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Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, Boualem Sansal

 

Ute von Ebert écrit à sa fille Hannah qui vit au Royaume-Uni pour lui expliquer qu’elle se trouve bloquée à Erlingen, petite ville d’Allemagne où elle vit. Les envahisseurs sont aux portes de la ville et les autorités vont envoyer un train pour évacuer la population. Il faudra d’ailleurs deux ou trois convois pour emmener tout le monde, mais cela semble impossible, d’une part parce que le temps est compté et d’autre part parce que les moyens à la disposition des autorités sont limités.

En effet, le train n’arrive jamais. Les autorités de la petite ville ne pensent qu’à sauver leur peau et envisagent déjà de pactiser avec l’ennemi : mais à qui les dénoncer ? Partout se reproduit le même scénario, ceux qui représentent le peuple sont victimes d’une « épidémie de veulerie ».  Quant aux envahisseurs, on ne les connaît pas car « il y en a toujours, ils peuvent venir de partout, de l’extérieur comme de l’intérieur, par métamorphose, et revêtir toutes les formes, des plus visibles aux plus invisibles ».

On connaît le discours de Boualem Sansal qui cherche à avertir l’Occident du danger que représente l’islamisme : un nouveau nazisme, un nouveau totalitarisme. Comme Salman Rushdie, Kamel Daoud et bien d’autres intellectuels engagés, Boualem Sansal fait preuve d’un grand courage et répète, de livre en livre, que l’Europe doit ouvrir les yeux. Dans « Le train d’Erlingen », les hommes sont devenus des moutons, ils suivent mais ne s’interrogent pas. Boualem Sansal se pose la question : « quand avons-nous cessé d’être intelligents, ou simplement attentifs ? »

Au passage, l’auteur brocarde les responsables de notre mollesse, les valeurs dévoyées de notre monde moderne, et notre manque d’anticipation.  « Le vrai drame pour un peuple » écrit-il, « c’est l’ataraxie, lorsque meurt en lui le goût de se battre, et c’est ce qui nous arrive, tout nous effraie, tout nous décourage, un bruit et hop, nous voilà à genoux, tremblant, battant notre coulpe, bafouillant des excuses ».

La seconde partie du roman délaisse Ute Von Hebert et sa fille pour adopter une autre voie, ce qui peut surprendre le lecteur. L’auteur nous avait pourtant avertis dans son prologue : « la construction du roman s’éloigne notablement des codes habituels de la narration romanesque et peut dérouter ».  C’est vrai et c’est ce qui fait du « Train d’Erlingen » un roman exigeant. Echanges de lettres, notes de lectures, notes en vue de l’écriture du roman… la forme est inhabituelle, – le roman se veut aussi essai- et les références littéraires et philosophiques nombreuses, Kafka, Buzzatti, Thoreau, Baudelaire, l’écrivain roumain Virgil Gheorghiu… Pas besoin de tout connaître pour comprendre que l’auteur veut avant tout que nous nous posions les bonnes questions, que nous adoptions une vision à long terme.

La pensée de Boualem Sansal, intelligente, ouverte sur le monde, enracinée dans la connaissance du passé et préoccupée de l’avenir, s’exprime dans une très belle langue classique. Son roman aurait mérité un grand prix littéraire…

 

Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, Boualem Sansal, Gallimard, Paris, 2018, p.

 

Dixième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie.

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Origine, Dan Brown

La recette de Dan Brown tient apparemment à peu de choses : un secret sur le point d’être révélé, des personnes prêtes à tout pour empêcher cette divulgation, un peu d’histoire, d’art, de philosophie et de sciences, le tout parfumé d’un bouquet d’ésotérisme, de forces occultes ou, en l’occurrence, de religion. Ajoutez à cela une course-poursuite-jeu de piste en compagnie d’une jeune femme, quelques voyages rapides et une fin à l’américaine où tout est bien qui finit bien !

Evidemment, il faut que la sauce prenne et pour cela, une bonne dose de talent de conteur est nécessaire : Dan Brown n’en manque pas, dans « Origine » comme dans les précédents opus, même si l’on commence à connaître les procédés de l’auteur et à s’en lasser… L’avantage de ce genre de thriller est qu’il suffit de se laisser porter ; c’est parfait si c’est ce que l’on recherche et c’était précisément le cas le week-end dernier, qui était particulièrement hivernal. Les aventures du professeur Langdon m’ont permis de me reposer en m’assignant au canapé pour plusieurs heures !

Cette fois, c’est à Bilbao que l’on retrouve ce cher professeur Langdon, invité par l’un de ses anciens étudiants qui a brillamment réussi en tant que futurologue (?!) : Edmond Kirsch est sur le point de révéler à des invités triés sur le volet, mais aussi en direct via les réseaux sociaux, la découverte scientifique révolutionnaire qu’il a faite en menant des recherches sur les deux grandes questions existentialistes encore sans réponse : d’où venons-nous ? Où allons-nous ? Le problème est que cette découverte risque de bouleverser les adeptes des religions. Edmond Kirsch avait d’ailleurs pris soin de rencontrer trois représentants des grandes religions afin, disait-il, de connaître et évaluer leur réaction. Ils ne sont donc que quatre au monde à être au courant…

La cérémonie est réglée comme du papier à musique car Edmond ne laisse jamais rien au hasard. Ainsi, les trois religieux pensent que le secret ne sera divulgué que trois semaines plus tard. Qui donc pourrait empêcher la révélation au monde ? C’est après plus de cinq cents pages que vous le saurez, après avoir visité le musée Guggenheim de Bilbao, la Sagrada Familia et différents quartiers de Barcelone, et être passé par le Palais Royal de Madrid et l’Escorial, entre autres.

Les aventures de Robert Langdon amènent finalement le lecteur à entrevoir une découverte scientifique qui n’a rien de « révolutionnaire » à mon avis : je vous conseille donc de ne pas vous attendre à quelque chose d’exceptionnel. En revanche, la lecture devient enrichissante si l’on mène quelques recherches, ne serait-ce qu’en s’intéressant aux lieux visités par le tandem Robert Langdon-Ambra Vidal et par quelques personnages secondaires, ou aux théories scientifiques évoquées, ainsi qu’à l’église palmarienne, qui existe vraiment et qui possède en effet son propre pape.

Vous pouvez d’ailleurs consulter le site « Guide Origine », qui se veut le guide illustré du dernier livre de Dan Brown, et a été crée par deux fans de l’auteur. Photos des lieux, d’œuvres d’art, morceaux de musique cités… de quoi prolonger intelligemment le divertissement !

Origine, Dan Brown, traduit de l’anglais par Dominique Defert et Carole Delporte, JC Lattès, Paris, octobre 2017, 566 p.  

 

Lu dans le cadre du Challenge Polars et thrillers chez Sharon et du Challenge 1% de la rentrée littéraire (14 ème participation).

 

 

 

Le problème Spinoza, Irvin Yalom

le-probleme-spinozaJuifs émigrés du Portugal, les frères Spinoza n’ont hérité de la génération précédente, alors prospère dans le commerce de gros, que d’un petit magasin de détail à Amsterdam. Mais l’aîné, Bento Spinoza, ne s’en préoccupe guère; ni de la Torah et du Talmud d’ailleurs, qu’il a pourtant étudiés pendant de longues années, ce qui aurait pu l’amener à devenir le nouveau grand rabbin d’Amsterdam. En effet, Spinoza a beaucoup réfléchi, jusqu’à remettre en cause l’origine divine de la Torah ainsi que les nombreuses interprétations qui en sont faites par les rabbins, et jusqu’à réfuter l’existence d’un Dieu qui soit à l’image de l’homme. Une réflexion qui s’est affinée après la rencontre avec celui qui deviendra son maître pendant plusieurs années, Franciscus Van den Enden, professeur de latin et de lettres classiques.

Le problème Spinoza s’ouvre sur  l’ étrange visite de deux cousins qui, envoyés par le rabbin, sont venus chercher chez  Spinoza l’explication, voire l’étincelle qui aidera le plus jeune à recouvrer la foi. Or, Spinoza est certes un sage, mais il n’est pas le plus orthodoxe des juifs de la petite communauté d’Amsterdam, bien au contraire.

Dès le second chapitre, l’auteur nous emmène en Estonie en 1910, où nous faisons connaissance avec Alfred Rosenberg, jeune Allemand des Etats baltes, futur idéologue du parti nazi allemand, aux prises avec le principal de son lycée parce qu’il a harangué ses camarades de classe sur le thème de la pureté de la race allemande. Le jeune homme veut en effet préserver les aryens du mélange avec des races qu’il considère inférieures. Comme punition, Rosenberg se voit contraint de lire certains chapitres de l’autobiographie de Goethe et d’y relever tous les passages où le grand écrivain évoque Spinoza, le philosophe juif qu’il admirait. Goethe n’a pas été choisi par hasard par les professeurs de Rosenberg : ceux-ci savaient que le jeune garçon avait pour héros Goethe, qu’il considérait comme le représentant par excellence du génie allemand. Chez Rosenberg, le paradoxe sera toujours sous-jacent : comment est-il possible, lorsque l’on voue une haine infinie aux juifs, d’admirer un génie qui lui-même s’inspirait du philosophe juif Spinoza ?

C’est ce lien entre Spinoza et Rosenberg, et le fait que Rosenberg ait confisqué la bibliothèque de Spinoza en 1941, qui permet à Irvin Yalom de construire ce roman sous la forme de deux biographies entrecroisées, à trois siècles de distance. L’auteur nous plonge ainsi tout à la fois dans la vie de Spinoza, dans les Pays-Bas du XVII ème siècle, au sein de la communauté juive dont il sera d’ailleurs exclu en raison de ses opinions, et dans celle d’Alfred Rosenberg, qui devient journaliste à Munich en 1919 et que nous suivons pendant toute la montée du nazisme, aux côtés d’Hitler, jusqu’à la chute de celui-ci, puis au procès de Nuremberg.

L’originalité du roman vient aussi du fait que l’auteur explore la vie intérieure des deux personnages. Celle-ci est imaginaire, mais l’auteur l’a extrapolée, en essayant de rester le plus vraisemblable possible. Il faut dire qu’ Irvin Yalom, avant d’être écrivain,  est d’abord psychothérapeute. Rôle que rempliront les deux personnages qu’il a crées, Franco Benitez, juif fraichement arrivé du Portugal, qui trahira d’abord Spinoza, avant de devenir son ami et unique confident, et Friedrich Pfister, médecin psychanaliste, ami du frère de Rosenberg et qui gagnera pour quelques temps la confiance d’Alfred Rosenberg, avant d’échouer malheureusement.

Spinoza et Rosenberg sont deux personnalités profondément différentes : la première est tournée vers le bien, tandis que l’autre est l’incarnation du mal. Reste que les deux hommes ont en commun d’être allés jusqu’au bout de leurs idées. Pour le pire en ce qui concerne Rosenberg ! Leur évolution parallèle, mais en deux directions opposées, est aussi l’illustration de la théorie des causes naturelles qu’évoque Spinoza et selon laquelle, tout a une cause qui s’explique par la nature, ainsi que par l’expérience de chacun.

Le problème Spinoza constitue une très bonne introduction à la philosophie de Spinoza, ainsi qu’à la psychanalyse. Les thèmes évoqués sont d’une grande richesse : l’apport de la philosophie, le rôle négatif des passions, l’ataraxie que les épicuriens recherchaient, la religion et les superstitions, la psychanalyse et le dilemme qu’éprouve le thérapeute quand il se trouve confronté à quelqu’un comme Rosenberg. L’ouvrage est véritablement érudit, tout en étant facile à lire et particulièrement captivant.

Comme il le précise dans les notes annexées au livre, l’auteur a voulu écrire un roman d’idées, afin de rendre hommage à la pensée de Spinoza qui, écrit-il, « a ouvert la voie aux Lumières ». Il y parvient tout à fait, en ajoutant aux éléments biographiques connus sur les deux protagonistes, une bonne dose de fiction, notamment en ce qui concerne les réactions émotionnelles de ceux-ci. Irvin Yalom fait ainsi du problème Spinoza un livre que l’on dévore et que l’on regrette de voir se terminer. Il s’agit donc pour moi d’un vrai coup de cœur !

Coup de coeur !

 Le problème Spinoza, Irvin Yalom, Le livre de Poche, Paris, Janvier 2014, 552 p.

 

 

 

L’utilité de l’inutile, de Nuccio Ordine

l'utilité de l'inutileComme souvent en temps de crise, l’idéologie utilitariste prend le dessus, notamment lorsqu’il s’agit de réduire les dépenses, mais pas seulement : c’est toute une culture privilégiant ce qui est « utile », au sens de directement quantifiable, qui est en train de se développer. Ainsi, les savoirs que sont par exemple les humanités sont aujourd’hui très souvent considérés comme inutiles parce qu’ils ont seulement une fin en soi et n’ont aucune implication pratique, étant purement désintéressés et gratuits. Ils sont pourtant essentiels, parce qu’ils « peuvent jouer un rôle fondamental dans la formation de l’esprit et dans l’élévation du niveau de civisme et de civilisation de l’humanité » (introduction p X).

C’est en ce sens que les humanités contribuent à rendre l’Homme meilleur, et sont donc tout à fait utiles, comme le souligne Nuccio Ordine, professeur de littérature italienne à l’université de Calabre, éditeur, et auteur de nombreux ouvrages consacrés, entre autres,  à la Renaissance et à Giordano Bruno.  C’est en effet précisément quand tout va mal que le superflu et l’inutile prennent tout leur sens : l’inutile n’a alors jamais été aussi utile, ainsi que le démontre l’auteur dans ce  « Manifeste » qui s’articule en trois parties consacrées respectivement à « L’utile inutilité de la littérature », au développement malheureux de « L’université-entreprise et les étudiants-clients », et à la valeur illusoire que revêt la possession, ainsi qu’aux multiples effets destructeurs de «l’avoir», qui de nos jours supplante trop souvent « l’être ».

Dans ce texte essentiel, Nuccio Ordine dénonce le fait que les disciplines humanistes, au premier rang desquelles la littérature, sont de plus en plus fréquemment marginalisées dans les programmes scolaires, comme dans les budgets des Etats. La littérature fait partie des savoirs qui ne produit aucun profit et pourtant, c’est en cela même qu’elle est essentielle :

(…) « c’est précisément le fait qu’elle est affranchie de toute aspiration au profit qui peut se révéler, en soi, une forme de résistance aux égoïsmes de notre temps, comme un antidote à cette barbarie de l’utilité qui a fini par corrompre jusqu’à nos relations sociales et nos sentiments les plus intimes » (p7).

L’auteur dresse ensuite un panorama des rapports entre la littérature et la notion de profit, allant d’Ovide, Dante et Pétrarque à Calvino et Cioran, en passant par le Shylock de Shakespeare, Don Quichotte, et Ionesco, sans oublier la poésie et notamment Baudelaire et la théorie de « l’Art pour l’art » chère à Théophile Gautier, ainsi que quelques philosophes comme Kant ou Heidegger, pour ne citer qu’eux.

Les réflexions que rapporte Nuccio Ordine sont d’une grande actualité. La nécessité et le profit représentent un poids qui réduit l’homme en esclavage et, plus grave encore, qui en fait une proie facile pour tous les fanatismes, principalement religieux. L’auteur s’intéresse ensuite aux conséquences désastreuses de l’application du principe de profit au monde de l’enseignement et de la recherche scientifique. Il se dit préoccupé par le fait que l’Etat se désengage économiquement de ces secteurs, comme en témoignent les réformes allant vers un abaissement généralisé des niveaux d’exigence, dans plusieurs pays européens. Les lycées et universités sont devenus des entreprises et les étudiants ne sont ni plus ni moins que des clients à satisfaire, Harvard en est l’exemple le plus criant.  Et de citer Victor Hugo qui déjà, critiquait les ministres de vouloir tailler dans les budgets de la culture, alors qu’en période de crise, il conviendrait plutôt de doubler les sommes consacrées aux sciences, aux arts et aux lettres.

Pour Ordine, l’homme instruit a réussi sa vie, et la connaissance, la curiosité envers le savoir, valent mieux que n’importe quelle réussite professionnelle. L’école et l’université doivent viser avant tout à « l’acquisition de connaissances qui, détachées de toute obligation utilitaire, nous font grandir et nous rendent plus autonomes » (p85).  La fonction éducative de l ‘enseignement, loin de se cantonner à la préparation à une  profession, ne doit pas oublier sa visée universaliste.

« Réduire l’être humain à sa profession constituerait donc une très grave erreur : il y a chez tout homme quelque chose d’essentiel qui va bien au-delà de son « métier ». Sans cette dimension pédagogique, absolument éloignée de toute forme d’utilitarisme, il serait bien difficile, à l’avenir, de pouvoir encore imaginer des citoyens responsables, capables de dépasser leur égoïsme pour embrasser le bien commun, se montrer solidaires, pratiquer la tolérance, revendiquer leur liberté, protéger la nature, défendre la justice (p86).

L’auteur n’oublie pas de défendre les langues classiques, et notamment le latin et le grec, malheureusement en déclin devant l’idéologie utilitariste, et dont la disparition fera place à « une humanité privée de mémoire qui perdra complétement le sens de sa propre identité et de sa propre histoire ». Tout comme la lecture des classiques, de plus en plus oubliée au sein des établissements scolaires au profit d’anthologies en tout genre qui offrent à l’élève l’illusion de la connaissance alors qu’il n’a  jamais lu en entier aucun des  grands textes fondateurs de notre civilisation. Enfin, Nuccio Ordine dénonce le rôle que l’administration concède à des professeurs-bureaucrates, alors que le professeur devrait à nouveau se voir confier le rôle de passeur de connaissance, de transmetteur de passion, ce qui présuppose bien sûr  gratuité et désintéressement.

Enfin l’auteur termine en reprenant la voix de nombreux classiques qui n’ont cessé de clamer que la possession n’est qu’une illusion dangereuse pour le savoir et pour les relations humaines. L’obsession de posséder met en danger le savoir et l’école, la créativité et l’art, ainsi que des valeurs fondamentales comme la dignité de l’homme, l’amour et la vérité.  A nous de combattre ce désir funeste en privilégiant la vie intellectuelle qui nous apporte davantage de satisfactions que la plupart des biens matériels.

Bon, vous l’aurez compris, le manifeste de Nuccio Ordine est sans aucun doute d’une grande utilité ! J’aurais aimé l’avoir sous la main pour le conseiller à cette maman qui a empêché sa fille de choisir le latin, parce que l’économie était, à son avis, beaucoup plus utile dans la vie !

 

L’utilité de l’inutile, Manifeste, suivi d’un essai d’Abraham Flexner, Nuccio Ordine, traductions de Luc Hersant et Patrick Hersant, Nouvelle édition augmentée, Les Belles Lettres,  Paris, 2015, 228 p.

 

Lu dans le cadre du challenge Il viaggio chez Eimelle

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La septième fonction du langage, Laurent Binet

 

La septième fonction du langage

Plongée dans la littérature italienne, j’ai peu cédé à l’appel de la rentrée littéraire de septembre, mais je n’ai pas regretté les quelques titres choisis. C’est le cas tout particulièrement du roman jubilatoire de Laurent Binet, « La septième fonction du langage » qui m’a aidée à sortir de la morosité de cet automne difficile.

L’auteur nous emmène dans une aventure à la fois farfelue et brillante, au cours de laquelle il égratigne, parfois gentiment, mais c’est loin d’être toujours le cas, les nombreux intellectuels et hommes politiques des années soixante-dix et quatre-vingt qui peuplent son deuxième roman.

Comme point de départ, l’auteur a choisi de s’interroger sur la mort de Roland Barthes, renversé par une camionnette en 1980, alors qu’il venait de déjeuner avec le futur candidat à la présidentielle, François Mitterrand. Et s’il ne s’agissait pas d’un accident ? Et si Roland Barthes détenait un secret que le microcosme intellectuel de la sémiologie, mais aussi de la politique, rêvait de s’approprier ?

Laurent Binet expose au lecteur les fonctions du langage décrites par le linguiste russe Jakobson : six fonctions qui nous utilisons dans tous nos « actes de langage » et qui font les beaux jours de la linguistique et de la sémiologie depuis. Mais Jacobson aurait omis de révéler la « septième fonction du langage » qui surpasserait toutes les autres, puisqu’elle permettrait à celui qui en connaîtrait le secret d’avoir le pouvoir absolu : celui des mots. L’argumentation parfaite, celle qui convainc à tous les coups. Autant dire, une arme redoutable pour les politiciens !

C’est un duo hautement improbable, formé par le commissaire Bayard, un homme simple et rationnel, et par Simon, un universitaire à l’apparence grise et ennuyeuse mais qui utilise ses connaissances en sémiologie pour interpréter le réel, ce qui, contre toute attente, lui est d’une grande utilité dans les situations dangereuses auxquelles les deux enquêteurs vont être confrontés, en France, aux Etats-Unis, puis en Italie.

On croise Derrida, Foucauld, Althusser, Sollers (qui en prend sérieusement pour son grade) et Kristeva, BHL, Jack Lang, Giscard, Umberto Eco et tant d’autres… Binet se réfère à Chomsky, de Saussure, et Barthes bien sûr, et explique au lecteur la théorie de Jakobson, autant d’éléments qui donnent envie de se plonger ou replonger dans des cours de linguistique. On apprend en effet avec Umberto Eco que la sémiologie est une science des plus utiles dans la vie quotidienne :

« Roland, sa grande leçon de sémiologie que j’ai retenue, c’est montrer du doigt n’importe quel événement de l’univers et avertir qu’il signifie quelque chose. Il répétait toujours que le sémiologue, quand il se promène dans les rues, il flaire de la signification là où les autres voient des événements. Il savait qu’on dit quelque chose dans la façon de s’habiller, de tenir son verre, de marcher… » (p227).

Très loufoque,  « La septième fonction du langage » est aussi une brillante fable sur le pouvoir du langage qui s’illustre dans le monstrueux « Logos Club » où les joutes oratoires se terminent dans le sang pour les malheureux perdants. Un roman qui mérite bien le prix Interallié remporté en novembre 2015 et qui sera sans doute le dernier de mes coups de cœur pour cette année !

Un de mes coups de cœur 2015 !

 

La septième fonction du langage, Laurent Binet, Grasset, Paris, août 2015, 495 p.

 

Quattrocento, l’histoire d’une redécouverte

Quattrocento GreenblattFasciné par les idées développées par le poète latin Lucrèce dans une œuvre écrite il y a deux millénaires, Stephen Greenblatt a choisi de nous raconter un épisode peu connu de l’histoire mais néanmoins décisif pour son évolution, celui de la découverte par Poggio Bracciolini d’un livre jusque là perdu. Perdu ou plus exactement oublié, même s’il avait fait l’objet d’un intérêt particulier à plusieurs reprises pendant le Moyen Age, l’héritage culturel de l’Antiquité n’ayant jamais totalement disparu pendant cette période.

Au XVème siècle, « il quattrocento » en italien, Poggio Bracciolini, ou Le Pogge, a perdu depuis peu son poste de secrétaire apostolique du pape Jean XXIII, parce que ce dernier vient d’être déposé, -au moment du grand schisme d‘occident-, et décide donc de se lancer dans la recherche d’anciens manuscrits. C’est ainsi qu’en 1417, il découvre une copie du « De Natura Rerum » (De la nature) de Lucrèce, la fait copier et l’envoie à Florence pour qu’elle y soit diffusée.

La découverte de cette copie marque le début d’un nouvel intérêt pour l’épicurisme, philosophie dont Lucrèce s’inspire largement et qui, d’après Greenblatt, a sûrement nourri les esprits ouverts de la Renaissance ; car si le « De Natura Rerum » a d’abord été très faiblement diffusé puis interdit à Florence en 1516, il avait déjà été imprimé ailleurs, l’invention de Gütenberg s’étant déjà répandue à travers l’Europe. Lucrèce et Epicure ont ainsi influencé la vie intellectuelle de la Renaissance : l’auteur nous apprend, entre autres, que Machiavel a recopié « De Natura Rerum » pour son usage personnel, que l’œuvre de Lucrèce a été à la base de « L’utopie » de Thomas More, et que Montaigne s’en est inspiré.

Stephen Greenblatt évoque également les scientifiques brillants qui ont remis en question les croyances de l’époque, proposant une nouvelle vision de la nature des choses. Lucrèce remet en effet en lumière l’un des principes de la physique épicurienne : « rien ne nait de rien, rien ne retourne au néant ». Pour Lucrèce, tout est constitué d’atomes, dont le mouvement a donné lieu à toutes sortes de combinaisons, d’où le monde est né.

Au-delà de la belle histoire de cette redécouverte de l’héritage de l’Antiquité, « Quattrocento » nous apprend beaucoup. Nous faisons d’abord connaissance avec Poggio Bracciolini qui évoluait dans l’univers sombre et cruel de la curie romaine, dont les abus l’avaient fait souffrir, mais qui fut sauvé par sa bibliophilie, les livres ayant toujours représenté pour lui une échappatoire. Le Pogge se disait d’ailleurs libre de lire, de «s’abstraire mentalement du chaos du monde». Nous apprenons également que nous devons au Pogge une calligraphie encore admirée six siècles après son invention. Nous faisons connaissance avec Niccoli, ami du Pogge, qui partageait sa passion pour les textes de l’Antiquité et ressuscita le concept de bibliothèque publique, fondé sur le modèle romain. Enfin, l’auteur nous expose les principaux thèmes de la philosophie de Lucrèce, elle-même inspiré du grec Epicure.

« Quattrocento » est un livre érudit qui nous emmène tour à tour de la Rome antique avec ses copistes et ses scribes (les premiers étaient généralement des esclaves, les seconds des citoyens libres), à la grande bibliothèque d’Alexandrie, aux monastères européens du Moyen Age, jusqu’aux intrigues du pape contesté, Baldassare Cossa, et à la Florence de Savonarole, pour finir dans la philosophie de Thomas Jefferson (Président des Etats-Unis et rédacteur de la Déclaration d’indépendance).

À une époque où l’étude des langues anciennes est souvent remise en question, Stephen Greenblatt nous fait partager sa fascination pour Lucrèce en nous donnant envie de nous plonger, ou de nous replonger, pour ceux qui ont fait du latin, dans le traité de Lucrèce  « De la nature ». Un livre à ne pas manquer, un de mes coups de cœur de l’année 2013, aujourd’hui disponible en édition de poche !

 

 

Stephen Greenblatt est professeur de littérature anglaise à l’université d’Harvard et membre de l’Académie américaine des arts et des sciences. « Quattrocento », publié en 2011 aux Etats-Unis, a reçu le Prix Pulitzer et le National Book Award, deux des plus grands prix littéraires américains.

Quattrocento, Stephen Greenblatt, traduit de l’anglais par Cécile Arnaud, Flammarion, collection Libres champs Poche, Paris, mars 2015.

 

Livre lu dans le cadre du challenge histoire, chez Lynnae

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Petit éloge du temps comme il va

petit éloge du temps comme il vaOn ne saurait trop souligner l‘importance des titres en littérature, et celui du dernier livre de Denis Grozdanovitch est à la fois efficace et parfaitement approprié à ce petit essai qui, s’il constate les bonnes raisons que nous avons de nous plaindre de la fuite du temps, n’en reste pas moins optimiste, en nous rassurant sur notre capacité à affronter le «temps comme il va».

Et «le temps comme il va», c’est, en français, à la fois le temps météorologique et le temps qui passe. Les deux sont très liés, comme nous le démontre l’auteur qui allie les réflexions philosophiques aux images poétiques liées à son enfance.

Petit éloge du temps comme il va est un livre salutaire qui remet les choses à leur place, dénonçant notamment le «lent poison instillé dans nos veines par les moyens technologiques que nous employons », «la dépoétisation du monde perpétrée par la science», le leurre «du recours au carpe diem» et les  ravages d’angoisse que crée la «philosophie opportuniste du bonheur immédiat».

Remettons donc au goût du jour, nous dit Grozdanovitch, ces instants intemporels que sont, entre autres, la musique, la contemplation d’œuvres d’art, les bienfaits de l’habitude… L’auteur a développé sa «tactique personnelle» vis-à-vis du temps qui passe et du temps qu’il fait. À nous de définir la nôtre !

Petit éloge du temps comme il va, Denis Grozdanovitch, Folio n°5820, collection 2€, inédit, Paris, août 2014, 131 p.