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Au loin, Hernan Diaz, Matchs de la rentrée littéraire 2018, #MRL 18 #Rakuten

 

Cet homme gigantesque, véritable force de la nature, est une légende. Même en Alaska, tous en ont entendu parler, sans savoir qui il est réellement. Alors, parce que les hommes sont curieux, mais surtout parce qu’il arrive au terme de son périple, Hakan a décidé de raconter son histoire et c’est le récit de toute une vie qu’il livre aux passagers du baleinier échoué dans les glaces.

Hakan est né en Suède, dans une ferme dont ses parents ne sont pas propriétaires. Lorsque les terres sont épuisées, le père décide d’envoyer ses deux fils en Amérique. Mais à leur arrivée à Portsmouth, où Hakan et Linus doivent monter à bord du bateau qui les emmènera à New York, les deux frères se perdent de vue. Hakan trouve le navire pour New York et embarque, sûr d’y retrouver son frère. Malheureusement, Hakan s’est trompé de bateau et, après de longs mois de traversée, c’est sur la côte ouest des Etats-Unis qu’il débarque. Ce n’est pour lui qu’un contretemps : Hakan est fermement décidé à traverser le continent pour rejoindre Linus qui doit déjà se trouver à New York.

C’est un long périple qu’Hakan entreprend, au cours duquel il fait quelques rencontres, bienveillantes parfois, mais également hostiles. Au cours d’un épisode où il est amené à défendre une caravane d’émigrants, sa légende naît, colportée sur les pistes de la ruée vers l’or, tantôt amplifiée, tantôt déformée. Hakan est connu et reconnu en de nombreux endroits du continent, parfois perçu comme un héros, mais souvent aussi comme un dangereux criminel. Il évite alors les hommes, allant jusqu’à se terrer dans une grotte où il répète chaque jour les mêmes gestes, ceux de la survie. Des décennies passent ainsi …

« Au loin » n’est pas du tout le récit que j’avais imaginé à la lecture de diverses critiques et de la quatrième de couverture. Certes, il démarre très vite et je me suis lancée dans une histoire qui a indéniablement du souffle mais je me suis laissée prendre par le suspense de la recherche de Linus, le grand frère. J’ai donc attendu pendant les deux premiers tiers du roman quelque chose qui n’est jamais venu. J’étais déçue, espérant qu’Hakan allait enfin vivre pour lui-même et être heureux. On m’avait parlé de grands espaces et d’aventures, de personnages truculents : alors, certes il y en a, un peu, mais pourtant, il ne se passe rien pendant de très longues pages.

Et la tristesse s’installe : la solitude encore et toujours, celle d’un homme qui vit terré, comme un animal. Une vie si monotone, alors qu’Hakan avait montré dans ses jeunes années un grand intérêt et de fortes dispositions pour la science lors de sa rencontre avec un jeune naturaliste qui, selon Hakan, savait, comme son frère Linus, « donner un sens au monde ». Tristesse aussi que le destin de cet homme qui aura été un étranger toute sa vie :

« Jamais aucun de ces territoires ne l’avait étreint ni adopté – pas même lorsqu’il avait creusé la terre pour trouver refuge en son sein. Tous ceux qu’il avait rencontrés dans ce pays, y compris les enfants, y étaient plus légitimes que lui. Ici rien n’était sien. Hakan était parti à l’aventure dans ces contrées sauvages avec l’intention de les traverser pour ressortir de l’autre côté. Il y avait renoncé. Mais cela ne voulait pas dire qu’il y avait pour autant trouvé sa place. »

Le rêve américain n’a pas fonctionné pour Hakan, peut-être parce que le personnage est intègre, entier, fidèle à lui-même, et qu’il ne recherche pas le contact avec ses semblables : extrême, Hakan est pourtant à l’image de l’Amérique et de ses grands espaces. C’est sans doute aussi parce que le rêve américain, comme tout rêve d’un « ailleurs » a son revers, parce que celui qui n’est pas chez lui restera toujours un étranger, et que pour certains, cela est insupportable à vivre.

Grand point fort du roman, « Au loin » est servi par une écriture magnifique, à la grande puissance évocatrice, qu’il s’agisse de la lumière, de la chaleur et du froid, de la nature en général.  C’est sans doute grâce à elle que je ne me suis pas ennuyée. Au total, « Au loin » est une réussite, car il s’agit d’un premier roman, mais il comporte néanmoins quelques défauts : le roman est un peu trop démonstratif. L’auteur défend une thèse et en oublie l’histoire. Une intrigue plus fournie aurait été bienvenue, car une écriture, aussi belle soit-elle ne suffit pas !

 

Au loin, Hernan Diaz, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Barbaste, Editions Delcourt, Mai 2018, 334 p.

  

Livre lu dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire Rakuten

Quatrième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire

 

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Dans la forêt, Jean Hegland

 

« Dans la forêt » est un roman dont j’ai beaucoup entendu parler au cours des derniers mois. J’ai donc profité de sa sortie en collection de poche chez Gallmeister, un peu avant les vacances, pour l’acheter et l’insérer dans ma petite réserve de lectures d’été. Il s’agit d’un roman post-apocalyptique, une veine très exploitée en ce moment -signe des temps sans aucun doute-, mais « Dans la forêt » fait figure de précurseur puisqu’il a été publié aux Etats-Unis en 1996, et qu’il conjugue à ce genre littéraire celui de la « nature writing », (écrire la nature, mélange de considérations écologiques et autobiographiques), née aux Etats-Unis avec Thoreau et également très populaire aujourd’hui.

Deux sœurs, âgées de dix-huit et dix-neuf ans, se retrouvent seules dans une maison située à la lisière de la forêt de Redwood, en Californie. Depuis quelques temps, il se passe quelque chose de grave dans le pays ou à l’étranger, guerre, catastrophe naturelle, on ne sait pas exactement car les communications sont rompues. Nell et Eva vivent avec leurs parents à l’écart de la civilisation, du moins de ce qu’il en reste, sans électricité, ni carburant pour se déplacer. Les parents meurent l’un après l’autre et les deux sœurs apprennent à se débrouiller seules, d’abord avec ce que la maison contient puis avec ce qu’elles peuvent cultiver elles-mêmes ainsi qu’avec les ressources de la forêt. Nell et Eva, qui rêvaient pour l’une d’entrer à Harvard, pour l’autre, de devenir danseuse, doivent apprendre à survivre par tous les moyens : faim, soif, froid, maladies, tout est menace.

Le roman est facile à lire et l’on se prend au suspense. Saurons-nous ce qui est à l’origine de cette situation ? Les jeunes filles vont-elles s’en sortir ? Vont-elles finir par trouver de l’aide ? L’écriture fluide nous emporte mais parmi les défauts, il y a quelques longueurs, notamment dans les descriptions concernant la botanique et l’usage que les deux filles font des plantes (sauf si c’est votre dada !). Certaines situations m’ont également paru peu vraisemblables, notamment dans la dernière partie du roman, ou du moins fabriquées pour les besoins de la narration et je n’ai pas réussi à y adhérer.  Ces quelques restrictions ne doivent pas vous empêcher de lire « Dans la forêt » si le thème vous intéresse, d’autant que le livre force le respect par sa puissance visionnaire, par l’actualité de certaines de ces prédictions concernant le désastre écologique. A découvrir donc !

 

Dans la forêt, Jean Hegland, traduit de l’américain par Josette Chicheportiche, Gallmeister poche, mai 2018, 310 p.  

 

Livre lu dans le cadre du mois américain chez Martine et du challenge Destination Pal chez Lili Galipette.

 

Ma famille et autres animaux, Gerald Durrell

Tout est dans le titre, jusqu’à l’humour de l’auteur ! « Ma famille et autres animaux » est le premier volume de la trilogie de Corfou, qui décrit le séjour de Gerald Durrell sur l’île grecque, alors qu’il n’a que dix ans. Et c’est une véritable ménagerie que le petit Gerald installe, dans une villa grecque où vit une famille déjà haute en couleurs !

C’est juste avant le début de la seconde guerre mondiale que la famille Durrell, composée de la mère, veuve, et de ses quatre enfants, arrive à Corfou avec quelques bagages pour s’installer loin des frimas de son pays natal. A l’origine de cette décision, le fils aîné, Lawrence Durrell -qui deviendra l’auteur du magnifique « Quattuor d’Alexandrie »-, et qui ne supporte plus la pluie fine et pénétrante de l’été britannique : il insiste auprès de sa mère, qui ne se fait pas prier longtemp, pour vendre la maison et partir à l’aventure à destination de Corfou.

Sur place, il n’y a plus qu’à trouver une villa, à en changer lorsque celle-ci devient trop petite parce que l’on veut y inviter des amis, et à vivre simplement, au rythme calme de cette île de la mer ionienne… Le petit dernier, Gerald, dit Gerry, s’en donne à cœur joie et développe son intérêt de naturaliste amateur. Avec lui, on observe le défilé des saisons et les changements qu’elles produisent sur le paysage, la végétation et la vie animale, nous offrant le spectacle d’une nature alors préservée de l’action de l’homme.

Gerry est un enfant très débrouillard, qui aime apprendre par l’expérience, et qui rapporte de nombreux animaux dans la maison familiale, au grand dam du reste de la famille et du fidèle Roger, le chien, bien obligé de partager son maître et tout le reste, avec des invités pas toujours commodes, tortue, pies, serpents, scarabées, scorpions, goéland… Autant de souvenirs que Gerald Durrell, devenu par la suite naturaliste et zoologiste, raconte avec beaucoup d’humour. Le roman nous fait partager le quotidien de cette famille libre et excentrique, mais aussi regretter le paradis perdu que représente la nature grouillante de vie qui existait alors. Une vraie bouffée d’air frais dont on a bien besoin de nos jours…

Ma famille et autres animaux, Trilogie de Corfou, Gerald Durrell, traduit de l’anglais par Léo Lack, Editions La table ronde, Paris, 2014, 393 p.

 

Lu dans le cadre du challenge Objectif PAL chez Antigone.

Blogoclub : Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson

« Dans les forêts de Sibérie » est un récit que j’avais lu pour la première fois lors de sa sortie en 2011, peu avant la création de mon premier blog et je n’ai donc jamais eu l’occasion d’en parler. Le Blogoclub me permet aujourd’hui de le faire et je me suis replongée dans la lecture du livre de Sylvain Tesson que j’ai apprécié tout autant, sinon plus que la première fois.

Lassé des voyages qui ne lui apportent plus la paix, l’auteur espère retrouver cette sensation dans l’immobilisme. Il s’était justement promis qu’avant ses quarante ans, il passerait quelques mois dans une cabane isolée, et un voyage au bord du lac Baïkal quelques années auparavant l’avait convaincu que l’endroit était idéal pour tenir sa promesse. C’est ainsi qu’en février 2010, il s’installe dans une cabane de neuf mètres carrés, au bord du lac, avec pour voisins proches, Sergueï et Natasha, les gardiens de la station scientifique de Pokoïniki, située à 50 kilomètres au sud !

A ceux qui s’interrogeraient sur ce choix de l’érémistisme, Sylvain Tesson avait décidé de répondre que c’est parce qu’il avait de la lecture en retard (nous savons tous ce qu’il nous reste à faire !). En effet, en plus d’une liste de produits d’épicerie non périssables, de vêtements, de quelques ustensiles et outils nécessaires à la survie en milieu hostile et de quelques agréments supplémentaires comme de la Vodka et des cigares, l’auteur a emporté une soixantaine de livres qu’il a choisis soigneusement : de quoi nourrir les réflexions de l’ermite naissant pendant ces six mois de retraite loin des fureurs de la ville.

« Le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus cher que l’or ».

Sylvain Tesson ne rejette pas le modernisme mais sélectionne juste ce qui est bon dans celui-ci ; ainsi, il équipe sa cabane de panneaux solaires qui alimenteront en électricité un petit ordinateur, qui lui fera vite défaut d’ailleurs. Faisant sienne l’idée du géographe Elisée Reclus pour lequel l’homme survivra dans « l’union du civilisé et du sauvage », Sylvain Tesson sait qu’il ne suffit pas, comme le font beaucoup de nos contemporains, de parler d’amour de la nature et de décroissance, il faut au contraire « aligner nos actes et nos idées ».

Comme à son habitude, Sylvain Tesson nous livre ses réflexions sur le monde. Il propose à celui qui se dit révolutionnaire ou veut l’être, de devenir ermite car celui-ci « ne demande ni ne donne rien à l’état. Son retrait constitue un manque à gagner pour le gouvernement ». Il est heureusement possible, précise-t-il, d’atteindre « cet ascétisme révolutionnaire en milieu urbain », en se tenant à l’abri, dans « le murmure des livres ».

Chez Tesson, tout est prétexte à convoquer des références culturelles et des souvenirs de lectures. Les silhouettes des personnes qui l’accueillent évoquent pour lui un tableau de Bruegel. La forêt, cette « armée engloutie dont ne dépasseraient que les baïonnettes », lui rappelle une visite au musée de la Grande Guerre à Verdun… Il regrette d’ailleurs la perte générale du sens esthétique : « la ruée des peuples vers le laid fut le principal phénomène de la mondialisation » nous assène-t-il fort justement.

Mais surtout, l’auteur apprend la contemplation et s’émerveille des ressources de ce bout de terre et d’eau glacées et nous livres des passages splendides consacrés à la nature, aux phénomènes météorologiques, aux animaux. Il fait l’éloge de l’immobilisme, du spectacle unique du lac dont les innombrables variations de la lumière emplissent sa journée au-delà de ses espérances.

« Dans les forêts de Sibérie » est une invitation à la contemplation, à la réflexion et à la recherche d’une liberté intérieure dont le monde moderne nous prive. L’auteur, adepte des aphorismes, a le sens de la formule et son récit est émaillé de considérations politiques, au sens premier, grec et noble du terme. Il nous révèle aussi le monde dans son état le plus pur. Il nous montre la nécessité, et la possibilité, de ne pas nuire, ni à autrui, ni à la nature.

Et puis, à défaut de me convaincre d’aller vivre au fond des bois, il m’a donné envie de lire et relire tant d’auteurs, aussi différents que Rousseau et Casanova !

Un coup de cœur !

Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson, Folio Gallimard n°5586, Paris, 290 p.

 

 Un petit mot sur le film :

« Dans les forêts de Sibérie » a été librement adapté au cinéma par Safy Nebbou avec Raphaël Personnaz dans le rôle de Sylvain Tesson.  Un très beau film, avec de magnifiques paysages, qui n’a cependant que peu à voir avec le livre. On n’y retrouve évidemment pas la dimension de la réflexion, essentielle dans le récit.

Les avis des membres du Blogoclub :

Je vous invite à lire les avis des membres du Blogoclub, intéressants notamment parce qu’ils sont très différents les uns des autres. Le livre cette fois ne fait pas l’unanimité !

 

« Dans les forêts de Sibérie » :

-Amandine

-Claudia Lucia

Gambadou

-Itzamna

-Praline

-Sylire

Titine.

-Hélène a lu « L’usage du monde » de Nicolas Bouvier.

 

Les huit montagnes, Paolo Cognetti

 

Pietro est né à Milan, mais la montagne a toujours fait partie de sa vie. De celle de ses parents tout d’abord qui, bien qu’originaires de la campagne vénitienne, effectuaient de nombreux séjours dans les Dolomites jusqu’à ce qu’un événement dramatique les pousse à quitter leur région et à chercher refuge à Milan.

Mais l’appel de la montagne, qui triomphe toujours chez celui qui en est amoureux, réapparaît après quelques années et la mère de Pietro se met rapidement à rechercher un endroit où la petite famille pourra passer ses étés. C’est sur Grana, hameau situé dans une vallée profonde perpendiculaire au Val d’Aoste, que la mère de Pietro jette son dévolu et qu’elle loue un petit chalet sans prétention. Elle y passe les deux mois d’été avec Pietro, et Giovanni, le père, les rejoint en août lors de ses congés annuels. Ce père taciturne, souvent en colère contre le monde, entreprend d’initier son fils à la montagne, et pendant plusieurs étés, Pietro le suit, sans jamais avouer que ces randonnées, qui deviennent bientôt des courses en haute montagne, lui pèsent parce qu’il souffre du mal des montagnes.

Pietro est comme son père, peu communicatif, mais il devient tout de suite ami avec Bruno, le seul enfant de Grana qui, à onze ans, garde les vaches de sa famille dans les alpages. Et c’est cet ami, plus que son père, qui lui fait découvrir les beautés simples de la montagne. Leur amitié se renforce d’année en année, jusqu’à ce que le jeune Bruno commence à travailler comme maçon, tandis que Pietro se fait de nouveaux amis parmi la jeunesse dorée qui vient de la ville pour pratiquer l’escalade. Mais ce n’en est pas fini pour autant de cette amitié. Elle va perdurer au long des années, entre Bruno, celui qui reste au pays, et Pietro, celui qui part découvrir de nouvelles montagnes au loin, mais finit toujours par revenir à Grana.

Le roman de Paolo Cognetti nous parle de l’amitié entre deux garçons et de la passion pour la montagne. Mais au-delà de ces deux thèmes principaux, il évoque les difficultés de communication entre un père et son fils et l’importance de la transmission des valeurs. Il pose également différentes questions : peut-on intervenir légitimement dans la vie des autres, même si on est convaincu de faire le bien ? Qu’est-ce qui nous y autorise ? Avons-nous un chemin tracé ? Pourquoi aller chercher si loin le bonheur ? Et puis bien sûr, comment respecter la montagne, et plus généralement, la nature ?

Pietro respecte le principe édicté par son père : la montagne ne se parcourt qu’en été. L’hiver, l’homme se retire devant la neige, pour laisser la nature se reposer. Le père de Pietro exècre le ski et les installations sportives qui ont défiguré la montagne et le jeune Pietro reprend cette idée à son compte. L’auteur quant à lui, dénonce les excès du tourisme sportif en montagne, comme on peut d’ailleurs le lire dans son blog (si vous lisez l’italien, c’est ici).

Vainqueur en juillet 2017 du plus prestigieux prix italien, le prix Strega, (après avoir reçu en juin le prix Strega des jeunes qui est l’équivalent de notre Goncourt des lycéens), et tout récemment du prix Médicis étranger 2017, « Les huit montagnes » a de nombreuses qualités, tout en étant un roman tout à fait abordable pour le grand public et pour les jeunes. L’écriture est sobre et fluide, tout en étant très évocatrice. Pour qualifier la forme et le fond, un seul terme s’impose, l’authenticité : celle des valeurs évoquées, celle des sentiments, purs et jamais forcés, celle de la simplicité. Un récit profond et tendre, parfois triste et nostalgique, proche de la nature comme on l’était il y a plusieurs décennies, naturellement et simplement, et non de manière artificielle comme on l’est souvent aujourd’hui !

Bref, « les huit montagnes », c’est le roman de l’amitié, de la liberté et de la nature : un grand bol d’air rafraîchissant dans ce monde de fous !

 

L’avis de Martine ici.

 

Les huit montagnes, Paolo Cognetti, Stock, collection La cosmopolite, août 2017, 299 p.

 

12 ème lecture dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire 2017, Challenge Il viaggio chez Martine.

 

 

 

 

Rentrée littéraire : La légende des montagnes qui naviguent, Paolo Rumiz.

Les Alpes et leur petite sœur moins connue mais tout aussi remarquable, les Apennins, forment une double « épine dorsale » en forme de « S » dont l’Europe a beaucoup à apprendre. Paolo Rumiz, journaliste et écrivain-voyageur italien, les a parcourues en tous sens, sur plus de huit mille kilomètres et en a tiré un récit qui nous emmène hors des chemins touristiques, vers ce que les hommes et les vallées ont de plus authentique :

« Je vais tenter de vous faire savoir ce qui se passe à l’intérieur de l’arche, de la montagne authentique, celle qui reste toujours loin des projecteurs, de ce rideau battu par les tempêtes auquel se cramponne un équipage de petits grands héros de la Résistance aux agressions de la mondialisation. Un voyage à travers six nations dans la partie alpine et d’une intimité toute italienne dans celle qui a trait aux Apennins ».

Dans une première partie consacrée aux Alpes, l’auteur, parti de la côte adriatique en Croatie, se promène en Italie à pied ou le plus souvent, à vélo, et mène quelques incursions en Autriche, en Suisse et en France. Il rencontre de nombreux personnages, dont certains sont des figures connues, comme l’alpiniste-écrivain italien Mauro Corona, l’écrivain Mario Rigori Stern, ou le célèbre alpiniste Walter Bonatti, aujourd’hui décédé, tandis que d’autres tiennent à leur anonymat ; tous ont en commun un combat acharné pour la préservation de la nature.

Tout au long de son périple, Paolo Rumiz regrette que les italiens ne regardent plus la nature, et pire, ne la voient même plus. Dans l’avion survolant les Alpes, l’auteur est stupéfié par la beauté de l’Europe qu’il découvre au-dessous de lui. Mais il constate que la majorité de ses compatriotes ne s’émerveillent pas devant un paysage : « Ils n’ont aucune idée de ce que sont ce lac de lumière et ces montagnes. Le peuple des restoroutes et des téléphones portables n’est pas proche du territoire ».

Constat amer, qui en augure d’autres. Paolo Rumiz évoque l’imminence d’une « grande peur climatique » et regrette que les mots ne suffisent pas à alerter les populations. Les montagnards, eux, le savent bien, qui dénoncent le gaspillage actuel et la fuite en avant qui ne peut plus durer. L’industrie du ski représente un désastre écologique, les canons à neige se multiplient tandis que l’eau vient à manquer; les glaciers disparaissent à vue d’œil et l’homme n’en tient pas compte.

Certains font pourtant preuve de davantage de bon sens que d’autres : ainsi, en Suisse, il est interdit de construire des remontées mécaniques en dessous de 1800 mètres, puisqu’on sait que la neige permettant leur exploitation sera insuffisante. Dans le Val Bavona, situé dans le Tessin, des hommes ont renoncé à l’électricité gratuite qui leur était offerte : « L’endroit le plus sombre des Alpes » résiste depuis longtemps aux sirènes de la modernité, préservant ainsi son territoire et son authenticité. Mais même la Suisse, bonne élève, a des reproches à se faire…

Après quelques jours en France sur la route des Grandes Alpes, Paolo Rumiz se rend à Nice où il est victime d’un vol à la tire qui le conduit à rentrer dans le « Bel paese, le beau pays « ch’Appennin parte, e’l mar circonda e l’Alpe », selon Pétrarque, « le pays que divisent les Apennins et qu’entourent la mer et les Alpes ».

C’est un reportage effectué pour le journal italien La Reppublica qui a donné l’idée à l’auteur de parcourir les Apennins. Il avait en effet décrit le « travail de Cyclope » des héros du quotidien qui creusaient un tunnel ferroviaire entre Bologne et Florence pour permettre le passage d’un train à grande vitesse. Ce reportage avait fait l’objet de réactions de lecteurs dénonçant les nombreux dégâts pour l’environnement dus au percement de tunnels partout en Italie et en particulier dans les Apennins.

Pour ce second voyage, Paolo Rumiz déniche une authentique petite Topolino, datant de 1954. Une voiture dont la lenteur et l’identité qu’elle véhicule, sont parfaites pour favoriser les rencontres. Nous découvrons alors les Apennins « déserts et inconnus », chaîne de montagne qui constitue « un labyrinthe aussi fascinant qu’infini ». Paolo Rumiz et Nerina (la Topolino) nous emmènent alors de la Ligurie jusqu’au Capo Sud, point le plus méridional de Calabre, pour un voyage inédit.

Dans le centre de L’Italie, l’auteur traverse des villages déserts, où survivent des personnes âgées laissées aux bons soins des « badanti », ces auxiliaires de vies venues des pays de l’Est, sans lesquelles le troisième âge italien serait entièrement livré à lui-même. Il nous décrit des régions éloignées du tourisme, la Maiella, le Molise, nous livrant toutes sortes d’anecdotes glanées au gré de ses rencontres. Il est question des Phéniciens, des Etrusques, des Sannites et de tant d’autres peuples encore, de religion, de superstition, jusqu’à l’arrivée au Sud, dans une chaleur torride et une atmosphère de fin du monde : plus d’eau, des habitants qui fuient et quelques témoins d’une époque passée, des résistants encore et toujours, comme ce guide « descendu du ciel » qui voit le massif de l’Aspromonte comme « une ressource fabuleuse pour les jeunes de bonne volonté ». Et qui invite Paolo Rumiz à revenir : « Vous verrez des merveilles. Des fleuves de lumière, des villages abandonnés, des maquis impénétrables, des cascades. Et un beau peuple, trop seul ».

Publié en 2007 en Italie, « La légende des montagnes qui naviguent » raconte deux voyages effectués en 2003 et 2006. Il vient seulement d’être traduit en français. Le récit de Paolo Rumiz est d’un grand intérêt pour toute personne qui s’intéresse à la montagne, à la nature, à l’écologie. On apprend énormément en lisant ce récit qui se déguste par petites touches, au rythme de chapitres à lire indépendamment les uns des autres : une mine d’informations géographiques, historiques, toponymiques… et humaines. Et de grandes leçons à retenir, avec des catastrophes oubliées comme la tragédie du Vajont …

Grande richesse, la capacité d’émerveillement de Paolo Rumiz est intacte et son récit nous enseigne que le dépaysement est à notre portée, chez nous, si l’on veut ouvrir les yeux. Loin du tourisme de masse, tant de belles régions s’offrent à nous : il ne nous reste plus qu’à les découvrir et surtout, à les protéger.

 

La légende des montagnes qui naviguent, Paolo Rumiz, traduit de l’italien par Béatrice Vierne, Arthaud, Paris, septembre 2017, 462 p.

 

Merci à Babelio et aux éditions Arthaud pour cette lecture en avant-première.

Trois saisons d’orage, de Cécile Coulon

 

 

 » Les Trois-Gueules doivent leur nom à la forme des falaises au creux desquelles coule un torrent sombre. C’est un défilé de roche grise, haute et acérée, divisé en trois parties, en trois sommets successifs qui ressemblent à s’y méprendre à trois énormes canines. « 

 

Les Trois-Gueules sont dominées par un plateau où survivent quelques fermiers. Après la seconde guerre mondiale, l’arrivée de l’entreprise Charrier, attirée par une roche à extraire de grande qualité, marque le début de la prospérité pour le hameau du plateau devenu village : Les Fontaines est un paradis terrestre, préservé des fureurs de la ville, pour peu que ses habitants ne s’approchent pas des Trois-Gueules et de leurs précipices dangereux.

Jeune médecin citadin marqué par la guerre, André vient s’installer aux Fontaines. Il rachète la magnifique maison d’un couple ayant fui le village, après la mort subite et inexpliquée de leur fils de huit ans.  Après quelques années, André voit arriver Elise, une jeune femme de la ville avec qui il avait passé une nuit : elle lui amène Bénédict, son fils, dont il ne connaissait pas l’existence. André poursuit sa mission de médecin de campagne, avec ce fils qui choisit de vivre avec lui.

Devenu médecin à son tour, Bénédict épouse la belle Agnès qui accepte de le suivre aux Fontaines sans hésiter. Ils auront une fille, Bérangère, la première de la famille à naître au village. Dès la fin de l’école primaire, Bérangère devient très proche de Valère, l’un des quatre fils des principaux fermiers des Fontaines. Tout semble sourire aux deux amis d’enfance et le village comprend peu à peu qu’ils sont faits l’un pour l’autre…

« Trois saisons d’orage » est mon premier coup de cœur depuis le mois de janvier dernier, donc mon deuxième coup de cœur 2017. Il était temps !  J’ai eu envie de lire un roman de Cécile Coulon, après avoir vu l’auteur à la Grande Librairie et après avoir lu quelques chroniques d’Eve à son sujet.  J’étais intéressée notamment par la façon dont Cécile Coulon traite l’opposition ville-campagne, un thème qui lui est cher.

Dans « Trois saisons d’orage », celui qui n’est pas né aux Fontaines reste un étranger toute sa vie, même si, à l’instar d’André le médecin, de son fils Bénédict, ou du prêtre Clément qui narre cette histoire, il a tout donné aux habitants.  Les croyances des villageois de la seconde moitié du XX ème siècle, prêts à interpréter certains événements à l’aune de leur comportement, ne sont que l’acceptation d’une malédiction -fruit de l’éloignement- qui pèse sur les campagnes mais que les villageois ne remettent pas en cause, car elle les protège des maux de la ville, beaucoup plus effrayants pour eux.

L’écriture acérée du début du roman m’a plongée dans l’univers dur des « fourmis blanches », ces ouvriers qui extraient le minerai au péril de leur vie, et dans celui des fermiers qui ne comptent pas leurs heures de travail pour nourrir ces terres reculées ; l’écriture s’adoucit ensuite lorsque l’intrigue prend son envol, mais elle reste tendue, pour nous amener peu à peu vers le drame final. Je ne divulgue rien ici, puisque le prologue annonce, par la voix du prêtre Clément, la tragédie qui va se jouer.

Il y a bien de la tragédie grecque dans ce roman, même si les scènes d’affrontement familial n’ont pas lieu, puisqu’au contraire les sentiments hors normes restent tus. Il faut avant tout préserver les apparences, dans un village où les rumeurs circulent et sont disséquées. Tout est suggéré, mais de façon très puissante. Jusqu’au climax qui était nécessaire pour que tout rentre dans l’ordre, pour que le village retrouve une vie paisible : quelle maîtrise, de la part d’un si jeune auteur -Cécile Coulon n’a que vingt-sept ans et en est à son huitième roman !

 

Coup de cœur 2017 !

 

Trois saisons d’orage, Cécile Coulon, Ed.Viviane Hamy, janvier 2017, 266 p.