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Elsa Morante, une vie pour la littérature, René de Ceccatty

 

Sa vie, c’était la littérature. Elsa Morante ne voulait pas que l’on s’intéresse à elle : celle qui n’avait que peu de relations avec la presse considérait les biographies comme « une suite de potins ».  René de Ceccatty, auteur, éditeur, critique et traducteur brillant et prolifique nous offre une somme biographique qui est bien loin de la vision qu’avait Elsa Morante de cet exercice, puisqu’aux éléments biographiques concernant la grande auteure italienne, il ajoute ceux de ses amis proches -qu’elle avait nombreux – ainsi qu’une analyse de ses principales œuvres, poèmes, nouvelles et romans. Au total, c’est un véritable panorama du monde culturel italien d’après-guerre où l’on croise Pasolini, Visconti, Zeffirelli, Leonor Fini, Anna Magnani et tant d’autres …

René de Ceccatty fait la part des choses entre la mythologie personnelle et la réalité, ce qui est d’autant plus difficile qu’Elsa Morante avait un imaginaire très développé, aux contours flous. Il est vrai que le mensonge familial prévalait, notamment concernant son père, car selon la « légende maternelle » le père apparent et le père biologique d’Elsa Morante différaient. Cet élément constitue l’un des fondements de l’imaginaire d’Elsa Morante. L’ascendance juive de sa mère est également un élément fondamental de son œuvre, tout comme l’intérêt fort qu’elle avait pour l’homosexualité masculine. Elle disait aimer s’entourer d’homosexuels pour être la seule femme du groupe.

Elsa Morante est précoce. Dès l’enfance, elle écrit des poésies et des comptines. Elle termine l’école secondaire mais n’entame pas d’études supérieures et rencontre Alberto Moravia, autodidacte lui aussi, qui était déjà célèbre pour avoir publié « Les indifférents » quelques années auparavant. Elsa rédige alors de nombreuses nouvelles dont beaucoup se distinguent par leur atmosphère onirique et fantastique : une narration très poétique, fondée sur de nombreuses images.

C’est le caractère passionné d’Elsa Morante qui a séduit Moravia. Une admiration réciproque lie les deux auteurs, ainsi qu’une grande complicité intellectuelle. Mais Morante a beaucoup de défauts, comme le souligne René de Ceccatty : elle est manipulatrice, mythomane, parfois hystérique. En femme indépendante qui ne veut se lier à personne, elle entretient plusieurs liaisons. Morante et Moravia se marient pourtant en 1941 puis s’enfuient de Rome après la chute de Mussolini et le renforcement de la répression allemande contre les juifs. Ils vivront ensuite à Rome et effectueront ensemble de nombreux voyages.

En fin connaisseur de la littérature italienne, De Ceccatty ne se limite pas aux éléments biographiques. Il s’attache à décrire et expliquer le style littéraire d’Elsa Morante, son évolution, et l’aisance que l’auteure éprouve dans la nouvelle, plus que dans le roman. Il nous propose ainsi une analyse de « Mensonges et sortilèges », s’étend sur les liens existants entre ce roman et d’autres œuvres, comme celle de Tomasi di Lampedusa, de Goliarda Sapienza, et même de Stendhal, ou celles qui appartiennent au Nouveau roman français. De Ceccatty passe également en revue ce que ce roman doit aux auteurs français du XIXème siècle, parmi lesquels Balzac, aux auteurs russes ainsi qu’aux grands romans anglais familiaux.

Il nous raconte aussi raconte la conception de « L’île d’Arturo », « le plus grand livre d’Elsa Morante » qu’il classe dans le registre du « réalisme magique » et que Pasolini, devenu ami du couple et particulièrement de Moravia, a éreinté sans que Morante ne lui en tienne rigueur. En 1974, « La storia » connaît un grand succès auprès du public, phénomène éditorial sans précédent en Italie depuis la publication du « Guépard » en 1958. Cela trouble l’image d’Elsa Morante auprès des intellectuels italiens : paru dans les « années de plomb », après les premiers assassinats des Brigades rouges, le roman apparait décalé, il est celui d’une autre réalité historique. Mais Elsa Morante vivait depuis toujours en dehors de la réalité…

Biographe également de Moravia, René de Ceccatty s’intéresse bien sûr au rôle que ce dernier a joué dans l’œuvre de Morante, parce qu’il lui a offert la possibilité d’écrire sans devoir travailler, l’a aidée à publier chez Einaudi et à obtenir le Prix Viareggio. Après la séparation douloureuse, Moravia et Morante garderont d’ailleurs une amitié distante et Moravia restera toujours protecteur vis-à-vis de celle qui fut son épouse jusqu’au bout, par fidélité à son engagement.

De Ceccatty insiste sur la totale liberté de pensée qui caractérisait Elsa Morante. Elle n’engagea pas de combat féministe et, précise-t-il, « c’est bien malgré elle qu’elle devint une icône du féminisme » parce que pour elle, le combat se situait tout simplement ailleurs. Elle réservait son empathie aux faibles, aux victimes, aux malheureux, à tous ceux qui souffrent, hommes ou femmes.

Sur le plan personnel, Morante n’apparaît pas facile à vivre : « Elle a toujours le dernier mot et balaie toute objection d’un regard affligé et sarcastique ». Elle ne cherche pas à partager ses idées, elle n’est pas militante, à part quelques conférences données contre le nucléaire, et s’avère peu tolérante. Elle fait souvent preuve d’une « relative misanthropie ».

Je n’ai retenu ici que quelques éléments d’une biographie d’une grande richesse qui dresse le portrait d’une auteure de grand talent dont la vie personnelle fut plutôt sombre. Son caractère entier et passionné lui a sans doute valu beaucoup de déconvenues, et si on la pardonne de certains excès, c’est parce qu’elle était tout entière tournée vers la littérature, vers l’imaginaire et la poésie. De quoi avoir envie de lire -ou relire- ses plus grands romans et c’est d’ailleurs ce que je vous conseille de faire tout d’abord, si vous décidez de lire cette biographie. Quant aux passionnés d’Elsa Morante ou de la période concernée, la biographie de René de Ceccatty, la première en langue française, est tout simplement incontournable !

Coup de coeur 2019

Elsa Morante, une vie pour la littérature, René de Ceccatty, Tallandier, Paris, mars 2018, 426 p.

 

Lu dans le cadre du challenge objectif Pal chez Antigone et du mois italien chez Martine.

 

Manet, le secret, de Sophie Chauveau

manet le secret Décidément, Sophie Chauveau nous régale de biographies romancées de grands artistes, des peintres principalement, malgré une incursion très réussie dans l’univers des philosophes des Lumières chez Diderot. J’avais particulièrement apprécié sa trilogie qui se déroulait à Florence pendant la Renaissance et explorait les univers de Fra Filippo Lippi, Sandro Botticelli et Leonardo Da Vinci. Alors quand j’ai vu que la dernière opération Masse critique de Babelio proposait le dernier ouvrage de Sophie Chauveau, j’ai sauté sur l’occasion et j’ai donc reçu le récent « Manet le secret » qui ne m’a pas déçue.

Edouard Manet, génie précurseur, chef de file -contre son gré- des impressionnistes, est en effet un personnage fascinant, un homme élégant au caractère mélancolique. Né dans un milieu bourgeois, il s’oppose à son père qui veut qu’il « fasse son droit » et préfère s’engager dans la marine pour échapper à un destin monotone. De retour en France, il se lance dans la peinture, mais continue à mener une vie bourgeoise au sein de sa famille. Il tombe bientôt éperdument amoureux de la jeune pianiste hollandaise engagée par sa mère pour enseigner la musique à la famille. Une liaison débute, cachée soigneusement à ses parents, puis révélée à sa mère quand il ne pourra plus faire autrement.

Le ton est donné : comme le démontre Sophie Chauveau, la vie de Manet s’article toujours autour d’un « entre-deux ». Au Salon officiel, seules certaines de ses œuvres sont admises, et pas à chaque fois. Vivant en bourgeois, il se montre respectueux des convenances, mais pas tout à fait. Le jugement que ses contemporains portent sur son œuvre est longtemps ambigu, sa situation financière est incertaine. Il aime la peinture en plein air, mais pas que cela : il aime aussi s’attacher aux regards et à ce qu’ils transmettent.

Manet, « le secret », car il a longtemps suscité l’incompréhension, d’où sont nés le scandale et le rejet : les rires autour du « Bain » (« Le déjeuner sur l’herbe »), de l’ « Olympia », dont le réalisme et la sincérité choquent. Manet est célèbre pour certaines de ses couleurs qui ont déclenché moqueries et réprobation : le noir d’ « Olympia », le vert du « Balcon » ou le bleu d’ « Argenteuil ». Comme tout novateur, il choque.

 

déjeuner sur l'herbe

Le Bain ou Le déjeuner sur l’herbe

olympia de Manet

Olympia

  Argenteuil de Mnaet

Argenteuil

 

Et en même temps, Manet se veut classique. Il n’aime pas faire partie d’une école, être embrigadé. Il a d’abord repoussé le réalisme de Zola. Il refuse ensuite d’être considéré comme un impressionniste, se sentant plus proche des poètes symbolistes. Oui, il est un classique qui allie tradition et modernité. Encore l’entre-deux !

Le secret, c’est aussi celui qui régit sa vie privée. Suzanne qu’il n’épouse qu’après la mort de son père. Léon, un fils élevé au sein de la famille, mais jamais reconnu, sacrifié par respect des convenances. Son grand amour pour Berthe Morisot, leur enfant perdu, enfin, ses nombreuses maîtresses…

Comme d’habitude, le roman de Sophie Chauveau se lit d’une traite et nous donne envie d’en savoir davantage sur cette période. On croise en effet dans le livre de nombreux artistes, critiques d’art, amis de Manet : Pissarro, Sisley, Degas, Cézanne, Antonin Proust, Baudelaire, Mallarmé… et bien sûr Berthe Morisot. Je n’émettrai qu’une critique à l’encontre de l’objet-livre lui-même : quel dommage que les principales œuvres de Manet évoquées ici ne soient pas illustrées dans un encart central, ce qui oblige le lecteur à se reporter à une encyclopédie ou à Internet et à interrompre sa lecture !

 

Manet, Le secret, Sophie Chauveau, Editions Télémaque, novembre 2014, 382 p.

 

Je remercie Babelio et les Editions Télémaque de m’avoir envoyé « Manet le secret ».

masse critique Babelio

Livre lu dans la cadre du challenge Histoire chez Lynnae

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