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Le gang des rêves, Luca di Fulvio.

C’est pour la préserver des griffes du patron et s’assurer qu’elle ne portera jamais, comme elle, « son bâtard dans le ventre », qu’une paysanne calabraise choisit d’estropier Cetta, sa fille de douze ans. Mais Cetta n’échappe pas à son destin et met au monde, à l’âge de quatorze ans, un petit Natale qu’elle décide d’emmener en Amérique pour qu’il ne subisse pas l’esclavage qui est le lot des paysans du sud de la péninsule.

Quand la jeune mère et son bébé débarquent à Ellis Island, le prénom de l’enfant est traduit et Natale est enregistré sous le nom de Christmas Luminità. Quant à Cetta, sa beauté lui vaut d’être placée comme prostituée dans une maison close, sous la protection de Sal, un homme dur et taciturne. Le caractère déterminé de Cetta lui permet de garder Christmas auprès d’elle, ce qui est normalement impossible pour une prostituée. Débute alors pour Cetta et son fils une vie difficile, dans les bas-fonds de New York.

Quelques années plus tard, Christmas, qui est sur le point de basculer dans la délinquance, trouve dans la rue une jeune fille ensanglantée qui semble avoir été battue et violée. Après l’avoir portée jusque chez lui, il la dépose devant l’hôpital sur les conseils de sa mère qui en profite pour lui asséner avec autorité qu’il ne devra jamais lever la main sur une femme. Elle ajoute que, dans le cas contraire, elle n’hésiterait pas à le tuer elle-même. Malheureusement, Christmas, que l’on a vu déposer la jeune fille, est arrêté.

Commence alors une aventure à travers la métropole internationale qu’est déjà New York dans les années vingt, celle des bandes rivales, qui marquent les différences entre les communautés italiennes, irlandaises et juives.  Heureusement, Christmas, fort des enseignements de sa mère, parvient toujours à préserver sa pureté. Avec lui, le lecteur traverse l’Amérique, du Lower East Side et des débuts de la radio, jusqu’aux studios d’Hollywood, à travers de que les hommes ont produit de mieux, mais aussi de plus vil : un roman dur, violent, parfois tendre, où les justes se reconnaissent entre eux et où l’amour et l’intégrité triomphent finalement.

On retrouve dans « Le gang des rêves », tous les ingrédients des « Enfants de Venise ». Pour être tout à fait juste, il faut préciser que « Le Gang des rêves » a été publié avant « Les enfants de Venise » dont il constitue le premier tome d’une trilogie dans laquelle chaque volume se lit séparément. Les thèmes sont les mêmes, avec au centre, une histoire d’amour entre deux héros d’origines et de religions différentes. « Le gang des rêves » est un pavé qui se lit d’une traite, tant est grand le talent de conteur, et l’écriture cinématographique,  de Luca di Fulvio !

 

 

Le gang des rêves, Luca di Fulvio, traduit de l’italien par Elsa Damien, éditions Slatkine et Cie, décembre 2016, 716 p. Sorti en Pocket en mai 2017, 864 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge Il viaggio chez Martine.

Je remercie les Editions Slatkine et Compagnie de m’avoir fait découvrir ce roman.

 

 

Ada, d’Antoine Bello

adaImaginez un ordinateur capable d’écrire un roman, de rédiger n’importe quel article de journal, couvrant aussi bien le dernier match de votre équipe préférée que l’évolution des chiffres du chômage. Rien ne l’empêcherait d’écrire les discours des politiciens, ni de corriger les copies des étudiants et j’en passe… Cette intelligence artificielle existe, en plusieurs exemplaires : à chacun d’eux est assignée une tâche particulière et c’est à Ada que revient la mission littéraire qui consiste à écrire et publier un roman à l’eau de rose qui soit un immense succès.

Malheureusement, Ada a disparu, sûrement kidnappée, et l’entreprise high-tech de la Sillicon Valley qui a conçu ce programme révolutionnaire appelle à l’aide Franck Logan, un inspecteur de police appartenant à une unité spécialisée dans les disparitions et le trafic d’êtres humains. Ce dernier demande à être déchargé de l’affaire lorsqu’il s’aperçoit que la disparue n’est autre qu’un programme informatique et qu’il s’agit certainement d’un vol dû à un concurrent de la Turing Corp. Peine perdue, sa supérieure hiérarchique, l’arriviste Snyder, en lice pour les élections au poste de procureur général, ne peut se mettre à dos une entreprise si influente.

Franck Logan commence donc une enquête qui prend très vite une direction pour le moins inattendue. Flic d’une grande honnêteté, marié à une française qui vit depuis trente ans avec lui en Californie et qui continue à regarder les Etats-Unis à travers le prisme de ses principes marxistes, Franck est un personnage émouvant pour lequel je me suis prise d’affection. D’autant plus qu’il n’y connaît presque rien en intelligence artificielle, ce qui représente un grand avantage pour le lecteur qui n’éprouve aucune difficulté à le suivre, puisqu’il se fait tout expliquer !

D’abord roman policier, le livre d’Antoine Bello devient rapidement un roman d’anticipation qui s’intéresse à …la littérature. En pointant les dérives probables de la haute technologie, il nous propose de réfléchir au rôle que revêt la littérature au sein de nos sociétés démocratiques et nous avertit des risques que représentent les intelligences artificielles. En ce qui me concerne, j’y ai décelé également un cri d’amour pour la langue, les mots et les écrits en général. J’ai adoré le cours pratique que l’inspecteur Logan nous donne sur le haïku, ce poème japonais en trois vers et dix-sept pieds, véritable hymne à la concision !

On retrouve un des thèmes qu’Antoine Bello a développé dans son roman « Les falsificateurs », à savoir le pouvoir des mots et la manipulation des masses que permet la falsification des écrits. Antoine Bello ne résiste pas à nous faire une démonstration de ce pouvoir de manipulation à la fin de son roman. D’ailleurs qui nous dit qu’il est bien l’auteur de ce roman et que ce n’est pas Ada elle-même qui a mené sa mission à bien ?

Heureusement, Ada n’existe pour l’instant que dans le roman d’Antoine Bello. Les écrivains, poètes, journalistes et autres rédacteurs ont encore quelques beaux jours devant eux avant d’être remplacés par des robots qui les enverraient tous à la retraite prématurée et qui mettraient en péril nos démocraties et notre civilisation ! Quoiqu’on ne sache pas vraiment où nous en sommes dans ce domaine aussi novateur qu’effrayant…

Un roman intelligent, captivant, mais aussi inquiétant, qui plaira et effraiera tout à la fois les amoureux de la littérature !

Ada, Antoine Bello, Gallimard, Paris, juin 2016, 362 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois américain 2016 et du challenge 1% de la rentrée littéraire

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Le linguiste était presque parfait ou la linguistique pour élucider un meurtre…

le linguiste était presque parfaitPrésenté par sa maison d’édition, Monsieur Toussaint Louverture, comme « du David Lodge avec des cadavres » , le premier livre de David Carkeet,   « Le linguiste était presque parfait »  est un petit régal d’intelligence et d’humour. Du David Lodge, il y en a pas mal dans ce roman : le protagoniste est un chercheur universitaire, l’action se passe dans une petite université anglo-saxonne inconnue, les préoccupations sont à la fois pointues et futiles, les relations humaines sont analysées sous toutes leurs coutures et le tout est enrobé d’une bonne dose d’humour.

À la différence des romans de David Lodge, le livre de Carkeet ne se déroule pas en Angleterre, mais aux États-Unis, dans l’Etat d’Indiana, Comté de Kingsley. Il est vrai que cela ne change pas grand-chose pour les lecteurs francophones. Mais il existe une autre différence, et non des moindres,  « Le linguiste était presque parfait »… est un thriller ! Il y a en effet une mort suspecte, puis une disparition, et finalement  deux meurtres. Nous sommes très loin des polars actuels, qui rivalisent de noirceur voire de perversité. L’enquête se déroule calmement, et sera finalement élucidée grâce à … la linguistique !

Tout commence lorsque la visite d’un journaliste à l’Institut Wabash vient rompre le quotidien de la petite communauté universitaire. Jérémy Cook, linguiste, a été désigné par son directeur pour présenter au journaliste l’institut et ses missions : Wabash se consacre à l’étude des processus d’acquisition du langage chez les jeunes enfants. Il est organisé autour d’une crèche qui permet à ses sept linguistes d’observer les enfants et de relever le corpus scientifique qui servira de base à leurs travaux. Au cours de la visite des lieux avec le journaliste, Jérémy Cook surprend une conversation peu flatteuse à son égard et se met à rechercher l’origine de la rumeur qui le discrédite. Peu après, l’un des linguistes est retrouvé mort dans le bureau de Cook, qui devient forcément suspect.

Dès lors, Cook n’a plus qu’à mener l’enquête aux côtés de l’inspecteur de police chargé de l’affaire, le lieutenant Leaf. Et les idiophénomènes qu’il étudie lui seront d’un grand secours (« ce sont les dispositifs linguistiques que les enfants développent d’eux-mêmes, sans s’inspirer du monde adulte. Il peut s’agir de simple énoncés aux significations invariables, comme le beu d’un tout-petit pour dire « Je veux le petit canard », jusqu’à des modulations bien plus personnelles, qui n’appartiennent qu’à l’enfant qui les énonce » (p12)).

Qui a dit que la linguistique était ennuyeuse ?  Le langage définit l’être humain et les mots sont essentiels, même si ce sont des babillements ou autres gazouillis. Tout comme les relations humaines,  principal sujet d’études du linguiste assassiné qui s’intéressait plus particulièrement au rôle que jouent les représentations erronées que nous avons de nos relations avec autrui.

Roman intelligent, « Le linguiste était presque parfait » est surtout drôle et distrayant. Écrit en 1980, il a été traduit en français en 2013 seulement, et n’a pas vieilli, sinon par le fait que les linguistes utilisent encore de lourdes machines à écrire et qu’il n’est question ni de téléphone portable, ni d’Internet. Un second roman de David Carkeet, avec le même protagoniste, le sympathique Cook, est sorti l’année dernière aux Éditions Monsieur Toussaint Louverture : tout aussi rocambolesque, « Une putain de catastrophe »  est aussi à découvrir !

Le linguiste était presque parfait, David Carkeet, traduit de l’anglais (USA) par Nicolas Richard,  Monsieur Toussaint Louverture, Toulouse, 2013, 287 p.

 

A noter que « Le linguiste était presque parfait » est sorti en  poche aux éditions Points:

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Livre lu dans le cadre du mois américain 2016 chez Titine.

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Tout ce que j’aimais, de Siri Hustvedt

Tout ce que j'aimais siri hustvedtVoici un an et demi que je participe aux rendez-vous trimestriels du Blogoclub de Sylire et le bilan est plus que positif puisque cela m’a permis de faire de belles découvertes. C’est le cas pour l’auteure que nous avons choisie aujourd’hui : Siri Hustvedt, une poètesse, essayiste et romancière américaine qui vit à New York, connue également en tant qu’épouse de Paul Auster. Le roman de Siri Hustvedt, « Tout ce que j’aimais » marque également ma première participation au mois américain 2016 organisé par Titine, et dont vous pouvez trouver le programme ici.

« Tout ce que j’aimais » est l’histoire de deux couples d’amis, artistes et enseignants universitaires, qui vivent dans deux appartements situés l’un au-dessus de l’autre à New-York. Léo, le narrateur, a épousé Erica, dont il est très amoureux. Quant à Bill, il est marié avec Lucille. Les deux couples ont chacun un fils la même année. Puis Bill et Lucille se séparent et Bill s’installe avec Violet. Une grande amitié se développe entre les deux couples, ainsi qu’entre leurs fils, Matthew et Mark, puis la vie fait son chemin et apporte son lot de tristesse, voire de tragédies, dont je ne dévoilerai rien ici.

C’est donc toute une vie qui est racontée en détail par Léo qui se penche sur son passé douloureux. Il y a deux belles histoires d’amour, ainsi que de très beaux moments d’amitié, mais aussi beaucoup de tristesse autour du destin des enfants. Quelques pages poignantes au sujet de Matthew m’ont arraché des larmes, tandis qu’une inquiétude sourde montait quant à l’avenir de Mark.

Siri Hustvedt raconte le cours des choses avec beaucoup de finesse et de psychologie. Le roman est plus que dense, foisonnant, notamment en ce qui concerne les recherches des personnages, qu’il s’agisse de Bill, artiste aux multiples facettes, d’Erica qui s’intéresse aux troubles mentaux féminins et aux désordres de la nutrition, ou de Léo qui mène des travaux sur l’évolution des conventions dans la peinture et à leur influence sur la perception.

Tout au long du livre, l’auteure évoque le rôle de l’art dans la société de consommation. Les fréquentations de Mark permettent de prolonger les réflexions sur l’art et son « inutilité naturelle ». De même, les œuvres d’art réalisées par Bill trouvent leur explication dans l’esprit de Léo bien après la mort de leur auteur. La frontière entre l’art et la folie n’est jamais loin, que ce soit en raison des antécédents familiaux ou dans les interrogations des personnages. A la fin, on se demande, comme l’auteure, quelle est la part de la fiction dans la réalité : « C’est là que nous vivons tous (…) dans les récits imaginaires que nous nous faisons de nos vies ».

Au total, « Tout ce que j’aimais » est un roman qui m’a bouleversée, et m’a beaucoup plu par les nombreuses questions qu’il pose et par l’impression d’authenticité qui ressort des émotions des personnages. Le roman possède évidemment les défauts de ses qualités et il faudrait sans doute une seconde lecture, une fois que la curiosité du lecteur pour l’intrigue est satisfaite, pour en explorer tous les aspects, pour en épuiser les différents thèmes. Parmi ces défauts, je citerai les trop longues descriptions lors de la réalisation des œuvres d’art de Bill. Après l’épisode des caisses de Hansel et Gretel ( !), j’ai évité l’ennui qui me menaçait lors de ces quelques passages en les sautant sans vergogne. Mais je n’ai jamais regretté d’avoir poursuivi ma lecture car « Tout ce que j’aimais » est un roman riche et passionnant, pourvu qu’on se donne le temps de l’apprécier.

 

Les avis des autres participants au Blogoclub consacré à Siri Hustvedt sont à découvrir ici.

 

Tout ce que j’aimais, Siri Hustvedt, traduit de l’anglais (américain) par Christine Le Boeuf, Actes Sud, Collection Babel, 456p.

 

Livre lu dans le cadre du Blogoclub de Sylire, du mois américain chez Titine, et du challenge Femmes de lettres chez George.

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Promenons-nous dans les bois…

promenons-nous dans les bois…pendant que le loup n’y est pas ! Mais les ours y sont, eux, ainsi qu’une multitude d’autres dangers, qui guettent Bill Bryson lorsqu’il entreprend de randonner sur l’Appalachian Trail, ou « AT », sentier mythique qui longe la côte Est des Etats-Unis, de la Géorgie jusqu’au Maine, sur plus de 3500 kilomètres.

Installé depuis peu en Nouvelle-Angleterre, Bill Bryson découvre qu’il habite à proximité du célèbre Appalachian Trail et se cherche toutes les bonnes raisons d’entreprendre un périple au sein du monde sauvage qu’abrite l’immense forêt des Appalaches. Et s’il se laisse impressionner par les affreuses histoires qui circulent sur les dangers que présente cette randonnée (intempéries, attaques de bêtes sauvages, maladies qui rôdent dans les bois, et bien d’autres encore, qu’il nous détaille avec un plaisir presque masochiste), l’auteur se décide finalement, s’informe sur tous les périls que recèle le sentier et s’équipe en conséquence. Le tout en nous livrant ses impressions humoristiques sur le nouveau monde qu’il découvre, celui des randonneurs.

On tremble déjà pour l’auteur, alors qu’il n’est pas encore parti, et on apprend aussi avec soulagement, en même temps que lui, qu’un ancien camarade d’école se propose de l’accompagner sur l’Appalachian Trail. Certes, Stephen Katz ne représente pas le compagnon rêvé pour entreprendre une telle aventure, mais il a le mérite d’être là, et c’est bien tout d’ailleurs !

Iront-ils jusqu’au bout du chemin ? Seront-ils tentés d’abandonner leur randonnée, à l’occasion des quelques incursions qu’ils feront dans la civilisation, lorsqu’au croisement avec une Highway, ils en profiteront pour faire un saut jusqu’à la ville voisine où motels, fastfoods et laveries automatiques les attendent ? Rencontreront-ils ces ours qui les effraient tant et qui peuplent l’Appalachain Trail ?

L’auteur réussit en tout cas l’exploit de disserter sur des sujets aussi divers que la forêt américaine et son administration, la flore et la faune des Great Smoky Mountains, l’histoire de l’implantation des centres commerciaux aux Etats-Unis, les parasites qui attaquent les arbres des forêts américaines, ou le développement du tourisme sur le Mont Washington… sans jamais nous ennuyer ! « Promenons-nous dans les bois » est à la fois un roman d’aventures, un cours d’histoire naturelle et une critique pleine d’humour de la société nord-américaine. Bill Bryson regarde avec malice l’engouement moderne pour le retour à la nature, sans jamais tomber dans les travers du récit de randonnée à la mode bobo. Un roman très drôle, parfait pour les vacances, à lire les doigts de pied en éventail sur la plage, bien loin des terrifiants ours bruns d’Amérique.

 

Promenons-nous dans les bois, Bill Bryson, Editions Payot et Rivages, Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, Paris, mai 2013, 343p.

 

Long week-end, de Joyce Maynard

long week-end Joyce MaynardAprès « L’homme de la montagne » paru l’été dernier, voici le deuxième roman que je lis d’une auteure américaine qui me plaît décidemment beaucoup, Joyce Maynard. « Long week-end » a été publié en 2009 aux États-Unis et traduit en français l’année suivante. Comme dans « L’homme de la montagne », on y retrouve plusieurs des ingrédients qui traversent les romans de Joyce Maynard, notamment les questions nées de l’adolescence et l’ambiance des années soixante-dix aux Etats-Unis.

Le narrateur est ici un garçon de treize ans, qui vit seul avec sa mère divorcée. Il rencontre son père chaque samedi soir pour un dîner devenu traditionnel, dans un restaurant des environs, en compagnie de Marjorie, la seconde femme de son père, et de leurs deux enfants, Richard et Chloé.

Le jeune garçon semble heureux, même s’il rêve souvent d’une vraie famille. Il s’entend très bien avec sa mère, Adèle, pourtant fantasque, du moins par rapport à ce que la norme exige alors. Ancienne danseuse, la jeune femme fuit le monde extérieur et a adapté son mode de vie et celui de son fils en conséquence : elle vend des vitamines par téléphone, elle fait ses courses par correspondance et n’effectue qu’une sortie de temps en temps, pour remplir le congélateur et la réserve de boîtes de conserves. Adèle n’a qu’une amie, Evelyn, mère d’un jeune garçon handicapé, mais elle la voit finalement très peu.

Bien sûr, comme vous vous en doutez, un élément perturbateur va remettre en question cette routine : il s’agit de Franck, qu’Adèle et son fils « rencontrent » au supermarché, lors d’une de leurs rares sorties. En réalité, cet homme est blessé et la rencontre n’est pas fortuite : il s’impose à Adèle et à son fils et les oblige à l’emmener chez eux, avec un mélange curieux de fermeté et de politesse.

«Je ne vais pas vous mentir. Ma situation est difficile. Des tas de gens refuseraient d’avoir le moindre rapport avec moi. Mais mon instinct me dit que vous êtes quelqu’un de très compréhensif.

Survivre en ce monde n’est pas une partie de plaisir, a-t-il ajouté. Parfois on a besoin de s’arrêter, de simplement s’asseoir et réfléchir. Rassembler ses pensées. Ne plus bouger. » (…)

« J’ai compris, brusquement, que les choses allaient changer. Nous voguions dans l’espace, maintenant, dans le noir, le sol allait peut-être disparaître et nous ne serions plus capables de dire où cette nacelle nous emmenait. Peut-être qu’on reviendrait. Peut-être pas ». 

Peu après leur retour à la maison avec Franck, celui-ci annonce tout simplement à Adèle et son fils qu’il s’est échappé de l’hôpital de la prison où il venait d’être opéré de l’appendicite et qu’il s’est blessé en sautant par la fenêtre. Mais il ne leur fera aucun mal, et au contraire, il leur offre ses services pour réparer tout ce qui a besoin de l’être dans la maison.

Le huis clos commence, pendant le dernier week-end avant la rentrée des classes. Dehors, l’atmosphère caniculaire est étouffante, mais dans la maison, elle devient d’abord légère…

J’ai beaucoup aimé ce roman, et toute l’humanité qu’il contient. Les personnages sont des êtres malmenés par la vie, dont le point commun est de ne rechercher qu’une chose, l’amour au sein d’une vraie famille. Ils sont calmes et justes, même s’ils souffrent, et ne se rebellent pas, cherchant au contraire à contourner ce qui a fait leur malheur. Joyce Maynard excelle à décrire les relations familiales de ce trio improbable, et saupoudre le tout d’une pointe de suspense, avec toujours beaucoup d’espoir et d’optimisme malgré les circonstances.

Long week-end, Joyce Maynard, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Adelstain, Editions 10/18 n°4411, avril 2013, 252 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois américain chez Titine

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Tar baby, Toni Morrison

Tar baby Toni MorissonVoilà un petit moment que « Home » de Toni Morrison trône sur ma bibliothèque, mais je n’ai jamais réussi à le lire. J’ai parfois parcouru les premières pages sans conviction, et j’ai fini par le ranger, toujours à portée de main, pour un autre jour… Je ne saurai dire pourquoi, sans doute une question de moment ou de priorité. Toni Morrison faisait partie des auteurs que je voulais lire, mais il y en avait tant d’autres qui m’attiraient bien davantage !

Alors le Blogoclub de Sylire est tombé à point nommé pour me sortir de cette impasse, et plutôt que de me précipiter sur « Home », j’ai lu quelques critiques de l’œuvre de Morrison, avant de choisir « Tar Baby », un roman publié en français en 1996, écrit en 1981 et qui se déroule à la fin des années soixante-dix, principalement dans les Caraïbes, et un peu aux Etats-Unis.

***

« L’Arbre de la Croix » est une grande et magnifique maison, entourée d’un élégant jardin, au sein de la végétation luxuriante de l’Isle des Chevaliers. Résidence d’hiver de riches américains, elle appartient à Valerian Street, héritier d’une lignée de fabricants de bonbons, qui décide d’y passer sa première année de retraite. De Philadelphie, il ne regrettera que les hortensias, et le facteur, mais la construction d’une nouvelle serre lui permet de cultiver sa passion pour l’horticulture pendant des heures, en méditant sur fond de musique classique, pour son plus grand bien et celui de ses plantes chéries. Malgré cela, Valerian traîne son ennui. Il ne sait pas pourquoi il est venu passer sa retraite aux Caraïbes, il sait juste qu’il se sentait étranger à Philadelphie, dans sa propre ville.

« Le problème insoluble du vieillissement, ce n’était pas la façon dont il changeait, mais celle dont les choses changeaient. Une condition qui n’était supportable que dans la mesure où il y en avait d’autres comme lui pour partager cette connaissance ». (p202)

Valerian est marié à la « Plus Belle », Margaret, qui a vingt ans de moins que lui. Margaret s’ennuie profondément sur l’île. Elle n’y passe d’ailleurs pas l’ensemble de l’année mais elle fait des allers et retours entre la Dominique et Philadelphie. Les ont suivis sur l’Isle des Chevaliers, un couple de noirs américains, le maître d’hôtel, Sydney, et son épouse qui est cuisinière, Ondine. Ils n’ont pas d’enfants, mais se sont occupés de leur nièce orpheline, Jadine, une jeune métisse à laquelle Valerian a payé de longues études aux Etats-Unis et en France. Jadine voyage beaucoup, et vient de temps en temps rendre visite à Sydney et Ondine, ainsi qu’à Valerian et Margaret, qu’elle considère comme faisant partie de sa famille.

Nous sommes justement à quelques jours de Noël et les préparatifs vont bon train. Margaret a décidé pour une fois de préparer elle-même le repas de fête, pour faire plaisir à son fils, Mickael,  qu’elle n’a pas vu depuis longtemps et qui fera le voyage des Etats-Unis pour l’occasion.

Soudain, un cri retentit depuis la chambre de Margaret qui vient de découvrir, caché dans sa penderie, « un nègre sorti de nulle part ». Contre toute attente, le maître de maison, Valerian, invite l’inconnu à la table familiale et lui donne une chambre pour la nuit. La famille, y compris les domestiques noirs, prêts à appeler la police, sont d’abord médusés, puis scandalisés par la provocation de Valerian, d’autant qu’il apparaît que l’homme se cachait depuis plusieurs jours dans la maison et y avait volé de la nourriture.

A partir de là, l’ordre apparent de la maison est bouleversé. Le vernis se craquelle, les apparences laissent entrevoir une nouvelle réalité. L’homme noir, vagabond échappé d’on ne sait où, arrivé par bateau, devient le personnage central. Il s’appelle Fils, est originaire d’un petit village de l’Alabama et tombe rapidement amoureux de la très jolie et intelligente Jadine.

***

« Tar baby » nous présente un galerie de personnages aux caractères riches et variés. Fils tout d’abord, incarne l’innocence originelle. Il veut vivre dans son village, Eloe, et non à New York. Il ne veut pas renoncer à ses origines. Il s’étonne devant la peur de Jadine de vivre tranquille, d’élever des enfants :

« Elle n’arrêtait pas de lui casser les oreilles à propos d’égalité, d’égalité des sexes, comme s’il pensait que les femmes étaient des inférieures. Il n’arrivait pas à comprendre ça ». (p378)

Il y a les deux domestiques noirs, Sydney et Ondine, qui ont tout sacrifié à leurs maîtres et ne peuvent s’affranchir, puisqu’ils dépendent d’eux pour leur retraite. Alors comment peuvent-ils accepter qu’un autre noir, débarqué de nulle part, soit accueilli à bras ouverts et qu’ils doivent en outre le servir comme un invité blanc ?

Il y a la relation très complexe entre Margaret et son fils, entre Valerian et son fils, mais aussi entre les deux époux, Valerian et Margaret, dont on ne sait pas ce qui les a rapprochés, puisqu’ils viennent de milieux sociaux très différents. Un schéma que Jadine tend à reproduire avec Fils, mais qui ne fonctionne pas pour Jadine, qui n’a pas les mêmes objectifs que Fils, lui  qui n’a aucune ambition sociale.

Et surtout il y a Jadine, qui grâce à l’argent d’un riche Blanc, Valerian, est diplômée de la Sorbonne. Elle se sent tiraillée entre deux cultures, et apparaît aux Noirs (Fils, Sydney et Ondine) comme une traître, celle qui choisit d’aller vivre à Paris, abandonnant son oncle et sa tante, surtout Ondine, à laquelle elle lance qu’elle ne veut surtout pas ressembler.

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Les thèmes sont nombreux, et les questions relatives au racisme sous toutes ses formes n’est pas l’unique moteur du roman. L’amour est aussi très présent, ainsi que les éléments qui peuvent unir et séparer les couples. Les personnages sont complexes, et les relations entre les êtres rendues plus difficiles encore par leur différences d’origines, à la fois raciales et sociales.

Toni Morrison a le grand talent de parvenir à dénoncer les stéréotypes raciaux et sociaux sans être moralisatrice ni manichéenne :  d’une part parce que chacun, noir, blanc, métis, en prend pour son grade, et d’autre part parce que l’auteure ne propose pas de solution, les difficultés relationnelles étant inhérentes à la condition humaine. Mais « Tar baby » ne saurait se résumer à cela : c’est avant tout une très belle langue, et c’est surtout ce qui m’a plu dans ce roman, qu’il s’agisse des descriptions de la nature luxuriante de l’Isle des chevaliers, comme des joutes oratoires entre les personnages.

 

Tar baby, Toni Morrison, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Guiloineau, 10/18, Paris, n°2379, mars 2007, 413 p.

 

Lu dans le cadre du blogoclub de Sylire et Lisa

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