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Les enfants de Venise, Luca di Fulvio

Rome 1515. Shimon Baruch, un marchand juif, se fait agresser et voler une bourse remplie de pièces d’or, fruit d’une bonne affaire qu’il vient de conclure. Voulant se venger, il tue l’un de ses jeunes agresseurs, un attardé mental prénommé Ercole. Lui-même grièvement blessé à la gorge par Mercurio qui le laisse pour mort sur les pavés, Shimon Baruch se remet mais perd définitivement l’usage de la parole. Une fois la peur oubliée, sa volonté de vengeance est décuplée et il part à la recherche de Mercurio.  Ce dernier ne sait pas que Baruch a survécu et se croyant coupable d’un assassinat, il décide de s’enfuir.

Comme Mercurio, ses complices Zolfo et Benedetta ne voulaient pas donner la mort mais seulement voler pour manger. Livrés à eux-mêmes, n’ayant aucun endroit où aller, ils accompagnent Mercurio sur les routes du Nord en direction de Venise. En chemin, ils rencontrent par hasard Isacco, un escroc juif qui se fait passer pour un médecin, et sa fille Guidetta.

Le courant semble passer entre Mercurio et Giudetta, mais leurs routes se séparent peu avant Venise. Mercurio choisit en effet de ne pas abandonner Zolfo qui préfère suivre un moine fanatique prêchant la haine des juifs. Il faut dire que le jeune Zolfo a été traumatisé par la mort d’Ercole dont il rend responsable le marchand juif. Quelques temps plus tard, après avoir été recueilli par une veuve de Mestre qui deviendra sa mère d’adoption, Mercurio se rend à Venise, bien décidé à retrouver la belle Giudetta.

Le premier regard qu’ils échangent confirme ce que tous deux pressentaient : ils sont follement amoureux ! Peu importe, Isaaco n’entend pas donner sa fille à un petit voyou; il l’a amenée à Venise précisément pour qu’elle connaisse une autre vie que celle de l’escroc qu’il a toujours été lui-même. Et puis surtout, Mercurio est chrétien, tandis que Giudetta est juive… Pendant ce temps, Shimon Baruch, toujours assoiffé de vengeance, arrive à Venise et progresse dans ses recherches…

Venise au XVIème siècle, on s’y croirait ! Les remugles des murs rongés par l’humidité, l’eau croupie, la violence, le sang et la pauvreté qui plongent le plus grand nombre dans la déchéance, les manipulations du pouvoir qui décrète en 1516 l’enferment des juifs dans le Ghetto, de grands nobles qui ne sont que de mesquins personnages (mais pas tous, loin de là), les procès de l’Inquisition et leur lot d’injustices : Luca di Fulvio nous emmène dans un monde, le nôtre, où la vérité n’existe pas : elle est seulement celle que veulent et écrivent les puissants…

« Les enfants de Venise » est un formidable roman d’aventures, avec pour fil conducteur une histoire d’amour qui unit deux êtres épris de liberté. Mercurio est brillant : voleur d’une grande habileté, son imagination débordante et sa capacité à endosser tous les rôles l’amènent à adopter des déguisements plus vrais que nature. Giudetta est déterminée, courageuse, et n’hésite pas à braver les interdits quand elle sait que son combat est juste. Mercurio et Giudetta s’aimeront, s’épauleront, se sauveront.

Voilà donc une histoire romanesque comme on les aime, sur fond historique, avec une foule de personnages attachants qui ne livrent pas tout de suite leur vérité. Un roman qui se lit d’une traite et dont les 800 pages ne doivent pas vous effrayer !

Je remercie les éditions Slatkine et Cie de m’avoir fait découvrir ce roman et cet auteur.

 

Les enfants de Venise, Luca di Fulvio, traduit de l’italien par Françoise Brun, Editions Slatkine et Cie, avril 2017, 798 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois italien chez Martine, et du challenge vénitien.

 

 

Le problème Spinoza, Irvin Yalom

le-probleme-spinozaJuifs émigrés du Portugal, les frères Spinoza n’ont hérité de la génération précédente, alors prospère dans le commerce de gros, que d’un petit magasin de détail à Amsterdam. Mais l’aîné, Bento Spinoza, ne s’en préoccupe guère; ni de la Torah et du Talmud d’ailleurs, qu’il a pourtant étudiés pendant de longues années, ce qui aurait pu l’amener à devenir le nouveau grand rabbin d’Amsterdam. En effet, Spinoza a beaucoup réfléchi, jusqu’à remettre en cause l’origine divine de la Torah ainsi que les nombreuses interprétations qui en sont faites par les rabbins, et jusqu’à réfuter l’existence d’un Dieu qui soit à l’image de l’homme. Une réflexion qui s’est affinée après la rencontre avec celui qui deviendra son maître pendant plusieurs années, Franciscus Van den Enden, professeur de latin et de lettres classiques.

Le problème Spinoza s’ouvre sur  l’ étrange visite de deux cousins qui, envoyés par le rabbin, sont venus chercher chez  Spinoza l’explication, voire l’étincelle qui aidera le plus jeune à recouvrer la foi. Or, Spinoza est certes un sage, mais il n’est pas le plus orthodoxe des juifs de la petite communauté d’Amsterdam, bien au contraire.

Dès le second chapitre, l’auteur nous emmène en Estonie en 1910, où nous faisons connaissance avec Alfred Rosenberg, jeune Allemand des Etats baltes, futur idéologue du parti nazi allemand, aux prises avec le principal de son lycée parce qu’il a harangué ses camarades de classe sur le thème de la pureté de la race allemande. Le jeune homme veut en effet préserver les aryens du mélange avec des races qu’il considère inférieures. Comme punition, Rosenberg se voit contraint de lire certains chapitres de l’autobiographie de Goethe et d’y relever tous les passages où le grand écrivain évoque Spinoza, le philosophe juif qu’il admirait. Goethe n’a pas été choisi par hasard par les professeurs de Rosenberg : ceux-ci savaient que le jeune garçon avait pour héros Goethe, qu’il considérait comme le représentant par excellence du génie allemand. Chez Rosenberg, le paradoxe sera toujours sous-jacent : comment est-il possible, lorsque l’on voue une haine infinie aux juifs, d’admirer un génie qui lui-même s’inspirait du philosophe juif Spinoza ?

C’est ce lien entre Spinoza et Rosenberg, et le fait que Rosenberg ait confisqué la bibliothèque de Spinoza en 1941, qui permet à Irvin Yalom de construire ce roman sous la forme de deux biographies entrecroisées, à trois siècles de distance. L’auteur nous plonge ainsi tout à la fois dans la vie de Spinoza, dans les Pays-Bas du XVII ème siècle, au sein de la communauté juive dont il sera d’ailleurs exclu en raison de ses opinions, et dans celle d’Alfred Rosenberg, qui devient journaliste à Munich en 1919 et que nous suivons pendant toute la montée du nazisme, aux côtés d’Hitler, jusqu’à la chute de celui-ci, puis au procès de Nuremberg.

L’originalité du roman vient aussi du fait que l’auteur explore la vie intérieure des deux personnages. Celle-ci est imaginaire, mais l’auteur l’a extrapolée, en essayant de rester le plus vraisemblable possible. Il faut dire qu’ Irvin Yalom, avant d’être écrivain,  est d’abord psychothérapeute. Rôle que rempliront les deux personnages qu’il a crées, Franco Benitez, juif fraichement arrivé du Portugal, qui trahira d’abord Spinoza, avant de devenir son ami et unique confident, et Friedrich Pfister, médecin psychanaliste, ami du frère de Rosenberg et qui gagnera pour quelques temps la confiance d’Alfred Rosenberg, avant d’échouer malheureusement.

Spinoza et Rosenberg sont deux personnalités profondément différentes : la première est tournée vers le bien, tandis que l’autre est l’incarnation du mal. Reste que les deux hommes ont en commun d’être allés jusqu’au bout de leurs idées. Pour le pire en ce qui concerne Rosenberg ! Leur évolution parallèle, mais en deux directions opposées, est aussi l’illustration de la théorie des causes naturelles qu’évoque Spinoza et selon laquelle, tout a une cause qui s’explique par la nature, ainsi que par l’expérience de chacun.

Le problème Spinoza constitue une très bonne introduction à la philosophie de Spinoza, ainsi qu’à la psychanalyse. Les thèmes évoqués sont d’une grande richesse : l’apport de la philosophie, le rôle négatif des passions, l’ataraxie que les épicuriens recherchaient, la religion et les superstitions, la psychanalyse et le dilemme qu’éprouve le thérapeute quand il se trouve confronté à quelqu’un comme Rosenberg. L’ouvrage est véritablement érudit, tout en étant facile à lire et particulièrement captivant.

Comme il le précise dans les notes annexées au livre, l’auteur a voulu écrire un roman d’idées, afin de rendre hommage à la pensée de Spinoza qui, écrit-il, « a ouvert la voie aux Lumières ». Il y parvient tout à fait, en ajoutant aux éléments biographiques connus sur les deux protagonistes, une bonne dose de fiction, notamment en ce qui concerne les réactions émotionnelles de ceux-ci. Irvin Yalom fait ainsi du problème Spinoza un livre que l’on dévore et que l’on regrette de voir se terminer. Il s’agit donc pour moi d’un vrai coup de cœur !

Coup de coeur !

 Le problème Spinoza, Irvin Yalom, Le livre de Poche, Paris, Janvier 2014, 552 p.

 

 

 

Belgravia, de Julian Fellowes

belgravia-julian-fellowesLe roman s’ouvre à Bruxelles en 1815 sur le grand bal donné par la duchesse de Richmonds. Il s’agit pour elle de réunir la haute société anglaise, et notamment les nombreux réservistes basés à Bruxelles pour protéger la ville face à une possible invasion de Napoléon Bonaparte. La famille de Richmonds s’était elle-même établie à Bruxelles pour montrer sa solidarité avec le duc de Wellington qui y avait installé son QG, mais aussi pour faire des économies, loin des tentations londoniennes. Les temps étaient en effet difficiles, mais pas assez cependant pour renoncer à ce genre de festivités !

Au début du bal, la duchesse est interloquée de voir qu’elle a invité, par l’entremise de son neveu, M. James Trenchard, principal fournisseur de Wellington, qui n’est pour elle qu’un simple « épicier ». Lord Edmund Bellasis, le neveu de la duchesse de Richmonds, n’avait en réalité d’yeux que pour la fille de Trenchard, la belle Sophia, à qui il avait fourni trois invitations, pour elle et ses parents.

Le bal se déroule sans autre déconvenue pour la duchesse, jusqu’au moment où l’on apprend que Napoléon approche dangereusement de Bruxelles. Wellington se prépare à partir pour arrêter les Français du côté de Waterloo, tout comme les nombreux officiers présents au bal, qui commencent à faire leurs adieux à leurs proches. M. et Mme Trenchard retrouvent leur fille Sophia pleurant à chaudes larmes dans les bras du jeune Edmund qui doit lui aussi participer à la bataille désormais inévitable.

Dès le deuxième chapitre, l’auteur nous emmène en 1941, à Londres. La famille Trenchard est devenue très riche et participe à certains « thés d’après-midi » de l’aristocratie. Elle est en effet reçue dans de « grandes maisons » mais n’est pas considérée comme leur égale. Au cours d’une de ces réceptions, Anne Trenchard  rencontre  la vieille duchesse Richmonds, organisatrice du bal de Bruxelles devenu légendaire, et lui apprend que sa fille Sophia est décédée peu de temps après le neveu de la duchesse Lord Edmund Bellasis, tué dans la bataille. La duchesse laisse échapper que sa famille était inquiète d’une possible relation entre Edmund et Sophia, alors impossible à envisager en raison des origines sociales différentes des amoureux. La mère de Lord Edmund, Lady Brockenhurst est présente également, et Anne Trenchard fait sa connaissance. Les deux mères auront bientôt beaucoup à se dire, notamment à propos de Charles Pope, le brillant fils d’un révérend de la campagne, monté à Londres pour faire fortune à la City.

Le bandeau de couverture de « Belgravia » nous rappelle que Julian Fellowes est l’auteur de « Downton Abbey » : de quoi attirer les fans de la série dont je fais partie. Mais en commençant « Belgravia », je pensais surtout retrouver les ingrédients du précédent roman de Julian Fellowes,  « Passé imparfait », appliqués à une autre période de l’histoire.

« Belgravia » tient sans doute davantage de « Downton Abbey » que de « Passé imparfait ». En effet, comme dans la série, l’auteur s’intéresse ici principalement à la vie privée des personnages et à l’exploration de leurs sentiments, même si dans « Belgravia », il est beaucoup moins question de la vie des domestiques que dans « Downton Abbey». Au contraire, dans « Belgravia », ce sont les relations difficiles entre une famille aristocrate et une famille de nouveaux riches qui a réussi dans le commerce, et les amours contrariées qui en découlent, qui sont au centre de l’intrigue.

Ce qui m’a manqué ici, c’est un peu de la profondeur qui existait dans  le roman « Passé imparfait » : on se souvient que Julian Fellowes s’interrogeait sur les souvenirs, leur subjectivité, sur le temps qui passe et la nostalgie qui l’accompagne. « Belgravia » est donc un roman agréable à lire, mais pas indispensable. L’auteur se cantonne-t-il à appliquer une recette qui marche à une autre période ? On a en tout cas l’impression qu’il a moins à dire sur le sujet et s’en tient à une simple histoire très romanesque. Je ne regrette donc pas d’avoir emprunté ce roman en bibliothèque et d’avoir préféré, pour mes achats, d’autres romans de la rentrée littéraire. Je vous conseille de faire de même, ou d’attendre sa sortie en poche…

Belgravia, Julian Fellowes, Traduit de l’anglais par Valérie Rosier et Carole Delporte, JC Lattès,  juin 2016, 476 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge 1% de la Rentrée littéraire 2016

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La part des flammes, Gaëlle Nohant

La part des flammesCréé en 1885 à Paris, le Bazar de la Charité était une vente de bienfaisance qui rassemblait de nombreuses femmes de l’aristocratie. Lors de sa troisième édition, en mai 1887, un dramatique incendie a embrasé le hangar qui hébergeait cette manifestation. L’ensemble est parti en fumée en un quart d’heure seulement, laissant sous les décombres près de cent-trente victimes, sans compter les survivants atrocement brûlés.

C’est cet épisode de l’histoire que Gaëlle Nohant a pris pour cadre de son roman historique « La part des flammes », dans lequel elle invente une intrigue romanesque autour de trois très belles figures féminines, la comtesse de Raezal, et la jeune Constance d’Estingel, personnages fictifs qui se rencontrent dans le roman par l’intermédiaire de Sophie-Charlotte, duchesse d’Alençon, qui n’était autre que la sœur cadette de l’impératrice Sissi.

La première, Violaine de Raezal, est veuve depuis peu et traîne une réputation sulfureuse, en partie due à ses beaux-enfants qui n’ont jamais accepté que leur père, Gabriel de Raezal, se remarie avec une jeune femme qu’ils soupçonnaient d’être intéressée par l’héritage. Cette défiance s’avère totalement infondée puisque Violaine aimait profondément son mari. Celui-ci, alors qu’il sentait la mort approcher, espérait d’ailleurs que sa jeune épouse trouverait sa place au sein de la haute société.

C’est donc en pensant aux dernières volontés de son mari que la comtesse de Raezal se présente à la marquise de Fontenilles, espérant obtenir une place au Bazar de la Charité où elle pourrait œuvrer pour les plus démunis. Mais les places sont très chères, le Bazar de la Charité étant devenu l’endroit où, à côté d’âmes sincères qui désirent faire le bien des plus pauvres, beaucoup en revanche se pressent dans le seul but d’être vues. C’est le cas de l’odieuse marquise de Fontenilles qui refuse avec arrogance ce privilège à Mme de Raezal, l’envoyant d’abord faire ses preuves auprès de la duchesse d’Alençon qui rend chaque jour visite aux tuberculeux dans leur taudis.

C’est avec humilité que la comtesse de Raezal accompagne la duchesse d’Alençon dans ses visites caritatives. Cette dernière, appréciant Violaine à sa juste valeur, la prend sous son aile et l’accueille dans le stand qu’elle tient au sein du Bazar de la Charité. Violaine y fait la connaissance de la jeune et jolie Constance d’Estingel qui vient de rompre ses fiançailles avec le beau journaliste Lazlo de Nérac, un jeune aristocrate profondément honnête qui ne veut devoir sa réussite qu’à la qualité de sa plume et non aux privilèges de sa naissance. Malheureusement, dès le jour d’ouverture du bazar, l’incendie se déclare. La panique s’empare de tous. Violaine, Constance et la duchesse d’Alençon se perdent de vue dans la cohue qui s’ensuit. Mais leur destin se trouve désormais lié par ce tragique événement…

Gaëlle Nohant signe avec « La part des flammes » une histoire romanesque à souhait qui nous plonge dans l’atmosphère mondaine parisienne de la Belle Epoque. Outre le contexte historique, nous découvrons la vie sociale des femmes issues de la haute bourgeoisie et de l’aristocratie de cette fin du XIXème siècle. Les détails sont d’une grande précision, il y a du suspense, des moments bouleversants et des descriptions poignantes, mais aussi de l’amour, de l’amitié et de la solidarité. Un grand roman historique donc, très bien documenté, et servi par une très belle écriture.

Un de mes coups de cœur 2016 !

 

La part des flammes, Gaëlle Nohant, Le livre de poche, mars 2016, 545 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge « Où sont les femmes ?  » chez George.

dames de lettres

Le roi des ombres, Eve de Castro

Le roi des ombresVersailles évoque en général des sommets de magnificence. La beauté classique du château, le grandiose et pourtant tranquille ordonnancement des jardins et fontaines, dont la Cour du roi Louis XIV a fait son quotidien, ne sont que la face lumineuse d’une réalité qui puise dans les plus bas instincts de l’espèce humaine.

C’est ce Versailles monstrueux que nous découvrons par l’intermédiaire de deux jeunes gens dont le destin douloureux, mais pas implacable, constitue la trame de ce récit. Batiste Le Jongleur est fontainier à Versailles. Parti de rien, ce mauvais garçon qui ne pense qu’à séduire les filles utilise son intelligence pour gravir les échelons et devenir irremplaçable dans son domaine. Nine la Vienne est la toute jeune fille de l’étuvier du roi. Elle devient perruquière à Versailles auprès de Monsieur, frère du roi, mais elle ne rêve que de s’adonner à sa passion pour la médecine et la chirurgie. En attendant de pouvoir un jour entrer à la faculté, ce qui est refusé aux filles, elle perfectionne son savoir en utilisant onguents et remèdes de toutes sortes pour soigner les maux les plus divers.

La rencontre entre Batiste et Nine est inévitable, on l’aura compris, et leur histoire nous réserve bien des surprises. Eve de Castro nous emmène dans les coulisses du château de Versailles, au moment où un gigantesque chantier va transformer le petit relais de chasse de Louis XIII pour en faire le domaine que nous connaissons aujourd’hui. Versailles est le lieu de tous les excès, et le roman met en lumière les ombres, c’est-à-dire les plus humbles, dont font partie Batiste et Nine, toutes ces petites gens qui souffrent pour servir les Grands de France.

Si au début, l’on ne comprend pas qui est le narrateur, ni à qui il s’adresse, tout s’éclaire par la suite. Remarquablement bien construit, le récit d’Eve de Castro nous maintien en haleine jusqu’au bout. A recommander !

 

Le roi des ombres, Eve de Castro, Pocket N°15673, février 2014, 525 p.

 

Livre lu dans le cadre du Challenge Histoire

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La concession du téléphone, Andrea Camilleri

la concession du téléphoneNous sommes à Vigatà, localité imaginaire de Sicile, en 1891. Genuardi Filippo, négociant en bois, est friand de nouveautés. Il désire obtenir la concession d’une ligne téléphonique à usage privé, et envoie donc un courrier administratif en bonne et due forme au préfet de Montelusa. Un mois après, n’ayant pas reçu de réponse, Genuardi Filippo réitère sa demande tout en excusant très poliment l’administration pour ce qu’il considère comme un banal retard. Une démarche qu’il renouvelle encore un mois plus tard, en y mettant les formes les plus soignées afin de se faire pardonner d’oser importuner l’administration !

En octobre, notre homme finit par recevoir un courrier lui indiquant qu’il doit s’adresser à l’administration des postes et télécommunications, seule compétente en la matière. Mais le préfet ne se contente pas de répondre. En effet, piqué par l’insistance mielleuse de Filippo et par son opiniâtreté à écorner son nom de famille –faute répétée qui selon le préfet ne peut qu’être le fruit d’une volonté sournoise de se moquer ou de sous-entendre on ne sait quoi-, s’interroge sur les motivations réelles de Genuardi Filippo et adresse un courrier en haut lieu afin d’attirer l’attention sur cet individu désormais suspect.

C’est ainsi que les choses s’enchaînent, puis s’emballent. Tous s’y mettent, police, carabiniers, et bien sûr la mafia ! L’intrigue se déroule sous la forme d’échanges épistolaires entre les différents protagonistes de l’affaire. Les quiproquos sont savoureux et les rebondissements nombreux. Camilleri joue de son imagination très fertile, et s’amuse en pastichant le langage très formel d’usage -encore aujourd’hui d’ailleurs- dans les administrations italiennes !

Cette lecture fut un vrai régal, comme souvent avec Camilleri, mais je dois dire que je me suis amusée tout particulièrement en repensant à certains démêlés que j’ai pu avoir avec des administrations, comme nous tous, et cela m’a fait du bien de m’en moquer, par livre interposé !

 

La concession du téléphone, Andrea Camilleri, traduit de l’italien par Dominique Vittoz, Fayard, Paris 1999, 283 p.

 

A lire, du même auteur : La secte des anges

Quelques « intrigues » d’Adrien Goetz

Après avoir commencé à lire les enquêtes de Pénélope et Wandrille par le quatrième tome (« Intrigue à Giverny », dont le thème me plaisait particulièrement), j’ai repris plus raisonnablement la lecture de la série à son origine et dans l’ordre.

 

intrigue à l'anglaiseDans « Intrigue à l’anglaise », premier roman de la série, Pénélope accepte avec une pointe de regrets son premier poste au Musée de Bayeux. Elle est en effet nommée conservatrice adjointe du musée de la tapisserie, sous les ordres de Solange Fulgence, qu’elle déteste déjà. Pourtant, lorsque cette dernière est victime d’une tentative d’assassinat qui la plonge dans le coma, Pénélope relève le défi avec courage et se lance dans l’enquête. Elle est d’ailleurs rapidement chargée par le Directeur du Louvre d’enquêter discrètement sur la tapisserie de Bayeux et les trois mètres de toile manquantes !

Adrien Goetz met en place les ingrédients de ses comédies policières artistiques, qui m’avaient tant plus dans « Intrigue à Giverny » : un mélange d’histoire et d’histoire de l’art, à la fois ancienne et contemporaine. Ici, les amateurs apprécieront l’histoire de Guillaume le Conquérant et de la tapisserie de Bayeux. L’auteur entremêle habilement à l’intrigue l’affaire de l’exposition de la tapisserie à Paris sous le 1er Empire, et le rôle joué alors par Dominique Vivant-Denon, « Ministre des Arts » de Napoléon, ainsi que l’épisode du convoi organisé par les SS pour faire transporter la tapisserie de Paris à Berlin… Sans oublier la monarchie anglaise et les Windsor : d’ailleurs, l’intrigue se déroule fin août 1997, au moment de la mort à Paris de Lady Diana, mais ce n’est pas un hasard, bien sûr…

 

 

Intrigue à Versailles« Intrigue à Versailles » : Après avoir commencé sa carrière à Bayeux, Pénélope est nommée conservatrice du patrimoine au château de Versailles. Dès sa première journée de travail, un cadavre est découvert par une joggeuse américaine dans un des bassins du parc. Au même moment, Médard, chargé de la ronde du matin, trouve une « table à écrire » qui n’a jamais été là auparavant, dans la bibliothèque de la Reine. Il est encore plus stupéfait lorsqu’il se rend compte que du sang goutte de cette table : un doigt fraîchement coupé repose dans un des tiroirs…

Cette première matinée de travail est bien chargée pour Pénélope ! En plus, alors qu’elle n’a pas encore eu le temps de faire connaissance avec l’ensemble du personnel du château, elle doit recevoir un étrange Chinois, ancien rouge devenu richissime, qui désire reconstruire dans les environs de Shanghai une forteresse semblable au premier château de Versailles, tel qu’il était sous Louis XIII. C’est trop pour la jeune conservatrice, mais pour le lecteur aussi, car tout se croise et s’entrechoque, pour constituer finalement une intrigue plutôt hachée et peu vraisemblable.

J’ai donc été relativement déçue par cet épisode. L’auteur semble avoir trop à dire et on a l’impression qu’il  a crée l’intrigue et ses développements au service des connaissances foisonnantes qu’il voulait mettre en avant. La période est passionnante, Port-Royal et le jansénisme sont des thèmes peu évoqués dans ce genre de romans, et Adrien Goetz a beaucoup à nous apporter, mais son roman aurait gagné à être élagué. De plus, au niveau du style, les enchaînements sont parfois abrupts et entravent la fluidité du récit.

Voilà un jugement assez sévère, et je me suis étonnée d’avoir tant apprécié le quatrième tome, qui est celui que j‘ai lu en premier et que j’ai beaucoup aimé : était-ce le fait de la nouveauté, du cocktail polar-histoire de l’art qui m’a particulièrement plu, ou de la période impressionniste que j’aime beaucoup ? Ou Adrien Goetz avait-il tenu compte de certaines critiques lors de l’écriture d’ « Intrigue à Giverny » ?

En tout cas, cette déception ne m’empêchera pas de lire la suite des aventures de Pénélope et Wandrille, principalement, vous l’aurez compris, pour les détails passionnants de l’histoire de l’art que l’auteur nous livre.

 

 

Intrigue à Venise« Intrigue à Venise » : Pénélope est toujours en poste au Château de Versailles. Elle ne désespère plus d’être un jour nommée au Musée du Louvre, en particulier dans le domaine des tissus coptes, sa spécialité : Pénélope a simplement compris qu’il lui faudrait de la patience, mais qu’elle parviendrait un jour à ses fins.

Pour l’heure, Pénélope est envoyée à Venise, pour participer à un colloque consacré aux gondoles en tant qu’instruments de la conquête vénitienne. Elle  espère bien, une fois sa communication présentée, pouvoir arpenter la ville et découvrir les nombreux trésors artistiques qu’elle ne connaît… que par les livres. En effet, bien qu’étant historienne de l’art et conservatrice du patrimoine, Pénélope n’a jamais mis les pieds à Venise, ce qu’elle s’évertue d’ailleurs à cacher avec talent.

A nouveau, ses projets vont être contrariés, lorsque le très sélect club des « écrivains français de Venise » prend peur. L’un des leurs vient de mourir tragiquement à Rome, alors qu’il se cachait à la Villa Médicis, se sachant menacé depuis quelques temps. Et il ne sera pas le dernier ! Pénélope découvre en effet un message de menace, accompagnant une tête de chat coupée, placé au pied du Colleone, la statue équestre de Bartolomeo Colleoni, devant l’église San Zanipolo à Venise.

Au même moment, Wandrille, son fiancé, réalise un reportage à Paris, sur les lieux parisiens qui évoquent Venise. Il se trouve avec Jacquelin de Craonne, l’un des membres du club des écrivains français de Venise, au pied de la copie du Colleone, dans la chapelle de l’Ecole des Beaux-Arts. Et  tous deux découvrent le même message de menace, avec une tête de chat sanguinolente !

Pénélope et Wandrille se lancent dans cette enquête et se retrouveront bien vite sur la trace d’un tableau inconnu de Rembrandt, enjeu de cette course à travers Venise et les îles de la lagune, avec un petit détour par Rome et l’île de Stromboli.

J’ai préféré nettement cette troisième aventure à la seconde qui se déroulait à Versailles. Elle m’a paru moins dispersée, même si cela reste  l’une des faiblesses des romans policiers d’Adrien Goetz. On a parfois un peu de mal à suivre le fil conducteur, et certains éléments sont un peu « tirés par les cheveux ». Néanmoins, l’intérêt reste complet pour l’aspect historique et artistique de ces romans, même s’il faut démêler ce qui est réel et ce qui est inventé. Au total, je dirai qu’il s’agit d’un bon divertissement qui a le mérite de donner envie d’en apprendre davantage sur la période historique et sur les œuvres d’art évoquées !

 

Intrigue à l’anglaise, Adrien Goetz, Le Livre de poche, Paris, n°31061, septembre 2008, 318 p.

Intrigue à Versailles, Adrien Goetz, Le Livre de poche, Paris, n°31709, septembre 2012, 415 p.

Intrigue à Venise, Adrien Goetz, Le Livre de poche, Paris, n°32881, septembre 2014, 307 p.

 

Challenge Destination PAL, chez Lili Galipette.

Destination PAL