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Rentrée littéraire : La légende des montagnes qui naviguent, Paolo Rumiz.

Les Alpes et leur petite sœur moins connue mais tout aussi remarquable, les Apennins, forment une double « épine dorsale » en forme de « S » dont l’Europe a beaucoup à apprendre. Paolo Rumiz, journaliste et écrivain-voyageur italien, les a parcourues en tous sens, sur plus de huit mille kilomètres et en a tiré un récit qui nous emmène hors des chemins touristiques, vers ce que les hommes et les vallées ont de plus authentique :

« Je vais tenter de vous faire savoir ce qui se passe à l’intérieur de l’arche, de la montagne authentique, celle qui reste toujours loin des projecteurs, de ce rideau battu par les tempêtes auquel se cramponne un équipage de petits grands héros de la Résistance aux agressions de la mondialisation. Un voyage à travers six nations dans la partie alpine et d’une intimité toute italienne dans celle qui a trait aux Apennins ».

Dans une première partie consacrée aux Alpes, l’auteur, parti de la côte adriatique en Croatie, se promène en Italie à pied ou le plus souvent, à vélo, et mène quelques incursions en Autriche, en Suisse et en France. Il rencontre de nombreux personnages, dont certains sont des figures connues, comme l’alpiniste-écrivain italien Mauro Corona, l’écrivain Mario Rigori Stern, ou le célèbre alpiniste Walter Bonatti, aujourd’hui décédé, tandis que d’autres tiennent à leur anonymat ; tous ont en commun un combat acharné pour la préservation de la nature.

Tout au long de son périple, Paolo Rumiz regrette que les italiens ne regardent plus la nature, et pire, ne la voient même plus. Dans l’avion survolant les Alpes, l’auteur est stupéfié par la beauté de l’Europe qu’il découvre au-dessous de lui. Mais il constate que la majorité de ses compatriotes ne s’émerveillent pas devant un paysage : « Ils n’ont aucune idée de ce que sont ce lac de lumière et ces montagnes. Le peuple des restoroutes et des téléphones portables n’est pas proche du territoire ».

Constat amer, qui en augure d’autres. Paolo Rumiz évoque l’imminence d’une « grande peur climatique » et regrette que les mots ne suffisent pas à alerter les populations. Les montagnards, eux, le savent bien, qui dénoncent le gaspillage actuel et la fuite en avant qui ne peut plus durer. L’industrie du ski représente un désastre écologique, les canons à neige se multiplient tandis que l’eau vient à manquer; les glaciers disparaissent à vue d’œil et l’homme n’en tient pas compte.

Certains font pourtant preuve de davantage de bon sens que d’autres : ainsi, en Suisse, il est interdit de construire des remontées mécaniques en dessous de 1800 mètres, puisqu’on sait que la neige permettant leur exploitation sera insuffisante. Dans le Val Bavona, situé dans le Tessin, des hommes ont renoncé à l’électricité gratuite qui leur était offerte : « L’endroit le plus sombre des Alpes » résiste depuis longtemps aux sirènes de la modernité, préservant ainsi son territoire et son authenticité. Mais même la Suisse, bonne élève, a des reproches à se faire…

Après quelques jours en France sur la route des Grandes Alpes, Paolo Rumiz se rend à Nice où il est victime d’un vol à la tire qui le conduit à rentrer dans le « Bel paese, le beau pays « ch’Appennin parte, e’l mar circonda e l’Alpe », selon Pétrarque, « le pays que divisent les Apennins et qu’entourent la mer et les Alpes ».

C’est un reportage effectué pour le journal italien La Reppublica qui a donné l’idée à l’auteur de parcourir les Apennins. Il avait en effet décrit le « travail de Cyclope » des héros du quotidien qui creusaient un tunnel ferroviaire entre Bologne et Florence pour permettre le passage d’un train à grande vitesse. Ce reportage avait fait l’objet de réactions de lecteurs dénonçant les nombreux dégâts pour l’environnement dus au percement de tunnels partout en Italie et en particulier dans les Apennins.

Pour ce second voyage, Paolo Rumiz déniche une authentique petite Topolino, datant de 1954. Une voiture dont la lenteur et l’identité qu’elle véhicule, sont parfaites pour favoriser les rencontres. Nous découvrons alors les Apennins « déserts et inconnus », chaîne de montagne qui constitue « un labyrinthe aussi fascinant qu’infini ». Paolo Rumiz et Nerina (la Topolino) nous emmènent alors de la Ligurie jusqu’au Capo Sud, point le plus méridional de Calabre, pour un voyage inédit.

Dans le centre de L’Italie, l’auteur traverse des villages déserts, où survivent des personnes âgées laissées aux bons soins des « badanti », ces auxiliaires de vies venues des pays de l’Est, sans lesquelles le troisième âge italien serait entièrement livré à lui-même. Il nous décrit des régions éloignées du tourisme, la Maiella, le Molise, nous livrant toutes sortes d’anecdotes glanées au gré de ses rencontres. Il est question des Phéniciens, des Etrusques, des Sannites et de tant d’autres peuples encore, de religion, de superstition, jusqu’à l’arrivée au Sud, dans une chaleur torride et une atmosphère de fin du monde : plus d’eau, des habitants qui fuient et quelques témoins d’une époque passée, des résistants encore et toujours, comme ce guide « descendu du ciel » qui voit le massif de l’Aspromonte comme « une ressource fabuleuse pour les jeunes de bonne volonté ». Et qui invite Paolo Rumiz à revenir : « Vous verrez des merveilles. Des fleuves de lumière, des villages abandonnés, des maquis impénétrables, des cascades. Et un beau peuple, trop seul ».

Publié en 2007 en Italie, « La légende des montagnes qui naviguent » raconte deux voyages effectués en 2003 et 2006. Il vient seulement d’être traduit en français. Le récit de Paolo Rumiz est d’un grand intérêt pour toute personne qui s’intéresse à la montagne, à la nature, à l’écologie. On apprend énormément en lisant ce récit qui se déguste par petites touches, au rythme de chapitres à lire indépendamment les uns des autres : une mine d’informations géographiques, historiques, toponymiques… et humaines. Et de grandes leçons à retenir, avec des catastrophes oubliées comme la tragédie du Vajont …

Grande richesse, la capacité d’émerveillement de Paolo Rumiz est intacte et son récit nous enseigne que le dépaysement est à notre portée, chez nous, si l’on veut ouvrir les yeux. Loin du tourisme de masse, tant de belles régions s’offrent à nous : il ne nous reste plus qu’à les découvrir et surtout, à les protéger.

 

La légende des montagnes qui naviguent, Paolo Rumiz, traduit de l’italien par Béatrice Vierne, Arthaud, Paris, septembre 2017, 462 p.

 

Merci à Babelio et aux éditions Arthaud pour cette lecture en avant-première.

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Le bout du monde, Edith Reffet

le bout du monde edith reffetVoici un roman qui ne figurait pas dans ma liste de lectures pour les vacances, mais qui représente une belle découverte faite en juillet dans une petite librairie de montagne : « Le Bout du Monde, nos plus belles années », éditée par une maison d’édition varoise « Parole Editions ». Ce roman d’Edith Reffet (1923-2008) a été publié à titre posthume par sa fille en 2008. Edith Reffet avait déjà publié quelques romans sous son nom d’épouse, Edith Kespi, notamment chez Flammarion en 1956. Elle est également l’auteur de livres pour enfants.

Edith Reffet était institutrice, une carrière qu’elle a commencée dans un village perdu au fond d’une vallée du Beaufortain, à une dizaine de kilomètres d’Albertville. C’est de cette première expérience qu’elle a tiré ce beau roman qui n’est qu’en partie autobiographique.

Après trois ans passés à l’Ecole Normale à Chambéry, Suzanne, la narratrice, obtient son premier poste d’institutrice en octobre 1943, dans un village au nom évocateur : « Le Bout du Monde ». C’est d’ailleurs un chemin à mulet qui permet d’accéder à l’école, située en lisière d’une magnifique forêt. Suzanne s’installe dans l’appartement de fonction au-dessus de l’école, seule. Elle n‘a que vingt ans. Orpheline, elle a été élevée par son oncle, et aidée par d’anciens amis de ses parents, propriétaires du bel hôtel Magnin à Albertville. Ce sont les parents d’Hélène, une jeune fille de son âge dont elle est très proche. Mais sa meilleure amie est Jo, rencontrée à l’Ecole Normale, une fille très belle, pleine de vie, trop parfois.

Suzanne vit ce premier hiver au Bout du Monde dans le plus grand isolement. Heureusement, elle trouve souvent refuge chez une vieille voisine presque aveugle, Mémé Mollard, qui est toujours là pour la rassurer. Les nuits d’hiver sont longues et noires au Bout du Monde, et les veillées chez Mémé Mollard sont l’occasion de rencontrer Roger, dont Suzanne tombe éperdument amoureuse. Mais Roger est aussi le Capitaine Vial, chef des maquisards de la région.

Montée au Bout du monde pour rendre visite à son amie Suzanne, Hélène y rencontre le Capitaine Vial et entre dans la Résistance à ses côtés. Deviendra-t-elle une rivale pour Suzanne, qui s’applique à faire taire sa jalousie ? Pendant de temps, Jo, nommée aux Fougères, un autre village de la région, descend régulièrement à Albertville où elle mène une vie dissolue. Elle finit par s’éprendre de Freidrich, un officier allemand qu’elle espère épouser après la guerre.

Dans ce roman tiré de son journal, l’auteure évoque avec justesse et sensibilité l’isolement vécu pendant ses années de jeunesse, la force de l’amitié et la naissance de l’amour. Le ton d’Edith Reffet est parfois grave mais jamais pesant et il est servi par une belle écriture.

On y rencontre des personnages attachants, comme la narratrice Suzanne, jeune fille d’une grande maturité, amie fidèle et sincère, amoureuse déçue qui a conscience de perdre les plus belles années de sa vie. Il y a aussi Hélène, jeune fille gâtée par la vie, droite et entière, secrète et farouche. Et surtout Jo, au caractère rebelle, qui aime passionnément la vie, ce qui lui fait commettre des erreurs fatales, jusqu’à la plus terrible de toutes.

Je vous recommande ce roman qui nous plonge dans l’atmosphère particulière des années de guerre en montagne, où les sentiments paraissent comme amplifiés par l’isolement et l’éloignement. Une auteure dont j’aimerais découvrir d’autres livres…

Le Bout du Monde, nos plus belles années, Edith Reffet, collection main de femme, Editions parole, Bauduen (département du Var), décembre 2010, 320 p.