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Les protégés de Sainte Kinga, Marc Voltenauer

Après avoir voyagé en Suède avec « L’aigle de sang », j’ai pris beaucoup de plaisir à retrouver l’inspecteur Auer en Suisse, évoluant entre son bureau de Lausanne et ses magnifiques montagnes de Gryon. Car c’est quand même de ce cadre qu’il tire une partie de sa spécificité. Et puis, la Suède, c’est bien mais, après la vague des polars nordiques qui déferlent depuis des années, j’avais un peu envie d’autre chose. Et justement, cette fois, c’est dans la vallée du Rhône, entre Monthey et Martigny, que se déroule l’action et plus précisément dans les mines de sel de Bex.  

L’inspecteur Auer est en effet appelé en urgence suite à une prise d’otage qui se déroule dans ces mines toujours en activité et exploitées également par le tourisme local pour leur intérêt historique. L’affaire est sérieuse et parmi les otages se trouvent les élèves d’une classe de la région en visite pédagogique. L’homme qui les retient est déguisé en Charlot et il faudra pas mal de temps à l’équipe de l’inspecteur Auer pour l’identifier.  

Parallèlement à cette affaire, l’auteur opère quelques retours en arrière sur les traces d’Aaron Salzberg, un jeune homme qui en 1826 a quitté la Pologne pour venir travailler dans les mines de sel de Bex. Son exil tournera à la tragédie et comme vous vous en doutez, aura un rapport avec la délicate prise d’otages en cours.  

Ce quatrième volet des enquêtes de l’inspecteur Auer nous offre presque 550 pages d’un suspense parfaitement mené, dans un cadre original et passionnant. Outre l’intrigue, qui nous conduit aussi sur les traces d’un mouvement politique extrémiste et multiplie habilement les péripéties, nous assistons à une véritable enquête historique qu’a menée l’auteur sur ce patrimoine unique : il y a là un énorme travail de recherche qui est adroitement intégré au roman, pour notre plus grand intérêt.  Une lecture prenante, passionnante et qui ajoute à l’intérêt historique des questions bien actuelles.

Avec « Les protégés de Sainte Kinga », Marc Voltenauer confirme, s’il en était besoin, son talent et s’installe désormais parmi les grands noms du polar suisse, voire européen. A noter la sortie en poche du tome précédent, « L’aigle de sang ».

Les protégés de Sainte Kinga, Marc Voltenauer, Editions Slatkine et Cie, 2020, 542 p.

la tentation du pardon, Donna Leon

Le commissaire Brunetti reçoit une collègue de sa femme qui s’inquiète pour son fils adolescent et espère de Brunetti qu’il puisse enquêter aux abords du lycée et mettre un frein au trafic de drogue qui, d’après les rumeurs, semble y sévir. Quelques jours après, le père du jeune homme est retrouvé en pleine nuit, gravement blessé au pied d’un pont. Brunetti ne croit pas aux coïncidences et commence son enquête…

J’ai été un peu déçue par ce roman : Donna Leon s’essoufflerait-elle ? Il y a une assez grande inertie dans ce nouvel épisode ; on sait que les enquêtes de Brunetti sont lentes et que l’intrigue n’est pas ce qui attire principalement les lecteurs assidus, mais cette fois, je me suis un peu ennuyée. Bien sûr, les ingrédients qui font le charme des enquêtes du commissaire Brunetti sont toujours présents, notamment la ville de Venise qui est le véritable personnage principal des romans de Donna Leon. Mais la critique de problèmes sociaux ou politiques, ou la mise en avant de questions d’actualité comme les dérives du tourisme de masse, font ici place à la dénonciation d’une une escroquerie certes intelligente, mais banale pour le lecteur.

Il est vrai qu’au 27 ème tome, il peut devenir difficile de se renouveler. Le fait que le volume précédent ait été un excellent opus joue sans doute également. Si vous êtes un inconditionnel de Donna Leon, vous lirez sans doute « La tentation du pardon », surtout depuis qu’il est sorti en format de poche. Sinon, je vous conseille plutôt l’excellent « Les disparus de la lagune », son précédent ouvrage. Je ne sais pas si Donna Leon poursuit son œuvre : peut-être le prochain épisode se déroulera-t-il dans une Venise désertée par les touristes ? On suivra bien sûr, quand même …

La tentation du pardon, Donna Leon, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gabriella Zimmermann, Editions Points, collection Policiers, 312  p.

 

Lu dans le cadre du challenge polars et thrillers chez Sharon.

Bleu calypso, Charles Aubert, finaliste du Prix Nouvelles Voix du Polar 2020.

 

Niels est fabricant de leurres pour la pêche et le « bleu calypso » est son dernier-né. Fruit d’une longue expérience dans la pêche, sculpté à la main à partir d’une petite pièce de cèdre, le « bleu calypso » est une vraie réussite pour pêcher le loup, un poisson que Niels s’empresse de remettre à l’eau car sa passion est la pêche, seulement la pêche, à la différence du Vieux Bob, son voisin, excellent pêcheur lui aussi mais également fin cuisinier ; les deux hommes partagent parfois un délicieux « dos de loup rôti au beurre d’agrumes », mais plus souvent ils prennent ensemble une bonne bière, tout en échangeant de rares paroles. Vieux Bob n’est pas bavard.

Niels vit de la vente des leurres qu’il fabrique. Il a peu de besoins depuis qu’il s’est installé dans cette cabane au bord de l’étang, près du canal du Rhône à Sète. Il préfère profiter de la vie plutôt que de mener celle qui emprisonne la plupart de ses concitoyens. Sa routine quotidienne est toutefois bouleversée lorsqu’il découvre un cadavre dont le visage affleure dans l’étang. Elle l’est encore davantage lorsqu’il voit débarquer Lizzie, une journaliste hyperactive, qui est en réalité la fille du Vieux Bob. Parce qu’il avait une fille, celui-là ?

Niels se rend bien compte qu’il vit retranché du monde. D’ailleurs, il ne sait même pas qu’un premier cadavre a été découvert quelques jours avant sur un chemin des environs. Très vite, les gendarmes locaux arrivent, dirigés par le capitaine Malkovitch, de la section de recherches de Montpellier. L’enquête démarre et Niels, sans alibi, se retrouve aussitôt suspect.

Premier roman de Charles Aubert, « Bleu calypso » est très réussi. Dès le premier chapitre, j’ai été « ferrée », et pourtant ce n’était pas gagné puisque celui-ci évoque les leurres et la pêche. Mais l’auteur sait très bien happer notre attention et finalement, certains paragraphes consacrés à des techniques de pêche se sont révélés très intéressants, tout comme la façon dont l’auteur plante ses personnages qui m’ont intriguée d’entrée de jeu.

S’il m’a passionnée en ce qui concerne l’enquête, c’est l’atmosphère, la psychologie des personnages et l’écriture qui sont les points forts de « Bleu calypso ». J’ai particulièrement apprécié la description des éléments et certaines métaphores inattendues qui permettent à l’auteur de se forger un style bien à lui. Il y a également beaucoup d’humanité dans ce polar qui évite les détails sanguinolents pour se concentrer sur la psychologie des protagonistes et dans lequel, de temps en temps, l’auteur donne discrètement son avis sur notre monde, son organisation et ce qui pourrait aller mieux : il y a des éléments autobiographiques dans « Bleu calypso », Charles Aubert, comme son personnage, ayant abandonné un travail bien rémunéré dans une grande ville pour se consacrer à une activité manuelle, dans une maison située au bord de l’eau…

J’ai donc dévoré ce roman d’une traite, tout en ralentissant afin de savourer certains passages très beaux, notamment lorsqu’un orage déverse des quantités d’eau sur l’étang et la mer. Je me suis promis de me procurer rapidement le deuxième roman de Charles Auber, « Rouge tango », tout en espérant que l’auteur reçoive le prix Nouvelles Voix du polar dans sa catégorie !

 

Coup de cœur 2020 !

 

Bleu calypso, Charles Aubert, Pocket n° 17724, décembre 2019, 331 p.

Sur le toit de l’enfer, Ilaria Tuti, finaliste du Prix Nouvelles Voix du polar 2020.

Voici ma deuxième chronique dans le cadre du prix Nouvelles Voix du polar des éditions Pocket. Il s’agit cette fois du premier des deux romans finalistes que j’ai lus dans la catégorie « Polar étranger ». Encore une fois, le niveau est élevé !

 

Dans une vallée sauvage et sombre des montagnes du nord de l’Italie, aux confins de l’Autriche, là où les hommes ont gardé l’habitude de l’isolement et le goût du secret, un crime odieux vient d’être commis dans les bois. Un cadavre sans yeux, nu, est découvert par un randonneur. Il est aussitôt identifié, puisqu’il s’agit d’un habitant du village qui avait disparu depuis deux jours.

C’est la commissaire Battaglia qui fait les premières constatations et démarre l’enquête. A ses côtés, Massimo Marini, jeune inspecteur qui arrive de la ville, soucieux de bien faire mais attentif à ne pas se laisser marcher sur les pieds. C’est par son regard que nous faisons connaissance avec sa chef, Teresa Battaglia, profiler d’une soixantaine d’années qui, c’est le moins que l’on puisse dire, ne l’accueille pas aimablement…

En effet, Teresa ne s’embarrasse pas de conventions. Ce qui compte est l’efficacité et elle utilise son expérience et sa mémoire des anciennes affaires pour se faire une idée du profil psychologique de l’assassin ; ou plutôt de celui que l’on recherche et qu’elle considère comme une victime également car, pour elle, il faut avoir subi beaucoup pour en arriver à de telles extrémités. En tout cas, ce dont Teresa Battaglia est sûre, c’est que celui qui a commis le crime recommencera. Il faut donc le retrouver au plus vite afin d’éviter de nouvelles victimes.

L’enquête s’annonce difficile, par le caractère des gens de la montagne qui aident peu les enquêteurs et par le fait que le meurtrier n’a pas recours au même mode opératoire lors de ses différents crimes. Mais Teresa Battaglia ne s’en laisse pas compter. Elle se bat farouchement d’autant qu’elle a affaire à un nouvel ennemi, puisqu’elle est victime de plus en plus souvent de pertes de mémoires et de courts moments pendant lesquels elle se sent désorientée. Autant d’éléments qui lui font penser à une maladie qui s’installe, ce qui serait un drame pour elle qui ne vit que pour son métier.

Avec ce premier polar, Ilaria Tuti a déjà inscrit son nom parmi les maîtres du polar italien. Le succès est bien mérité. L’atmosphère de ce village de bout de vallée est très bien rendue -il ressemble à celui dont l’auteure est originaire-. Et j’ai beaucoup aimé le personnage de Battaglia qui, sous ses airs bourrus, est en fait une femme sensible et humaine qui cherche à comprendre l’assassin et progresse ainsi rapidement dans son enquête. Avec en toile de fond, la problématique du syndrome de privation affective sur les nouveaux-nés. Une question d’actualité, qui m’a fait frémir quand j’ai pensé à un article lu en mai dernier, relatif à des nouveaux-nés issus de la GPA qui attendaient leurs futurs parents dans des berceaux bien alignés d’un hôtel ukrainien, soignés mais sans aucun amour, et bloqués là par les effets du confinement…

Bref, j’aime quand un polar fait référence à une question d’actualité ou à un fait historique, quand l’horreur du crime s’explique d’une façon ou d’un autre et nous ouvre les yeux sur une problématique. Très bonne lecture donc. Je lirai avec plaisir le second volet des enquêtes de Teresa Battaglia qui est déjà sorti.

 

Sur le toit de l’enfer, Ilaria Tuti, traduit de l’italien par Johan-Frédérik Hel Guedj, Editions Pocket n°17644, janvier 2020, 430 p.

 

 

Il était deux fois, Franck Thilliez

Grandiose, diabolique, génial, brillant, addictif… je pourrais aligner deux lignes de qualificatifs pour parler du dernier polar de Franck Thilliez qui parvient toujours à me surprendre : mais comment fait-il pour se renouveler de la sorte, tout en étant fidèle à ce que l’on aime chez lui ? Une intrigue parfaitement ficelée, avec des criminels qui rivalisent d’horreur et de folie, une construction magistrale, un sujet scientifique doublé d’une question sociétale ou culturelle, de nombreuses références et, comme dans « Le manuscrit inachevé », des palindromes et des énigmes qui invitent le lecteur à se creuser la cervelle. Une recette parfaite, mais il faut être un grand chef pour la réussir !

Et quand on sait que Thilliez aime à semer dans son texte quelques indices qui prendront leur signification plus tard, on essaie de freiner la lecture pour être plus attentif aux détails. Et pourtant, il est difficile de ralentir quand l’intrigue est si prenante. Cette fois, nous sommes à Sagas, une petite ville des Alpes coincée au fond d’une vallée sinistre, froide et sombre. Gabriel Moscato se réveille dans une chambre d’hôtel, tout aussi glauque que la vallée-n’y logent que des familles qui viennent visiter leurs proches détenus dans la prison voisine-, et se rend compte, stupéfait, qu’il ne se trouve pas dans la même chambre que celle où il s’était endormi. Le pire est à venir puisqu’il découvre dans le miroir de la salle de bains un visage amaigri et vieilli qu’il reconnaît à peine.

Moscato était venu dans cet hôtel retrouver sa fille Julie, disparue un mois plus tôt, en mars 2008. Or, nous sommes en novembre 2020. Moscato ne se souvient de rien, sa mémoire occulte soudainement douze ans de sa vie. Il pense être choqué par ce qu’il a vu pendant la nuit, une pluie d’oiseaux morts, bien réelle car elle a réveillé d’autres clients de l’hôtel. Le cauchemar continue lorsque Moscato apprend qu’il n’est plus gendarme et que ses anciens amis ou collègues ne veulent plus lui parler…

Je n’en dirai pas davantage sinon que Thilliez aborde le thème de la mémoire et celui, passionnant, de « l’art criminel » ou de la représentation de la mort par crime dans la peinture, la littérature ou d’autres domaines que vous découvrirez si vous lisez « Il était deux fois ». A cet égard, les références au polar en général et à des auteurs contemporains sont assez savoureuses.

Les lecteurs fidèles de Thilliez trouveront dans ce nouveau roman de nombreuses références au « Manuscrit inachevé », son roman paru en 2018, ainsi qu’une surprise de taille. Je leur conseillerai d’ailleurs de relire « Le manuscrit inachevé » ou au moins, d’en relire quelques résumés assez complets. Les autres découvriront « Il était deux fois » sans aucune incompréhension, c’est aussi cela le génie de l’auteur.

 

Il était deux fois, Franck Thilliez, Fleuve Editions, collection Fleuve Noir, avril 2020, 506 p (+ ?).

 

 

Participation au challenge polar et thriller chez Sharon

L’été du commissaire Ricciardi, Maurizio De Giovanni.

 

Le roman de Maurizio De Giovanni a plus que rempli sa mission : me transporter à Naples, loin de notre quotidien un peu angoissant. Pourtant, la situation n’est pas non plus des meilleures en ce début des années trente dans la grande ville parthénopéenne : la chaleur est étouffante, le peuple vaque difficilement à ses occupations pour pouvoir manger, le fascisme s’installe peu à peu.

Le commissaire Ricciardi voit toujours des « choses » : son don malheureux lui impose en effet de voir les morts assassinés ou décédés d’une mort violente, au moment de leur passage de vie à trépas. Et c’est le cas de la Duchesse de Camprino que l’on vient de retrouver dans son palais napolitain, la tête percée d’une balle silencieuse mais fatale. Personne n’a rien entendu, d’une part parce qu’un coussin maintenu contre le visage de la victime a atténué le bruit de la détonation, mais aussi parce qu’une grande fête populaire battait son plein dans le quartier.

L’enquête s’oriente aussitôt vers Capece, un journaliste connu qui était l’amant de la Duchesse : celle-ci vivait en effet de façon indépendante, sans se préoccuper de son époux, le vieux Duc de Camprino, malade et alité depuis longtemps. Ricciardi se met aussitôt au travail, aidé du brigadier Maione qui, fâché contre sa femme, entame un régime, se privant ainsi des plats délicieux de celle-ci.

Ricciardi a quant à lui la surprise de rencontrer la très belle Livia Lucani qui lui annonce qu’elle vient passer de longues vacances à Naples, dans le seul but de faire plus ample connaissance avec lui. Mais le commissaire reste attiré par la douce Enrica Colombo qu’il continue à contempler chaque soir par la fenêtre. Jusqu’à ce qu’il se rende compte que la famille Colombo reçoit un jeune homme qui se comporte comme un prétendant…

Tome après tome -il s’agit ici du troisième-, la série des enquêtes du commissaire Ricciardi est la certitude d’une lecture agréable et prenante et d’un voyage dépaysant à Naples dans une période historique troublée. Outre l’enquête en elle-même, les interrogations du commissaire Ricciardi sur sa vie sentimentale prennent ici de l’importance : il ira jusqu’à remettre en question la décision qu’il avait prise de ne pas imposer à une femme la malédiction dont il est l’objet. Il y a enfin l’aspect historique avec la montée du fascisme que l’on sent plus présent que dans les tomes précédents. La recette de Maurizio de Giovanni fait donc appel à de multiples ingrédients, une intrigue policière, des éléments historiques et sociaux, un peu de fantastique, de l’humour, des sentiments, le tout servi par un style fluide et une construction dynamique. Mes prochains achats, sans aucun doute, seront « L’automne du commissaire Ricciardi » et « L’hiver du commissaire Ricciardi ». C’est donc par une excellente lecture que je début le mois italien !

 

L’été du commissaire Ricciardi, Maurizio De Giovanni, traduit de l’italien par Odile Rousseau, Rivages/Noir, 2014, 405 p.   

 

Lu dans le cadre du Mois italien chez Martine, du challenge Polars et thrillers chez Sharon, du challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

 

 

Selfies, Jussi Adler-Olsen

Pour sa septième enquête, le département V de la police de Copenhague va faire d’une pierre … trois coups. En effet, ce sont plusieurs enquêtes que Carl Mørck et ses collègues vont résoudre, des « cold-case » comme à leur habitude, mais aussi un cas très récent, puisqu’un « serial-chauffard » sévit en ville et qu’il faut vite l’arrêter. Le département V, qui est sur la sellette car il est accusé de ne pas être assez rentable, met donc les bouchées doubles.

Les victimes du chauffard sont de très jolies jeunes filles, qui n’ont rien dans la tête et préfèrent toucher les aides sociales que de travailler. Le coupable ? Une assistante sociale trop zélée, fatiguée de la bêtise de ses « clientes », qui bascule lorsqu’elle apprend qu’elle est gravement malade : pourquoi elle, alors qu’elle mérite davantage de vivre que ces petites oies sans cervelle qui coûtent si cher à la collectivité ?

Anne-Line décide donc de les éliminer une à une et elle agit méthodiquement. Carl et Assad sont sur le pont mais ils ont un nouveau problème à affronter : Rose, dont les soucis psychologiques se sont aggravés, se fait interner volontairement, avant de disparaître. Les deux policiers sont prêts à beaucoup pour sauver leur collègue et l’aider à retrouver une vie normale, mais ce ne sera pas si facile…

Cette nouvelle enquête du trio danois spécialisé dans les affaires non classées est toujours aussi bien ficelée. Jussi Adler-Olsen examine cette fois un aspect moderne de la société danoise, ces jeunes qui rêvent d’une seule chose : devenir vedette de reality-show. Un thème qui m’a moins intéressée que ceux évoqués dans les précédents opus (« Promesse » et « Dossier 64 » notamment). Nous avançons aussi dans la connaissance des personnages principaux et nous découvrons les raisons de la complexité psychologique de Rose. Que dire de plus ? L’auteur nous offre un bon polar, qui se lit d’une traite et dont l’épaisseur ne doit donc pas rebuter, comme le savent les fidèles d’Adler-Olsen.

Selfies, Jussi Adler-Olsen, traduit du danois par Caroline Berg, Le livre de poche, Paris, janvier 2019, 768 p.

 

Participation au challenge Pavé de l’été chez Brizes , au challenge Objectif Pal chez Antigone et au challenge polars et thrillers chez Sharon

Les mains vides, Valerio Varesi

 

C’est dans une Parme surchauffée, quelques jours avant le pont du quinze août qui voit les villes italiennes se vider complètement, que se déroule la nouvelle enquête du commissaire Soneri. Une fois n’est pas coutume, l’automne et ses brumes humides ont fait place à une atmosphère brûlante et moite à la fois, que le commissaire Soneri déteste tout particulièrement. Il rêve en effet de brouillards hivernaux qui, pour lui, confèrent à la ville tout son enchantement. Comme dans les précédents volumes que Valerio Varesi a consacrés aux enquêtes du commissaire parmesan, le climat et ses affres constituent un personnage à part entière, présent en toutes circonstances.

Accablé par la chaleur et recherchant le moindre courant d’air, Soneri se déplace dans le petit périmètre luxueux du centre-ville de Parme où un commerçant a été assassiné. Tout indique que Francesco Galluzzo a subi une punition qui a mal tourné. Mais les pistes sont maigres et partent dans des directions opposées. Soneri va pourtant s’entêter, même s’il veut résoudre en même temps le curieux vol qu’a subi Gondo, un pauvre musicien qui joue habituellement de l’accordéon sur les marches du Teatro Regio (Théâtre Royal).

Le dernier roman policier de Valerio Varesi traduit en français est l’occasion de retrouver ce commissaire que j’aime tout particulièrement. Fidèle à lui-même, il se montre attaché à la valeur des choses et au sens critique qui disparaissent chaque jour davantage. Il voit dans ses contemporains des gens « plumés et contents » qui ne se rebellent plus. « C’est ça la barbarie » constate-t-il. Soneri est nostalgique du passé et notamment des luttes historiques, à une époque où les parmesans se battaient pour défendre leur avenir, intolérants à toute forme d’injustice.

Même les bandits regrettent le passé et remarquent la perte des valeurs des nouvelles mafias calabraises qui montent dans le nord et n’hésitent pas à s’allier aux mafias albanaises. Ce qui fait dire à Gerlanda, usurier et escroc de la pire espèce, mais lui aussi dépassé par les méthodes de la nouvelle pègre et par les mutations du monde, en s’adressant à Soneri : « Vous parlez comme un curé ou un communiste. Vous pensez que les gens la veulent vraiment la liberté ? (…) Aucun n’a de véritable projet de vie, tous derrière leurs fantasmes ou leur apparence, la chose la plus stupide et la plus vaine qui soit ».

Au terme d’une enquête qui a mis en évidence le coupable, mais qui aurait pu faire beaucoup plus si Soneri n’avait pas été lâché par son supérieur qui désire avant tout ne pas faire de vagues, notre cher commissaire est plus que jamais découragé. Son intégrité lui refuse l’indifférence qui, à l’instar de la majorité de ses concitoyens, lui permettrait de mener une vie calme et tranquille. Il ne peut que se lamenter :

« Regresser vers le primitif, ne plus penser qu’en termes d’utilité, faire fi du moindre frémissement de spiritualité. On n’avait pas seulement volé la musique de cette ville en attaquant Gondo, on l’avait aussi dépossédée du sens du beau ».

Je crois bien que Soneri est mon commissaire italien préféré. Vivement que la suite de ses aventures soit traduite !

 

Les mains vides, Valerio Varesi, traduit de l’italien par Florence Rigollet, Agullo Noir, avril 2019, 259 p.

 

Retrouvez les volumes précédents : Le fleuve des brumes, La pension de la via Saffi, Les ombres de Montelupo.

 

 

Lu dans le cadre du challenge Il viaggio et du challenge Polars et thrillers chez Sharon.

 

 

Luca, Franck Thilliez

C’est un pavé de 550 pages que l’on dévore en quelques heures. Il faut d’ailleurs avoir un peu de temps devant soi pour le commencer, car il est tellement addictif que l’on risque d’y laisser des heures de sommeil. Le dernier Franck Thilliez ne déçoit pas : diaboliquement efficace, l’auteur nous offre une intrigue remarquablement bien ficelée qui nous embarque dès les premières pages, sur fond de thèmes scientifiques aussi passionnants qu’effrayants.

Cette fois, Thilliez aborde la question de la gestation pour autrui, de la procréation médicalement assistée et des manipulations génétiques, mais aussi du transhumanisme, ce courant qui veut utiliser les progrès scientifiques et techniques pour surmonter les limites biologiques de l’homme et augmenter ses capacités intellectuelles et physiques jusqu’à repousser, voire un jour abolir la mort. Il est également question de l’intelligence artificielle et de ses limites, autant de problématiques qui nous interpellent sur le plan de l’éthique : pouvons-nous tout laisser faire, au nom du progrès scientifique ?

Parmi les thèmes secondaires bien présents, il y a aussi l’importance des réseaux sociaux et plus généralement des GAFA, leur influence sur nos vies via les algorithmes et les manipulations dont nous sommes victimes quotidiennement. Pour ce qui est de l’intrigue, je ne dévoilerai rien ici, si ce n’est que le roman s’ouvre sur la rencontre dans un chambre d’hôtel entre un couple en mal d’enfant et une jeune femme prête à louer son utérus et à vendre son ovule : la peur au ventre, se sachant hors-la-loi, mais plein d’espoir malgré de multiples échecs, Bertrand et Hélène accordent leur confiance à Natacha et lui remettent leurs cinq mille euros d’économies, une simple avance…

Les fidèles lecteurs de Franck Thilliez retrouveront un Sharko un peu assagi, et Lucie sa femme, toujours prête à visiter des endroits sordides et dangereux, seule, en pleine nuit. Ils ont quitté le 36, Quai des Orfèvres, pour le tout nouveau « Bastion ». Et comme si une nouvelle époque s’ouvrait, ils ne sont plus à l’avant-plan. C’est Nicolas, le collègue de Sharko, qui vit sur une péniche et se remet difficilement de la mort de Camille, et une jeune collègue, fraichement débarquée de Nice, mais pas indemne elle non plus, qui sont au-devant de la scène dans cette enquête particulièrement captivante.

Après la lecture, restent les questionnements, non sur l’intrigue mais sur les problématiques qu’elle soulève : les manipulations folles évoquées ne sont pas encore tout à fait réelles, mais on y touche, il n’y a qu’à penser à la naissance en 2018 de ces bébés chinois dont l’ADN aurait été modifié. Ethique contre eugénisme, c’est à nous de choisir !

 

Luca, Franck Thilliez, Fleuve noir, mai 2019, 550 p.

 

Challenge Polars et thrillers chez Sharon.

 

Bleu de Prusse, Philip Kerr

 

Philip Kerr est l’auteur de nombreux polars et sa trilogie berlinoise a remporté un grand succès dans les années 2000, le poussant à se consacrer à l’écriture à plein temps. Il s’agissait là des premières enquêtes de Bernie Gunther, qui s’inscrivent toutes dans le cadre de l’Allemagne nazie.

« Bleu de Prusse » est le douzième épisode de cette série et il se déroule alternativement sur deux périodes, 1939 et 1956. Pas besoin d’avoir lu les épisodes précédents pour apprécier cette aventure passionnante du point de vue historique : c’est d’ailleurs avec ce douzième tome que j’ai fait connaissance avec le flic berlinois Bernie Gunther et avec l’auteur, Philip Kerr, et ce fut une rencontre réussie.

Bernie Gunther est envoyé à Berchtesgaden pour résoudre un meurtre qui a été commis sur la terrasse du Berghof, le fameux « nid d’aigle », la résidence d’Hitler située dans les Alpes bavaroises.  Un ingénieur y a en effet été assassiné d’une balle tirée des montagnes environnantes. La sécurité du Führer, qui est attendu au Berghof afin de fêter son cinquantième anniversaire, est en jeu. Gunther n’a donc que sept jours pour découvrir le coupable, sans commettre aucune indiscrétion, car Hitler ne doit pas être mis au courant de ce qui s’est passé.

Sous l’autorité de chefs nazis tous plus compromis les uns que les autres, Gunther va enquêter méthodiquement, fort d’une expérience qui seule peut le tirer de ce mauvais pas : nombreux sont ceux en effet que ses découvertes gênent et qui l’attendent au tournant… mais le lecteur sait que Gunther s’en sortira pour cette fois, puisque le récit alterne les chapitres qui se déroulent en 1939 à Berchesgaden et ceux qui évoquent la fuite de Gunther en 1956, alors qu’il refuse une mission que lui confie la Stasi, police est-allemande qui veut l’obliger à commettre un empoisonnement, et qu’il fuit sa planque au Cap Ferrat pour essayer de retrouver la sécurité de la récente Allemagne Fédérale.

Malgré quelques longueurs, ce roman est particulièrement intéressant parce qu’il évoque les rivalités et contradictions des polices qui ont coexisté dans l’Allemagne nazie, puis qui se sont succédé d’un régime extrémiste à l’autre. On découvre aussi le détail de certaines malversations nazies moins connues, comme les nombreuses expropriations qui ont eu lieu à Berchtesgaden afin d’offrir une résidence secondaire aux dignitaires du régime nazi. Quant à Bernie Gunther, c’est un personnage insolent qui se trouve toujours sur le fil du rasoir et qui s’en sort souvent in extremis grâce à un instinct de survie au-delà du commun et qui se distingue par son humanité. Une série que je ne manquerai pas de découvrir en la reprenant cette fois, par le début !

 

Bleu de Prusse, Une aventure de Bernie Gunther, Philip Kerr, traduit de l’anglais par Jean Esch, Editions Points policier n°P4965, février 2019, 664 p.

 

Roman lu dans le cadre du challenge polars et thrillers chez Sharon. et du challenge Objectif Pal chez Antigone.