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Madame Orpha, Marie Gevers

Voilà le troisième roman de Marie Gevers que je lis et le charme opère toujours. Nous retrouvons l’auteure, jeune fille de de douze ans, la maison de Missembourg, le jardin et l’étang, celui-là même dont nous avons fait la connaissance dans « Vie et mort d’un étang ». Mais cette fois, la nature n’est pas au centre de l’histoire, même si elle est toujours présente dans les descriptions de Marie Gevers.

Madame Orpha est l’héroïne malgré elle des réflexions de Marie Gevers. Au centre d’un scandale qui alimente les rumeurs du bourg flamand, madame Orpha est la jeune épouse du receveur du village. Elle abandonne son mari pour Louis, le jardinier des parents de la narratrice. Un sort les aurait liés, dit-on au village. En effet, comment expliquer autrement cet amour fou qui les réunit et brise en même temps d’autres destins, en particulier celui du receveur ?

C’est cet amour adultère, source des médisances qui anima tout le village pendant une année entière, que Marie Gevers retrace, par petites touches, en nous dispensant ses souvenirs de petite fille, au gré de leurs fluctuations dans sa mémoire. « Madame Orpha » est ainsi un roman d’initiation, à l’amour d’abord, mais aussi à la mort que la jeune Marie rencontre pour la première fois.

Comme dans d’autres œuvres de l’auteure, la nature est omniprésente, et l’amour de Mme Orpha et de Louis s’y inscrit comme un élément fondateur du monde. Parmi les thèmes chers à l’auteure, on retrouve celui des phénomènes météorologiques et de l’eau qui fait partie intégrante de cette nature flamande. Chez Marie Gevers, les sensations sont toujours plus importantes que les concepts intellectuels et la nature joue un rôle central dans les perceptions des sens.

Les réflexions de la jeune fille sur son quotidien nous renseignent sur le fonctionnement des campagnes flamandes dans cette première moitié du XXème siècle. On y apprend également que le bilinguisme de Marie Gevers a eu d’importantes conséquences sur son écriture. Elle parlait flamand phonétiquement, écrit-elle, « à la manière d’une illettrée » et cela donnait lieu à quelque chose d’éminemment poétique qui a influencé sa vision du monde. Marie Gevers disait combiner « une intelligence française et une sensibilité flamande ».

Marie Gevers nous plonge dans son univers de rêveries, de mots simples qui, presque magiquement, se muent en poésie. Encore une fois, le mois belge m’a donné la joie d’une lecture rafraichissante qui puise dans les grands mythes de notre monde.

Madame Orpha, ou la sérénade de mai, Marie Gevers, Editions Labor, Collection Espaces Nord, Loverval, 2005, 266 p. 

 

Livre lu dans le cadre du mois belge chez Anne et du challenge Dames de lettres chez George.

 

Promenons-nous dans les bois…

promenons-nous dans les bois…pendant que le loup n’y est pas ! Mais les ours y sont, eux, ainsi qu’une multitude d’autres dangers, qui guettent Bill Bryson lorsqu’il entreprend de randonner sur l’Appalachian Trail, ou « AT », sentier mythique qui longe la côte Est des Etats-Unis, de la Géorgie jusqu’au Maine, sur plus de 3500 kilomètres.

Installé depuis peu en Nouvelle-Angleterre, Bill Bryson découvre qu’il habite à proximité du célèbre Appalachian Trail et se cherche toutes les bonnes raisons d’entreprendre un périple au sein du monde sauvage qu’abrite l’immense forêt des Appalaches. Et s’il se laisse impressionner par les affreuses histoires qui circulent sur les dangers que présente cette randonnée (intempéries, attaques de bêtes sauvages, maladies qui rôdent dans les bois, et bien d’autres encore, qu’il nous détaille avec un plaisir presque masochiste), l’auteur se décide finalement, s’informe sur tous les périls que recèle le sentier et s’équipe en conséquence. Le tout en nous livrant ses impressions humoristiques sur le nouveau monde qu’il découvre, celui des randonneurs.

On tremble déjà pour l’auteur, alors qu’il n’est pas encore parti, et on apprend aussi avec soulagement, en même temps que lui, qu’un ancien camarade d’école se propose de l’accompagner sur l’Appalachian Trail. Certes, Stephen Katz ne représente pas le compagnon rêvé pour entreprendre une telle aventure, mais il a le mérite d’être là, et c’est bien tout d’ailleurs !

Iront-ils jusqu’au bout du chemin ? Seront-ils tentés d’abandonner leur randonnée, à l’occasion des quelques incursions qu’ils feront dans la civilisation, lorsqu’au croisement avec une Highway, ils en profiteront pour faire un saut jusqu’à la ville voisine où motels, fastfoods et laveries automatiques les attendent ? Rencontreront-ils ces ours qui les effraient tant et qui peuplent l’Appalachain Trail ?

L’auteur réussit en tout cas l’exploit de disserter sur des sujets aussi divers que la forêt américaine et son administration, la flore et la faune des Great Smoky Mountains, l’histoire de l’implantation des centres commerciaux aux Etats-Unis, les parasites qui attaquent les arbres des forêts américaines, ou le développement du tourisme sur le Mont Washington… sans jamais nous ennuyer ! « Promenons-nous dans les bois » est à la fois un roman d’aventures, un cours d’histoire naturelle et une critique pleine d’humour de la société nord-américaine. Bill Bryson regarde avec malice l’engouement moderne pour le retour à la nature, sans jamais tomber dans les travers du récit de randonnée à la mode bobo. Un roman très drôle, parfait pour les vacances, à lire les doigts de pied en éventail sur la plage, bien loin des terrifiants ours bruns d’Amérique.

 

Promenons-nous dans les bois, Bill Bryson, Editions Payot et Rivages, Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, Paris, mai 2013, 343p.

 

La comtesse des digues, Marie Gevers

La contesse des diguesSuzanne, jeune flamande francophone, est élevée par son père dans le Weert, au pays de l’Escaut. Depuis plus de cinq ans, elle a pris l’habitude de seconder puis de remplacer son père malade, dans sa tâche de « dyckgraef », ou « comte des digues » : un travail qui consiste en une surveillance étroite des digues, afin d’empêcher toute incursion de la mer dans les polders. Suzanne s’en acquitte avec assiduité et même amour, elle qui affectionne tant les longues promenades dans la nature dont elle observe les changements avec une attention teintée d’admiration.

Le roman s’ouvre sur la mort du père de Suzanne. La jeune fille se retrouve seule, propriétaire de fermes, de schorres et d’oseraies, et elle envisage finalement de se marier car c’est la seule opportunité qui s’offre alors à une jeune bourgeoise. Parmi les prétendants, Monne le Brasseur représente un choix raisonnable pour Suzanne. Mais le cœur de la jeune fille penche pour le beau Triphon, avec qui elle s’entend à merveille. Triphon était le vannier de son père, mais, comme le lui fait remarquer sa tante, Triphon ne mangeait pas à la table de son père, mais dans la cuisine. La différence de statut social est marquée et Suzanne hésite, puis se laisse convaincre par les conventions. Il y a aussi Max Larix, venu de la ville pour prendre possession d’un schorre, terrain irrigué et protégé par des digues, qu’on lui a légué. Max aime, lui aussi, les longues promenades dans la nature.

Suzanne, qui se considère avant tout comme la petite fiancée de l’Escaut, est pourtant à la recherche de l’amour, le vrai : elle craint qu’on ne l’aime pour ses biens, peur que lui a transmise sa grand-mère qui pointait les intentions cachées au sein de toute action. Suzanne voudrait laisser libre cours à sa volonté, mais elle n’y arrive pas toujours et elle ne voit pas clair en elle. Son indépendance d’esprit marque toutefois l’opposition naissante aux générations précédentes qui privilégiaient les mariages d’intérêt.

Suzanne finit par tremper sa main dans « l’eau qui ne gèle jamais », coutume locale qui promet aux filles un mariage dans l’année. Et c’est en effet au terme d’une année que Suzanne trouve sa voie, aussi bien dans le domaine des sentiments qu’en ce qui concerne son destin professionnel, elle qui est la plus apte à protéger les digues des assauts de la mer. Deviendra-t-elle « Comtesse des digues » ? Le beau Triphon rentrera-t-il d’Angleterre pour épouser Suzanne ? Pourquoi Max Larix l’émeut-elle tant ?

Marie Gevers nous livre, pour ce premier roman écrit en 1929, un beau récit qui suit le cycle des saisons et s’inscrit ainsi dans le cycle de la vie. On sait que l’auteure a été éduquée à la maison : on lui dictait quotidiennement un passage des « Aventures de Télémaque », de Fénelon, élément autobiographique que l’on retrouve dans « La comtesse des digues ». Marie Gevers tire également ses connaissances de l’observation de la nature et de la botanique, plus précisément au sein du domaine de Missembourg qu’elle évoque dans le très beau « Vie et mort d’un étang ».

« La comtesse des digues » est un roman moderne, voire intemporel, par les thèmes qu’il évoque, la nature, les différences sociales, la naissance et la reconnaissance de l’amour. Marie Gevers parvient à capter notre attention en évoquant la magie des paysages qu’elle aime, le travail de l’osier, l’atmosphère humide du fleuve et des polders. Elle maintient également le suspense quant au choix de Suzanne, à l’amour que lui portent peut-être Triphon et Max. En ce sens, Je recommanderai donc plutôt « La comtesse des digues » que « Vie et mort d’un étang » que j’ai découvert l’année dernière au cours du mois belge 2015 et que j’avais pourtant beaucoup apprécié malgré les longues pages consacrées à l’étang et à la vie qui s’y déroule. Marie Gevers est, de toute façon, une auteure classique incontournable !

 

 

La comtesse des digues, Marie Gevers, éditions Labor, collection Espace Nord, Bruxelles, 2004, 170 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois belge d’Anne et Mina, vendredi 8 avril, lecture d’un classique.

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Vie et mort d’un étang, de Marie Gevers

vie et mort d'un étangPour terminer ce mois belge en beauté, j’ai choisi un classique de la littérature francophone de Belgique que l’on doit à Marie Gevers, « Vie et mort d’un étang ».

Marie Gevers est née en 1883 près d’Anvers et a vécu toute son enfance dans le domaine de Missembourg où la grande maison familiale se niche dans un beau jardin agrémenté d’un étang. Elle ne quitte ce domaine que pour suivre le catéchisme à l’école, car c’est sa mère qui lui enseigne le français, l’histoire et la géographie, tandis qu’un instituteur vient lui donner des cours de mathématiques. Marie se passionne très tôt pour la lecture. Elle écrit des vers et se dédie véritablement à l’écriture après son mariage. De cette enfance au sein d’une famille nombreuse –elle est la dernière après cinq garçons-, Marie Gevers garde un souvenir radieux qu’elle évoque dans ce court roman qui, comme son nom l’indique, est centré sur la pièce d’eau familière qu’elle décrit au rythme des saisons.

De cette nature, Marie Gevers observe tout finement : les plantes, les animaux qui peuplent l’étang, les phénomènes météorologiques, les odeurs de la terre et de la nature. Elle guette l’algue responsable de la peste des eaux et la feuillaison des frênes, poursuit le grillon qui s’introduit dans la cuisine, admire les vers luisants et le reflet des ondes mouvantes que l’eau dessine sur le plafond de la cuisine.

L’eau est partout, au centre de tout. Personnage principal de ce roman, l’étang a accompagné toute l’enfance de Marie Gevers qui nous le présente dans tous ses aspects changeants, cet étang qui fut le compagnon de ces années de bonheur familial. Ce qui est étonnant dans ce roman est que je ne me suis jamais ennuyée, alors que je suis loin d’être passionnée de botanique, et que mon intérêt pour la nature se limite finalement à l’admiration de beaux paysages et de quelques animaux auxquels je suis sensible. Marie Gevers parvient à conférer aux plaisirs simples une dimension poétique incroyable qui nous ramène à l’essentiel.

« Mais la plus délicieuse de ces petites amphibies végétales est la menthe. Elle offre des trésors de parfum à qui la froisse… O menthe, la fraîche et l’amère, la vivifiante et la vite fanée ! C’est elle qui devait un jour me révéler l’accomplissement de ma destinée féminine, car un matin que je pêchais le gardon, les pieds dans les touffes aromatiques, l’odeur de la menthe m’atteignit soudain jusqu’au cœur. Je compris alors, à mon trouble même, qu’une semence humaine avait pris racine en moi… »

On retrouve la même poésie dans la deuxième partie du livre, pourtant très différente : « La cave » est un journal des sombres journées qu’a passées Marie, bien des années plus tard, en 1944, cachée avec les siens dans la cave de la grande maison familiale. Une expérience douloureuse, amplifiée par la peur de la mort qu’elle surmonte en faisant appel à ses souvenirs et en organisant ses journées autour de tâches très simples qui lui apportent la sérénité.

« Je crois au contraire que l’immense beauté de cette nuit d’avril m’offre un secours. Je regarde le dernier quartier de la lune avec un vague sourire : « je lui ressemble, me disais-je, ma vie est aux trois-quarts finie, mais cela n’empêche pas les rossignols de chanter »… Ils chantent, ils chantent pendant que, rentrée dans ma cave, je m’endors, et que par le hublot ouvert, le parfum de la nuit pénètre avec leurs clameurs ».

Une très belle lecture donc, fondée sur des souvenirs d’harmonie et de sérénité familiale, que Marie Gevers nous communique grâce à une écriture d’une grande sensibilité.

 

Vie et mort d’un étang, Marie Gevers, Editions Luc Pire, collection Espaces Nord, Bruxelles, 2009, 281 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois belge d’Anne et Mina

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