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Les mouettes, Sandor Marai

les-mouettes-sandor-maraiNous sommes à Budapest à la fin des années trente. Un haut fonctionnaire hongrois vient de rédiger un texte hautement confidentiel qui lui pèse sur la conscience. Certes, il n’a fait qu’exécuter un ordre, mais il sait déjà les conséquences qu’auront ces quelques mots sur des millions de personnes, ses concitoyens. Il a ce triste privilège de savoir avant les autres. Il pourrait en tirer parti, mais il préfère affronter son destin, qui n’est autre que la guerre. Une pensée l’attriste plus que tout : à la fin de la guerre, il aura perdu sa jeunesse et basculera de l’autre côté.

L’homme est perdu dans ses réflexions lorsqu’une jeune femme arrive. Il est pris d’une espèce de folie intérieure lorsqu’il l’aperçoit. Il ne montre rien et reçoit la jeune femme qui est le sosie parfait d’une femme qu’il a aimée et qui s’est suicidée. La visiteuse est finlandaise et s’appelle Aino Laine. Elle est professeur et espère travailler en Hongrie, pays ami, pays parent, -de par la proximité linguistique notamment -, de sa patrie.

Aino Laine a besoin d’un permis de travail et elle espère que le fonctionnaire pourra l’aider. Une conversation s’engage. L’homme pense un moment qu’il s’agit de son ancienne compagne, puis il comprend que ce n’est qu’une coïncidence et il fait connaissance avec celle dont le nom, en hongrois, signifie « unique vague ». Il cherche en quoi le sosie de la femme aimée représente un signe du destin.

Le roman retrace la longue conversation qui emmène les deux protagonistes jusqu’au bout de la nuit. De nombreuses coïncidences surgissent, qui relient l’homme et la jeune femme. Les destins personnels et collectifs des habitants d’une Europe au bord de la guerre s’entrecroisent dans une atmosphère crépusculaire. Bientôt, la Mittel Europa mythique ne sera plus et les deux personnages sont conscients de cette disparition imminente. Ils évoquent tour à tour des questions aussi diverses que l’amour et le couple, la guerre, l’identité, les migrations, et les liens qui existent entre leurs deux pays, Finlande et Hongrie.

Le texte que nous livre Sandor Marai est au premier abord très mystérieux. Il est exigeant et ne se laisse pas appréhender tout de suite, même si l’on peut se contenter de la musique qui émane de cette conversation onirique. « Les mouettes » est un beau roman envoûtant, certes moins passionné et enthousiasmant que « Les braises », puisqu’il évoque la fin d’un monde, mais dans lequel on retrouve la très belle écriture du grand écrivain hongrois.

 

Les mouettes, Sandor Marai, traduit du hongrois par Catherine Fay, Le livre de poche, Paris, mars 2015, 214 p.

Livre lu dans le cadre du challenge Objectif Pal 2017 chez Antigone.

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Le premier amour, de Sandor Marai.

premier-amour-sandor-maraiC’est avec « Le premier amour », publié en 1928 en Hongrie, que Sandor Marai débute sa carrière littéraire et qu’il connaît d’emblée le succès. Ce roman, dans lequel le narrateur écrit son journal, contient en effet les principaux thèmes que l’auteur développera dans l’ensemble de son oeuvre et qui, associés à une écriture recherchée mais fluide, lui vaudront une reconnaissance dans son pays dans un premier temps, puis bien des années plus tard, après avoir sombré dans l’oubli en raison de la dictature communiste qui l’a poussé à s’exiler, lui ouvriront une reconnaissance internationale bien que posthume.  « Le premier amour » parle en effet de la solitude, de l’ennui de vies sans relief ni événements, du temps qui passe et des possibilités qui n’ont pas été saisies, des illusions déçues …

Le héros du « premier amour » est un professeur de latin vivant dans une petite ville de province hongroise. La cinquantaine grise et triste, il vit seul, ne côtoie que quelques collègues qui ne sont même pas devenus des amis, ne semble avoir aucune passion. Alors qu’il se trouve en vacances dans une petite station balnéaire vide, dans la même chambre que vingt-huit ans auparavant, il reprend un cahier dans lequel il avait tenu son journal alors, le relit et recommence à écrire, simplement parce qu’il n’a rien d’autre à faire, seul dans ce lieu de villégiature sans intérêt.

La relecture de ce journal lui rappelle quelques épisodes de sa jeunesse, notamment les rencontres avec une jeune fille qu’il fréquentait et qu’un malentendu a empêché de revoir par la suite. Il écrit et explique ses sentiments, ceux d’alors, ceux d’aujourd’hui. Il analyse, interprète, décèle chez lui «une maladie » dit-il d’abord, qu’il ne tardera pas à qualifier de « névrose » ensuite. Il multiplie les promenades, espérant que son « énervement » disparaîtra . Un vacancier, Timar, qui ne semble pas mieux loti que lui, essaie d’établir un contact, mais le professeur le repousse, puis après quelques jours, regrette et revient vers lui. Ils échangent quelques mots, sans plus.

De retour en ville, le professeur reprend le cours de sa vie. La rentrée des classes ne lui apporte aucune joie, puisqu’il est titulaire d’une classe terminale, lui qui n’aime pas enseigner aux grands adolescents. Cette classe est mixte de surcroît et il doit s’habituer à la présence de filles dans ses cours, ce qui n’est pas chose aisée pour lui. Au fil de son journal, le professeur raconte comment il se met peu à peu, et apparemment sans raison, à haïr Madar, un élève. Conscient de l’injustice de ce sentiment, il cherche à en connaître l’origine et se plonge dans l’introspection.

De ses interrogations naît peu à peu la découverte qu’il porte un amour profond à Cserey, l’une de ses élèves, qu’il soupçonne d’être la petite amie de Madar. Dès lors, il met tout en œuvre pour échapper à son obsession, à sa souffrance, mais il n’aboutit qu’à les renforcer encore. Ses sentiments exacerbés l’amènent à comprendre mieux la réalité que les autres, pense-t-il, ou du moins à sentir que celle-ci , insaisissable, n’est qu’une illusion pour tous les hommes. La fin du roman décrit de façon minutieuse comment le narrateur part à la dérive. Il s’enferme dans la solitude et la paranoïa jusqu’au paroxysme. La confrontation finale avec Madar, aura-t-elle lieu ? Là n’est pas l’essentiel : la description de l’introspection, de ses excès et des germes de folie qu’elle porte en elle, font du « premier amour » un roman troublant, émouvant, qui fait de Marai assurément l’un des grands auteurs européens du XXème siècle. Un roman à ne pas manquer !

Coup de cœur !

 

Le premier amour, Sandor Marai, traduit du hongrois par Catherine Fay, Le livre de poche, Paris, octobre 2010, 343 p.