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Napoli mon amour, Alessio Forgione

Premier coup de cœur de l’année avec ce roman italien qui a connu un beau succès à sa sortie en 2018 de l’autre côté des Alpes : « Napoli mon amour » est le premier roman d’Alessio Forgione, jeune auteur qui, depuis, a publié un second roman qui était en lice pour le prix Strega 2020, l’équivalent de notre prix Goncourt.

Le protagoniste de « Napoli mon amour » est un jeune Italien de trente ans qui vit toujours chez ses parents à Naples. Titulaire de deux diplômes universitaires, Amoresano recherche un travail depuis des années. Il vit désormais sur les économies qu’il a réalisées en étant marin pendant six ans. Il raconte son quotidien qui s’enlise, entre la recherche d’un emploi, les soirées dans les bars napolitains avec son ami Russo qui vit les mêmes difficultés que lui, et sa passion pour le foot et plus particulièrement pour l’équipe de Naples.

Un soir, plus désespéré que d’habitude, Amoresano décide d’en finir avec la vie et d’abord, de dépenser l’argent qu’il lui reste. Mais il rencontre une jeune fille très belle qui lui redonne espoir. Il se présente comme écrivain, ce qui n’est pas tout à fait faux puisqu’il a déjà écrit quelques nouvelles. Lola est plus jeune que lui et n’a donc pas les mêmes aspirations, elle en est encore à l’âge où tout est possible et où l’on découvre le monde. L’horizon d’Amoresano se dégage mais cela ne dure pas :  euro après euro, il compte les dépenses qui s’accumulent et qui bientôt le mèneront au point de rupture, quand il ne pourra même plus offrir un verre à Lola …

« Napoli mon amour » est un roman d’initiation qui décrit la réalité que doivent affronter beaucoup de jeunes Italiens. Le chômage des jeunes est un des thèmes principaux du roman, avec ses deux corollaires, l’obligation de vivre chez ses parents et l’expatriation des jeunes diplômés qui, comme le héros, cherchent tout simplement une place dans le monde. L’auteur sollicite notre empathie pour toute une génération qui souffre de ne pouvoir s’insérer dans la vie économique du pays, malgré son sérieux et sa préparation et qui oscille entre détermination et résignation.

Le roman d’Alessio Forgione est en grande partie autobiographique, l’auteur travaillait en effet dans un pub à Londres lorsqu’il l’a rédigé.  L’écriture est maitrisée : simple mais précise, fluide, parfois dynamique ou plus lente en fonction des fluctuations de l’humeur du personnage. Alessio Forgione ne verse jamais dans les stéréotypes et le Naples que vous découvrirez n’est ni enchanteur, ni haut en couleur mais ce n’est pas non plus le pire endroit sur terre, malgré la pluie qui arrose les journées sans but du héros. C’est une ville qui ressemble à toutes les villes européennes et les jeunes y ont les mêmes préoccupations et les mêmes loisirs qu’ailleurs. Et il y a quand même la bulle d’oxygène que représentent pour Amoresano et Russo les séances de plongée dans les eaux limpides de l’île de Procida. Le narrateur aime et déteste Naples, il ne peut la quitter, comme la protagoniste du film de Resnais, « Hiroshima mon amour ».

« Napoli mon amour » n’est pas que la dénonciation des difficultés de toute une génération. L’amour de la littérature se révèle en filigranes tout au long du roman, apparaissant ainsi comme une sorte de remède et d’espoir. « Napoli mon amour » fait partie de ces lectures qui résonnent en nous longtemps et qui sont la marque des auteurs talentueux. A découvrir.

Coup de cœur 2021 !

Napoli mon amour, Alessio Forgione, traduit de l’italien par Lise Caillat, Editions Denoël et d’ailleurs, janvier 2021, 272  p.

Noces de neige, Gaëlle Josse

En 1881, la fille du grand-Duc Oulianov emprunte le train Nice-Moscou avec toute sa famille après avoir passé l’hiver à Nice, de fêtes en réceptions avec l’aristocratie russe qui vient chaque année profiter de la douceur de l’hiver niçois. Anna Alexandrovna est heureuse, elle a hâte de retrouver sa patrie, mais surtout les chevaux et les concours équestres dans lesquels elle excelle, et enfin, Dimitri Sokolov, le cadet du tsar et l’ami de son frère qui l’a complimentée si ardemment et dont elle s’est aussitôt éprise.

En 2012, c’est en sens inverse que la jeune Irina accomplit le même trajet, pour se rendre au bord de la « Baie des Anges » où l’attend Enzo, avec qui elle échange des messages d’amour depuis six mois sur un site de rencontre. Irina ne veut pas du destin de sa mère, elle veut être heureuse et elle refuse d’avoir froid. Même si elle a menti sur quelques points, Irina est sérieuse et cherche vraiment l’amour, à la différence des nombreuses filles qui ne visent qu’à arnaquer celui qui sera trop naïf, attiré par l’âme et la beauté slaves.

Voilà deux jeunes filles qui se croisent dans le Riviera-Express, à un siècle de distance, et qui sont reliées par une communauté de destin, même si l’une est aristocrate et l’autre n’est qu’une fille du peuple. C’est avec ce court roman que je découvre pour la première fois la belle écriture de Gaëlle Josse, différente d’ailleurs en fonction de l’époque qu’elle évoque : on imagine ainsi parfaitement les moments qui s’écoulent dans le train, ses décors et ambiances, et les paysages traversés.  

Les thèmes évoqués concernent le temps qui passe et les occasions perdues, la beauté que l’on n’a pas toujours et l’amour, l’exil et la poursuite d’illusions.  Le roman dégage une sensation difficile à définir, oscillant entre la poésie et la nostalgie, à l’évocation de ces jeunes filles qui rêvent, doutent, s’interrogent et souffrent de désenchantements et de la difficulté de vivre, tout simplement. La fin inattendue projette sur l’œuvre une mélancolie douce : un beau roman et une belle plume que je vous conseille de découvrir.

Noces de neige, Gaëlle Josse, Editions j’ai lu, 2014, 123 p.

Participation au challenge objectif Pal chez Antigone.

Betty, Tiffany McDaniel

Quand on a un papa qui est allé sur la lune, perché sur le dos d’un « Attrapeur d’Etoiles Agité », ces magnifiques lions noirs chargés de ramasser les étoiles tombées sur terre, on ne peut qu’aimer les histoires. D’ailleurs, le jour où elle cesse de croire aux histoires de son père, Betty se met à en écrire : des histoires qu’elle enfouit sous terre au fil des années. 

Néanmoins gaie, pleine d’entrain et d’attention pour les autres, Betty a beaucoup à raconter : l’écriture devient le réceptacle de sa douleur. Quand on est la sixième d’une famille de huit enfants qui a connu beaucoup de deuils, la vie qui se dévoile peu à peu est rude et sans concessions. Surtout quand se profilent de terribles secrets de famille qui expliquent le comportement parfois fantasque, souvent irrationnel et déséquilibré de la mère. Mais il y a l’amour inconditionnel du père ainsi que sa bienveillance et le monde imaginaire qu’il met à la disposition de ses enfants.

Chez les Carpenter, la vie est difficile également parce que la mère est blanche et que le père est un Cherokee. Betty tient de lui, c’est d’ailleurs la seule des enfants à avoir la peau si foncée, ce qui lui vaut d’être la proie des moqueries des habitants et des écoliers de Breathed, la petite ville de l’Ohio où la famille Carpenter a fini par s’installer. Mais Betty, forte de la tendresse de son père, qui la surnomme « la Petite Indienne » et lui enseigne un peu de la culture des Cherokees, apprend à sécher ses larmes et à garder la tête haute.

Voilà un très beau roman qui évoque l’enfance, la perte des illusions et de l’innocence et qui nous offre un magnifique duo père-fille. Les sept cent pages défilent rapidement car l’écriture fluide et facile à lire n’en n’est pas moins recherchée et poétique. J’ai beaucoup aimé les petits mots pour se souhaiter une bonne nuit que les sœurs gardent précieusement, des mots qui rassurent et qui réparent, comme ceux de Landon, le père, et qui rendront Betty plus forte et l’aideront plus tard, non pas à oublier, mais à prendre son envol.  

Betty, Tiffany McDaniel, traduit de l’américain par François Happe, Gallmeister, 2020, 716 p.

Nos espérances, Anna Hope

Je pensais commencer ce mois anglais en beauté avec cet auteur dont j’ai beaucoup entendu parler ces dernières années. Pour la découvrir, j’ai choisi son dernier roman qui vient de paraître chez Gallimard, « Nos espérances ».  Si la lecture est une rencontre, eh bien, elle ne s’est pas faite, tout simplement. Difficile de dire exactement pourquoi, mais j’ai tout de même essayé d’analyser ce qui ne m’a pas plu.

Anna Hope nous présente trois jeunes femmes qui ont la trentaine en 2004. Hannah, Cate et Lissa se sont rencontrées lors de leurs études, à la fin des années quatre-vingt-dix, puis elles se sont installées ensemble dans une belle maison londonienne, située en bordure du parc de London Fields. Elles sont heureuses, travaillent beaucoup, mais profitent aussi de la vie, vont au théâtre, au musée, au restaurant, voient des amis. « Elles ne sont plus jeunes, mais ne se sentent pas vieilles. La vie est encore malléable et pleine de potentiel ». Elles voudraient que ce moment dure toujours…

Quand on les retrouve en 2010, la vie n’a pas rempli ses promesses. Lissa, comédienne, peine à trouver des rôles et enchaîne les castings pour des publicités. Hannah et son mari essaient désespérément d’avoir un enfant et leur vie tourne autour du calendrier des FIV. Enfin, Cate, qui vient d’avoir un bébé, a déménagé dans le Kent et vit difficilement le début de sa maternité, entre des nuits sans sommeil, une belle-mère un peu intrusive et des regrets quant à sa jeunesse.

La construction du roman permet des retours en arrière à différentes périodes de la vie des trois femmes qui, en révélant certains éléments de leur passé, nous aident à mieux comprendre leur insatisfaction. Malgré cela, j’ai eu beaucoup de mal à éprouver de l’empathie pour Cate, Hannah ou Lissa : pas d’émotion, même si je comprenais leurs difficultés. De plus, tout tourne autour des problèmes conjugaux des protagonistes, ainsi que de la maternité, des questions pourtant intéressantes mais traitées de façon superficielle. Les dialogues longs et répétitifs m’ont ennuyée et je suis restée sur ma faim.

J’ai également trouvé ce roman assez triste, -même si la fin laisse espérer des années plus sereines-, parce qu’il m’a semblé que les jeunes femmes ne remettaient pas en question leurs choix. Elles subissent, sont insatisfaites, mais ne réfléchissent pas davantage, se contentant d’exprimer leur mal-être. Ce qui m’a manqué, ce sont aussi des références à l’Angleterre des années quatre-vingt-dix et deux-mille (à une exception près), pour comprendre si ces jeunes femmes étaient en phase avec leur époque. Quant à l’amitié, elle est très malmenée dans le roman, car aucune ne semble ressentir de vrais sentiments pour l’une ou l’autre. Trois colocataires oui, mais trois amies, non.

Peut-être l’ensemble du roman est-il ironique, ce qui justifierait le titre « Nos espérances » ? Mais alors, ce serait profondément déprimant. Je pense plutôt que ce sont mes attentes envers ce roman qui étaient trop grandes, en termes de réflexion, de profondeur, et cela sans doute en raison de sa parution dans la « Blanche » de Gallimard. J’ai donc lu de nombreuses chroniques concernant les romans d’Anna Hope, très appréciés en général, et il m’a semblé qu’elle était meilleure dans ses romans historiques. J’essaierai, à l’occasion…

 

Nos espérances, Anna Hope, traduit de l’anglais par Elodie Leplat, Gallimard, 2020, 357 p.

 

Participation au mois anglais 2020

La vie mensongère des adultes, Elena Ferrante

 

Le nouveau roman d’Elena Ferrante était très attendu en Italie et, quand il est sorti en novembre 2019, il a donné lieu à de longues files dans les librairies. La première page avait été divulguée quelques semaines auparavant et l’incipit très fort suscitait la curiosité des lecteurs :

« Deux ans avant de quitter la maison, mon père dit à ma mère que j’étais très laide. La phrase fut prononcée dans un murmure, dans l’appartement que mes parents avaient acheté au Rione Alto, sur les hauteurs de San Giacomo dei Capri, juste après leur mariage. Tout — la ville de Naples, la lumière bleue d’un mois de février glacial, ces mots — s’est figé. Moi, en revanche, je me suis enfuie et je fuis encore à travers ces lignes qui sont censées être mon histoire mais qui en réalité ne sont rien, ne m’appartiennent pas, ne sont ni un début, ni une fin, juste un enchevêtrement dont personne, pas même l’auteur de ces lignes, ne sait s’il contient la trame d’un récit ou s’il ne s’agit seulement que d’une douleur désordonnée et sans rédemption. »

 

L’héroïne du roman, Giovanna, est une adolescente qui vit dans une famille intellectuelle installée sur les hauteurs du Vomero, un quartier résidentiel de Naples.  Elle découvre que son père a une sœur, Vittoria, dont il refuse de parler et qui vit dans les quartiers populaires de Naples dont il est originaire. Giovanna veut connaître sa tante, comprendre pourquoi son père l’a comparé à elle au détour d’une conversation qu’elle a surprise, comprendre aussi pourquoi il lui a caché son existence pendant toute son enfance.

C’est ainsi qu’à l’aube de l’adolescence, Giovanna découvre les mensonges continuels des adultes et plus particulièrement ceux de son père qui vit en permanence dans l’hypocrisie. Le roman raconte le cheminement de la jeune fille confrontée à  un milieu différent du sien et une façon d’être plus spontanée : elle cherche alors à s’affirmer, se construire face à sa famille mais cela passe par une volonté de destruction qui l’amène à se complaire dans une certaine vulgarité.

Au fil de l’histoire, on rencontre un bracelet, objet fétiche qui devient le fil rouge, le témoin que les membres de la famille détiennent tour à tour et qui est chargé de significations. Les personnages sont des intellectuels de la classe moyenne et des hommes et femmes des classes populaires qui parlent en dialecte napolitain. Les deux mondes, haut et bas de la ville, vivent côte à côte mais pas ensemble, et Giovanna qui refuse cela, devient le trait d’union entre eux.

Le nouveau roman d’Elena Ferrante ne met pas le doigt sur des questions politiques et sociales comme le faisait la saga de « L’amie prodigieuse » si ce n’est en pointant du doigt les intellectuels italiens de gauche et leurs travers. Mais avant tout, c’est un roman d’initiation qui explore les liens familiaux, leur poids, la difficulté des relations homme-femme surtout à l’adolescence et au début de l’âge adulte. Et puis, comme dans « L’amie prodigieuse », on retrouve une héroïne qui tente de concilier les deux faces de son identité.

On retrouve également la personnification de la ville de Naples qui s’incarne dans les menteurs de la ville haute, élégants et cultivés et dans ceux de la ville basse qui se revendiquent d’instincts triviaux et ringards. Un roman intéressant, mais qui m’a un peu laissée sur ma faim : il m’a semblé que la fin du roman appelait indéniablement une suite. Alors, retrouverons-nous Giovanna dans un second tome ? Le roman prendrait alors tout son sens, mais là aussi, l’auteure laisse planer le mystère…

 

La vie mensongère des adultes, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, sortie prévue le 9 juin 2020, 416 p.

 

Ainsi s’achève le mois italien chez Martine.

 

Aventures, Italo Calvino

 

Publié en 1970 en Italie sous le titre « Gli amori difficili » (Les amours difficiles), et en France en 2002 sous le titre « Aventures », ce recueil de nouvelles regroupe treize textes écrits entre 1949 et 1967 : treize nouvelles qui parlent de couples qui « ne se rencontrent pas ». Rencontres avortées ou sans lendemain, courts moments où homme et femme se croisent, autant de situations dans lesquelles, davantage que la difficulté de s’aimer, c’est l’impossible communication entre les êtres que l’auteur souligne.

Tout l’art de Calvino, et c’est en partie ce qui fait les classiques, est de réussir à être universel. Il nous raconte de vraies histoires, souvent très visuelles -certaines de ces nouvelles ont d’ailleurs été adaptées au cinéma-, et nous invite à réfléchir en nous parlant d’amour sans en avoir l’air, qu’il s’agisse de « l’aventure d’une baigneuse », qui n’ose plus revenir à la plage parce qu’elle a perdu son maillot en nageant, de « l’aventure d’une épouse » qui a passé la nuit dehors parce qu’elle avait perdu ses clés et se demande si ce simple fait peut être considéré comme un adultère, de « l’aventure de deux époux », qui s’aiment mais ne peuvent se voir que quelques minutes chaque jour, ou de « l’aventure d’un voyageur » pour lequel l’attente et la sensation de l’amour sont plus importantes que l’amour lui-même.

On souffre avec les protagonistes, comme le myope qui se rend compte qu’il ne peut en même temps voir ses amis et être reconnu tel qu’il était auparavant. On s’émerveille avec ce poète qui s’émeut devant la beauté du monde, mais ne peut traduire en mots sa propre émotion et reste donc silencieux. Les héros sont plutôt des anti-héros, mais quelques-unes des protagonistes féminines sont solaires et illuminent des textes où l’auteur fait la part belle à la lumière. Quoi qu’il en soit, tous les personnages sont touchants, dans leur difficulté d’aimer et de communiquer et partant, de vivre.

Hommes et femmes ne se rencontrent pas parce qu’ils ne parlent pas le même langage, parce qu’ils ne parviennent pas à exprimer leurs sentiments et leurs désirs. C’est donc à un voyage dans l’incommunicabilité que nous convie Calvino, nous conduisant parfois dans des situations absurdes et inextricables.

« Aventures » est un recueil de nouvelles passionnant qui nous ramène à des questions fondamentales et universelles, au moyen d’une écriture recherchée et classique et d’un ton très souvent ironique. Il nous offre également un panorama de la société italienne d’après-guerre. Les italianistes apprécieront la variété de vocabulaire en lisant la version italienne « Gli amori difficili ». Les cinéphiles pourront déguster l’adaptation cinématographique très fidèle au texte de « l’aventure d’un soldat » et celle, beaucoup plus libre, de « l’aventure de deux époux » dont vous trouverez les liens sur Pages italiennes ici.

Le recueil est complété par une seconde partie intitulée « La vie difficile » deux courts romans dont « La fourmi argentine » « Le nuage de smog » dont je vous parlerai bientôt.

 

Coup de cœur 2020 !

 

Aventures, Italo Calvino, traduit de l’italien par Maurice Javion et Jean-Paul Manganaro, Seuil, 2002, 289 p.

 

 

Lu dans le cadre du mois italien chez Martine, et du challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

Jolie libraire dans la lumière, Franck Andriat

 

Voilà un bien joli roman pour ma première participation –malheureusement tardive- à ce mois belge. Il faut dire que je n’avais pas eu le temps d’acheter les livres que j’avais prévus de lire lorsque le confinement a débuté. Alors, j’ai choisi de relire des romans d’auteurs belges qui se trouvent dans ma bibliothèque. Et « Joli libraire dans la lumière » est de ceux qui vous remontent le moral, parce qu’il parle des livres, de leur pouvoir, des correspondances qui peuvent se tisser à leur lecture, mais aussi parce qu’il nous raconte une belle histoire, tout simplement.

Maryline, la jeune libraire, est stupéfaite lorsqu’elle découvre que le roman qu’elle est en train de lire ne raconte rien d’autre que sa propre histoire. Elle est même agacée lorsqu’elle découvre que les prénoms sont les mêmes que le sien, que celui de son fils et de son frère. Tout y est ! Mais qui peut bien être au courant de tout ? Et avoir envie de raconter tout cela ?

Maryline n’a pas toujours été heureuse : des parents qui s’intéressaient peu à elle, un fils, Antoine, né trop tôt et dont le père, effrayé, est parti aussi vite qu’il était arrivé. Et puis ce drame dont Antoine ne veut surtout pas qu’elle parle. Pourtant, elle s’est relevée courageusement et a trouvé son équilibre depuis qu’elle a pu reprendre la librairie.

Et puis, elle a aussi fait de bonnes rencontres : avec ce quinquagénaire croisé dans un train, qui lisait un roman, « Matins », dont elle a donné le nom à sa librairie. Et ce nouveau client, Laurent, qui a voulu absolument acheter le livre qu’elle lisait quand il est entré dans le magasin, parce que « dans ce jardin de phrases, seul un texte vit et c’est celui qu’elle met en lumière par le regard qu’elle lui accorde ».

Franck Andriat nous livre un texte doux et tendre qu’il dédie « aux libraires, aux lettres vives qu’ils partagent ». Il joue sur la lumière, très présente dans son roman, et nous donne envie de connaître ce cocon consacré aux livres, cet antre que Maryline a créé pour de désormais fidèles clients. Un livre qui résonne de façon particulière au moment où l’on ne peut plus fréquenter nos librairies préférées. Je vous conseille donc de lire ce roman si vous voulez une belle histoire pleine d’espérance, mais alors, je vous demande de l’inscrire sur votre liste et d’aller le commander, quand cela sera possible, dans une de nos petites librairies qui auront tellement besoin d’être soutenues !

 

Jolie libraire dans la lumière, Franck Andriat, Editions Desclée de Brouwer Poche, 2015, 145 p.

 

Lu dans le cadre du mois belge chez Anne, et du challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

Magnifica, de Maria Rosaria Valentini

 

Ada Maria vit dans un village de l’Apennin entre une mère taciturne et fatiguée, Eufrasia, qui est méprisée par un mari volage, Aniceto, et Pietrino, un petit frère fragile qui n’aime pas l’école. Quand Eufrasia meurt, le frère et la soeur se rapprochent à la faveur d’un amour commun pour leur mère, tandis que leur père en profite pour s’installer chez Teresina, sa maîtresse.

D’une nature solitaire et rêveuse, Pietrino devient fossoyeur communal. Il entretient le cimetière, s’intéresse à l’histoire de ceux qui y demeurent, il jardine, il chérit certaines tombes oubliées … Ada Maria rêve de quitter le village mais ne veut pas abandonner son frère. Proche de la nature, forte malgré sa petite taille, Ada Maria effectue des travaux dans les champs, pour l’un ou l’autre voisin, et aime se promener dans la montagne et la forêt.

Au cours de l’une de ses promenades, elle aperçoit un homme qui ressemble à un vagabond. Elle se rend compte en revenant sur les lieux qu’il s’agit d’un Allemand qui vit caché dans une grotte depuis la fin de la guerre. Rejetant ses préjugés et sa peur, Ada Maria l’apprivoise peu à peu en lui apportant de la nourriture et des vêtements ; une histoire d’amour naît entre eux et Ada Maria se retrouve enceinte…

« Magnifica » nous raconte l’histoire de trois générations de femmes au destin très différent. Le roman explore les différentes facettes de l’amour maternel, qu’il s’agisse de l’amour tacite mais bien présent d’Eufrasia pour ses enfants, de celui d’Ada Maria pour la belle « Magnifica », véritable enfant de l’amour, ou de l’amour par procuration qu’éprouve Teresina pour le fils et la fille de son ancien amant. L’écriture délicate et poétique et la place importante que l’auteure confère à la nature dans le roman lui donnent une certaine intemporalité. De même, le peu de références géographiques confèrent une universalité à l’intrigue. Un très beau roman romantique, mais jamais mièvre, mélancolique et pourtant plein d’espérance, que je vous conseille de déguster tranquillement, en appréciant la douceur des mots.

 

Magnifica, Maria Rosaria Valentini, traduit de l’italien par Lise Caillat, Editions J’ai lu n°12767, septembre 2019, 347 p.

La femme révélée, Gaëlle Nohant

 

Eliza Donnelley a tout quitté et s’est réfugiée à Paris, dans un hôtel miteux où elle se présente grâce à son faux passeport sous le nom de Violet Lee. Celle qui menait jusqu’alors une existence bourgeoise sur les bords du lac Michigan n’a emporté dans sa fuite qu’un appareil photo, un magnifique Rolleiflex, et quelques bijoux qui témoignent de sa splendeur passée. Ainsi qu’une photo de son fils, qu’elle a laissé derrière elle : « Cette pensée lui coupe le souffle et les jambes. Il faut la repousser tout de suite le plus loin possible. Respirer. Ou la laisser tout incendier et ne plus jamais dormir ». 

Le premier chapitre de « La femme révelée » plonge dans le vif du sujet et le suspense est aussitôt à son comble. Qu’a fait Eliza-Violet de si terrible qui l’oblige à abandonner son fils de huit ans à Chicago ? D’autant qu’elle prend garde à passer inaperçue dans le Paris des années cinquante, cachée dans cet hôtel de passe « poisseux » où l’on n’aura sans doute pas l’idée de la rechercher. Pourtant, sa chambre est cambriolée, les bijoux envolés, ce qui la prive de son principal moyen de subsistance. Il semble donc que quelqu’un la suive … Heureusement, il lui reste son appareil photo et son courage. Elle rencontre Rosa, une prostituée qui l’aide à trouver une chambre dans un quartier beaucoup plus convenable. La directrice du foyer qui l’accueille lui conseille de trouver un emploi de « nanny » dans une famille bourgeoise. Violet entame alors une nouvelle vie, romanesque à souhait…

Autant le dire tout de suite, je suis restée sur ma faim, parce que j’ai attendu tout le roman qu’un élément me soit révélé : la raison de l’abandon du fils. Le premier chapitre est tellement prenant que je me suis imaginé quelque chose d’exceptionnel qui devait justifier l’abandon d’un enfant si jeune à un père si odieux. Déçue, je ne pouvais éprouver aucune empathie pour l’héroïne, a fortiori aucune sympathie.

Il me fut également difficile de lâcher le Paris des années cinquante, le quartier latin, ses boites de jazz et les personnages de Sam et surtout de Rosa, pour me retrouver vingt ans plus tard en pleine ségrégation raciale, à Chicago ; passer d’une intrigue hautement romanesque, intéressante pourtant sur le plan artistique avec la passion de Violet pour la photographie humaniste, à une deuxième partie si différente, foisonnante en éléments de l’histoire contemporaine des Etats-Unis. D’autant qu’à moins de connaître cette période, certes passionnante, sur fond de guerre du Vietnam, il est un peu difficile de s’y retrouver entre les différents mouvements sociaux. Et la question lancinante : qu’a fait Violet pendant toutes ces années pour retrouver son fils ? S’est-elle contentée d’attendre que le père de son fils meure ? Au final, j’ai eu l’impression de lire deux romans et il m’a semblé que l’intrigue était construite au service d’une idée, celle de la présentation et de la défense des injustices raciales et, qu’aussi brillante que fut la démonstration, elle ne parvenait pas à me toucher.

Voilà donc pour moi un rendez-vous raté, même si je reconnais la richesse de la recherche documentaire sur laquelle repose le roman et, surtout, l’écriture de Gaëlle Nohant qui est à la fois fluide et recherchée : l’auteure confirme son talent, révélé dans « La part des flammes » et « Légende d’un dormeur éveillé ». Elle sait comment intriguer le lecteur, le maintenir en éveil et s’avère une excellente conteuse. Le succès est d’ailleurs au rendez-vous pour ce troisième roman qui nous raconte deux époques, deux pays et deux réalités sociales particulières. A vous de voir…

 

La femme révélée, Gaëlle Nohant, Grasset, Paris, janvier 2020, 382 p.

Dévorer le ciel, Paolo Giordano

 

Décidément, les coups de cœur se suivent et ne se ressemblent pas. Voici toutefois un roman que j’hésite à qualifier de coup de cœur, car je l’ai beaucoup aimé et j’ai eu du mal à le lâcher, mais il m’a aussi un peu dérangée, sans que je puisse vraiment définir pour quelle raison ; peut-être parce qu’il est un peu trop dans l’air du temps. Cependant, il est de ceux qui résonnent longtemps parce qu’ils amènent une réflexion et parce qu’ils bonifient avec le temps dans la mémoire.

De Turin où elle vit avec sa famille, Teresa descend chaque été dans les Pouilles, région dont son père est originaire et où elle retrouve sa grand-mère. Elle y fait la connaissance de trois jeunes qui vivent dans la ferme voisine. C’est une famille un peu différente des autres, qui accueille des enfants en difficulté : elle est composée de trois garçons, des « frères » qui n’en sont pas vraiment, Nicola, Tommaso et Bern. Ils ne sont pas allés à l’école mais ont suivi l’enseignement dispensé par Cesare, le père, très croyant. Ce dernier utilise d’ailleurs la religion pour dominer ses « enfants » -seul Nicola est le fils de Cesare et Floriana-, mais il leur inculque aussi des principes qui les guideront dans leur vie d’adulte.

Dès le début, Teresa est captivée par Bern, et quelques années plus tard, lors d’un voyage improvisé dans les Pouilles à l’occasion du décès de sa grand-mère, elle décide de quitter Turin pour s’installer dans la petite communauté qui vit désormais dans la ferme d’à-côté : Nicola, Tommaso et Bern, aidés par Giuliana et Corinne. Ces jeunes exploitent désormais les fruits de la terre. La décision de Teresa, prise au grand dam de ses parents, va l’entraîner sur des chemins très différents de ceux que sa vie d’étudiante laissait présager.

« Dévorer le ciel » est un roman d’apprentissage sur fond de préoccupations écologiques. Très tendance donc, même si la veine n’est pas nouvelle. Le roman m’a en effet rappelé « Deux sur deux », un roman italien également, écrit par Andrea De Carlo en 1989, mais publié en 2018 en français et dans lequel les protagonistes mettent sur pied une petite communauté en Toscane (bien que cela ne constitue pas l’essentiel du roman de De Carlo).

Dans « Dévorer le ciel », de jeunes adultes recherchent aussi un sens à donner à leur vie. Ils refusent les excès du matérialisme ambiant et veulent limiter leur impact sur la nature.  Ils développent donc une petite activité agricole, à partir du potager biologique, le « Food forest », que Cesare avait créé. Ils vivent du fruit de la vente de leurs produits, parfois difficilement. Leur combat prend de temps à autre des formes plus actives, voire extrémistes. L’idéalisme des jeunes se heurte toutefois à la réalité, celle de l’amitié, de l’amour, du temps qui passe et des pressions de la société.

C’est donc une histoire romantique, au sens noble, et idéaliste que l’auteur nous offre. « Dévorer le ciel » est surtout une interrogation sur l’avenir : le roman nous montre le désarroi de jeunes qui peinent à trouver leur place dans le monde. Teresa est une belle héroïne, amoureuse désintéressée, courageuse, fidèle à ses convictions. Bern est quant à lui beaucoup plus complexe, intelligent, fidèle lui aussi à ses idées, jusqu’à l’obstination, ce qui le rend parfois égoïste. Avec Nicola et Tommaso, ils forment un trio intéressant qui malheureusement n’est exploité qu’au début du roman. Tommaso est quant à lui en retrait, mais toujours présent au fil des années, lui dont la sensibilité offre à Teresa un autre éclairage sur Bern.

Quelques longueurs au début, quelques digressions qui ont sans doute pour but de présenter la complexité des personnages, de Bern notamment, en nous éclairant sur certains des choix qu’il fera plus tard, puis le roman nous emporte avec lui dans son flot, avec la puissance d’un fleuve, une tension qui monte, la force d’une écriture pourtant douce et un brin nostalgique, qui nous montre que tout est possible et qu’en même temps, rien ne sera plus jamais pareil. L’histoire de la vie, en somme, qui construit et détruit en même temps…

 

Dévorer le ciel, Paolo Giordano, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Editions du Seuil, Paris, août 2019, 454 p.

 

9  ème participation au challenge 1 % de la rentrée littéraire