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Poupée volée, Elena Ferrante

Leda se réveille à l’hôpital. Elle a perdu le contrôle de sa voiture. Elle a eu beaucoup de chance : sa seule blessure est sans gravité, mais c’est une « lésion inexplicable ». Pour comprendre, elle déroule le fil de ses souvenirs : se sentant libérée de son devoir maternel parce que ses deux filles étaient parties rejoindre leur père et travailler au Canada, Leda est partie en vacances dans les Pouilles. Elle s’est installée dans un appartement de location pour tout l’été et se réjouissait à l’idée d’avoir tout son temps pour travailler, lire et écrire. Sur la plage, elle rencontra une famille napolitaine et se trouva fascinée par une jeune femme, Nina, mère d’une petite fille Elena.

Cette rencontre fut l’occasion pour elle se s’interroger sur son rapport à la famille. Leda voulait se raconter à ses filles, leur expliquer ce qu’elle avait du mal à comprendre elle-même : pourquoi, alors qu’elles étaient petites, elle les avait abandonnées à leur père pendant plusieurs années ? Leda voulait aussi approcher Nina, la jeune mère napolitaine, pour en faire une sorte de « fille extérieure » :

« Quelle sottise de croire que l’on peut se raconter à ses enfants avant qu’ils aient au moins cinquante ans ! Prétendre qu’ils nous voient comme une personne et non comme une fonction. Leur dire : je suis votre histoire, c’est avec moi que vous commencez, écoutez-moi, cela pourrait vous servir. Nina, en revanche, je ne suis pas son histoire, Nina pourrait même me voir comme un futur. Me choisir comme compagnie une fille qui me serait extérieure. La chercher, l’approcher. »

Mais sans savoir pourquoi, sur la plage, la narratrice vola la poupée de la petite Elena. Elle pouvait encore s’en sortir en ramenant le jouet le lendemain, et en expliquant avoir continué ses recherches dans la soirée, pour aider Nina, dont la petite fille pleurait la perte de la poupée. Mais le voulait-elle vraiment …?

« Poupée volée » a été publié en 2006 et contient la plupart des thèmes qui seront développés quelques années plus tard dans la saga d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse ».  La poupée volée, centrale dans ce roman, sera une anecdote dans L’amie prodigieuse. Mais une anecdote sur laquelle l’auteure insistera pourtant. La lecture de « Poupée volée » éclaire donc – ou interroge du moins- certains épisodes de « L’amie prodigieuse » : quel souvenir douloureux est donc lié à la perte de la poupée ? Et dans « Poupée volée », quel acte Leda est-elle obligée d’expier malgré elle, pourquoi cette culpabilité ? Pourquoi Leda ne comprend-elle pas certains de ses actes ? En revient-on toujours au thème de l’abandon ?

Parmi les autres thèmes, on retrouve également celui de la maternité et de ses difficultés, notamment face à la vie professionnelle, mais aussi le poids qu’exerce la famille napolitaine populaire sur ses membres, et le rôle du dialecte qui est ici encore, comme dans « L’amour harcelant », négatif parce que violent et révélateur de la culture familiale. Et enfin, la difficulté à évoluer dans un milieu cultivé, lorsque l’on est issu d’un quartier défavorisé, malgré des études universitaires réussies.

J’ai préféré ce roman à celui de « L’amour harcelant », parce qu’il est moins cru et moins dur. Il n’en reste pas moins dérangeant, notamment parce qu’il soulève beaucoup de questions qui restent sans réponses. Et parce que l’on s’interroge inévitablement sur la récurrence des thèmes et anecdotes que l’auteure aborde dans chacun de ses romans et sur leur genèse.  Quant à l’héroïne, Leda, elle ressemble beaucoup à Lenu, et elle m’a paru touchante dans son incapacité à mener une vie normale et dans sa souffrance face au fait d’avoir été une mauvaise mère. Elena Ferrante, quant à elle, continue de m’intriguer, très favorablement d’ailleurs, et je terminerai donc bientôt la découverte de ses romans avec « Les jours de mon abandon »…

Poupée volée, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Folio n°6351, 196 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois italien chez Martine, et du challenge Objectif Pal chez Antigone.

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Le chien rouge, Philippe Ségur

 

Pieter Seurg est un professeur d’université qui se dédie à la recherche et à l’écriture de romans. Le narrateur, un peintre installé dans la montagne pyrénéenne pour ses magnifiques paysages, fut son voisin pendant deux ans et l’a croisé régulièrement, en compagnie d’une jeune femme avec laquelle il se disputait souvent. Il nous présente Pieter Seurg comme un intellectuel fasciné par l’écrivain Herman Hesse et versé, comme ce dernier, à la fois dans l’introspection et dans l’action, celle « d’une conscience sociale en révolte ».

« Le chien rouge », comme Pieter Seurg aimait à s’appeler lui-même, disparaît subitement, laissant un manuscrit dans la boîte aux lettres de son voisin. C’est ce manuscrit que le peintre nous propose à la lecture dès le second chapitre. On y découvre la lente descente aux enfers que Pieter Seurg a subie : au départ simple mal être, puis rejet de la société qui l’entoure et à laquelle il ne comprend plus rien, le tout aggravé par l’inévitable fin de sa relation avec la belle Neith. Au fil des semaines, Pieter Seurg s’effondre et touche le fond, faisant l’expérience des médicaments, puis de la drogue et de moments psychédéliques dans un festival « Burning man » (mouvement des « Brûleurs » ou « Burners » que j’ai découvert à cette occasion).

Pieter Seurg place la fin de sa relation avec Neith au centre de son désespoir, mais cette relation, loin d’être parfaite, était fantasmée. En fait, l’homme est en révolte contre la société et recherche, avant tout, à donner un sens à sa vie. Son récit est introspectif mais non dénué d’action. Il se bat, il est en quête d’absolu, ce qui rend le personnage attachant. Un parallèle peut certainement être établi avec le roman culte de Herman Hesse, « Le loup des steppes », que je n’ai malheureusement pas lu (mais que « Le chien Rouge » m’a obligée à rajouter à ma Pal).

J’ai toutefois regretté que la critique sociale, ébauchée au début du récit, ne soit pas plus présente : elle est en fait juste évoquée, le propos de Philippe Ségur (Seurg ?) étant de traiter sa dépression, elle seule. Ceci dit, le roman sonne juste, -il est clairement autobiographique-, l’écriture est fluide tout en étant précise et poignante, ce qui en fait un des très bons crus de cette rentrée littéraire.

« Le chien rouge » est le premier roman que je lis de Philippe Ségur. Une très belle découverte qui m’a donné envie de lire d’autres livres de cet auteur. En avez-vous à me conseiller ?

 

Le chien rouge, Philippe Ségur, Buchet-Chastel, Paris, Août 2018, 232 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire 2018, 2 ème participation.

 

 

Le premier amour, de Sandor Marai.

premier-amour-sandor-maraiC’est avec « Le premier amour », publié en 1928 en Hongrie, que Sandor Marai débute sa carrière littéraire et qu’il connaît d’emblée le succès. Ce roman, dans lequel le narrateur écrit son journal, contient en effet les principaux thèmes que l’auteur développera dans l’ensemble de son oeuvre et qui, associés à une écriture recherchée mais fluide, lui vaudront une reconnaissance dans son pays dans un premier temps, puis bien des années plus tard, après avoir sombré dans l’oubli en raison de la dictature communiste qui l’a poussé à s’exiler, lui ouvriront une reconnaissance internationale bien que posthume.  « Le premier amour » parle en effet de la solitude, de l’ennui de vies sans relief ni événements, du temps qui passe et des possibilités qui n’ont pas été saisies, des illusions déçues …

Le héros du « premier amour » est un professeur de latin vivant dans une petite ville de province hongroise. La cinquantaine grise et triste, il vit seul, ne côtoie que quelques collègues qui ne sont même pas devenus des amis, ne semble avoir aucune passion. Alors qu’il se trouve en vacances dans une petite station balnéaire vide, dans la même chambre que vingt-huit ans auparavant, il reprend un cahier dans lequel il avait tenu son journal alors, le relit et recommence à écrire, simplement parce qu’il n’a rien d’autre à faire, seul dans ce lieu de villégiature sans intérêt.

La relecture de ce journal lui rappelle quelques épisodes de sa jeunesse, notamment les rencontres avec une jeune fille qu’il fréquentait et qu’un malentendu a empêché de revoir par la suite. Il écrit et explique ses sentiments, ceux d’alors, ceux d’aujourd’hui. Il analyse, interprète, décèle chez lui «une maladie » dit-il d’abord, qu’il ne tardera pas à qualifier de « névrose » ensuite. Il multiplie les promenades, espérant que son « énervement » disparaîtra . Un vacancier, Timar, qui ne semble pas mieux loti que lui, essaie d’établir un contact, mais le professeur le repousse, puis après quelques jours, regrette et revient vers lui. Ils échangent quelques mots, sans plus.

De retour en ville, le professeur reprend le cours de sa vie. La rentrée des classes ne lui apporte aucune joie, puisqu’il est titulaire d’une classe terminale, lui qui n’aime pas enseigner aux grands adolescents. Cette classe est mixte de surcroît et il doit s’habituer à la présence de filles dans ses cours, ce qui n’est pas chose aisée pour lui. Au fil de son journal, le professeur raconte comment il se met peu à peu, et apparemment sans raison, à haïr Madar, un élève. Conscient de l’injustice de ce sentiment, il cherche à en connaître l’origine et se plonge dans l’introspection.

De ses interrogations naît peu à peu la découverte qu’il porte un amour profond à Cserey, l’une de ses élèves, qu’il soupçonne d’être la petite amie de Madar. Dès lors, il met tout en œuvre pour échapper à son obsession, à sa souffrance, mais il n’aboutit qu’à les renforcer encore. Ses sentiments exacerbés l’amènent à comprendre mieux la réalité que les autres, pense-t-il, ou du moins à sentir que celle-ci , insaisissable, n’est qu’une illusion pour tous les hommes. La fin du roman décrit de façon minutieuse comment le narrateur part à la dérive. Il s’enferme dans la solitude et la paranoïa jusqu’au paroxysme. La confrontation finale avec Madar, aura-t-elle lieu ? Là n’est pas l’essentiel : la description de l’introspection, de ses excès et des germes de folie qu’elle porte en elle, font du « premier amour » un roman troublant, émouvant, qui fait de Marai assurément l’un des grands auteurs européens du XXème siècle. Un roman à ne pas manquer !

Coup de cœur !

 

Le premier amour, Sandor Marai, traduit du hongrois par Catherine Fay, Le livre de poche, Paris, octobre 2010, 343 p.