Eléphant, Martin Suter

 

Voir un éléphant de la taille d’une peluche, d’une belle couleur rose, et surtout vivant, ne peut être que le fait d’une hallucination ou des divagations d’un alcoolique invétéré ! Justement, Schoch en est bien un, et le jour où le sans-abri découvre, au fond de la grotte où il a élu domicile, un éléphant rose nain qui brille dans le noir, il se dit d’abord qu’il est grand temps d’arrêter de boire… Il lui faut ensuite un long moment pour comprendre qu’il s’agit bien de la réalité.

Ne sachant pas comment nourrir cet animal étrange, le SDF cueille de grandes herbes parsemées de boutons d’or sur les berges de la rivière voisine. Les fleurs, toxiques, rendent l’éléphanteau malade. Schoch le cache dans un grand sac et l’emmène chez Valérie, une vétérinaire habituée à soigner les chiens des marginaux. Schoch est alors loin de se douter que sa vie est sur le point de basculer ; des hommes sont déjà sur ses traces, à la recherche de l’animal mystérieux qui est le fruit de manipulations génétiques et d’un concours de circonstances.

En effet, la couleur et la luminescence de l’éléphanteau sont l’œuvre de Roux, un généticien d’abord motivé par l’innovation scientifique. Quant à la petite taille de l’animal, elle est due au hasard, et Roux comprend vite qu’un éléphant rose minuscule est un jouet qui pourrait avoir des retombées commerciales considérables. Mais le birman Kaung, soigneur d’éléphants du cirque Pellegrini qui a fourni la mère porteuse, considère que l’animal est sacré et avec l’aide du Dr. Reber, vétérinaire du cirque, il décide de cacher l’animal avant même sa naissance, en faisant croire à sa mort in utero. Il ne faut en aucun cas que Roux entre en possession des cellules de l’éléphanteau qui lui permettraient de réaliser des clonages.

C’est le début d’une course poursuite qui nous entraîne de l’univers, par ailleurs très bien décrit, des marginaux de Zurich jusqu’à un camp birman dédié à la sauvegarde des éléphants. Un roman très prenant aux chapitres courts que la quatrième de couverture nous présente comme un « conte aussi fantastique que réaliste » et que je qualifierai en ce qui me concerne de tout à fait réaliste, puisque la technologie génétique évoquée existe déjà depuis plus d’une décennie. « Eléphant » est un thriller original et reposant, dans lequel l’auteur suisse germanophone Martin Suter nous propose une belle histoire, tout en nous amenant à réfléchir sur les dérives du progrès technologique et plus particulièrement des manipulations génétiques. A découvrir !

Eléphant, Martin Suter, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Christian Bourgois éditeur, août 2017, 356p.

 

4ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire 2017.

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Des erreurs ont été commises, David Carkeet

C’est avec plaisir que je retrouve Jéremy Cook dans une troisième aventure. Après « Le linguiste était presque parfait » et « Une putain de catastrophe », le linguiste maladroit mais très observateur n’arrive décidément pas à se faire une place dans la société. Sans doute son habitude de disséquer les tics de langage et le comportement illogique de la plupart de ses congénères y est-elle pour quelque chose…

Pour l’heure, Jérémy est au chômage et les perspectives sont peu encourageantes. Ses travaux sur l’acquisition du langage sont au point mort et lorsque l’un des nouveaux collègues de sa femme Paula lui propose de rencontrer sa nièce de deux ans qui utilise la « réduplication partielle pour expliquer le pluriel « (la petite fille dit « boî-boîte » pour désigner plusieurs boîtes), Jérémy accepte sans enthousiasme.  C’est ainsi qu’il fait la connaissance d’une famille très différente de la sienne, celle du « roi des noix »,  Ben Hudnut, à la tête d’une entreprise d’importation de noix florissante : un homme à qui tout réussit, travail, amour, famille, jusqu’au jour où…

D’abord méfiant, et toujours misanthrope, Jérémy Cook hésite avant de devenir ami avec Ben et de se laisser entraîner dans une nouvelle aventure, où le langage joue, comme toujours, un rôle essentiel. David Carkeet signe un roman très agréable, plein d’humour et qui met l’accent sur l’incommunicabilité entre les êtres. Un divertissement intelligent dont les répliques m’ont parfois fait éclater de rire !

Des erreurs ont été commises, David Carkeet, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie Chabin, éditions Monsieur Toussaint Louverture, avril 2017, 344 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois américain chez Martine.

 

 

Qui a tué Heïdi ? Marc Voltenauer

 

« Pourtant que ta montagne est belle… », disait la chanson. Mais la beauté n’empêche pas le mal de rôder, et c’est bien ce qui se passe dans les alpages bucoliques de Gryon, très beau village du Chablais suisse, où résident l’inspecteur Andreas Auer, attaché à la police de Lausanne, et son compagnon, Mikael Achard, journaliste. Nous avons fait leur connaissance l’année dernière dans le très réussi « Dragon du Muveran », premier roman du Suisse Marc Voltenauer.

L’auteur n’a donc pas tardé à nous offrir cette deuxième aventure dans laquelle nous retrouvons de nombreux ingrédients du premier volume, avec encore davantage de maîtrise. Marc Voltenauer est un admirateur des polars nordiques, -sa mère, suédoise, lui en a donné le goût-, et l’on retrouve dans ses romans le fonctionnement de ce type de polars, avec, toutefois, un ancrage local important fondé sur le mode de vie d’un village de montagne partagé entre le tourisme et l’agriculture. A Gryon, tous se connaissent et s’épient et pourtant, au sein de ce huis-clos parfois étouffant, certains parviennent à dissimuler des penchants bien peu avouables.

C’est le cas de « l’homme qui s’enivrait du parfum de sa mère », redoutable psychopathe victime d’une mère castratrice, et dont on ne connaitra l’identité qu’à la fin du roman. Une intrigue qui se superpose à une autre, de dimension internationale, qui permet à l’auteur de débuter son roman à Berlin où nous découvrons un tueur à gage œuvrant pour le compte d’une mafia russe. Litso Ice, c’est le pseudonyme de l’homme, atterrit ensuite à Genève où il doit rencontrer un banquier qui a visiblement quelque chose à se reprocher, avant de se rendre à Gryon où il s’installe dans un magnifique chalet prêté par son commanditaire…

Quel est le lien avec Gryon ? La question se pose avec plus d’acuité lorsque survient le meurtre de Heïdi, qui n’a rien en commun avec l’héroïne du roman pour la jeunesse…  Quant à Andreas Auer, il mène son enquête en parallèle, ayant été suspendu pour quelques temps par sa supérieure. C’est donc en apparence seulement qu’il laisse sa coéquipière Karine seule, en proie à ses doutes. Mais cela n’empêche pas Andreas de déprimer ; il sent que quelque chose le ronge qu’il faudra chercher du côté familial. La sœur d’Andreas, qui participe au déroulement des événements bien malgré elle, pourrait nous en apprendre beaucoup sur l’enfance d’Andreas.  Mais cela, c’est pour le prochain roman… !

Je remercie beaucoup Marc Voltenauer de m’avoir fait bénéficier de cette lecture en avant-première et je n’ai qu’un reproche à lui faire : nous laisser dans l’attente d’une façon si cruelle ! Pour le reste, un style fluide et rythmé, une double enquête très prenante et l’impossibilité, pour moi du moins, de trouver qui est « « l’homme qui n’enivrait du parfum de sa mère », font de « Qui a tué Heïdi ? » un polar très convaincant qui se lit d’une traite ! Nul doute qu’une série est lancée, et j’attendrai la suite avec impatience.

Une dernière précision : je vous conseille de lire tout d’abord « Le dragon du Muveran » dans lequel l’auteur plante les personnages. Cela tombe bien, il sort demain en collection de poche, aux éditions Pocket.

 

Qui a tué Heïdi ? Marc Voltenauer, éditions Slatkine, Genève, août 2017, 448 p.

Le dragon du Muveran, Marc Voltenauer, Pocket, parution le 7/09/17, 608 p.

 

 

Participation n°3 au Challenge 1% de la rentrée littéraire 2017. Challenge polars et thrillers chez Sharon.

 

Blogoclub : L’homme de la montagne, Joyce Maynard

 

Pour ce premier rendez-vous du Blogoclub que nous organisons, Amandine et moi, en reprenant le flambeau de Sylire, nous avons choisi un roman de Joyce Maynard, auteure américaine très talentueuse, ce qui permet en outre, de faire coïncider notre RDV avec le début du mois américain chez Titine. Parmi les différents romans de Joyce Maynard, les participants au Blogoclub ont voté pour « L’homme de la montagne », qui a été chez moi un véritable coup de cœur que je vous laisse découvrir ci-dessous.

J’espère que ce roman vous a également plu. Je vous laisse déposer vos liens en commentaire de ce billet, car Amandine termine actuellement ses vacances et reprendra vos liens dans quelques jours.

 

Rachel et Patty sont sœurs et vivent en Californie chez leur mère, non loin de San Francisco, dans la « Cité de la splendeur matinale ». Le quartier revêt des allures de campagne et les jardins s’ouvrent directement sur la montagne et le parc national du Golden Gate, gigantesque, avec ses centaines de kilomètres de chemins de randonnée.

C’est dans ce parc que les deux sœurs passent le plus clair de leur temps à vagabonder, pique-niquer et inventer des jeux débordants d’imagination. Il est vrai qu’elles ne se sentent pas à l’aise dans la maison, où leur mère, depuis son divorce, passe toutes ses journées dans sa chambre.

Le père, l’inspecteur Toricelli, s’occupe pourtant de ses filles ; il vient souvent les chercher pour les emmener manger des pâtes à la sauce marinara. Ce policier d’origine italienne collectionne les conquêtes féminines, ce qui lui a coûté son mariage : c’est plus fort que lui, il aime sincèrement les femmes, cherchant toujours à les défendre, et il s’intéresse à elles aussi pour ce qu’elles ont à dire. Ses deux filles l’admirent beaucoup, et attendent avec impatience chacune de ses visites.

En cet été 1979, Rachel, l’aînée, a treize ans. Elle connaît les affres de l’adolescence, et se désole de ne pas avoir d’amie. Rachel partage donc tous ses moments de loisirs avec sa sœur Patty, de deux ans sa cadette ; elle invente des histoires, tout en espérant que bientôt, la vie deviendra aussi intéressante que le monde imaginaire qu’elle s’est construit avec Patty. C’est d’ailleurs d’une manière inattendue que la réalité prend le dessus, lorsqu’une jeune fille est découverte assassinée dans la montagne. Un crime étrange, précédé d’un viol, et dont le mode opératoire fait penser à celui d’un tueur en série.

Et c’est bien de cela qu’il s’agit, puisque les crimes de jeunes femmes se succèdent dans le parc national. La psychose grandit. Le père de Rachel et Patty est responsable de l’enquête, et Rachel devient vite populaire auprès de camarades de classes avides de détails scabreux. Mais la police se révèle impuissante face à celui qui est devenu « l’Etrangleur du Crépuscule ». Et l’échec du père devient aussi celui de ses filles, qui n’ont pas pu l’aider.

Le récit qui débute avec les souvenirs d’enfance de Rachel, héroïne principale du roman et narratrice, se transforme bien vite en véritable polar, bien que l’adolescence de Rachel et les sentiments variés qu’elle découvre soient constamment au premier plan. En effet, l’été 79 aura des répercussions sur la vie entière de Rachel…

Le roman de Joyce Maynard a été pour moi un véritable coup de cœur, difficile à classer dans une catégorie puisqu’il relève autant du roman d’initiation, du roman autobiographique, que du polar. L’auteur restitue à merveille l’atmosphère de la fin des années soixante-dix, avec de nombreuses références culturelles, et notamment musicales, à cette période. On ne peut s’empêcher d’être nostalgique face à la vie des jeunes de cette époque, sans activités programmées, libres d’exercer leur imagination pour remplir les deux mois de vacances estivales.

L’Homme de la montagne est un livre difficile à lâcher, d’autant qu’il est bien écrit par une auteure qui excelle dans la description des sentiments exacerbés « des filles de treize ans ». Patty, la sœur de Rachel, leur père Anthony, ainsi que leur mère, et même Margaret Ann, la possible belle-mère, sont également des personnages très attachants, bourrés de défauts, mais profondément humains.

L’homme de la montagne, Joyce Maynard, traduit de l’anglais (américain) par Françoise Adelstain, 10/18, septembre 2015, 360 p.

 

 

Les avis des autres participants :

Sur d’autres romans de Joyce Maynard :

 

 

Livre lu dans le cadre du Blogoclub chez Amandine et Florence (ici), et du mois américain chez Titine.

 

 

 

Souvenirs de la marée basse, Chantal Thomas : rentrée littéraire.

« Le plus souvent nous tenons fermée au reste du monde la sphère de nos agissements. En respect de notre culte du secret, mais aussi par nécessité -par l’impossibilité où nous sommes de traduire en mots compréhensibles les brûlantes expériences de notre quotidien. Nous vivons des moments palpitants, il se produit mille choses, mais, le soir venu, nous n’avons rien à raconter (…). C’est aussi la nature de nos activités, leur caractère indescriptible, qui nous réduit au silence. Nous ne racontons rien, parce que nos occupations ne se laissent pas raconter. »

C’est pourtant ce que Chantal Thomas fait de façon admirable, raconter ses souvenirs d’enfance, puis de jeune adulte. Fille unique d’une mère distraite et toute entière tendue vers son amour de la natation, la petite fille est très vite autonome, se raconte des histoires et vit des journées sans cesse renouvelées grâce à une imagination inépuisable. Elle aime profondément la mer qui représente le centre de son univers, alors qu’elle vit à Arcachon toute l’année.

Sur la plage, les camarades de jeu vont et viennent, ils conviennent toujours, jusqu’à l’amitié exclusive avec Lucile, les journées passées en sa compagnie à explorer le sable et les bords de mer, sous les regards de la Princesse du Palais des mers, au gré des éléments, soleil, vent, pluies, marées.

Chantal Thomas nous communique la volupté de nager qu’elle évoque si bien :

« Et c’est avec dans les yeux la vision persistante de cette fête du bleu que je commence à nager. L’eau, à peine refroidie par la pluie d’hier soir, est toujours aussi bonne. La douceur de sa température rend plus délicieusement enveloppante chaque brasse, laquelle exige la suivante et ainsi de suite. Ce n’est jamais assez (…). Je ressens ce désir montant qui ouvre la baigneuse à une durée infinie. Je nage, je passe de la brasse à la brasse coulée, change pour l’indienne, son art de la diagonale, ce plaisir à fendre l’eau en biais… »

Mais il n’y a pas que l’eau et le sable. L’enfant vit à Arcachon où elle distingue la ville d’Eté, mais aussi celle d’Automne et d’Hiver, à ne pas confondre. Il y a le souvenir de la Grande Poupée, le regard amusé qu’elle porte sur la famille Leçon et sur la famille Chiffre, si différentes de la sienne. Il y a aussi la forêt qui l’effraie, où elle passe les après-midis grises  avec Lucile, ainsi que le club de gymnastique et les premiers assauts de la pudeur.

Plus tard, la mère de l’auteure quittera Arcachon pour Menton : la mer, le sport, les vacances encore, durant toute l’année. On découvre que la maman mélancolique est  aussi très lunatique, des indices nous laissent entendre que c’est pathologique. Le lien qui unit mère et fille souffre de cette distance qui a toujours existé entre elles, mais il ne rompt jamais. Au contraire, la maturité leur apporte à toute deux un rapprochement. L’eau omniprésente n’est jamais triste, les vagues emportent avec elles les joies et les peines pour ne laisser aux hommes que « la grâce de l’instant ».

Comme son titre l’indique parfaitement, « Souvenirs de la marée basse » est un roman d’atmosphère évoquant l’enfance des bains de mer. Il suffit de se laisser porter par les mots de Chantal Thomas, comme dans l’eau, et de fermer les yeux pour se croire transporté(e) à cette époque : des souvenirs délicieusement surannés qui nous rappellent tout le charme de l’enfance lointaine. Chantal Thomas possède dans les descriptions, -et ce n’est pas paradoxal- un admirable pouvoir de suggestion. Une écriture précise et élégante qui nous communique avec talent des sensations toujours intactes malgré les années. Une très belle lecture de cette rentrée littéraire !

Souvenirs de la marée basse, Chantal Thomas, Seuil, Paris, août 2017, 213 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire : 2ème lecture.

 

 

 

Le cœur du pélican, Cécile Coulon

Assez peu présent dans la littérature, le sport est au centre du roman de Cécile Coulon, « Le cœur du pélican ». Pour autant, il n’est pas le sujet principal du roman, qui vise beaucoup plus haut, s’attachant à des questions aussi essentielles que le sens de la vie et notre incapacité à choisir notre vie. Un roman d’une grande richesse qui mériterait une longue analyse…

Anthime est un sportif raté : sa carrière, fulgurante, a été stoppée par une vilaine blessure. Celui qui avait tout donné pour le huit cent mètres, pris dans les filets d’un entraîneur qui rêve de réparer ses propres échecs, est devenu un homme sans rêves, qui se morfond aux côtés d’une épouse qu’il n’a pas vraiment choisie, au fond d’un lotissement sans âme qu’il déteste.

Anthime est en colère, même s’il ne le sait pas encore, et les moqueries de quelques camarades vont servir de déclencheur et libérer les frustrations accumulées au cours d’années d’entraînement et de renoncement. Celui qui n’avait jamais pris de décisions a laissé aux autres le soin de mener sa vie, notamment à sa sœur Héléna, qu’il adore, et à sa femme Joanna, qu’il méprise. Il accepte cette situation comme la punition de son échec sportif.

Voici le deuxième roman que je lis de la jeune Cécile Coulon, après le magnifique « Trois saisons d’orage » et je retrouve son écriture précise, rapide mais fluide et encore une fois, si cohérente avec le fond qu’elle épouse littéralement : un style qui me plait décidément beaucoup. On retrouve ici le thème de l’amour fusionnel entre frère et sœur, presque incestueux, et celui de l’échec d’une vie, bâclée parce que fondée sur une erreur, sur une absence de choix réel et tournée vers un but qui n’était pas celui d’Anthime. Pourtant Anthime aimait Béatrice, mais comme Dante avec sa muse, il a préféré s’en emplir l’esprit « de rêves, d’images (…) par centaines », l’aimer d’un amour platonique, l’idéaliser, pour ne pas avoir à choisir, pour ne pas risquer de la perdre.

« Le cœur du pélican » est un roman bouleversant qui nous fait ressentir la solitude du sportif de haut niveau qui, sans vraiment en prendre conscience, sacrifie sa jeunesse à un excès d’exigences pour une carrière dont la fragilité n’a d’égale que la brièveté. Celui qui, parfois, est la victime du rêve des autres, et dont la seule faute était de posséder ce talent et de rechercher l’amour et la fierté dans les yeux de ses proches.

« Je n’ai pas choisi mon camp, je suis né dedans. J’ai marché à l’avant du troupeau pendant dix ans, je vous ai donné mon corps, ma vie, ma famille, ma nana. » C’est l’amer constat d’Anthime, victime de l’ambition des autres et de sa propre incapacité à s’affirmer. Une erreur dont il paiera le prix fort !

 

Le cœur du pélican, Cécile Coulon, Points P4355, juin 2016, 261 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge d’Antigone, Objectif PAL 2017.

Rentrée littéraire : La légende des montagnes qui naviguent, Paolo Rumiz.

Les Alpes et leur petite sœur moins connue mais tout aussi remarquable, les Apennins, forment une double « épine dorsale » en forme de « S » dont l’Europe a beaucoup à apprendre. Paolo Rumiz, journaliste et écrivain-voyageur italien, les a parcourues en tous sens, sur plus de huit mille kilomètres et en a tiré un récit qui nous emmène hors des chemins touristiques, vers ce que les hommes et les vallées ont de plus authentique :

« Je vais tenter de vous faire savoir ce qui se passe à l’intérieur de l’arche, de la montagne authentique, celle qui reste toujours loin des projecteurs, de ce rideau battu par les tempêtes auquel se cramponne un équipage de petits grands héros de la Résistance aux agressions de la mondialisation. Un voyage à travers six nations dans la partie alpine et d’une intimité toute italienne dans celle qui a trait aux Apennins ».

Dans une première partie consacrée aux Alpes, l’auteur, parti de la côte adriatique en Croatie, se promène en Italie à pied ou le plus souvent, à vélo, et mène quelques incursions en Autriche, en Suisse et en France. Il rencontre de nombreux personnages, dont certains sont des figures connues, comme l’alpiniste-écrivain italien Mauro Corona, l’écrivain Mario Rigori Stern, ou le célèbre alpiniste Walter Bonatti, aujourd’hui décédé, tandis que d’autres tiennent à leur anonymat ; tous ont en commun un combat acharné pour la préservation de la nature.

Tout au long de son périple, Paolo Rumiz regrette que les italiens ne regardent plus la nature, et pire, ne la voient même plus. Dans l’avion survolant les Alpes, l’auteur est stupéfié par la beauté de l’Europe qu’il découvre au-dessous de lui. Mais il constate que la majorité de ses compatriotes ne s’émerveillent pas devant un paysage : « Ils n’ont aucune idée de ce que sont ce lac de lumière et ces montagnes. Le peuple des restoroutes et des téléphones portables n’est pas proche du territoire ».

Constat amer, qui en augure d’autres. Paolo Rumiz évoque l’imminence d’une « grande peur climatique » et regrette que les mots ne suffisent pas à alerter les populations. Les montagnards, eux, le savent bien, qui dénoncent le gaspillage actuel et la fuite en avant qui ne peut plus durer. L’industrie du ski représente un désastre écologique, les canons à neige se multiplient tandis que l’eau vient à manquer; les glaciers disparaissent à vue d’œil et l’homme n’en tient pas compte.

Certains font pourtant preuve de davantage de bon sens que d’autres : ainsi, en Suisse, il est interdit de construire des remontées mécaniques en dessous de 1800 mètres, puisqu’on sait que la neige permettant leur exploitation sera insuffisante. Dans le Val Bavona, situé dans le Tessin, des hommes ont renoncé à l’électricité gratuite qui leur était offerte : « L’endroit le plus sombre des Alpes » résiste depuis longtemps aux sirènes de la modernité, préservant ainsi son territoire et son authenticité. Mais même la Suisse, bonne élève, a des reproches à se faire…

Après quelques jours en France sur la route des Grandes Alpes, Paolo Rumiz se rend à Nice où il est victime d’un vol à la tire qui le conduit à rentrer dans le « Bel paese, le beau pays « ch’Appennin parte, e’l mar circonda e l’Alpe », selon Pétrarque, « le pays que divisent les Apennins et qu’entourent la mer et les Alpes ».

C’est un reportage effectué pour le journal italien La Reppublica qui a donné l’idée à l’auteur de parcourir les Apennins. Il avait en effet décrit le « travail de Cyclope » des héros du quotidien qui creusaient un tunnel ferroviaire entre Bologne et Florence pour permettre le passage d’un train à grande vitesse. Ce reportage avait fait l’objet de réactions de lecteurs dénonçant les nombreux dégâts pour l’environnement dus au percement de tunnels partout en Italie et en particulier dans les Apennins.

Pour ce second voyage, Paolo Rumiz déniche une authentique petite Topolino, datant de 1954. Une voiture dont la lenteur et l’identité qu’elle véhicule, sont parfaites pour favoriser les rencontres. Nous découvrons alors les Apennins « déserts et inconnus », chaîne de montagne qui constitue « un labyrinthe aussi fascinant qu’infini ». Paolo Rumiz et Nerina (la Topolino) nous emmènent alors de la Ligurie jusqu’au Capo Sud, point le plus méridional de Calabre, pour un voyage inédit.

Dans le centre de L’Italie, l’auteur traverse des villages déserts, où survivent des personnes âgées laissées aux bons soins des « badanti », ces auxiliaires de vies venues des pays de l’Est, sans lesquelles le troisième âge italien serait entièrement livré à lui-même. Il nous décrit des régions éloignées du tourisme, la Maiella, le Molise, nous livrant toutes sortes d’anecdotes glanées au gré de ses rencontres. Il est question des Phéniciens, des Etrusques, des Sannites et de tant d’autres peuples encore, de religion, de superstition, jusqu’à l’arrivée au Sud, dans une chaleur torride et une atmosphère de fin du monde : plus d’eau, des habitants qui fuient et quelques témoins d’une époque passée, des résistants encore et toujours, comme ce guide « descendu du ciel » qui voit le massif de l’Aspromonte comme « une ressource fabuleuse pour les jeunes de bonne volonté ». Et qui invite Paolo Rumiz à revenir : « Vous verrez des merveilles. Des fleuves de lumière, des villages abandonnés, des maquis impénétrables, des cascades. Et un beau peuple, trop seul ».

Publié en 2007 en Italie, « La légende des montagnes qui naviguent » raconte deux voyages effectués en 2003 et 2006. Il vient seulement d’être traduit en français. Le récit de Paolo Rumiz est d’un grand intérêt pour toute personne qui s’intéresse à la montagne, à la nature, à l’écologie. On apprend énormément en lisant ce récit qui se déguste par petites touches, au rythme de chapitres à lire indépendamment les uns des autres : une mine d’informations géographiques, historiques, toponymiques… et humaines. Et de grandes leçons à retenir, avec des catastrophes oubliées comme la tragédie du Vajont …

Grande richesse, la capacité d’émerveillement de Paolo Rumiz est intacte et son récit nous enseigne que le dépaysement est à notre portée, chez nous, si l’on veut ouvrir les yeux. Loin du tourisme de masse, tant de belles régions s’offrent à nous : il ne nous reste plus qu’à les découvrir et surtout, à les protéger.

 

La légende des montagnes qui naviguent, Paolo Rumiz, traduit de l’italien par Béatrice Vierne, Arthaud, Paris, septembre 2017, 462 p.

 

Merci à Babelio et aux éditions Arthaud pour cette lecture en avant-première.