Archives de tags | amitié

Nuit sur la neige, Laurence Cossé

 

Robin vient d’entrer en prépa à Verbiest, la « boîte jésuite » alors prestigieuse située à côté de Versailles. Il espère devenir ingénieur, s’il arrive à intégrer une « de ces grandes écoles dont les familles de la bourgeoisie rêvaient pour leurs fils ». Nous sommes en 1935, et Robin ne connaît pas son père, qui ne l’a pas connu non plus puisqu’il est mort pendant la grande guerre, alors que l’enfant venait d’être conçu.

Dès la rentrée, Robin remarque Conrad, un élève qui semble ne connaître personne. Il vient de Genève, où habite son père. Ses parents sont divorcés, fait rare à l’époque. Robin et Conrad se retrouvent le dimanche pour jouer au tennis. Conrad est un peu plus âgé que les autres, sa scolarité n’a pas toujours été facile.

La vie politique en 1935 est agitée, tant en France que sur le plan international. Mais si certains élèves sont politisés, Robin ne se demande même pas s’il participera à la grande manifestation de soutien à Léon Blum. Il est centré sur lui-même, sur la découverte de l’amitié, lui qui jusque-là avait « des cousins, pas d’amis ». On suit avec lui les événements, de loin.

« La grande affaire pour moi, cette année, n’était pas les élections du printemps, ce n’était pas la montée des fascismes en France et aux frontières. La grande affaire, c’était la faim d’amour, et le désir de ce visage enfin tourné vers moi qui transfigurerait ma personne et ma vie ».

Robin découvre que l’on peut choisir ses amis, en fonction de goûts partagés. Mais qu’a-t-il en commun avec l’énigmatique Conrad ? Ce dernier l’invite en Suisse où Robin apprend à skier. A son tour, Robin l’invitera à Val d’Isère où le premier téléski vient d’être inauguré. Là-bas, toute la naïveté et l’inexpérience de Robin lui sauteront aux yeux, d’une façon particulièrement violente.

« Nuit sur la neige » est un roman d’apprentissage dans lequel un jeune étudiant des beaux quartiers, orphelin de père, est confronté durement à l’entrée dans l’âge adulte. De Versailles à Val d’Isère, on vit avec les deux jeunes héros les prémices de la nouvelle société qui s’annonce, mais qui naîtra dans la douleur. Roman très court, assez direct, ce que certains regretteront, « Nuit sur la neige » est servi par une écriture fluide et élégante que j’ai beaucoup appréciée.

 

Nuit sur la neige, Laurence Cossé, Gallimard, Paris, juin 2018, 142 p.

 

Troisième participation au Challenge 1% de la rentrée littéraire.

Publicités

Dîner avec Edward, Isabel Vincent

 

La narratrice est une journaliste canadienne qui se sent bien seule à New York où elle vit depuis quelques années. Son mariage bat de l’aile et elle se confie à une amie, Valérie, qui lui suggère, pour se distraire, d’aller dîner avec son père Edward, quatre-vingt-dix ans. Valérie s’inquiète en fait pour son père qui vit seul depuis le décès de sa mère quelques semaines auparavant, d’autant qu’elle doit rentrer au Canada.

C’est surtout pour tranquilliser Valérie que la narratrice accepte la proposition : elle se rend chez Edward, qui lui a préparé un délicieux dîner. Outre un fabuleux cuisinier, la narratrice, dont on devine qu’il s’agit de l’auteur, découvre un vieil homme alerte, cultivé, plein d’humour et de sensibilité. Sa conversation n’a d’égal que les plats qu’il prépare et, au fil des chapitres qui retracent autant de dîners et leurs préparatifs, une amitié naît et se développe jusqu’à devenir indispensable aux deux protagonistes qui reprennent ainsi rapidement goût à la vie.

Le roman que nous propose Isabel Vincent est très plaisant : les amateurs de cuisine apprécieront les rendez-vous ponctuels entre les deux convives, les autres, dont je fais partie, ne seront pas lassés par les recettes évoquées, car elles sont surtout prétextes à parler d’amitié ou à évoquer le passé. Edward est nostalgique, on s’en doute, lui qui a vécu une grande histoire d’amour avec Paula, l’unique femme de sa vie. Il en tire quelques leçons qu’il essaie de transmettre à Isabel, empêtrée dans des relations difficiles ; pour autant, Edward n’est jamais moralisateur. La vie lui a enseigné qu’il valait mieux être pragmatique et comme tout ce qu’il veut, c’est le bonheur d’Isabel, il essaie de lui communiquer avant tout son amour de la vie.

 

« J’avais toujours vécu avec l’idée que le paradis se trouvait ailleurs. Mais Edward n’était pas dupe. Il savait que le paradis n’est pas un lieu mais les personnes qui peuplent votre existence. Combien de fois m’avait-il répété : « Le paradis, c’était Paula et moi » ? » (p163)

 

Le roman nous transporte à New York dont il évoque certains quartiers et plus particulièrement Roosevelt Island et son téléphérique vers Manhattan. L’atmosphère des lieux est très bien restituée, celle de l’appartement d’Edward également, tellement chaleureuse. L’écriture d’Isabel Vincent est douce et pudique. Le deuil, omniprésent, est toujours évoqué avec délicatesse, en filigranes, comme la vieillesse à laquelle Edward essaie de s’habituer depuis qu’il vit seul.

Si « Dîner avec Edward » apparaît d’abord comme un « feel-good book », il est servi par une belle écriture et par une certaine subtilité qui en font un livre sur l’amitié à la fois agréable à lire et intéressant.  Une belle lecture pour continuer ce mois américain.

Dîner avec Edward, Isabel Vincent, traduit de l’anglais (Amérique du Nord) par Anouk Neuhoff, Presses de la Cité, Paris, mars 2018, 189 p.

Lu dans le cadre du mois américain chez Martine.

Le pays que j’aime, Caterina Bonvicini

La petite Olivia est l’héritière de riches entrepreneurs de Bologne. Elle est élevée dans une magnifique villa ornée de fresques du XVIIIème siècle et son meilleur ami, Valerio, n’est autre que le fils du jardinier et d’une domestique qui vivent sur place. Valerio va à la même école qu’Olivia et c’est d’ailleurs le grand-père d’Olivia, Gianni, qui les y conduit tous les matins. L’Italie est en train de vivre ses terribles années de plomb, et les familles aisées, dont les enfants sont fréquemment victimes d’enlèvements, vivent dans la peur. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur le terrible attentat qui a détruit la gare de Bologne en 1980.

Malheureusement, alors que Valerio est encore très jeune, le monde s’écroule autour de lui lorsque sa mère décide de quitter son père, et la villa des Morganti, pour suivre à Rome un petit escroc dont elle est tombée amoureuse. Ils se retrouvent dans un appartement délabré à la périphérie de la ville sainte dont Valerio ne connaîtra rien pendant des années. Pour les vacances, il retourne chez son père, c’est-à-dire chez les Morganti qui l’emmènent, avec son amie Olivia, sur la Versilia, la partie chic de la côte toscane fréquentée par les classes aisées de la région.

Et c’est ainsi que démarre le récit de quarante années d’amitié, et pas seulement, entre Olivia et Valerio. Ils vont se retrouver régulièrement, s’aimer alors qu’ils sont étudiants, puis se quitter, pour à nouveau mieux se retrouver. Olivia ne termine pas ses études, comme tout ce qu’elle entreprend, tandis que Valerio réussit au-delà de toute espérance. Née de son enfance passée entre la villa des Morganti et l’appartement insalubre de la périphérie romaine, sa faculté à se fondre dans des milieux différents, à défaut de s’y sentir chez lui, lui permet d’évoluer et de faire fortune dans l’Italie des années berlusconiennes. Mais Valerio n’est ni dupe, ni cynique et, conscient de la corruption des milieux qu’il fréquente, il conserve un regard lucide sur l’Italie des années quatre-vingt-dix et deux mille.

« Le pays que j’aime » est un roman attachant qui retrace une amitié d’enfance qui évolue en un amour fort qui malheureusement ne se concrétise pas, parce qu’Olivia préfère bien souvent se laisser porter que de prendre des décisions. Les situations sont souvent graves, mais jamais pesantes grâce à l’humour et à la légèreté qui émaillent le récit. On pourrait regretter le manque de détermination des protagonistes à vivre leur histoire d’amour, mais c’est finalement ce qui les rend crédibles et si humains. Il y a aussi des personnages forts comme Manon, la grand-mère qui a tant marqué Olivia et Valerio ; d’autres sont beaucoup moins courageux. Même Valerio doit renoncer, pourtant si près du but, pris au piège et préférant finalement la prison dorée qu’il s’est construite…

Une belle découverte que ce troisième roman de Caterina Bonvicini publié en français et récemment sorti en format poche.

 

Le pays que j’aime, Caterina Bonvicini, traduit de l’italien par Lise Caillat, Folio n°6462, mars 2018, 356 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois italien chez Martine

 

Une bouche sans personne, Gilles Marchand

 

Le cinquième roman que j’ai lu de la sélection pour le prix du Meilleur roman Points m’a étonnée et ravie, au point de constituer, parmi ces lectures, mon premier coup de cœur. J’ai été étonnée, parce que ni le titre, ni la quatrième de couverture ne m’auraient incitée à acheter ce roman que je n’avais d’ailleurs pas remarqué lors de sa parution, passant ainsi à côté d’un excellent premier roman. Ravie parce que j’ai découvert un livre certes très douloureux par l’épisode historique auquel il fait référence, mais jamais pesant parce que l’auteur en a fait un bijou de poésie et d’imagination.

Gilles Marchand nous plonge dans le quotidien gris et monotone d’un petit comptable qui dissimule en permanence sa bouche et son cou sous une épaisse écharpe. L’homme préfère être seul, bien qu’il se présente comme n’étant ni agoraphobe ni misanthrope. On se doute qu’un traumatisme doit être à l’origine de son comportement…

En dehors de son travail, où il préfère éviter tout lien et donc toute conversation avec ses collègues, le narrateur se rend tous les soirs dans un bar où il retrouve Sam, un taiseux comme lui, et Thomas, un homme plus âgé et également plus bavard. Quant aux deux « femmes de sa vie », ce sont sa boulangère, qui le gratifie chaque matin du seul temps qu’elle connaît, le futur, et avec laquelle il lutte pour ne pas « abdiquer ses principes de conjugaison », et Lisa, la jolie serveuse qu’il aime en silence, parce qu’elle est bien trop belle pour lui.

Chaque soir, le narrateur retrouve Sam, Thomas et Lisa et passe quelques heures avec eux à jouer à la belote, écouter de la musique et parfois, seulement, à discuter. Mais ses trois amis s’interrogent sur son secret et, parce qu’ils savent que parler le sauvera, ils finissent par le pousser à raconter son histoire. Quelques clients du café tendent l’oreille, et bientôt, ils seront nombreux chaque soir à venir écouter l’histoire de l’homme à l’écharpe. Celui qui avait « cadenassé solidement » son « armoire à souvenirs » doit affronter le passé, « le poème et la cicatrice » qui dormaient en lui depuis si longtemps. Comme dans « La conscience de Zeno », ce roman italien du début du vingtième siècle que son grand-père lisait, le narrateur va laisser ses souvenirs remonter à la surface petit à petit au cours des soirées au café qui représentent pour lui autant de séances de psychanalyse.

Dans la profusion actuelle de livres publiés, la littérature se fait rare mais elle existe toujours et le roman de Gilles Marchand en fait partie : une histoire sombre -dont le traumatisme originel est inqualifiable-, sublimée par le regard empli d’imagination que le narrateur porte sur le quotidien et par l’atmosphère particulière qu’il crée, des personnages bien croqués mais qui laissent aussi la place à l’imagination du lecteur, de l’amitié, une fantaisie douce qui devient poésie … font d’ «Une bouche sans personne» une très belle histoire.

 

 Coup de cœur 2018 !

 

Une bouche sans personne, Gilles Marchand, Points Seuil n° P4659, octobre 2017, 260p.

 

Prix du Meilleur roman Points

 

 

 

L’enfant perdue, Elena Ferrante.

C’est aujourd’hui que le quatrième tome de la saga d’Elena Ferrante sort en français chez Gallimard ! Je l’ai lu l’été dernier en italien et je vous livre quelques réflexions nées de ma lecture. Vous pouvez lire cette chronique sans crainte, puisque je ne divulgue absolument rien de l’intrigue !

Pour rappel, Elena et Lila sont deux amies d’enfance, nées en 1944 dans un quartier populaire de Naples. Au début de « L’amie prodigieuse », le premier tome, Lila, âgée de soixante-six ans, a disparu. Nous sommes en 2010 et Elena commence à raconter l’amitié naissante entre les deux petites filles. Elle cherche une explication à la disparition de son amie et poursuit sa narration au cours des trois volumes suivants.

Dans « Le nouveau nom », puis « Celle qui fuit et celle qui reste », Elena parvient, grâce à sa brillante scolarité, à s’extraire de son milieu modeste et à intégrer la prestigieuse école normale de Pise. Elle devient écrivain, vit dans le nord de l’Italie puis épouse Pietro, un universitaire, et s’installe avec lui à Florence, où ils ont deux filles, Dede et Elsa. Quant à Lila, elle abandonne très vite l’école et, après un mariage raté avec Stefano, dont elle a un fils, elle travaille durement dans une fabrique de mortadelle où elle est exploitée, mais arrive à s’en sortir grâce à son caractère combatif. Elle s’installe ensuite avec Enzo et monte avec lui une entreprise informatique florissante et n’hésite pas à refuser de céder à la mafia contre sa protection.

Ce quatrième volume enfin traduit en français sous le titre de « L’enfant perdue » débute dans les années soixante-dix. Elena, qui vient de quitter Pietro, part à Montpellier avec Nino, son grand amour de toujours, pour participer à un colloque universitaire… je ne vous en dévoilerai pas davantage puisque le roman vient de paraître !

 

De ce dernier tome, j’ai retenu une citation qui me paraît emblématique :

« Solo nei romanzi brutti la gente pensa sempre la cosa giusta, dice sempre la cosa giusta, ogni effetto ha la sua causa, ci sono quelli simpatici e quelli antipatici, quelli buoni e quelli cattivi, tutto alla fine ti consola ». (Storia della bambina perduta, p. 429 edizione originale). 

« Ce n’est que dans les mauvais romans que les gens pensent toujours la bonne chose, disent toujours la bonne chose, chaque effet a sa cause, il y a les gentils et les désagréables, les bons et les méchants, tout cela finit par te réconforter ». (L’enfant perdue p.429 édition originale.)

 

Là se trouve la clé de toute la narration. Les personnages évoluent, ils ne sont jamais blancs ni noirs, et le lecteur évolue également au rythme de l’auteur :  avez-vous toujours aimé l’une des deux amies et détesté l’autre ? C’est possible, mais moi non. Au contraire, mes sentiments ont beaucoup évolué au fil de la narration ; c’est en tout cas ce que j’ai ressenti (vous me direz ce que vous en pensez).

Ainsi, Elena, qui me plaisait beaucoup au cours des deux premiers volumes, m’est-elle apparue comme davantage égoïste par la suite. Elle néglige souvent ses enfants, et les fait systématiquement passer après l’amour et après son travail. Inversement, Lila, qui j’avais d’abord perçue comme dure, jalouse, souvent centrée sur elle-même, m’est apparue sous un jour complètement différent dans ce quatrième tome. En réalité, chacune fait de son mieux, et selon les périodes de sa vie, y parvient plus ou moins bien. Le point commun étant qu’elles s’en sortent, sont fortes et indépendantes et que l’auteur ne porte jamais de jugement de valeur sur leurs erreurs.

Ainsi, l’amitié n’est ni décriée, ni sur-valorisée. Elle est centrale, tout simplement :

« Ogni rapporto intenso tra essere umani è pieno di tagliole e se si vuole che duri, bisogna imparare a schivarle ; »

« Chaque relation intense entre êtres humains est pleine de pièges et si vous voulez qu’elle dure, vous devez apprendre à les éviter ; « 

 

Au-delà du récit de l’amitié de Lila et Elena, toute l’histoire de l’Italie contemporaine défile dans ce quatrième tome, de l’enlèvement d’Aldo Moro à la période berlusconienne, en passant par l’opération « mains propres » du début des années quatre-vingt-dix, et par la faillite du communisme et du socialisme italiens. Chacun des personnages se trouve impliqué politiquement, d’une façon ou d’une autre.

On apprend beaucoup aussi sur la culture politique italienne, qui paraît proche de la nôtre mais qui peut être très différente ; c’est le cas du communisme à l’italienne, très différent du communisme français que nous avons connu dans les années soixante-dix et quatre-vingt. En Italie, les communistes étaient alors des intellectuels de haut niveau, engagés pour les travailleurs, mais restant toutefois entre eux :  la famille Airota en est un bon exemple. Ils n’accepteront jamais totalement Elena. Fille du peuple, c’est un peu une « nouvelle intellectuelle », elle ne peut rivaliser, puisqu’elle n’a pas hérité des codes intellectuels de cette classe supérieure d’une façon traditionnelle, c’est-à-dire par transmission directe.

Dans « L’enfant perdue », j’ai aussi beaucoup aimé la passion studieuse de Lila pour Naples, que j’ai vue comme un regret d’Elena pour ce qu’elle n’avait pas fait elle-même. Je me suis demandé longtemps, dans la dernière partie, comment Elena Ferrante allait mettre un terme à son récit. J’étais tellement prise dans l’histoire, habituée à vivre aux côtés des personnages, que j’aurais aimé qu’elle ne se termine jamais. Je me suis même demandée si Lila avait vraiment existé ou si elle n’était qu’une métaphore de ce que la vie d’Elena aurait pu être si elle n’avait pas étudié, si elle n’avait pas poursuivi ce destin intellectuel qui était le sien…

La saga d’Elena Ferrante est aussi une réflexion sur le livre et la littérature. Elena se penche sur ses propres écrits. Elle mesure la distance entre elle-même et le monde qui l’entoure et le doute l’assaille inévitablement : la littérature est-elle vraiment en mesure de raconter le monde ?

 

Coup de cœur pour toute la saga !

 

L’enfant perdue, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, Collection Du monde entier, Paris, janvier 2018, 560 p.

 

Livre lu en VO dans le cadre du challenge Il viaggio chez Martine, du challenge Leggere in italiano.

Les huit montagnes, Paolo Cognetti

 

Pietro est né à Milan, mais la montagne a toujours fait partie de sa vie. De celle de ses parents tout d’abord qui, bien qu’originaires de la campagne vénitienne, effectuaient de nombreux séjours dans les Dolomites jusqu’à ce qu’un événement dramatique les pousse à quitter leur région et à chercher refuge à Milan.

Mais l’appel de la montagne, qui triomphe toujours chez celui qui en est amoureux, réapparaît après quelques années et la mère de Pietro se met rapidement à rechercher un endroit où la petite famille pourra passer ses étés. C’est sur Grana, hameau situé dans une vallée profonde perpendiculaire au Val d’Aoste, que la mère de Pietro jette son dévolu et qu’elle loue un petit chalet sans prétention. Elle y passe les deux mois d’été avec Pietro, et Giovanni, le père, les rejoint en août lors de ses congés annuels. Ce père taciturne, souvent en colère contre le monde, entreprend d’initier son fils à la montagne, et pendant plusieurs étés, Pietro le suit, sans jamais avouer que ces randonnées, qui deviennent bientôt des courses en haute montagne, lui pèsent parce qu’il souffre du mal des montagnes.

Pietro est comme son père, peu communicatif, mais il devient tout de suite ami avec Bruno, le seul enfant de Grana qui, à onze ans, garde les vaches de sa famille dans les alpages. Et c’est cet ami, plus que son père, qui lui fait découvrir les beautés simples de la montagne. Leur amitié se renforce d’année en année, jusqu’à ce que le jeune Bruno commence à travailler comme maçon, tandis que Pietro se fait de nouveaux amis parmi la jeunesse dorée qui vient de la ville pour pratiquer l’escalade. Mais ce n’en est pas fini pour autant de cette amitié. Elle va perdurer au long des années, entre Bruno, celui qui reste au pays, et Pietro, celui qui part découvrir de nouvelles montagnes au loin, mais finit toujours par revenir à Grana.

Le roman de Paolo Cognetti nous parle de l’amitié entre deux garçons et de la passion pour la montagne. Mais au-delà de ces deux thèmes principaux, il évoque les difficultés de communication entre un père et son fils et l’importance de la transmission des valeurs. Il pose également différentes questions : peut-on intervenir légitimement dans la vie des autres, même si on est convaincu de faire le bien ? Qu’est-ce qui nous y autorise ? Avons-nous un chemin tracé ? Pourquoi aller chercher si loin le bonheur ? Et puis bien sûr, comment respecter la montagne, et plus généralement, la nature ?

Pietro respecte le principe édicté par son père : la montagne ne se parcourt qu’en été. L’hiver, l’homme se retire devant la neige, pour laisser la nature se reposer. Le père de Pietro exècre le ski et les installations sportives qui ont défiguré la montagne et le jeune Pietro reprend cette idée à son compte. L’auteur quant à lui, dénonce les excès du tourisme sportif en montagne, comme on peut d’ailleurs le lire dans son blog (si vous lisez l’italien, c’est ici).

Vainqueur en juillet 2017 du plus prestigieux prix italien, le prix Strega, (après avoir reçu en juin le prix Strega des jeunes qui est l’équivalent de notre Goncourt des lycéens), et tout récemment du prix Médicis étranger 2017, « Les huit montagnes » a de nombreuses qualités, tout en étant un roman tout à fait abordable pour le grand public et pour les jeunes. L’écriture est sobre et fluide, tout en étant très évocatrice. Pour qualifier la forme et le fond, un seul terme s’impose, l’authenticité : celle des valeurs évoquées, celle des sentiments, purs et jamais forcés, celle de la simplicité. Un récit profond et tendre, parfois triste et nostalgique, proche de la nature comme on l’était il y a plusieurs décennies, naturellement et simplement, et non de manière artificielle comme on l’est souvent aujourd’hui !

Bref, « les huit montagnes », c’est le roman de l’amitié, de la liberté et de la nature : un grand bol d’air rafraîchissant dans ce monde de fous !

 

L’avis de Martine ici.

 

Les huit montagnes, Paolo Cognetti, Stock, collection La cosmopolite, août 2017, 299 p.

 

12 ème lecture dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire 2017, Challenge Il viaggio chez Martine.

 

 

 

 

La fin de la solitude, Benedict Wells

 

Benedict Wells est présenté comme le jeune prodige de la littérature allemande : à trente-trois ans, il compte déjà plusieurs livres à son actif. « La fin de la solitude » est son quatrième roman, paru en 2016 en Allemagne. Les éditions Slatkine et Cie ne s’y sont pas trompées, qui en publient aujourd’hui la traduction française. Ce roman fait partie des belles surprises de la rentrée littéraire 2017.

« La fin de la solitude » est le récit d’une enfance difficile, qui avait pourtant commencé sous les meilleurs auspices. Jules est le fils cadet d’une famille allemande de trois enfants. Chaque année, les Moreau, qui vivent à Munich, se rendent en France dans un village situé près de Montpellier, d’où le père est originaire : des racines françaises, mais qui ont peu imprégné les enfants qui se sentent étrangers et observent de loin les petits Français. Jules conserve quelques bons souvenirs de ces vacances en compagnie de son frère Marty et de sa sœur Liz, mais on sent tout de suite qu’un événement funeste plane sur la famille. Les souvenirs de France seront à jamais marqués par le drame qui, cette année-là, emporte les parents de Jules, réduisant à néant le bonheur d’une famille unie.

De retour en Allemagne, les enfants sont placés en internat. Ils sont séparés en raison de leurs différences d’âge. Pour Jules, enfant sensible, commence une période très dure, « un mélange de stupeur obscure et d’un épais brouillard, parfois traversé de brèves réminiscences ». Jules se trouve notamment marqué par le cadeau que lui avait fait son père, -un appareil photo coûteux- et plus encore par un conseil que celui-ci lui avait donné, insistant sur l’importance d’avoir « un véritable ami, une âme sœur », plus encore que de trouver l’amour.

L’enfance et l’adolescence de Jules se transforment en  quête pour trouver ce véritable ami. C’est alors qu’il rencontre Alva, jeune pensionnaire de son âge qui devient sa « famille de substitution ». Jules pense que cette amitié met définitivement un terme à sa solitude, mais les années passent et Alva s’éloigne de lui.

C’est sur un lit d’hôpital, immobilisé par un accident de moto, que Jules, la quarantaine, père de famille, fait défiler ces images du passé, et bien d’autres encore, pour tenter de répondre à une question qui le taraude : « qu’est-ce qui détermine une vie ? ».  Une plongée dans son enfance, sa vie de jeune adulte qui lui permet de trouver la sérénité, en même temps que la réponse à sa question.

Le roman de Benedict Wells est indéniablement triste et sombre, mais il est servi par une écriture lumineuse qui adoucit les coups du destin, en laissant affleurer des sentiments positifs. Jules rencontre de nombreux obstacles, son frère et sa sœur ne lui sont d’abord d’aucune aide, puis ils se rapprochent. Jules le regrette mais ne leur en tient pas grief : il comprend qu’eux aussi sont marqués par la tragédie et ont du mal à trouver leur place dans le monde.

La sensibilité de Jules, son empathie avec les autres, l’aident à surmonter des moments d’abattement profond ; à trouver « son âme sœur », comme le lui conseillait son père, même si Jules se trompe sur la nature du sentiment qu’il éprouve ; et enfin, à se forger une philosophie qui l’aidera à surmonter ce poison que représente une enfance difficile. A la fin, Jules est prêt, et nous ne doutons pas que sa vie sera désormais aussi lumineuse que sa personnalité.

« La fin de la solitude » a reçu en 2016 le Prix de littérature de l’Union européenne qui récompense les meilleurs écrivains émergents en Europe.

La fin de la solitude, Benedict Wells, traduit de l’allemand par Juliette Aubert, éditions Slatkine et Cie, Genève, août 2017, 288 p.

 

6ème participation au challenge de la rentrée littéraire chez Sophie.