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Florence en VO, Annick Farina

De « l’afa », la chaleur humide qui caractérise Florence en été, aux « viola » de la Fiorentina, l’équipe de foot de la ville, c’est à partir d’une quarantaine de mots-clés qu’Annick Farina nous propose de découvrir la belle cité toscane et sa culture. L’auteure est professeure de langue et traduction françaises à l’Université de Florence, ce qui se ressent dans le choix des entrées de ce petit dictionnaire qui fait la part belle au lexique : on apprendra ainsi, anecdote à l’appui, que le terme « Inglesi » qui désigne les Anglais en italien a pu aussi faire référence aux étrangers en général, voire aux non-catholiques s’agissant du « Cimitero degli Inglesi » (cimetière des Anglais).

Des particularités historiques sont également mises en avant, comme lorsque Florence fut à la tête d’un Grand-Duché ou lorsqu’elle devint capitale de l’Italie peu après l’unification du pays en 1860. En filigranes, c’est donc toute l’histoire de l’Italie qui se dessine : l’apparition du « ghetto », « le mot et la pratique » à Venise, les conflits entre villes rivales qui persistent, comme entre Florence, Sienne et Pise, ou même le « Calcio Storico », né à Florence et ancêtre violent du football actuel.

J’ai aussi découvert avec plaisir le sens de la « métaphore meunière » et le folklore pittoresque de l’Academia della Crusca, laquelle servit de modèle à l’Académie française et dont les italianisants consultent aujourd’hui le site internet pour trouver des références linguistiques et culturelles.

Chacune des entrées est complétée par une référence littéraire à des textes aussi divers que « La science en cuisine et l’art de bien manger » de Pellegrino Artusi, « Morte a Firenze/ Mort à Florence », roman policier de Marco Vicchi qui se déroule dans une Florence dévastée par la grande inondation de 1966 (« l’alluvione ») ou « Cronache dei poveri amanti /Chroniques des pauvres amants » de Vasco Pratolini. On croise aussi des auteurs incontournables tels que Machiavel, Stendhal, Michel-Ange, Bocacce ou même John Keats, car si les extraits proposés sont souvent italiens, ils peuvent également être anglais, portugais, russes, danois… de quoi nous montrer l’universalité de l’intérêt pour la ville de Florence et nous donner de nombreuses idées de lecture.

Florence en VO est un guide thématique pour les amateurs de tourisme citadin mais pas seulement. Il est écrit pour celui qui s’intéresse à Florence, à la Toscane ou plus généralement à l’Italie, à son histoire et sa culture et qui dégustera ce guide petit à petit, une entrée à la fois, même chez lui, loin de ce berceau de la Renaissance, du Ponte Vecchio et des fontaines de Boboli.

 

Florence en VO, Annick Farina, Editions Atlante, 2019, 187 p.

 

Je remercie Babelio et les éditions Atlante de m’avoir permis de découvrir ce guide passionnant qui fait d’ailleurs partie d’une série : les villes en VO.

 

 

 

 

Venise à double tour, Jean-Paul Kauffmann

 

Voici une belle lecture d’été qui nous emmène à l’ombre des églises fermées de Venise, mais il ne s’agit pas d’un énième guide des endroits prétendument secrets d’une ville. Et quand je dis lecture d’été, c’est juste parce qu’il faut prendre le temps de la déguster, se laisser mener au gré des méandres d’une quête nostalgique et philosophique à la fois.

Jean-Paul Kauffmann a effectué de nombreux séjours à Venise mais il n’est jamais parvenu à retrouver une église et un tableau qui avaient été sources d’émerveillement lors de sa première visite de la ville dans les années soixante. Cet instant vécu fugacement est devenu mystérieux avec le temps, à la fois parce que l’endroit n’était pas identifiable pour l’auteur -qui avoue n’avoir pas beaucoup cherché dans un premier temps-, et parce qu’il correspondait à un moment sacré, celui de « la fin de l’insouciance, ce délectable moment de vacance avant le passage à l’âge adulte ».

Cette impression fugitive, Jean-Paul Kauffmann a eu envie de la retrouver, il lui fallait la « reconnaître », la revivre à nouveau. Le besoin est devenu si fort que l’auteur a décidé de s’installer à Venise pour quelques mois pour essayer d’explorer toutes les églises fermées de la ville car, au cours des années, il a visité les églises ouvertes au public et n’a pu retrouver la grâce de ce moment.

La difficulté première fut de déterminer les responsables des lieux à visiter : les édifices religieux n’appartiennent pas à la commune mais au Patriarcat de Venise ou à différents ordres religieux ; il fallait ensuite rencontrer la personne et souvent, entrer dans ses grâces car rien n’est plus aléatoire que le bon vouloir des responsables de ces lieux endormis. Il fallait notamment convaincre du bien fondé de la démarche or, l’auteur peinait à expliquer ce qui le poussait à mener cette enquête. Il se dévoile peu à peu dans son récit et l’on discerne un mélange de nostalgie et de curiosité, et peut-être aussi une quête psychothérapeutique pour celui qui a été otage pendant plus de trois ans au Liban. L’auteur se défend d’évoquer cette période de sa vie, mais on comprend que son souvenir rôde toujours et le fait souffrir.

« Moi qui ne cessais d’affirmer qu’au grand jamais je n’écrirais sur cette ville, je me trouve face à elle dans cette familiarité naturelle proche de la griserie. J’ai pris la mesure ici-bas que la vraie joie ne peut s’accomplir que si elle est adossée à l’expérience de l’adversité. Un support nécessaire. Cet état intense, débordant, s’est consolidé sur les ruines du désespoir et de l’angoisse. « Il ne faut pas perdre l’utilité de son malheur » assurait Saint-Augustin. La joie, on peut la rencontrer bien sûr sans avoir connu l’épreuve. C’est un contentement confortable, parfois exquis ou jubilatoire. Mais l’exaltation de l’instant présent, l’authentique allégresse qui vous fait ressentir avec acuité la succulence de la vie, c’est autre chose. Elle a triomphé d’un sort hostile, parcourue cependant par une cicatrice qui a sans doute cessé de faire mal mais qu’on n’a pas oubliée. Cette marque qui ne s’effacera pas donne à la vie une consistance prodigieuse, presque sauvage ».

« Venise à double tour » est aussi l’occasion de parler d’art et de spiritualité, de la désertion des églises et de la crise de la foi en Europe, mais aussi du tourisme de masse. Le récit prend souvent des accents autobiographique et l’auteur évoque sa foi catholique, née dans une petite église d’Ille-et-Vilaine. Il raconte l’ennui de l’enfant qui assistait aux messes quotidiennes, ce qui a forgé son imagination, lui a appris l’autonomie par le développement de l’aptitude à la solitude, toutes choses qu’il ne comprenait pas alors et qui revêtent un sens maintenant. Au fond, il découvre qu’il recherche quelque chose de sacré : la présence qui habitait l’église de son enfance.

Kauffmann évoque le catholicisme et ses ressources infinies qui plaisait tant à Lacan et la glorification du corps que les peintres catholiques n’ont cessé d’exalter, tout particulièrement à Venise, ville où la culpabilité inhérente au catholicisme lui semble bien absente. Il n’oublie pas les églises disparues, comme San Geminiano détruite par Napoléon pour agrandir la Palais royal ou Santa Lucia, rasée par Mussolini pour construire la gare de Venise. « Venise à double tour » est riche de références littéraires : on y croise Paul Morand mais aussi le commissaire Brunetti, Jean-Paul Sartre, Hugo Pratt et bien d’autres encore.

« Venise à double tour » est difficile à qualifier : c’est un récit autobiographique qui retrace une recherche nostalgique tout en soulevant des questions philosophiques. On ressent une certaine souffrance de l’auteur qui se cache derrière un intérêt profond pour l’esthétique du religieux. Est-ce que la visite des églises fermées lui apportera l’apaisement ? Elle intéressera en tout cas ceux qui se passionnent pour Venise et qui dégusteront cette enquête très bien écrite avec beaucoup de plaisir.

 

Venise à double tour, Jean-Paul Kauffmann, Equateurs littérature, Paris, février 2019, 333 p.

 

Challenge vénitien

 

Dictionnaire insolite de Naples, Maria Franchini

 

Naples est une ville que l’on adore ou que l’on déteste : les sentiments que l’on éprouve à son égard sont à son image, ils ne supportent pas la demi-mesure. La ville est en effet tout à la fois superbe, sale, d’une infinie richesse culturelle, bruyante, animée, polluée, baignée par une baie magnifique, striée de rues sordides, desservie par un métro qui est une œuvre d’art et qui brille de propreté, caractérisée par une gastronomie délicieuse et un peuple gai, vif, accueillant et tant d’autres choses encore…

Si comme moi Naples vous passionne, je vous conseille ce « Dictionnaire insolite de Naples » concocté par Maria Franchini. Il regorge d’informations culturelles, historiques, culinaires et d’anecdotes sur la cité parthénopéenne. Vous apprendrez ainsi que la pizza Magherita n’a pas été inventée en l’honneur de la reine Marguerite de Savoie, comme on le dit généralement, mais qu’elle lui a été simplement offerte : la Margherita existait depuis longtemps et tirait son nom de sa forme initiale, en pétales de fleurs. Vous saurez ce que veut dire « faire les Saints-Sépulchres », ce qu’étaient les « jeux isolympiques », pourquoi il y a moins de femmes battues au sud qu’au nord de l’Italie, que « klaxonner » en napolitain se dit « Sunà » qui veut dire « jouer d’un instrument » … ce qui explique beaucoup !

Pour ce qui est du domaine littéraire, j’ai appris que Maria Orsini Natale est l’auteure d’un roman devenu classique qui avait manqué de peu le fameux prix Strega. Il serait passé inaperçu en France, peut-être en raison d’un titre malheureux en français, « La main à la pâte », une anecdote qui m’a tout de suite donné envie de m’intéresser à ce roman napolitain (vous le connaissez ?) que Maria Franchini présente comme « une saga captivante tissée dans un canevas empreint d’humanité et de sensualité. En toile de fond, l’histoire du Sud de 1849 à 1940 ».

Voilà une lecture à la fois divertissante et enrichissante que je vous recommande tout particulièrement, que vous envisagiez un voyage à Naples ou non : ce petit dictionnaire vous fera voyager de toute façon.

Dictionnaire insolite de Naples, Maria Franchini, Cosmopole, Paris, 2015, 158 p.

 

Participation au mois italien chez Martine et au challenge Objectif Pal chez Antigone

Les « Légendes des pays du Nord » à Evian

Le très beau Palais Lumière d’Evian accueille en ce moment une exposition de saison et de circonstance, puisqu’elle est consacrée aux Légendes des pays du Nord. En fait, l’exposition s’attache essentiellement aux grands noms de l’illustration finlandaise dans le domaine des contes. C’est à Alexander Reichstein, illustrateur russe d’ouvrages pour la jeunesse, que l’on doit la scénographie de l’exposition : un univers de forêts, de neige et d’eau, des tons verts et bleus, qui recréent l’atmosphère des contes du grand nord.

 

 

 

Dans une première salle, on fait connaissance avec le Grand Kalevala, chant poétique en rimes fondé sur des mythes multiséculaires très connus en Finlande. Il s’agit de contes populaires finlandais collectés auprès des bardes de Carélie. En 1917, alors que la Finlande naissait comme Etat indépendant, un artiste cherche à illustrer ces contes : Akseli Gallen-Kallela (1865-1931) veut en effet leur donner une nouvelle forme littéraire et artistique qui colle mieux à leur origine très ancienne. C’est après un séjour au Nouveau-Mexique où il découvre le répertoire décoratif des indiens de Taos, qu’Akseli Gallen-Kallela entreprend un projet de livre enluminé qui respecte l’archaïsme du mythe.

 

La seconde salle de l’exposition nous présente les peintures de Joseph Alanen (1885-1920) qui illustrent le Kalevala. Ces toiles méconnues provenant dune collection particulière sont présentées pour la première fois. La plupart ont d’ailleurs été encadrées pour l’occasion. La technique a tempera utilisée par le peintre, sur une toile grossière, donne l’impression que nous sommes face à une tapisserie. Les toiles, de même format, et qui ont en commun une palette restreinte et harmonieuse, laissent à penser que les peintures faisaient partie d’une projet général et qu’elles étaient destinées à être présentées ensemble. En s’affranchissant du réalisme, Joseph Alanen prend sa place parmi les grands peintres modernes du début du XXème siècle. Sa disparition précoce explique qu’il soit tombé dans l’oubli.
Nous descendons et découvrons une salle consacrée à Rudolf Koivu (1890-1946), grand illustrateur finlandais né à Saint-Petersbourg et donc influencé par la culture et les contes russes. De très belles aquarelles, fines et infiniment variées évoquent les contes finlandais.
Les oeuvres lumineuses et gaies de Martta Wendelin (1893-1986) faisaient rêver les enfants finlandais au moment de Noël. Elles décoraient des magazines, des livres de contes et des cartes de Noël.
Enfin, la dernière salle présente le manoir légendaire de Suur-Merijoki, oeuvre totale alliant architecture et arts décoratifs, aujourd’hui disparue.
Voilà une très belle exposition à découvrir en famille, pour laquelle je vous conseille la visite commentée. Alors, si vous passez du côté d’Evian avant le 17 février prochain, allez y faire un petit tour.

Concours pour le paradis, Clélia Renucci.

 

En 1577, un incendie détruit le palais des Doges à Venise : parmi tant d’autres œuvres remarquables, l’immense fresque de la salle du Grand Conseil, représentant le Paradis, part en fumée. Après quelques mois, le doge et ses conseillers décident de remplacer la fresque par une toile peinte à l’huile et ils ouvrent un concours à quelques peintres vénitiens. Pour peindre le nouveau Paradis, le Doge met en compétition deux jeunes peintres, Palma le jeune et Francesco Bassano ainsi que les célèbres Tintoret et Véronèse. Pour arbitrer le concours, il nomme également le moine Bardi, mal accepté par certains conseillers parce qu’étranger à Venise.

Les peintres essaient d’imaginer le futur Paradis, mais les dimensions de la toile, et notamment sa largeur, compliquent la réflexion. Dix ans passent dans une grande inertie, d’autant que le pouvoir politique se désintéresse de l’affaire-, jusqu’au moment où un nouveau doge, Cicogna, relance le concours et demande à voir les esquisses des candidats. Il choisit alors deux peintres qui devront réaliser ensemble la commande : Véronèse et Bassano. Mais tout ne se déroulera pas comme prévu…

Qui dit concours dit émulation, mais aussi concurrence et jalousies. L’art à Venise, qui répond à des commandes politiques ou religieuses, se plie aux règles du pouvoir et les coups bas et trahisons sont nombreux. Pour réussir, un peintre doit être bien sûr talentueux, mais aussi très rusé, comme le sera Véronèse, en utilisant l’un des fils du Tintoret, Marco, ignorant et naïf, pour accéder à l’esquisse de son père et en voler la composition.

« Concours pour le paradis » est un premier roman réussi. Très documenté, il nous apprend beaucoup en ce qui concerne l’art vénitien principalement, mais aussi sur la façon dont la Sérénissime était administrée à cette époque et les relations inextricables entre la politique et la religion. J’ai toutefois regretté quelques rares maladresses lorsque l’auteure pêche par excès d’informations, par exemple lorsqu’elle évoque le Carnaval de Venise. Mais cela reste tout à fait secondaire. Clélia Renucci parvient en effet à instiller beaucoup de romanesque comme lorsqu’elle met en avant la vie familiale des peintres : les relations des artistes avec leurs enfants tout particulièrement, dont beaucoup prenaient la suite du père, mais aussi avec les courtisanes, tandis que les épouses étaient en retrait. Il y a également l’amour pur que l’un des personnages, Domenico, éprouve pour la fille du Doge.

« Concours pour le Paradis » plaira à ceux qui s’intéressent à Venise, à l’art et à l’histoire. Pas besoin de connaissances en la matière, juste de la curiosité, qui nous poussera par ailleurs à découvrir sur Internet les esquisses et tableaux évoqués. D’autre part, le roman est prenant, l’écriture permet une lecture fluide et facile. Classique dans sa forme, il lui manque peu pour constituer un excellent roman : juste de quoi se démarquer dans une production riche, variée et de haut niveau, où il a bien sa place de toute façon. Bref, nous suivrons avec intérêt Clélia Renucci…

 

Concours pour le paradis, Clélia Renucci, Albin Michel, Paris, août 2018.

 

Huitième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire, participation au challenge vénitien ici.

 

Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal

De Maylis de Kerangal, je n’avais lu qu’un récit de son voyage à bord du Transsibérien, « Tangente vers l’est », que j’avais d’ailleurs beaucoup apprécié. Les quelques pages lues au hasard alors que je feuilletais ses romans « Naissance d’un pont » et « Réparer les vivants », ne m’avaient pas donné envie de poursuivre ma lecture, notamment parce que les domaines évoqués ne m’intéressaient pas, et parce que le procédé, s’intéresser à un domaine, en maîtriser le jargon, imaginer une histoire… me paraissait quelque peu artificiel. Mais le sujet de son nouveau roman, « Un monde à portée de main », celui de la peinture, de l’art et du trompe-l’œil, m’a décidée à sauter le pas et je me suis régalée ! Voici donc mon premier coup de cœur de cette rentrée littéraire, il était temps !

 

C’est à l’Institut de Peinture de la rue du Métal à Bruxelles, école très réputée, que la jeune Paula Karst trouve enfin sa voie après deux années d’essais, abandons et autres tergiversations. Pendant six mois, la jeune fille de vingt ans assimile les innombrables teintes et leurs noms évocateurs, prépare sa palette et apprend à reproduire à la perfection bois et marbres, pierres semi-précieuses, moulures et frises, patines et dorures, jusqu’à devenir spécialiste de l’écaille de tortue qu’elle copie à merveille pour son travail de fin d’études. Le trompe-l’œil n’aura bientôt plus de secrets pour elle. Paula apprend à explorer les formes que revêt la nature « pour capter sa structure » dans un « patient travail d’appropriation » où les nuits et les jours se ressemblent, dilués dans l’odeur de térébenthine qui ne quitte plus l’appartement qu’elle partage avec Jonas, son colocataire, étudiant dans la même école qu’elle.

Le diplôme en poche, Paula part à la recherche de chantiers de décoration d’appartements ou d’hôtels particuliers. C’est la voisine de ses parents, chez qui elle est revenue vivre, qui lui met le pied à l’étrier, en lui demandant de peindre un ciel pour la chambre de son fils. Paula se lance passionnément dans le projet, « comme s’il s’agissait de réaliser le plafond de la Chapelle Sixtine » et elle s’étonne elle-même du résultat. Et lorsqu’une ancienne élève de l’Institut de Peinture de Bruxelles l’appelle pour lui proposer de participer à la préparation d’une exposition du Musée des Antiquités égyptiennes de Turin, Paula n’hésite pas un instant.

De modestes chantiers s’enchainent dans le nord de l’Italie, puis c’est la mythique Cinecittà qui l’appelle et, après un détour par Moscou, c’est le « fac-similé ultime » qui s’offre à elle, la réplique de la grotte de Lascaux. Un retour aux origines, « l’occasion d’être préhistorique » ? Paula fonce.

« (…) Paula a le sentiment de les connaître tous, de retrouver sa bande, les copistes, les braqueurs de réel, les trafiquants de fiction, employés sur le fac-similé de Lascaux car scénographes, vitraillistes, costumiers, stratifieurs, mouleurs, maquilleurs de théâtre, aquarellistes, cinéastes, restaurateurs d’icônes, doreurs ou mosaïstes. Ils se disséminent comme des acteurs sur un plateau avant le lever de rideau, chacun prend place dans son îlot de lumière, devant sa paroi, bientôt leur concentration commune maille entièrement l’espace et Paula y est prise, subitement euphorique ».

Le roman de Maylis de Kerangal nous ouvre les portes d’un monde captivant. Son écriture originale, multipliant les synonymes, insistant sur les descriptions, explorant toutes les facettes d’un sujet, reste toujours fluide. Elle hypnotise parfois, comme lorsque l’auteure évoque un souvenir d’enfance en une seule phrase longue de plus d’une page, comme un seul souffle. Roman initiatique, histoire d’amour aussi, même si elle est secondaire, ode au travail de l’artisan, questionnement sur l’art du trompe-l’œil, sur le rôle du copieur dans l’art, et par extension sur celui de la fiction dans la réalité, « Un monde à portée de main » est aussi la métaphore du travail de l’écrivain et du rôle de la littérature. Une très belle lecture, qui fait donc partie de mes coups de cœur 2018, et qui désormais me fera regarder les faux marbres et patines d’un autre œil !

 

Coup de coeur 2018 !

 

Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal, Editions Verticales, juin 2018, 285 p.

 

Sixième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire.

 

Blogoclub : Nymphéas noirs, Michel Bussi

Les romans de Michel Bussi sont toujours en bonne place dans les librairies et très souvent, ils font l’objet de piles impressionnantes, ce qui est particulièrement rédhibitoire pour moi. Je n’avais donc jamais lu de livre de cet auteur et comme c’est souvent le cas, le Blogoclub m’a obligée à m’éloigner de mes centres d’intérêts ou de mes préjugés.

C’est sur les conseils d’Amandine que j’ai choisi de lire « Nymphéas noirs », qui est sans doute le plus connu des romans de Michel Bussi, mais c’est aussi parce qu’il se déroule à Giverny et fait bien sûr référence aux toiles de Monet. Et je n’ai pas été déçue, au contraire : je m’attendais à un polar bien ficelé, rapide à lire et donc distrayant, et il y a tout cela, mais plus encore.

Comme l’auteur le précise, à part l’intrigue, tout est vrai : les descriptions de Giverny et des environs, les références à Monet et à son œuvre, ainsi qu’au musée de Vernon et au Musée Marmottan. J’ai d’ailleurs appris beaucoup de choses, et le roman est à conseiller avant un voyage à Giverny, puisque l’auteur, par la voix de la narratrice, nous indique les lieux à ne pas manquer, comme celui où l’on a la plus belle vue sur le village, ou des oeuvres moins connues à voir à Vernon…

Il nous prévient aussi que Giverny est devenu une sorte de parc d’attraction, envahi de touristes la journée, et désert en semaine hors saison : il faut donc bien choisir le moment de sa visite ! L’image donnée du lieu n’est pas toujours reluisante, mais la curiosité est attisée, en tout cas en ce qui me concerne, puisque je n’ai jamais eu l’occasion de découvrir Giverny. Le roman de Michel Bussi n’est d’ailleurs pas étranger au succès touristique de Giverny, et l’office du tourisme a même créé un parcours sur les pas du roman de Michel Bussi !

Revenons à l’intrigue, qui se fonde sur trois personnages féminins très différents, mais tout aussi intéressants : la petite Fanette, une jeune fille de onze ans, vive, intelligente et très douée pour la peinture.  Stéphanie Dupain, une très belle jeune femme qui est la maîtresse de l’école du village, et enfin, la narratrice, une octogénaire sombre et mystérieuse, qui passe son temps à espionner les gens du village par la fenêtre de la tour du moulin de Chennevières, ou simplement assise sur un banc. J’oubliais le chien Neptune, seul témoin du crime, et personnage à part entière de par sa simple présence…

Le crime, justement, c’est l’assassinat de Jérôme Morval, un séducteur local, poignardé, puis assommé avec une lourde pierre et enfin noyé dans le ruisseau : aucune chance de réchapper à ce modus operandi pour le moins étrange. Les deux inspecteurs chargés de l’enquête, Laurenç Sérénac et Silvio Benavidès forment un duo attachant, et leur enquête prend un tour nouveau lorsque l’un d’eux tombe amoureux de la belle Stéphanie Dupain, dont on ne sait pas si elle est victime ou suspecte dans cette affaire.

Il y a certes quelques incohérences, comme lorsque les policiers vont arrêter un suspect en pleine partie de chasse : évidemment, il ne faut pas être flic pour se douter que le suspect menacera les policiers de son arme. Pour le reste, j’ai été très surprise de la fin qui semble impossible à deviner dans la mesure où il manque un élément au lecteur pour pouvoir connaître le fin mot de l’histoire !  Tout s’éclaire évidemment, et on ne peut alors qu’admirer l’astuce et la construction narrative !

Nymphéas noirs, Michel Bussi, Pocket n° 14971, septembre 2013, 493 p.

 

Les lectures et avis des membres du Blogoclub :

-Amandine: « Le temps est assassin ».

Ellettres Eve,  sur « Nymphéas noirs ».

Claudia Lucia sur « Un avion sans elle ».

Sharon,  sur « Mourir sur Seine ».

Mistigri, sur « On la trouvait plutôt jolie ».

 

 

 

 

Lu dans le cadre du Blogoclub, et du challenge Polars et thrillers chez Sharon

 

 

 

 

Paul Delvaux, maître du rêve à Evian

C’est un comble : c’est à Evian que j’ai visité une magnifique exposition consacrée au peintre belge Paul Delvaux (1897-1994), dont la commissaire n’est autre que la directrice du musée d’Ixelles (Bruxelles) ! A voir, une sélection d’oeuvres majeures du peintre, dont la plupart sont issues d’une collection privée belge (collection de Pierre Ghêne), enrichie de quelques magnifiques pièces du Musée d’Ixelles, ainsi que des Musées Royaux des Beaux-arts de Bruxelles.

L’exposition nous fait découvrir les nombreuses facettes que revêtent les oeuvres de l’artiste qui fut tour à tour post-impressionniste, expressionniste, avant de trouver sa voie dans le surréalisme : sont ainsi explorés les thèmes de la féminité bien sûr, de la solitude et du recueillement, du rêve, du voyage, de la théâtralité, du mystère et de la poésie.

Auteur prolifique, Paul Delvaux a été le témoin d’un siècle extrêmement riche dont il a subi les multiples influences : Modigliani, Picasso, James Ensor, Giorgio de Chirico notamment. Mais il a su créer une oeuvre très particulière, au sein de laquelle les femmes sont omniprésentes mais inaccessibles, lui dont la mère possessive et autoritaire voulait être la seule femme de sa vie. Après avoir longtemps vécu dans la crainte des femmes, Paul Delvaux n’a cessé de les représenter, belles, distantes et mystérieuses.

 

Couple avec enfant dans la forêt

On retrouve dans les personnages l’influence de Modigliani.

 

 

Les noces à Antheit, 1932

Ou son mariage imaginaire avec Tam, que sa mère n’avait pas voulu qu’il épouse.

 

 

La crucifixion, 1951-1952

Pour Delvaux, les squelettes ne sont que l’armature des vivants. Il ne les reprend ici que pour dramatiser encore les scènes de la passion du Christ.

 

 

Les courtisanes, 1944.

Des femmes qui ne communiquent jamais, une cité antique, le bleu que l’on retrouve de plus en plus souvent dans son oeuvre…

 

 

Palais en ruines, 1935.

Un univers poétique et mystérieux influencé par De Chirico.

 

 

 

L’incendie, 1935, qui est pour la première fois présenté en entier en France

(la seconde partie de la toile est placée à gauche de ce tableau dans l’exposition).

 

 

 

L’escalier, 1946.

Les personnages féminins sont inexpressifs, seules les statues de pierre sur la droite communiquent entre elles.

 

 

 

La fenêtre, 1936

Quelque chose de Magritte…

 

 

 

Le dialogue, 1974.

 

 

Voici donc une exposition qui vaut le détour; si vous passez par Evian, avant le 1er octobre 2017, ne manquez pas de faire un tour au Palais Lumière (qui lui aussi mérite une visite) ! Je vous conseille tout particulièrement la visite commentée, qui a lieu chaque jour en début d’après-midi et qui vous donnera de nombreuses clés pour comprendre la peinture (et les dessins) de Paul Delvaux.

 

http://www.palaislumiere.fr

 

 

 

 

 

La valse des arbres et du ciel, Jean-Michel Guenassia

la-valse-des-arbres-et-du-cielComme celle de tout génie, la vie de Vincent Van Gogh a suscité de nombreuses questions ; et si sa biographie est bien connue, elle comporte néanmoins plusieurs zones d’ombres et parmi celles-ci, les circonstances de sa mort sont pour le moins mystérieuses. Le grand peintre se serait suicidé, en se tirant une balle de révolver dans l’abdomen, mais il ne décéda que deux jours plus tard, dans la chambre de l’auberge où il s’était réfugié.

On sait que Van Gogh souffrait d’une grave maladie psychiatrique qui pouvait expliquer ce suicide. Pourtant, dès le début du vingtième siècle, la thèse du suicide fut contestée. De nombreux historiens de l’art la considèrent aujourd’hui comme invraisemblable, même si personne n’a pu apporter de preuve pour réfuter le suicide ou mettre en avant la thèse d’un accident.

Jean-Michel Guenassia a donc choisi de romancer les derniers jours de la vie du peintre et d’explorer les éléments qui auraient pu expliquer la mort accidentelle de Van Gogh, à trente-sept ans, à la suite d’une dispute qui aurait mal tourné. L’auteur nous propose le récit de Marguerite Gachet, la fille du docteur Gachet qui était alors connu pour son amitié envers plusieurs peintres impressionnistes qu’il aidait en achetant certaines de leurs toiles.

Van Gogh est arrivé en Mai 1890 à Auvers-Sur-Oise, sur le conseil de Pissaro, pour rencontrer le docteur Gachet qui devait le soigner. C’est ainsi qu’il a fait la connaissance de Marguerite Gachet, jeune fille passionnée qui étouffait dans le carcan imposé par la bourgeoisie de l’époque. Marguerite rêvait de faire les beaux-Arts, ce qui était alors impossible pour une jeune femme. Elle jeta son dévolu sur Van Gogh, se lançant dans une relation passionnée mais déséquilibrée. Van Gogh en effet, n’attachait pas la même importance que Marguerite à cet amour. Ce qui bien souvent conduit au drame…

« La valse des arbres et du ciel » est un roman qui se lit avec plaisir et donne envie d’en savoir davantage sur la vie de Van Gogh et sur sa mystérieuse disparition.  Il est bien écrit, et l’auteur rend très bien l’ambiance de l’époque en intercalant dans le récit de courts extraits de presse en italique. Outre les difficultés que rencontrent les impressionnistes, Jean-Michel Guenassia met en avant la froideur qui caractérisait les relations familiales dans la bourgeoisie, ainsi que la difficulté pour les femmes de se faire une place dans le milieu artistique. Des thèmes passionnants donc, mais pour autant, je n’ai pas été emportée par ce roman de la même façon que par « Le club des incorrigibles optimistes ».  Un bon roman que je ne rangerai pas dans la catégorie « à lire absolument », mais plutôt dans « attendre la sortie en poche ».

La valse des arbres et du ciel, Jean-Michel Guenassia, Albin Michel, Paris, août 2016, 299p.

Livre lu dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire

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Le garçon, Marcus Malte

le-garcon-marcus-malteQuel destin que celui de ce garçon sauvage, mystérieux, mutique ! Quel magnifique personnage que ce garçon vierge de toute expérience et prêt à découvrir toutes les folies de ce XXème siècle débutant !

Le garçon ne sait pas d’où il vient, il a eu une mère qu’il aimait sans le savoir et qui ne lui a transmis que peu de choses. Elle lui parlait pourtant, mais il n’a pas retenu les mots, on ne sait pourquoi.  En revanche, il possède l’innocence et l’insouciance, deux biens si précieux ! Enfant sauvage sans nom,  il part à l’aventure et ne ménage pas ses efforts pour se faire accepter, d’abord dans un village où les familles l’emploieront tour à tour mais garderont toujours une certaine défiance envers l’être différent qu’il est.

Il a davantage de chance lorsqu’il rencontre l’Ogre des Carpathes et devient son assistant, parcourant la France au rythme de ses foires et marchés. Plus encore, lorsqu’il est victime d’un accident provoqué par Emma, jeune fille de bonne famille. Le destin lui sourit alors étrangement. Mais il y a la guerre, la terrible Grande Guerre dont personne n’est sorti indemne.

Peu importe ce qui lui arrive finalement, l’essentiel n’est pas là, mais bien dans la découverte d’un monde où toutes les outrances sont possibles. Dans cette vie absurde, où tous ceux qui ont un nom sont voués à disparaître, à être arrachés à l’affection des leurs, ne comptent que deux choses, l’amour et l’art, que le garçon découvre peu à peu. Deux merveilles qui, comme la vie, peuvent hélas vous être retirées à tout moment.

Quel étrange et triste destin que ce voyage permanent à la découverte de cette vie grouillante, foisonnante, souvent sordide et solitaire, parfois heureuse… mais il s’agit bien là du sort de toute l’humanité !  Foisonnante, l’est aussi  l’écriture très maîtrisée de Marcus Malte, toujours parfaitement en adéquation avec le propos : tantôt concise et efficace, tantôt ardente voire flamboyante, elle est parfois émouvante, animée du souffle de la vie et de l’amour. Elle est aussi poétique, mais elle peut être répugnante et fétide quand l’horreur du sujet l’exige.

Que dire de plus sinon qu’avec « Le garçon », Marcus Malte signe un roman qui fait de lui, tout simplement, l’un des meilleurs écrivains de sa génération !

 

Le garçon, Marcus Malte, Editions Zulma, 2016, 536 p.

 

Livre lu dans le cadre des matchs de la Rentrée littéraire 2016 Price Minister, que je remercie, ainsi que les éditions Zulma.  Challenge 1% de la rentrée littéraire.

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