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Devouchki, Victor Remizov

La Russie fait partie de mes fascinations : nourrie de lectures plus ou moins classiques qui vont du feuilletonesque « Dames de Sibérie » de Troyat à la magnifique « Anna Karénine » de Tolstoï, des nouvelles de Tchékov et Dostoïevski au « Maître et Marguerite » de Boulgakov ou aux œuvres de Soljenitsyne, mon intérêt pour ce pays souffre toutefois d’un manque de connaissance de la Russie actuelle, faute de temps ou d’occasion, à mon grand regret. Heureusement, la lecture du second roman du russe Victor Remizov m’a remis le pied à l’étrier, car je ne compte pas en rester là mais j’espère lire très prochainement le premier roman de cet auteur, intitulé « Volia Volnaïa ».

Proposé dans la dernière opération Masse critique de Babelio, « Devouchki », le second roman de Victor Remizov, a tout de suite attiré mon attention, par sa couverture tout d’abord, à la fois attirante et énigmatique et par la quatrième de couverture qui nous propose « le portrait d’une jeunesse qui cherche à se construire » dans « une Russie à deux vitesses, entre campagne sibérienne et faune moscovite ». Tout un programme.

Katia et Nestia, sont deux « Devouchki », deux jeunes filles. Cousines, elles sont aussi différentes que l’eau et le feu et seul les rapproche leur lien de parenté ainsi que le fait qu’elles habitent toutes deux en Sibérie, dans la petite ville de Beloretchensk. Katia, qui est très belle, n’a que vingt ans. Timide, elle aime Mozart et la littérature. Elle n’a été amoureuse que de Pouchkine, au point de s’être juré de lui rester fidèle. Katia aimerait étudier, mais malheureusement, son père est infirme suite à un accident. Une opération est possible, mais elle coûte trop cher pour une famille qui, sans le salaire du père, peine déjà à joindre les deux bouts.

La cousine de Katia, Nestia, vingt-quatre ans, est très jolie également, mais elle s’habille et se comporte de façon vulgaire et sa morale, d’abord peu exigeante, va se révéler franchement inexistante. Elle ne cache pas son unique but : gagner beaucoup d’argent ou mieux, « mettre le grappin » sur un homme riche qui l’entretiendra. Pour cela, il lui faut aller à Moscou, ce qui lui permettra aussi d’échapper à une mère alcoolique et à une ville sans attrait ni espoir. Lorsqu’elle propose à Katia de partir avec elle, celle-ci pense aussitôt à son père et à la possibilité de financer l’opération qui lui rendra sa mobilité.

A Moscou, les difficultés s’accumulent pour les Devouchki. Il faut d’abord trouver un endroit où passer la nuit, puis un logement et ensuite un travail. Nestia dépense tout son argent et se jette à la tête du premier venu, tandis que Katia, prudente, mais aussi naïve, ne se rend pas compte que Nestia ne pense qu’à elle-même et est prête à trahir sa cousine pour obtenir ce qu’elle veut. Le destin des jeunes filles prend alors des chemins différents…

« Devouchki » est un roman d’initiation, sur fond de misère sociale et d’arrivisme. Il dépeint une société fracturée entre des campagnes qui vivent chichement d’un travail laborieux, et Moscou, où règne un faune qui papillonne autour de quelques riches parvenus et où chacun, riche ou espérant le devenir, veut prendre sa part d’une croissance nouvelle, au mépris de la morale et du respect d’autrui. A Moscou, on est toujours le pauvre de quelqu’un, l’immigré d’un autre, et les jeunes ou moins jeunes venus des anciennes républiques soviétiques se heurtent à la méfiance et au racisme des russes ou des moscovites.

« Devouchki » comporte beaucoup de dialogues, ce qui crée une forme de proximité avec les personnages et donne une impression d’authenticité à l’histoire qui se crée sous nos yeux. Les références littéraires sont nombreuses, ce qui ancre le roman dans une continuité littéraire assez cohérente. J’ai un peu regretté le trop grand manichéisme qui existe entre les deux jeunes filles, à l’une le mal absolu, à l’autre la pureté.  Ce qui n’est pas vrai des deux principaux personnages masculins : Andreï, l’ami d’âge mûr de Katia, richissime et admiré, se révèle plus délicat et respectueux que ce que l’on aurait pu attendre d’un tel homme.  Il en va de même avec Alexeï, le jeune homme avec lequel Katia partage une colocation à Moscou, qui n’a pas l’assurance qu’aurait pu lui donner son appartenance à un milieu aisé. Car vous l’aurez compris, la question sociale qui occupe la première partie du roman fait place ensuite à une histoire d’amour qui se tisse sur un cruel dilemme : Andreï ou Alexei, vers lequel Katia se tournera-t-elle ? Vous le saurez vite, car « Devouchki » se lit d’une seule traite : il a, comme beaucoup de grands romans russes, un vrai souffle romanesque. Je remercie donc les éditions Belfond de m’avoir permis de découvrir cet auteur extrêmement prometteur.

 

Devouchki, Victor Remizov, traduit du russe par Jean-Baptiste Godon, éditions Belfond, Paris, janvier 2019, 399p.

 

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Livres, librairies, médias : que souhaiter pour 2019 ?

Avant de reprendre mes chroniques habituelles, j’ai réfléchi à ce que je souhaiterais pour 2019. Voici ce que j’aimerais :

-Que le monde « tourne » moins vite : je ne veux pas ralentir la vitesse de rotation de la terre 🙂, mais je voudrais pouvoir réduire l’emballement que l’on constate tous dans de nombreux domaines. Celui de la consommation et des médias me semble particulièrement nuisible car synonyme de gaspillage et de superficialité. C’est vrai aussi dans le domaine de la littérature : trop de parutions, et à un rythme trop rapide ! Que dire de la rentrée littéraire de septembre qui nous stresse en nous précipitant en pleine rentrée, alors que l’on est en randonnée ou sur la plage, puisque l’on en entend parler de plus en plus tôt maintenant ?

Quelques semaines plus tard, le lecteur moyen -et même le lecteur aguerri- n’a fait que découvrir quelques titres de la rentrée littéraire de septembre que sortent déjà ceux de janvier. De nombreux auteurs l’ont compris, qui privilégient une parution hivernale, peut-être parce que les lecteurs auront davantage de temps devant eux. Combien de livres excellents passent en effet inaperçus parce qu’ils ont pour seul défaut de n’avoir pas été mis en avant dès août ou septembre ?

Il en est de même pour les médias : un événement remplace l’autre, tandis que les analyses approfondies, donc réfléchies, se font toujours plus rares. On se contente de rester à la surface des choses, et l’avènement de sources d’information provenant des GAFA, des chaînes d’information continue, qui vont de pair avec la chute inexorable de la presse écrite, ne vont pas arranger cela. Facebook peut être un excellent outil de connaissance grâce au partage d’informations, mais combien d’utilisateurs (avons-nous songé au sens du terme « utilisateur » ?), cliquent sur les liens et lisent entièrement les articles, au lieu de se contenter des posts comme le fait la majorité d’entre eux ? Combien de commentaires hors de propos révèlent que la personne n’a pas réellement pris connaissance de l’information, mais s’est limitée au simple titre ? D’ailleurs, pour démentir ce que j’écris, et pour me montrer que vous avez lu mon billet jusque là, laissez-moi un tout petit commentaire😃 !

-Que les librairies indépendantes renaissent : j’ai envie de petites ou moyennes librairies. J’en ai assez de ces endroits (je ne sais comment les nommer) qui tiennent davantage du supermarché de la culture que de la librairie. On nous y propose une foule de gadgets inutiles. Je me demande d’ailleurs si le mot « gadget » existe encore car, puisqu’il s’applique à tant d’objets de notre quotidien, il ne désigne plus rien en particulier. Bref, ces lieux foisonnent de marchandises en tous genres ayant un rapport plus ou moins vague avec le livre ou la papeterie, tant et si bien qu’il m’est arrivé plusieurs fois de sortir de ces « librairies » sans avoir acheté un seul livre, ce qui est impensable me concernant ! Pourtant, le choix ne manquait pas, bien au contraire ; c’est précisément parce que les rayons regorgeaient de marchandises que je n’ai pas réussi à choisir et que, sollicitée de toutes parts, j’ai préféré m’abstenir…

Que les centres-villes redeviennent les lieux de shopping, promenade et rencontres qu’ils étaient avant. Avec des petites librairies ! Cela implique pour nous d’accepter de renoncer aux courses rapides et au parking facile et généralement gratuit des horribles centres commerciaux qui sont toujours plus nombreux à la sortie de nos villes, créant des périphéries affreuses et déprimantes !

Voilà quelques-uns de mes souhaits pour l’année nouvelle, dans les domaines qui nous intéressent, parce qu’il y a évidemment beaucoup de choses à espérer en matière de politique intérieure ou internationale, d’écologie etc… D’où quelques bonnes résolutions qui découlent de ces souhaits :

Prendre le temps de lire, de découvrir les auteurs, sans céder à l’appel épuisant de la nouveauté, lire de bons articles de fond, plutôt que des catalogues de titres, privilégier les petites et moyennes librairies et les petits commerces en général.

 

En attendant, je vous souhaite à tous une excellente année 2019 !

L’amour harcelant, Elena Ferrante

 

Amalia, la soixantaine, se noie la nuit de l’anniversaire de sa fille, Délia. On la retrouve avec pour seul vêtement un soutien-gorge, neuf et d’une marque de luxe, alors que ce n’est pas son habitude de porter ce genre de lingerie. La noyade est suspecte : est-elle le fruit d’un accident ou d’un suicide ? Peut-être même d’un meurtre ? Délia commence une enquête méticuleuse qui va l’amener à fouiller dans ses souvenirs d’enfance, sur les traces d’une mère séductrice qui, peut-être, menait une double vie. Se dessine alors un rapport mère-fille très ambigu, à la fois glaçant et passionné, allant de l’empathie ponctuelle à la haine profonde, sur fond de violences familiales.

« L’amour harcelant » démarre comme un roman policier, mais ce n’en n’est pas un. L’ambigüité est partout, dans le genre littéraire, mais aussi dans les personnages, parfois grotesques, toujours surréalistes. Sous l’œil précis de la narratrice, qui ne nous épargne pas les détails obscènes de ce que j’appellerai plutôt son cheminement que son enquête, nous évoluons dans une atmosphère assez sinistre.

Elena Ferrante nous offre des descriptions détaillées de Naples, par exemple du quartier du Vomero, où tout paraît sale et négligé, et donc très éloigné de la réalité. Tout ce qui concerne Naples et le passé de Délia est visiblement douloureux. La figure du père elle-même est sordide. Dans les moments les plus sombres, la narratrice, Délia, recourt au dialecte, ce napolitain qu’elle ne veut pourtant plus parler. L’écriture est très littéraire, rien n’est laissé au hasard, mais elle est aussi très animale car elle fait appel à tous les sens.

Au total, « L’amour harcelant » (à mon sens « l’amour meurtri », comme traduction de « L’amore molesto », aurait été plus évocateur) est un roman cruel, négatif et ambigu, que je n’ai pas aimé. Ceci dit, j’ai été ravie de l’avoir lu, car il m’a aidé à comprendre en profondeur la saga d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse », qu’elle a écrit vingt ans plus tard. Tous les thèmes de « L’amie prodigieuse » étaient déjà présents dans « L’amour harcelant » :  la peur de l’abandon, le rapport ambivalent à la mère, la sensualité, un certain dégoût pour le dialecte, la ville de Naples. Ils seront développés et présentés de façon plus objective et équilibrée dans la saga qui a rendu célèbre Elena Ferrante dans le monde entier.

L’amour harcelant, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano, Collection Du monde entier, Gallimard, Paris,1995, 192 p.

 

Livre lu dans le cadre du Challenge Il viaggio chez Martine et du Challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

Elsa mon amour, Simonetta Greggio

 

Elsa Morante est née à Rome en 1912. Elle est reconnue par le mari de sa mère, mais son vrai père est l’amant de celle-ci. Très jeune, Elsa Morante écrit des nouvelles et des fables, et elle vivra dans le dénuement, se privant souvent de repas, jusqu’à son mariage en 1941 avec le déjà célèbre Alberto Moravia.

Elsa évoque ses amours, ses amitiés, mais aussi, son ressenti sur la nature, les animaux -elle adore les chats et les considère comme nos anges gardiens-, la mer et le soleil sur sa peau… elle s’attarde longuement sur ces impressions. Elle nous livre également des souvenirs plus intimes. Elsa raconte ainsi comment elle a choisi -ou plutôt elle n’a pas choisi mais a attendu qu’il soit trop tard- de ne pas avoir d’enfant, à cause, dit-elle, « d’un âpre besoin de solitude ». Et puis, son long mariage avec Moravia, avec qui elle ne fut jamais heureuse. Et enfin, l’écriture, centrale dans sa vie.

Toutes sortes de personnages mythiques de la littérature, de la peinture et du cinéma italiens traversent ces pages : Anna Magnani, Malaparte, Pasolini, Leonor Fini, Visconti et bien sûr Moravia. Et c’est sans doute ces évocations qui m’ont le plus intéressées dans le roman.

Il y a certes de très belles pages dans cette autobiographie romancée, mais l’ensemble m’a paru un peu confus. Des chapitres très courts qui se succèdent et sont entrecoupés d’informations, de lettres dont on ne sait pas de qui elles émanent : ainsi « RTM » dont on apprend dans les notes finales qu’il s’agit d’un amant non-identifié d’Elsa. A la lecture, J’ai sans doute perdu de vue le fait qu’il s’agit d’un roman et non d’une biographie, et que par conséquent, les éléments biographiques servent seulement de fil conducteur. J’aurais aimé disposer de davantage d’informations, de faits peut-être, pour comprendre Elsa Morante, personnage certes complexe, mais que je ne suis pas parvenue à cerner et pour laquelle je n’ai éprouvé aucune empathie.

Ce qui m’a également gênée est l’emploi de la première personne, et c’est peut-être, à la réflexion, ce qui m’a empêchée d’entrer dans le roman. Je n’ai jamais « cru » que c’était Elsa qui parlait. De fait, certaines allusions, particulièrement au début du roman, m’ont paru hermétiques et j’ai gardé par la suite une distance avec « Elsa mon amour ».

On ressent pourtant très nettement la passion que Simonetta Greggio éprouve pour Elsa Morante, mais celle-ci n’a pas été communicative en ce qui me concerne. Les critiques sur « Elsa mon amour » sont dans l’ensemble très positives, donc je vous conseille de vous faire votre avis en lisant notamment les billets des autres participants à cette lecture commune. A cet égard, Martine est particulièrement enthousiaste pour ce roman qu’elle a beaucoup aimé.

J’avais quant à moi beaucoup apprécié les deux longs romans d’Elsa Morante,« La storia » et « Mensonges et sortilèges », lus en français, lorsque j’ai commencé à apprendre l’italien et à me passionner pour la littérature italienne. La lecture de « Elsa mon amour » n’est pas une rencontre tout à fait ratée puisqu’elle m’aura vraiment donné envie de relire ces œuvres.

Elsa mon amour, Simonetta Greggio, Flammarion, Paris, août 2018, 239 p.

 

Les avis des autres participants à cette lecture commune :

-Martine

-Marianne

-Mireille

 

 

Septième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire 2018.

 

Nuit sur la neige, Laurence Cossé

 

Robin vient d’entrer en prépa à Verbiest, la « boîte jésuite » alors prestigieuse située à côté de Versailles. Il espère devenir ingénieur, s’il arrive à intégrer une « de ces grandes écoles dont les familles de la bourgeoisie rêvaient pour leurs fils ». Nous sommes en 1935, et Robin ne connaît pas son père, qui ne l’a pas connu non plus puisqu’il est mort pendant la grande guerre, alors que l’enfant venait d’être conçu.

Dès la rentrée, Robin remarque Conrad, un élève qui semble ne connaître personne. Il vient de Genève, où habite son père. Ses parents sont divorcés, fait rare à l’époque. Robin et Conrad se retrouvent le dimanche pour jouer au tennis. Conrad est un peu plus âgé que les autres, sa scolarité n’a pas toujours été facile.

La vie politique en 1935 est agitée, tant en France que sur le plan international. Mais si certains élèves sont politisés, Robin ne se demande même pas s’il participera à la grande manifestation de soutien à Léon Blum. Il est centré sur lui-même, sur la découverte de l’amitié, lui qui jusque-là avait « des cousins, pas d’amis ». On suit avec lui les événements, de loin.

« La grande affaire pour moi, cette année, n’était pas les élections du printemps, ce n’était pas la montée des fascismes en France et aux frontières. La grande affaire, c’était la faim d’amour, et le désir de ce visage enfin tourné vers moi qui transfigurerait ma personne et ma vie ».

Robin découvre que l’on peut choisir ses amis, en fonction de goûts partagés. Mais qu’a-t-il en commun avec l’énigmatique Conrad ? Ce dernier l’invite en Suisse où Robin apprend à skier. A son tour, Robin l’invitera à Val d’Isère où le premier téléski vient d’être inauguré. Là-bas, toute la naïveté et l’inexpérience de Robin lui sauteront aux yeux, d’une façon particulièrement violente.

« Nuit sur la neige » est un roman d’apprentissage dans lequel un jeune étudiant des beaux quartiers, orphelin de père, est confronté durement à l’entrée dans l’âge adulte. De Versailles à Val d’Isère, on vit avec les deux jeunes héros les prémices de la nouvelle société qui s’annonce, mais qui naîtra dans la douleur. Roman très court, assez direct, ce que certains regretteront, « Nuit sur la neige » est servi par une écriture fluide et élégante que j’ai beaucoup appréciée.

 

Nuit sur la neige, Laurence Cossé, Gallimard, Paris, juin 2018, 142 p.

 

Troisième participation au Challenge 1% de la rentrée littéraire.

Les mystères de Lisbonne, Camilo Castelo Branco

 

Voici mon deuxième et très certainement dernier pavé de l’été, pour cause de rentrée littéraire qui s’impose, même si chaque année, je me dis que décidément, celle-ci est trop précoce ; pour moi en effet, la fin août, ce sont les moments où il faut profiter des derniers beaux jours, des soirées déjà plus très longues, des stations balnéaires ou des villages de montagne qui se vident et laissent place à une sérénité diffuse et prometteuse ou même, des derniers moments d’insouciance en ville. Et la rentrée littéraire, idéalement, ne devrait avoir lieu que vers la mi-septembre, quand tout est lancé, « rentré dans l’ordre » et qu’on peut lever la tête du guidon !

Si ce rythme déjà effréné s’impose à nous, -commerce oblige-, il nous reste le choix de disserter sur de belles pages, de nous remémorer les beaux moments de lecture que celles-ci nous ont procurés. « Mystères de Lisbonne » en contient quelques-unes et je ne regrette pas un instant cette lecture au long cours, choisie pour deux raisons : d’une part, sa longueur justement, 742 pages me permettant de participer au challenge « Pavé de l’été » et d’autre part, le bandeau efficace présentant ce livre comme « le chef d’œuvre de la littérature portugaise ». Si cela doit être long, autant que ce soit un chef-d’œuvre, et en même temps, voilà de quoi remédier à mon ignorance en matière de littérature portugaise !

« Mystères de Lisbonne » est un classique, publié au Portugal en 1854, représentatif des romans feuilletons de l’époque. Joao, un orphelin de quatorze ans, interne dans un collège religieux, ignore tout de ses origines lorsqu’il rencontre une jeune femme très émouvante dont il apprend rapidement qu’elle n’est autre que sa mère. Fille de la noblesse, Dona Angela a eu l’enfant de ses amours illégitimes avec un fils de nobles dont elle était éperdument amoureuse. Mariée ensuite de force par son père au Comte de Santa Barbara, elle se consume en regrets, tandis que son mari lui fait cruellement payer le mensonge de son père, quand il apprend que Dona Angela est déjà mère.

Heureusement, le père Dinis, aidé par sa sœur, la douce Dona Antonia, a recueilli et élevé Joao. Au début du roman, après avoir favorisé une première rencontre entre la mère et le fils, il aide Dona Angela à s’échapper de la maison du Comte, profitant d’une absence de celui-ci, et la cache chez lui.

« Dona Angela de Lima voyait se déchirer le brouillard qui lui cachait la face obscène du monde. Cependant, par répugnance, par dégoût, il lui semblait impossible de croire à ce visage ulcéreux, sordide de la société. Père Dinis sut que l’heure avait sonné de dessiller les yeux de cette pauvre femme, puisque la trahison, l’imposture, l’infamie assiégeaient son existence. La comtesse de Santa Barbara, tenue à l’écart, depuis ses dix-sept ans, du foyer de la grandeur dans le vice et le luxe, supposait que son père était le premier homme pervers, son mari le second, et que ces deux hommes, une fois retranchés de la famille humaine, laisseraient la société purgée de ses ordures. »

Dona Angela n’est pourtant pas au bout de ses peines, comme l’ensemble des personnages des « Mystères de Lisbonne », dont les aventures, ou plutôt les mésaventures, s’enchaînent. On découvre l’histoire mouvementée et passionnée du père Dinis, homme aux multiples identités, qui a connu « plusieurs vies », puis celle de toute une galerie de personnages.

« Mystères de Lisbonne » est un mélodrame aux multiples rebondissements, qui nous montre les turpitudes de l’âme humaine, mais aussi ses immenses capacités de pardon, de rachat, de rédemption. La société de l’époque, à Lisbonne, Londres et Paris, était hideuse, mais elle était tellement semblable à celle d’aujourd’hui… Paradoxale, elle était aussi le théâtre de passions magnifiques, dans une mélancolie ambiante permanente, qui est sans doute l’expression de la fameuse « saudade » portugaise, ce sentiment particulier et intraduisible mêlant tristesse, nostalgie et espoir.

On retrouve dans ce roman le plaisir de la lecture des grands classiques à feuilleton du dix-neuvième siècle : longues phrases, précision du vocabulaire, richesse de la description des sentiments, importance du fait religieux. « Mystères de Lisbonne », ce sont des élans de lyrisme, qu’il s’agisse de ferveur religieuse ou de flamme amoureuse, qui confinent parfois à la grandiloquence… du moins c’est ce que certains lecteurs ressentiront. Alors, si vous n’aimez pas cela, il vaut mieux vous abstenir, car vous en prendrez pour presque huit cents pages et de très longues heures ! Si au contraire, vous regrettez les classiques de cette époque, il vous suffira de quelques dizaines de pages pour vous réadapter et retrouver le plaisir de ce type de lecture : l’équivalent en littérature des grands espaces en géographie, et c’est quand même très agréable et surtout très enrichissant !

Vivement l’année prochaine et mon prochain pavé de l’été, qui sera classique, assurément !

 

Mystères de Lisbonne, Camilo Castelo Branco, traduit du portugais par Carlos Saboga et Eva Bacelar, Editions Michel Lafon poche, Neuilly-sur-Seine, mai 2018, 742 p.  

 

Lu dans le cadre du challenge Pavé de l’été chez Brizes et du challenge Destination Pal chez Lili Galipette.

 

La triomphante,Teresa Cremisi

 

Editrice et chef d’entreprise franco-italienne, Teresa Cremisi a publié son premier roman en 2015, à l’âge de soixante-dix ans. Un roman en grande partie autobiographique qui évoque l’enfance alexandrine de cette fille d’expatriés, de nationalité italienne alors, mais élevée dans la langue française.

L’enfance heureuse se déroule au pensionnat Notre-Dame de Sion d’Alexandrie. La fuite en 1956, lors de la crise du canal de Suez, y met un terme et c’est le retour brutal dans un pays qui n’était pas le sien, puis l’installation à Milan.

L’âge adulte, vécu en France, marque le début d’une période d’ombre pour la narratrice. La vie professionnelle, pourtant riche et pleine de succès, semble sans intérêt pour elle, du moins quand elle se retourne sur son passé. Elle n’hésite d’ailleurs pas à démissionner quand elle ne se sent pas en accord profond avec ce qu’elle fait. Finalement, on la retrouve, sereine et en paix avec elle-même, à l’heure de la retraite, qu’elle passe en grande partie à Atrani, un village de la magnifique côte amalfitaine.

J’ai beaucoup aimé la façon dont la narratrice évoque sa vie, avec retenue et pudeur. Un contrôle d’elle-même qui semble naturel, qui montre qu’elle se respecte, comme elle respecte les autres : une politesse que l’on ne trouve plus beaucoup actuellement. Le fruit de son éducation assurément, qui lui sert aussi dans sa vie professionnelle : parce qu’on l’avait élevée dans cette simplicité de sentiments, dans cette liberté, sans lui mettre de barrières psychologiques, notamment en ce qui concernait sa féminité, Teresa Cremisi ne savait pas que les femmes pouvaient rencontrer des difficultés dans le monde du travail ; elle ne les a donc pas éprouvées, et les choses se sont avérées plus faciles pour elle que pour nombre de ses contemporaines.

Côté mariage, la narratrice dit ne pas connaître la passion amoureuse. Elle est pourtant heureuse avec Giacomo qui semble posséder la même forme d’intelligence qu’elle. Sans enfant par choix, le couple est vu comme moderne par les autres, mais il dure parce qu’il est construit sur une base forte faite de respect mutuel. Teresa Cremisi évoque également la religion, dont elle ne ressent pas les émotions. Juive par sa naissance, baptisée suite à son propre choix à l’âge de neuf ans, elle s’interroge sur ce qu’une religion représente pour celui qui a la foi.

La narratrice est pourtant une femme passionnée; par les batailles navales, passion qu’elle redécouvre à la retraite grâce aux recherches que lui permet Internet; par la littérature aussi : les récits d’Homère, des héros comme Lauwrence d’Arabie, ou la poésie de Constantin Cavafis, l’ont accompagnée toute sa vie…

Elle réfléchit beaucoup, s’interroge sur le monde et mène la vie simple d’une femme qui, dit-elle, n’a pas agi sur le monde, mais l’a beaucoup regardé. Ce qu’elle nous raconte avec une grande élégance.

 

La triomphante, Teresa Cremisi, Folio n°6231, 2016, 225p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge objectif Pal et Destination Pal.