L’amour harcelant, Elena Ferrante

 

Amalia, la soixantaine, se noie la nuit de l’anniversaire de sa fille, Délia. On la retrouve avec pour seul vêtement un soutien-gorge, neuf et d’une marque de luxe, alors que ce n’est pas son habitude de porter ce genre de lingerie. La noyade est suspecte : est-elle le fruit d’un accident ou d’un suicide ? Peut-être même d’un meurtre ? Délia commence une enquête méticuleuse qui va l’amener à fouiller dans ses souvenirs d’enfance, sur les traces d’une mère séductrice qui, peut-être, menait une double vie. Se dessine alors un rapport mère-fille très ambigu, à la fois glaçant et passionné, allant de l’empathie ponctuelle à la haine profonde, sur fond de violences familiales.

« L’amour harcelant » démarre comme un roman policier, mais ce n’en n’est pas un. L’ambigüité est partout, dans le genre littéraire, mais aussi dans les personnages, parfois grotesques, toujours surréalistes. Sous l’œil précis de la narratrice, qui ne nous épargne pas les détails obscènes de ce que j’appellerai plutôt son cheminement que son enquête, nous évoluons dans une atmosphère assez sinistre.

Elena Ferrante nous offre des descriptions détaillées de Naples, par exemple du quartier du Vomero, où tout paraît sale et négligé, et donc très éloigné de la réalité. Tout ce qui concerne Naples et le passé de Délia est visiblement douloureux. La figure du père elle-même est sordide. Dans les moments les plus sombres, la narratrice, Délia, recourt au dialecte, ce napolitain qu’elle ne veut pourtant plus parler. L’écriture est très littéraire, rien n’est laissé au hasard, mais elle est aussi très animale car elle fait appel à tous les sens.

Au total, « L’amour harcelant » (à mon sens « l’amour meurtri », comme traduction de « L’amore molesto », aurait été plus évocateur) est un roman cruel, négatif et ambigu, que je n’ai pas aimé. Ceci dit, j’ai été ravie de l’avoir lu, car il m’a aidé à comprendre en profondeur la saga d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse », qu’elle a écrit vingt ans plus tard. Tous les thèmes de « L’amie prodigieuse » étaient déjà présents dans « L’amour harcelant » :  la peur de l’abandon, le rapport ambivalent à la mère, la sensualité, un certain dégoût pour le dialecte, la ville de Naples. Ils seront développés et présentés de façon plus objective et équilibrée dans la saga qui a rendu célèbre Elena Ferrante dans le monde entier.

L’amour harcelant, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano, Collection Du monde entier, Gallimard, Paris,1995, 192 p.

 

Livre lu dans le cadre du Challenge Il viaggio chez Martine et du Challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

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Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, Boualem Sansal

 

Ute von Ebert écrit à sa fille Hannah qui vit au Royaume-Uni pour lui expliquer qu’elle se trouve bloquée à Erlingen, petite ville d’Allemagne où elle vit. Les envahisseurs sont aux portes de la ville et les autorités vont envoyer un train pour évacuer la population. Il faudra d’ailleurs deux ou trois convois pour emmener tout le monde, mais cela semble impossible, d’une part parce que le temps est compté et d’autre part parce que les moyens à la disposition des autorités sont limités.

En effet, le train n’arrive jamais. Les autorités de la petite ville ne pensent qu’à sauver leur peau et envisagent déjà de pactiser avec l’ennemi : mais à qui les dénoncer ? Partout se reproduit le même scénario, ceux qui représentent le peuple sont victimes d’une « épidémie de veulerie ».  Quant aux envahisseurs, on ne les connaît pas car « il y en a toujours, ils peuvent venir de partout, de l’extérieur comme de l’intérieur, par métamorphose, et revêtir toutes les formes, des plus visibles aux plus invisibles ».

On connaît le discours de Boualem Sansal qui cherche à avertir l’Occident du danger que représente l’islamisme : un nouveau nazisme, un nouveau totalitarisme. Comme Salman Rushdie, Kamel Daoud et bien d’autres intellectuels engagés, Boualem Sansal fait preuve d’un grand courage et répète, de livre en livre, que l’Europe doit ouvrir les yeux. Dans « Le train d’Erlingen », les hommes sont devenus des moutons, ils suivent mais ne s’interrogent pas. Boualem Sansal se pose la question : « quand avons-nous cessé d’être intelligents, ou simplement attentifs ? »

Au passage, l’auteur brocarde les responsables de notre mollesse, les valeurs dévoyées de notre monde moderne, et notre manque d’anticipation.  « Le vrai drame pour un peuple » écrit-il, « c’est l’ataraxie, lorsque meurt en lui le goût de se battre, et c’est ce qui nous arrive, tout nous effraie, tout nous décourage, un bruit et hop, nous voilà à genoux, tremblant, battant notre coulpe, bafouillant des excuses ».

La seconde partie du roman délaisse Ute Von Hebert et sa fille pour adopter une autre voie, ce qui peut surprendre le lecteur. L’auteur nous avait pourtant avertis dans son prologue : « la construction du roman s’éloigne notablement des codes habituels de la narration romanesque et peut dérouter ».  C’est vrai et c’est ce qui fait du « Train d’Erlingen » un roman exigeant. Echanges de lettres, notes de lectures, notes en vue de l’écriture du roman… la forme est inhabituelle, – le roman se veut aussi essai- et les références littéraires et philosophiques nombreuses, Kafka, Buzzatti, Thoreau, Baudelaire, l’écrivain roumain Virgil Gheorghiu… Pas besoin de tout connaître pour comprendre que l’auteur veut avant tout que nous nous posions les bonnes questions, que nous adoptions une vision à long terme.

La pensée de Boualem Sansal, intelligente, ouverte sur le monde, enracinée dans la connaissance du passé et préoccupée de l’avenir, s’exprime dans une très belle langue classique. Son roman aurait mérité un grand prix littéraire…

 

Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, Boualem Sansal, Gallimard, Paris, 2018, p.

 

Dixième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie.

L’axe du loup, de Sylvain Tesson, et A marche forcée, de Slavomir Rawicz.

 

 « A marche forcée », de Slavomir Rawicz raconte le périple d’un groupe d’hommes, évadés du goulag, du cercle polaire à l’Himalaya, en 1941-1942. Soixante ans plus tard, Sylvain Tesson a suivi leurs traces et leur a rendu hommage dans « L’axe du loup ».

Slavomir Rawicz est un jeune officier de cavalerie polonais. Né de père polonais et de mère russe, son crime était de vivre en Pologne orientale, près de la frontière russe et de parler trop bien le russe pour un Polonais. Suspecté d’espionnage, il est fait prisonnier par les Soviétiques dès le début de la seconde guerre mondiale. Après quelques mois de torture et un simulacre de procès, il est envoyé en Sibérie orientale purger une peine de vingt-cinq ans d’emprisonnement.

Rawicz raconte les interrogatoires, le procès, la déportation en wagon à bestiaux jusqu’aux confins de la Sibérie, puis la longue marche  jusqu’au camp 303 , non loin de Iakoutsk et du cercle polaire, et enfin les premiers mois de travaux forcés au sein du camp. Déterminé à survivre, le jeune homme, qui n’a alors que vingt-cinq ans, envisage rapidement une évasion et avec l’aide de la femme du commandant du camp, il réunit une petite équipe de prisonniers et un jour de printemps, alors que la tempête de neige s’annonce idéale pour recouvrir leurs traces, les prisonniers s’élancent vers le sud, à pied, avec des miches de pain rassis et quelques peaux de zibeline pour tout vêtement.

« A marche forcée » devient alors le récit de ce cheminement à pied, d’abord vers le Lac Baïkal, puis à travers la Mongolie et le désert de Gobi, jusqu’aux contreforts de l’Himalaya qu’il faudra franchir pour arriver enfin en Inde. Les compagnons de cette marche forcée souffrent de la faim, de la soif et d’épuisement, mais leur détermination est sans faille et elle va conduire les plus forts d’entre eux jusqu’à la liberté.

Publié en 1956, ce récit a fait l’objet de vives critiques, dès sa parution, puis plus récemment. L’auteur n’aurait pas accompli lui-même cette évasion et la longue marche qui s’en est suivie, comme il le prétend, mais aurait écrit le récit d’un autre évadé. Il est vrai que l’accumulation des épreuves subies par ces quelques hommes peut sembler excessive, notamment lorsqu’ils affrontent le désert de Gobi puis l’Himalaya. Le lecteur en vient à se demander comment ils ont pu échapper à tant de difficultés… Mais  le récit reste particulièrement captivant et je l’ai lu d’une traite à la faveur d’un voyage ferroviaire.

 

C’est le livre de Sylvain Tesson qui m’avait poussé à acheter le récit de Slavomir Rawicz. En effet, agacé par les controverses suscitées par le livre de Rawicz, Sylvain Tesson, marcheur infatigable, a décidé il y a quelques années de refaire le voyage des évadés du camp 303. Il est parti de Sibérie vers le sud, à pied, de temps en temps à cheval et à vélo, mais toujours au seul « rythme de (son) effort physique », sur le « chemin de la liberté ». Il a connu les affres de la faim et du climat, même s’il ne se trouvait pas dans les mêmes conditions de dénuement que les prisonniers d’« A marche forcée ».

Comme à son habitude, Tesson nous livre de magnifiques pages, où les découvertes géographiques se mêlent aux rencontres souvent amicales. « L’axe du loup » est évidemment très différent du livre de Rawicz car Tesson ne devait pas se cacher ni éviter les rencontres pendant toute la partie du trajet qui se déroule en Sibérie. Loin d’être une redite de l’ouvrage de Rawicz, « L’axe du loup » lui est donc complémentaire et je vous conseillerais de le lire après « A marche forcée » que Sylvain Tesson vient éclairer.

L’objectif de Tesson n’était pas de mener une enquête pour déterminer si Rawicz avait dit vrai. En effet, l’écrivain-voyageur  ne se prononce pas, même s’il a pris le parti de croire le récit de Rawicz, comme il le souligne dès les premières pages : « Le drame des hommes à l’existence romanesque est qu’on les tient pour des affabulateurs quand ils racontent leur vie ». Il sait de quoi il parle !

Les arguments historiques que Sylvain Tesson développe ne sont pas sans fondements. Et en ce qui me concerne, j’ai envie de croire avec lui et de faire « mienne » sa profession de foi : « culturellement, je serais plutôt du côté des cœurs simples, qui aiment à croire aux belles histoires que du côté des sceptiques qui sont toujours prompts à réfuter chez les autres des actes qu’eux-mêmes n’auraient pu accomplir ».

 

À marche forcée, Slavomir Rawicz, traduit de l’anglais par Eric Chédaille, Libretto, Paris, 2011, 328p.

L’axe du loup, Sylvain Tesson, Pocket n°12815, Paris, 2007, 277 p.

 

Deux livres tirés de ma Pal pour le Challenge Objectif Pal 2018 chez Antigone.

 

Les Disparus de la lagune, Donna Leon.

Curieusement, cette année, il me semble avoir peu entendu parler du nouveau volume de la série de Donna Leon. Pourtant, cette 26ème enquête, présentée sur la quatrième de couverture comme l’une des meilleures de la série (mais c’est ce que l’on a tendance à dire régulièrement, non ?), s’est révélée à la hauteur et je dirai même qu’elle m’a particulièrement plu, peut-être parce qu’elle ne se passe pas exactement à Venise, et donc qu’elle est assez dépaysante, même si le commissaire ne s’éloigne de sa chère ville que pour se rendre… dans la lagune ; et aussi certainement, parce que Brunetti va mal, et que cela ne semble pas seulement passager.

Et cela commence lorsque, pour dissimuler la réaction mal contrôlée d’un collègue lors d’un interrogatoire, le commissaire Brunetti est amené à simuler un malaise. Il joue tellement bien la comédie, si l’on peut dire, qu’il est transporté à l’hôpital où il est obligé de se soumettre à quelques examens. En discutant avec sa femme Paola de la supercherie, il se rend compte qu’il ne supporte plus du tout son métier. Surmenage, burn-out, simple fatigue passagère ? Le commissaire Brunetti décide de prendre quelques semaines de repos, seul avec quelques livres, dans une villa qu’une vieille tante de sa femme possède dans l’île de Sant’Erasmo.

Il y est accueilli par Davide Casati, un ancien ami de son père, qui s’occupe de la maison de la tante de Paola. Les deux hommes sympathisent et Davide propose à Brunetti de l’accompagner chaque matin à bord de son « puparin », une barque à deux rameurs, utilisée pour les régates notamment : l’homme doit se rendre dans différents endroits de la lagune pour s’occuper de ses ruches et récolter le miel. Brunetti est ravi car il avait l’intention de faire de l’exercice et les heures de rame lui seront d’un grand bénéfice, d’autant plus qu’elles sont accompagnées de longues discussions avec Davide.

Mais une nuit d’orage, Davide disparaît. Sa fille Federica pense qu’il est allé « parler » à sa femme au cimetière de San Michele, comme il en a l’habitude, mais il n’y a pas de traces de Davide là-bas. Le commissaire Brunetti prend l’affaire en mains et accompagne les garde-côtes dans leurs recherches. Le voilà parti dans une nouvelle enquête qui le mène à s’interroger sur la pollution dans la lagune, sur l’attitude volontairement criminelle de certaines entreprises industrielles des environs, comme sur les conséquences de la légèreté de tous en matière d’environnement pendant des années. Le thème est d’actualité !

L’enquête de Brunetti est officieuse, et aidé de Vianello, de la perspicace commissaire Griffoni, et de la Signorina Ellettra, ils vont mettre à jour beaucoup d’éléments avant de conclure que parfois, la vérité n’est pas bonne à dire. Les révélations de personnes impliquées à des degrés divers dans une vieille histoire qui a des retentissements désastreux sur le présent, plongent Brunetti dans un questionnement philosophique profond.

Encore une fois, notre cher commissaire révèle sa sincérité et son humanité. Le rythme lent du roman, au cours duquel Brunetti nous emmène avec lui ramer dans la lagune, pédaler sur la charmante petite île, partager repas et discussions avec les gens du cru, ainsi que les interrogations que le commissaire se pose grâce à la distance qu’il prend, font de ce nouvel épisode un des meilleurs en effet.

 

Les Disparus de la lagune, Donna Leon, traduit de l’anglais (américain) par Gabriella Zimmermann, Editions Calmann-Lévy, collection Noir, Paris, septembre 2018, 355 p.

 

9ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire 2018, participation au challenge Polars et thrillers chez Sharon, participation au Challenge vénitien ici.

 

Concours pour le paradis, Clélia Renucci.

 

En 1577, un incendie détruit le palais des Doges à Venise : parmi tant d’autres œuvres remarquables, l’immense fresque de la salle du Grand Conseil, représentant le Paradis, part en fumée. Après quelques mois, le doge et ses conseillers décident de remplacer la fresque par une toile peinte à l’huile et ils ouvrent un concours à quelques peintres vénitiens. Pour peindre le nouveau Paradis, le Doge met en compétition deux jeunes peintres, Palma le jeune et Francesco Bassano ainsi que les célèbres Tintoret et Véronèse. Pour arbitrer le concours, il nomme également le moine Bardi, mal accepté par certains conseillers parce qu’étranger à Venise.

Les peintres essaient d’imaginer le futur Paradis, mais les dimensions de la toile, et notamment sa largeur, compliquent la réflexion. Dix ans passent dans une grande inertie, d’autant que le pouvoir politique se désintéresse de l’affaire-, jusqu’au moment où un nouveau doge, Cicogna, relance le concours et demande à voir les esquisses des candidats. Il choisit alors deux peintres qui devront réaliser ensemble la commande : Véronèse et Bassano. Mais tout ne se déroulera pas comme prévu…

Qui dit concours dit émulation, mais aussi concurrence et jalousies. L’art à Venise, qui répond à des commandes politiques ou religieuses, se plie aux règles du pouvoir et les coups bas et trahisons sont nombreux. Pour réussir, un peintre doit être bien sûr talentueux, mais aussi très rusé, comme le sera Véronèse, en utilisant l’un des fils du Tintoret, Marco, ignorant et naïf, pour accéder à l’esquisse de son père et en voler la composition.

« Concours pour le paradis » est un premier roman réussi. Très documenté, il nous apprend beaucoup en ce qui concerne l’art vénitien principalement, mais aussi sur la façon dont la Sérénissime était administrée à cette époque et les relations inextricables entre la politique et la religion. J’ai toutefois regretté quelques rares maladresses lorsque l’auteure pêche par excès d’informations, par exemple lorsqu’elle évoque le Carnaval de Venise. Mais cela reste tout à fait secondaire. Clélia Renucci parvient en effet à instiller beaucoup de romanesque comme lorsqu’elle met en avant la vie familiale des peintres : les relations des artistes avec leurs enfants tout particulièrement, dont beaucoup prenaient la suite du père, mais aussi avec les courtisanes, tandis que les épouses étaient en retrait. Il y a également l’amour pur que l’un des personnages, Domenico, éprouve pour la fille du Doge.

« Concours pour le Paradis » plaira à ceux qui s’intéressent à Venise, à l’art et à l’histoire. Pas besoin de connaissances en la matière, juste de la curiosité, qui nous poussera par ailleurs à découvrir sur Internet les esquisses et tableaux évoqués. D’autre part, le roman est prenant, l’écriture permet une lecture fluide et facile. Classique dans sa forme, il lui manque peu pour constituer un excellent roman : juste de quoi se démarquer dans une production riche, variée et de haut niveau, où il a bien sa place de toute façon. Bref, nous suivrons avec intérêt Clélia Renucci…

 

Concours pour le paradis, Clélia Renucci, Albin Michel, Paris, août 2018.

 

Huitième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire, participation au challenge vénitien ici.

 

Blogoclub : Le refuge des cimes, d’Annemarie Schwarzenbach / Et vos lectures

 

Pour ce numéro un peu spécial du Blogoclub, puisque nous pouvons parler du livre de notre choix, j’ai eu beaucoup de mal à me décider. L’exercice est toujours plus difficile quand il ne comporte pas de contraintes, mais il m’a permis de relire de nombreux billets anciens, jamais publiés, ou publiés sur mon premier blog qui avait été piraté et que je n’ai jamais remis en ligne lors de la création de la nouvelle version du Livre d’après. Finalement, après beaucoup de tergiversations, et parce que le but est notamment de favoriser les découvertes, mon choix s’est porté sur une auteure suisse peu connue et de grande qualité, Annemarie Schwarzenbach, et son très beau roman, « Le refuge des cimes ».

 

Publié pour la première fois en 2013 en édition de poche, quelques années après sa  première traduction française, « Le refuge des cimes » n’est pourtant pas un roman récent.  Il s’agit du quatrième roman d’Annemarie Schwarzenbach, auteur originaire de Suisse allemande, née en 1908 et décédée en 1942, et dont les œuvres, romans et récits de voyage, n’ont été publiées en français que dans les années 90 et 2000. « Le refuge des cimes » était d’ailleurs considéré comme un texte perdu, auquel seuls quelques articles de journaux suisses faisaient référence, jusqu’à la découverte d’un manuscrit en 1997 à la bibliothèque de Zurich, au sein d’un legs de la maison d’édition qui avait publié deux autres ouvrages d’Annemarie Schwarzenbach. C’est d’ailleurs à partir de ce texte original qu’a travaillé la traductrice française, Dominique Laure Miermont.

« Le refuge des cimes » a été écrit au début des années 1930 et met en scène des personnages de la bourgeoisie helvétique ou allemande, confrontés à des difficultés existentielles nées de la crise de l’entre-deux-guerres. Francis est l’un d’eux : expatrié une première fois en Amérique du Sud, il pense n’avoir pu saisir sa chance là-bas et rentre en Europe où le désœuvrement le gagne. Réfugié dans une station de ski fictive au-dessus d’Innsbruck, Alptal, il attend l’événement qui lui donnera l’occasion de quitter l’inertie qui l’envahit, tout comme les autres personnages qu’il fréquente et qui, comme lui, sont à la recherche d’une voie, d’un avenir même : il y a Adrienne Vidal, dont la maladie l’oblige à rester en montagne, alibi facile pour excuser le peu d’attention qu’elle prête à son fils, le jeune Klaus. Il y a aussi Wirtz, moniteur de ski malhonnête, tricheur et menteur, Matthisel, jeune groom influençable et Esther von M., la jeune épouse d’un riche vieillard, qui noie son ennui dans les hôtels de luxe et les bars des grandes stations.

Les protagonistes hésitent à redescendre, craignant de retrouver dans les vallées la noirceur de la société. Il veulent échapper au monde d’en bas, qu’il faut fuir et combattre, tout comme l’auteure elle-même s’était réfugiée à Zürs en Autriche pour écrire ce roman, désapprouvant la montée du fascisme en Allemagne et cherchant comment lui marquer son opposition.

 » (…) désormais elle savait que les montagnes sont davantage qu’un beau paysage héroïque, qu’elles dégagent de grandes forces et en libèrent dans l’être humain, le conduisant ainsi tout près des sources originelles. On y vivait comme aux premiers temps de l’humanité, dans le voisinage des vents, des aurores, des levers et des couchers de soleil, mais très loin de tous ceux qui jugent sans trop savoir du bien et du mal, de l’apte et de l’inapte, du bénéfique ou du nuisible ».

Les pages décrivant la montagne sont particulièrement évocatrices. À ces descriptions classiques, succèdent des monologues intérieurs de facture plus moderne, dont les questionnements sont toujours d’actualité. Et aussi de très beaux passages sur l’exil et la recherche d’un sens à donner à sa vie.

« Le refuge des cimes » m’a d’abord frappé par son charme un peu désuet et la mélancolie qui s’en dégage. Puis il m’est apparu comme un roman transposable aujourd’hui car, si le décor a changé, les difficultés de communication et les frustrations demeurent finalement les mêmes.

« On était toujours dans l’attente de quelque chose (…). Et quand tout d’un coup tout cela arrivait, on était déçu, c’était un jour comme les autres, mis à part une heure de tension particulière. »

Une belle lecture et une auteure à découvrir !

 

Le refuge des cimes, Annemarie Schwarzenbach, Petite Bibliothèque Payot, Edtions Payot et Rivages, Paris, Janvier 2013, 266 p.

 

 

Les lectures présentées par les membres du Blogoclub :

 

 

Et les colosses tomberont, de Laurent Gaudé, par Gambadou.

Consuelo, suivi de La comtesse de Rudolstadt, de George Sand, par Cléanthe.

My absolute darling, de Gabriel Talent (audio), par Sylire.

-Un gentleman à Moscou, de Amor Towles, par Eve.

-Sans nom, de Wilkie Collins, par Itzamna.

– Au petit bonheur la chance, d’Aurélie Valogne, par Amandine :

Au petit bonheur la chance / Aurélie Valogne
Jean a 6 ans en 1968. Sa mère le dépose chez sa grand-mère, Lucette. Elle a besoin de temps pour s’installer, trouver un travail, avant de reprendre son fils dans un endroit confortable. Mais les jours et les semaines passent, sans nouvelles. Lucette, qui vit seule depuis la mort de son mari, et Jean doivent s’apprivoiser.
Sans avoir vécu cette période, j’ai replongé dans des souvenirs d’enfance, avec cette lecture. Lucette n’a ni frigo, ni télé et encore moins l’eau courante. Et elle doit chaque jour aller chercher une bassine d’eau en bas de son immeuble. Pourtant, cela ne l’empêche pas de faire sa vie et voit d’un oeil méfiant tous ces appareils modernes qui apparaissent dans les foyers. Rien ne vaut un torchon humide pour garder les aliments au frais !
Jean se voit chamboulé par tous ces changements, et attend désespérément des nouvelles de sa mère. Petit à petit, déçu, il se renferme jusqu’à détester cette dernière. Et Lucette, malgré son autorité, doit faire face à cette situation en apportant du réconfort à son petit-fils.
A la fois drôle, touchant, ce roman se lit facilement. J’ai eu du mal à le lâcher car je me suis bien attachée aux personnages. Jusqu’à une fin pleine d’émotions. Un bon roman à lire au coin du feu…
Amandine.

 

 

L’homme du lac, Arnaldur Indridason

 

Petit intermède policier dans ma découverte des nouveautés de la rentrée littéraire, « L’homme du lac » d’Arnaldur Indridason, tiré de ma Pal où il était relégué depuis plusieurs années, s’est révélé très intéressant sur le plan historique.

Une jeune hydrologue, venue faire des relevés scientifiques au bord d’un lac islandais dont le niveau baisse anormalement, découvre un squelette à moitié enfoui dans la terre et peu à peu mis au jour par l’eau qui se retire.  Appelée sur les lieux, la police commence son enquête et il apparaît bientôt que le squelette se trouve sous l’eau depuis plusieurs décennies et qu’il y a donc peu de chances que l’on sache un jour de qui il s’agit. Pourtant, le commissaire Erlendur, passionné par les disparitions, s’entête à vouloir en découvrir l’identité.

La présence d’un vieil émetteur soviétique à côté des ossements va l’orienter sur la piste d’étudiants islandais socialistes, partis étudier en Allemagne de l’Est dans les années cinquante. En même temps, Erlendur est intimement convaincu que le vieil Haraldur, agriculteur à la retraite, a quelque chose à voir avec cette vieille histoire.

Indridason signe avec « L’homme du lac » un polar passionnant qui plonge le lecteur en pleine guerre froide, dans l’histoire de l’ancienne RDA et des exactions de la Stasi. L’Islande, ce petit pays nordique, très peu peuplé, semble avoir toujours vécu à l’écart du reste du continent européen, principalement de par sa situation géographique excentrée. Or, on découvre que l’Islande a elle aussi subi les répercussions de la guerre froide. L’auteur nous dévoile aussi au passage certains travers de la société islandaise. Autant d’éléments qui font de « L’homme du lac » un excellent policier qui a d’ailleurs reçu le prix du polar européen des éditions Point en 2008.

 

L’homme du lac, Arnaldur Indridason, traduite de l’islandais par Eric Boury, Points, Points policier n°P2169, Paris, 2009, 406 p.

 

Participation au challenge Objectif Pal chez Antigone et au challenge Polars et thrillers chez Sharon.