines, voire centaines de milliers :

« D’un point de vue humain, les soldats de l’Empire avaient produit des efforts surnaturels. La grande Armée exsangue s’était payé le luxe d’une victoire. La mémoire collective française, pourtant, ne retint que l’horreur du carnage. Le nom de ce cours d’eau, insignifiant pour la géographie, passa dans l’Histoire et dans le langage courant pour signifier ce que l’on sait. Si l’on se conformait à la pure réalité des faits, « c’est la bérézina » aurait dû signifier « on l’a échappé belle, on l’a senti passer, on a laissé des plumes, mais la vie continue et merde à la Reine d’Angleterre ».

Un des torts de Napoléon fut en effet de « mépriser la météorologie ». Le froid a eu raison de ses soldats, comme l’a souligné Caulaincourt dans ses mémoires, au moins autant que la famine et la vermine !

Berezina est un ouvrage tout à fait intéressant à plus d’un titre, même s’il n’est pas mon préféré de cet auteur. J’y ai retrouvé, outre le côté historique et les références relatives à la géographie et à la culture des peuples visités, l’originalité d’un auteur qui refuse le politiquement correct et le prêt-à-penser qui nous submergent, et qui essaie de nous ouvrir les yeux sur la vacuité de vies tournées vers la consommation. Il fait partie de ces hommes qui cultivent l’esprit de contradiction et c’est pour cela que je vous conseille vivement de le découvrir, avec Bérezina si vous aimez l’histoire et Napoléon, ou en lisant ses nouvelles, essais ou autres récits de voyage.

Berezina, Sylvain Tesson, éditions Guérin, Chamonix, janvier 2015, 199 p.