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Les naufragés de la Méduse, Jacques-Olivier Boudon

les naufragés de la méduseLa tragédie du naufrage de la Méduse fait partie de l’inconscient collectif français, grâce au célèbre tableau de Géricault qui compte parmi les œuvres vedettes du Musée du Louvre. Les corps enchevêtrés s’entassant sur le radeau, au moment où quelques survivants désespérés aperçoivent un navire au loin, ont marqué les esprits de façon durable. Il ne s’agit pourtant que d’un moment de ce drame qui dura presque deux mois, mais s’il impressionna tant, c’est à cause des récits relatant les scènes atroces qui s’y déroulèrent, à peine deux jours après le début de la dérive du radeau.

C’est il y a deux cents ans, le 2 juillet 1816, que la frégate la Méduse, s’échoua sur un banc de sable au large de la Mauritanie. Le but de cette mission était de « réinstaller la présence française au Sénégal ». Le bateau comptait à son bord près de quatre cents passagers, parmi lesquels le nouveau gouverneur du Sénégal, de futurs employés de l’administration coloniale, des troupes chargées d’assurer la présence militaire de la France sur place, les membres de l’équipage ainsi que des explorateurs et ouvriers qui devaient installer une colonie au Cap-Vert.

Dès le 3 juillet, on décida de construire un radeau, les chaloupes étant en nombre insuffisant. Le 5 juillet, l’évacuation eut lieu. Il règnait alors le désordre le plus total. Sur le radeau, s’entassèrent finalement près de cent cinquante personnes. Le radeau fut d’abord tiré par la chaloupe du colonel Schmaltz qui finit par larguer les amarres, abandonnant le radeau à son sort.

A bord du radeau, la situation dégénéra très vite. Les vivres et les boissons manquèrent rapidement, les passagers s’entretuèrent, les rescapés dévorant la chair des cadavres. On ne comptera que quinze survivants lorsque l’Argus retrouvera le radeau le 17 juillet ! Les passagers des chaloupes, bien que plus chanceux, ne s’en sortirent pas tous. Certains durent débarquer sur la côte saharienne avant de marcher vers le Sénégal, succombant à l’épuisement, la soif, la maladie. Enfin, le 20 août 1816, soit quarante-cinq jours après le naufrage, trois survivants furent retrouvés sur la frégate qu’ils n’avaient pas voulu quitter, estimant que leurs chances de s’en sortir étaient supérieures s’ils restaient à bord du navire échoué.

A côté du récit des événements, le livre de Jacques-Olivier Boudon évoque la crise politique provoquée en France par la nouvelle du naufrage. Le 14 septembre, le Journal des Débats publie le rapport qui décrit les scènes de violence et d’anthropophagie qui se sont déroulées sur le radeau. Le scandale est à son comble. Les récits bouleversants des rescapés libèrent les émotions refoulées par la population française qui vient de vivre, depuis la Révolution et au cours des guerres napoléoniennes, pas moins d’un quart de siècle de violences.

« Les naufragés de la Méduse » est l’ouvrage d’un historien. Il explore les identités des passagers, l’enquête et le procès qui suivirent, ainsi que le tabou du cannibalisme. Il s’intéresse également au tableau de Géricault, à sa réception par le public et à la naissance du mythe. Très complet, extrêmement bien documenté, il constitue sans aucun doute un ouvrage de référence sur le sujet qui, comme le rappelle l’auteur, reste brûlant d’actualité :

« Les réfugiés qui s’embarquent sur ces esquifs, au péril de leur vie, acceptent d’affronter les éléments, car ils gardent l’espoir d’aborder sur une terre plus hospitalière et restent confiants dans un avenir meilleur. C’est tout l’ambivalence du naufrage. Il est ce moment où s’effondre un ordre ancien, et où s’ouvre devant soi un abîme pouvant conduire à une issue fatale aussi bien qu’à une nouvelle vie, une rédemption. »

Un livre passionnant lu grâce à Babelio et aux éditions Belin que je remercie tout particulièrement.

Les naufragés de la Méduse, Jacques-Olivier Boudon, Belin, Paris, 2016, 335 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge Histoire chez Lynnae.

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Une fois, un jour, Erri de Luca

Une fois un jour Erri de LucaAprès le magnifique « Le poids du papillon », voici un court récit d’Erri de Luca dont je ne regrette qu’une chose, c’est le titre français. En ne reprenant pas la traduction littérale du titre original « Non ora, non qui », (pas maintenant, pas ici), la version française se prive d’un titre qui était davantage en phase avec le récit et avait une signification particulière, comme l’auteur l’explique dans le texte. Par ailleurs, après avoir relu ce récit qui était depuis longtemps dans ma bibliothèque, j’ai pu constater que l’édition Folio plus récente reprenait fort heureusement le titre « Pas ici, pas maintenant ».

« Une fois, un jour », est le récit de l’enfance napolitaine d’Erri de Luca. Né dans une famille bourgeoise qui a tout perdu pendant la guerre, le petit Erri vit dans un logement exigü au rez-de-chaussée d’une maison, avec pour toute vue le mur de tuf d’une ruelle napolitaine. Le soleil n’arrive pas jusqu’aux fenêtres de l’appartement, mais de temps en temps, la mère emmène ses enfants pour une excursion à Ischia où ils s’adonnent aux joies de la baignade. Ils ne se mêlent pas aux autres enfants de leur quartier, ils ne vivent pas de la même façon que ceux qui ont toujours été pauvres, la mère exige d’eux le silence et le calme. Malgré les reproches qu’elle leur adresse souvent, l’atmosphère est plus légère qu’elle ne le sera dans la belle maison, quelques années plus tard.

« L’enfance aurait bien pu durer éternellement, je ne m’en serais jamais lassé » (p54)

Car la pauvreté heureusement a une fin, mais elle correspond aussi à la fin de l’enfance pour l’auteur. C’est en effet pour lui un vrai bouleversement que l’installation dans la nouvelle maison, grande, belle et lumineuse. Cette période est rythmée par les photographies que prend le père. Elle s’achèvera lorsqu’il deviendra aveugle, une dizaine d’années plus tard. De cette époque où la vie est plus facile, l’auteur n’a que peu de souvenir, même s’il en possède des photographies : c’est le tri subjectif qu’opère la mémoire.

Le récit n’est pas linéaire. Erri de Luca va et vient dans les méandres de son enfance. Il est aujourd’hui un homme âgé. Il voit sa mère jeune qui ne le voit pas, lui, le fils vieux, qui va bientôt mourir. Il est aussi cet enfant qui a perdu son meilleur ami, Massimo, la seule fois où il a pleuré. Il est cet homme jeune qui bientôt perdra sa femme. Il est toujours cet enfant bègue, qui perd l’équilibre devant l’assurance et le rire des autres. Un défaut qui est peut-être à l’origine de son goût pour l’écrit :

« … le défaut attire l’attention au point qu’il suffit à lui seul à définir la personne toute entière. Ainsi, la confusion des mots, à l’entrée ou à la sortie, pour le sourd ou le bègue, déclenche le rire aussi sûrement que celui qui tombe ou perd l’équilibre. Parler, c’est parcourir un fil. Ecrire, c’est au contraire le posséder, le démêler » (p28).

« Une fois, un jour » est un magnifique texte, empli de poésie, où la mère du narrateur joue un rôle central. Erri de Luca s’adresse à elle avec une grande sensibilité qui capte tous les malentendus. Son écriture fait également preuve de beaucoup de pudeur, comme les moments partagés en famille :

« Nous nous sommes mal compris avec obstination, comme pour nous protéger de quelque chose. Nous avons préservé cette incompréhension par une sorte de discrétion et de pudeur : maintenant, je sais que c’est ainsi que naissent les affections. ».

Une fois, un jour, Erri de Luca, traduit de l’italien par Danièle Valin, Rivages poche, bibliothèque étrangère, 1994, 109p.

Pas ici, pas maintenant, Erri de Luca, Folio n°4716, Paris, 2008. Existe aussi en Folio bilingue n°164.

Billet à retrouver avec la biographie de l’auteur sur Pages italiennes.

Du même auteur : « Le poids du papillon« .

Livre lu dans le cadre du mois italien chez Eimelle, du Challenge Il viaggio et du challenge Italie 2015 chez Virginy

le mois italien

challenge italie

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L’ami retrouvé, de Fred Uhlman

l'ami retrouvéLa taille n’est certainement pas ce qui fait la grandeur d’un récit et le court roman de Fred Uhlman est là pour nous le rappeler. C’est en effet une vraie pépite que cet « ami retrouvé » qui se lit en une petite heure : un récit initiatique au dénouement bouleversant, servi par une belle écriture classique.

Le narrateur a seize ans et il étudie dans le lycée le plus renommé de Stuttgart. Jeune homme réservé, Hans Schwarz n’a pas de véritable ami, mais l’arrivé d’un nouveau va tout changer :

« Je puis me rappeler le jour et l’heure où, pour la première fois, mon regard se posa sur ce garçon qui allait devenir la source de mon plus grand bonheur et de mon plus grand désespoir ».

C’est le début d’une grande amitié, à la hauteur des exigences romantiques des deux adolescents. Mais Hans est le fils d’un médecin juif, tandis que Conrad descend d’une illustre famille protestante. Le récit débute en 1932, alors que le nazisme commence à se répandre en Allemagne, ce qui n’inquiète alors ni les parents de Hans, ni a fortiori celui-ci :

« … je savais que les Schwarz avaient vécu à Stuttgart depuis deux siècles au moins et peut-être depuis bien plus longtemps (…) Tout ce que je savais, c’est que c’était là ma patrie, mon foyer, sans commencement ni fin et qu’être juif n’avait fondamentalement pas plus d’importance qu’être né avec des cheveux bruns et non avec des cheveux roux. Nous étions Souabes avant toute chose, puis Allemands, puis Juifs. Quel autre sentiment pouvait être le mien ou celui de mon père ou celui du grand-père de mon père ? »

C’est au travers de cette amitié alors remise en question que le jeune Hans va comprendre ce qui fait de lui un Allemand différent. De même, l’atmosphère change au sein du lycée où Hans n’avait jamais été victime de la moindre intolérance. Heureusement, ses parents comprendront vite ce qui menace leur fils…

« L’ami retrouvé » est un récit en partie autobiographique que je vous conseille absolument. Il figurera parmi mes coups de cœur de l’année 2015 !

 

L’ami retrouvé, Fred Uhlman, traduit de l’anglais par Léo Lack, Folio n°1463, Paris, 1989, 122 p.