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Les protégés de Sainte Kinga, Marc Voltenauer

Après avoir voyagé en Suède avec « L’aigle de sang », j’ai pris beaucoup de plaisir à retrouver l’inspecteur Auer en Suisse, évoluant entre son bureau de Lausanne et ses magnifiques montagnes de Gryon. Car c’est quand même de ce cadre qu’il tire une partie de sa spécificité. Et puis, la Suède, c’est bien mais, après la vague des polars nordiques qui déferlent depuis des années, j’avais un peu envie d’autre chose. Et justement, cette fois, c’est dans la vallée du Rhône, entre Monthey et Martigny, que se déroule l’action et plus précisément dans les mines de sel de Bex.  

L’inspecteur Auer est en effet appelé en urgence suite à une prise d’otage qui se déroule dans ces mines toujours en activité et exploitées également par le tourisme local pour leur intérêt historique. L’affaire est sérieuse et parmi les otages se trouvent les élèves d’une classe de la région en visite pédagogique. L’homme qui les retient est déguisé en Charlot et il faudra pas mal de temps à l’équipe de l’inspecteur Auer pour l’identifier.  

Parallèlement à cette affaire, l’auteur opère quelques retours en arrière sur les traces d’Aaron Salzberg, un jeune homme qui en 1826 a quitté la Pologne pour venir travailler dans les mines de sel de Bex. Son exil tournera à la tragédie et comme vous vous en doutez, aura un rapport avec la délicate prise d’otages en cours.  

Ce quatrième volet des enquêtes de l’inspecteur Auer nous offre presque 550 pages d’un suspense parfaitement mené, dans un cadre original et passionnant. Outre l’intrigue, qui nous conduit aussi sur les traces d’un mouvement politique extrémiste et multiplie habilement les péripéties, nous assistons à une véritable enquête historique qu’a menée l’auteur sur ce patrimoine unique : il y a là un énorme travail de recherche qui est adroitement intégré au roman, pour notre plus grand intérêt.  Une lecture prenante, passionnante et qui ajoute à l’intérêt historique des questions bien actuelles.

Avec « Les protégés de Sainte Kinga », Marc Voltenauer confirme, s’il en était besoin, son talent et s’installe désormais parmi les grands noms du polar suisse, voire européen. A noter la sortie en poche du tome précédent, « L’aigle de sang ».

Les protégés de Sainte Kinga, Marc Voltenauer, Editions Slatkine et Cie, 2020, 542 p.

La loi des hommes, Wendall Utroi

Jacques est cantonnier auprès de la mairie d’Houtkerke, dans le Nord. Alors qu’il entretient la tombe centenaire d’un Anglais à la réputation mystérieuse, il découvre un carnet qui contient une longue histoire. Avec l’aide de sa fille qui s’occupe de la traduction, Jacques se passionne pour les révélations qui y sont faites : avant de prendre sa retraite en France, l’auteur du carnet, un certain J.Wallace Hardwell, enquêteur à Scotland Yard, a mis au jour un scandale démasquant de nombreux notables et même des membres de la famille royale.

Impossible d’en dire plus sans dévoiler des éléments importants de ce roman qui n’est pas tout à fait un polar, et qui n’est pas totalement un roman historique non plus. Le suspense est pourtant bien présent, de même que les éléments historiques qui nous emmènent dans les bas-fonds londoniens au XIX ème siècle, dans une incroyable histoire de trafic de petites filles de 12, 13 ans, livrées en pâture aux membres de la bonne société anglaise.  

On suit avec Jacques tout le déroulement de l’enquête menée par Wallace. C’est une très belle découverte que ce thriller historique qui explore les thèmes vieux comme le monde et malheureusement toujours actuels que sont la pédophilie et l’exploitation sexuelle, et qui pose la question de la majorité sexuelle. Et l’on s’aperçoit avec stupeur que, dans certains domaines, les lois n’ont pas radicalement changé depuis cette époque ! Un roman passionnant à ne pas rater chez Slatkine et Cie.

 

La loi des hommes, Wendall Utroi, Slatkine et Cie, octobre 2020, 398 p.

 

 

la tentation du pardon, Donna Leon

Le commissaire Brunetti reçoit une collègue de sa femme qui s’inquiète pour son fils adolescent et espère de Brunetti qu’il puisse enquêter aux abords du lycée et mettre un frein au trafic de drogue qui, d’après les rumeurs, semble y sévir. Quelques jours après, le père du jeune homme est retrouvé en pleine nuit, gravement blessé au pied d’un pont. Brunetti ne croit pas aux coïncidences et commence son enquête…

J’ai été un peu déçue par ce roman : Donna Leon s’essoufflerait-elle ? Il y a une assez grande inertie dans ce nouvel épisode ; on sait que les enquêtes de Brunetti sont lentes et que l’intrigue n’est pas ce qui attire principalement les lecteurs assidus, mais cette fois, je me suis un peu ennuyée. Bien sûr, les ingrédients qui font le charme des enquêtes du commissaire Brunetti sont toujours présents, notamment la ville de Venise qui est le véritable personnage principal des romans de Donna Leon. Mais la critique de problèmes sociaux ou politiques, ou la mise en avant de questions d’actualité comme les dérives du tourisme de masse, font ici place à la dénonciation d’une une escroquerie certes intelligente, mais banale pour le lecteur.

Il est vrai qu’au 27 ème tome, il peut devenir difficile de se renouveler. Le fait que le volume précédent ait été un excellent opus joue sans doute également. Si vous êtes un inconditionnel de Donna Leon, vous lirez sans doute « La tentation du pardon », surtout depuis qu’il est sorti en format de poche. Sinon, je vous conseille plutôt l’excellent « Les disparus de la lagune », son précédent ouvrage. Je ne sais pas si Donna Leon poursuit son œuvre : peut-être le prochain épisode se déroulera-t-il dans une Venise désertée par les touristes ? On suivra bien sûr, quand même …

La tentation du pardon, Donna Leon, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gabriella Zimmermann, Editions Points, collection Policiers, 312  p.

 

Lu dans le cadre du challenge polars et thrillers chez Sharon.

Bleu calypso, Charles Aubert, finaliste du Prix Nouvelles Voix du Polar 2020.

 

Niels est fabricant de leurres pour la pêche et le « bleu calypso » est son dernier-né. Fruit d’une longue expérience dans la pêche, sculpté à la main à partir d’une petite pièce de cèdre, le « bleu calypso » est une vraie réussite pour pêcher le loup, un poisson que Niels s’empresse de remettre à l’eau car sa passion est la pêche, seulement la pêche, à la différence du Vieux Bob, son voisin, excellent pêcheur lui aussi mais également fin cuisinier ; les deux hommes partagent parfois un délicieux « dos de loup rôti au beurre d’agrumes », mais plus souvent ils prennent ensemble une bonne bière, tout en échangeant de rares paroles. Vieux Bob n’est pas bavard.

Niels vit de la vente des leurres qu’il fabrique. Il a peu de besoins depuis qu’il s’est installé dans cette cabane au bord de l’étang, près du canal du Rhône à Sète. Il préfère profiter de la vie plutôt que de mener celle qui emprisonne la plupart de ses concitoyens. Sa routine quotidienne est toutefois bouleversée lorsqu’il découvre un cadavre dont le visage affleure dans l’étang. Elle l’est encore davantage lorsqu’il voit débarquer Lizzie, une journaliste hyperactive, qui est en réalité la fille du Vieux Bob. Parce qu’il avait une fille, celui-là ?

Niels se rend bien compte qu’il vit retranché du monde. D’ailleurs, il ne sait même pas qu’un premier cadavre a été découvert quelques jours avant sur un chemin des environs. Très vite, les gendarmes locaux arrivent, dirigés par le capitaine Malkovitch, de la section de recherches de Montpellier. L’enquête démarre et Niels, sans alibi, se retrouve aussitôt suspect.

Premier roman de Charles Aubert, « Bleu calypso » est très réussi. Dès le premier chapitre, j’ai été « ferrée », et pourtant ce n’était pas gagné puisque celui-ci évoque les leurres et la pêche. Mais l’auteur sait très bien happer notre attention et finalement, certains paragraphes consacrés à des techniques de pêche se sont révélés très intéressants, tout comme la façon dont l’auteur plante ses personnages qui m’ont intriguée d’entrée de jeu.

S’il m’a passionnée en ce qui concerne l’enquête, c’est l’atmosphère, la psychologie des personnages et l’écriture qui sont les points forts de « Bleu calypso ». J’ai particulièrement apprécié la description des éléments et certaines métaphores inattendues qui permettent à l’auteur de se forger un style bien à lui. Il y a également beaucoup d’humanité dans ce polar qui évite les détails sanguinolents pour se concentrer sur la psychologie des protagonistes et dans lequel, de temps en temps, l’auteur donne discrètement son avis sur notre monde, son organisation et ce qui pourrait aller mieux : il y a des éléments autobiographiques dans « Bleu calypso », Charles Aubert, comme son personnage, ayant abandonné un travail bien rémunéré dans une grande ville pour se consacrer à une activité manuelle, dans une maison située au bord de l’eau…

J’ai donc dévoré ce roman d’une traite, tout en ralentissant afin de savourer certains passages très beaux, notamment lorsqu’un orage déverse des quantités d’eau sur l’étang et la mer. Je me suis promis de me procurer rapidement le deuxième roman de Charles Auber, « Rouge tango », tout en espérant que l’auteur reçoive le prix Nouvelles Voix du polar dans sa catégorie !

 

Coup de cœur 2020 !

 

Bleu calypso, Charles Aubert, Pocket n° 17724, décembre 2019, 331 p.

1793, Niklas Natt Och Dag, finaliste du Prix Nouvelles Voix du Polar 2020.

 

Dépaysement total avec ce roman policier historique qui nous transporte dans la Suède de la fin du 18 ème siècle. Si le pays reçoit des nouvelles des « Lumières » qui progressent en France, de ses excès et frayeurs, il se trouve quant à lui dans l’obscurité la plus totale : les bas quartiers de Stockholm vivent dans le dénuement, la violence, la vermine et connaissent même l’esclavage au sein des filatures. Bourgeois et nobles viennent ajouter la corruption à ce tableau peu reluisant et toutes les classes sociales se retrouvent unies dans une passion pour l’alcool qui corrompt les raisonnements et abrège les vies.

Mickel Cardell est un « boudin ». Il a servi dans l’artillerie durant la guerre de Russie du roi Gustav. Au cours d’une bataille, il a perdu son bras, ce qui lui a sauvé la vie et fait perdre son innocence, après qu’il eût compris pour quel homme il se battait. C’est Cardell que quelques enfants viennent chercher pour repêcher un cadavre flottant dans les eaux putrides du lac de Fatburen. Une fois ce travail accompli, Cardell appelle la garde nationale et Cécil Winge arrive sur les lieux. Cet homme de loi, encore jeune mais atteint de tuberculose, est épuisé. Bien que sa santé l’abandonne, il se laisse convaincre par le chef de la police de mener l’enquête lorsqu’il apprend que les sévices qui marquent le cadavre ont été pratiqués du vivant de celui-ci, à plusieurs mois d’écart. Winge sait qu’il ne peut enquêter seul et il parvient à convaincre Cardell de faire équipe avec lui dans cette enquête qui mènera ces deux hommes peu assortis des bas-fonds de Stockholm aux palais de l’aristocratie.

« 1793 » est un polar passionnant, extrêmement bien documenté et très bien écrit, qui arrive à nous faire ressentir l’atmosphère de la capitale suédoise pendant cette période dominée par la violence et l’horreur. Sa construction en trois parties qui d’abord remontent le temps, nous permet de comprendre peu à peu les relations entre les protagonistes de l’affaire. Le polar se termine sur une quatrième partie qui voit le dénouement de l’enquête.

« 1793 » se trouve en concurrence avec « Sur le toit de l’enfer » d’Ilaria Tuti pour le Prix Nouvelles Voix du Polar 2020 dans la catégorie « Polar étranger ». Les deux romans sont excellents tous les deux, mais très différents, et mon choix sera dicté clairement, en ce qui me concerne, par une simple question de goût.

 

1793, Niklas Natt Och Dag, traduit du suédois par Rémi Cassaigne, Pocket n° 17372, mars 2020, 521 p.

 

 

 

Sur le toit de l’enfer, Ilaria Tuti, finaliste du Prix Nouvelles Voix du polar 2020.

Voici ma deuxième chronique dans le cadre du prix Nouvelles Voix du polar des éditions Pocket. Il s’agit cette fois du premier des deux romans finalistes que j’ai lus dans la catégorie « Polar étranger ». Encore une fois, le niveau est élevé !

 

Dans une vallée sauvage et sombre des montagnes du nord de l’Italie, aux confins de l’Autriche, là où les hommes ont gardé l’habitude de l’isolement et le goût du secret, un crime odieux vient d’être commis dans les bois. Un cadavre sans yeux, nu, est découvert par un randonneur. Il est aussitôt identifié, puisqu’il s’agit d’un habitant du village qui avait disparu depuis deux jours.

C’est la commissaire Battaglia qui fait les premières constatations et démarre l’enquête. A ses côtés, Massimo Marini, jeune inspecteur qui arrive de la ville, soucieux de bien faire mais attentif à ne pas se laisser marcher sur les pieds. C’est par son regard que nous faisons connaissance avec sa chef, Teresa Battaglia, profiler d’une soixantaine d’années qui, c’est le moins que l’on puisse dire, ne l’accueille pas aimablement…

En effet, Teresa ne s’embarrasse pas de conventions. Ce qui compte est l’efficacité et elle utilise son expérience et sa mémoire des anciennes affaires pour se faire une idée du profil psychologique de l’assassin ; ou plutôt de celui que l’on recherche et qu’elle considère comme une victime également car, pour elle, il faut avoir subi beaucoup pour en arriver à de telles extrémités. En tout cas, ce dont Teresa Battaglia est sûre, c’est que celui qui a commis le crime recommencera. Il faut donc le retrouver au plus vite afin d’éviter de nouvelles victimes.

L’enquête s’annonce difficile, par le caractère des gens de la montagne qui aident peu les enquêteurs et par le fait que le meurtrier n’a pas recours au même mode opératoire lors de ses différents crimes. Mais Teresa Battaglia ne s’en laisse pas compter. Elle se bat farouchement d’autant qu’elle a affaire à un nouvel ennemi, puisqu’elle est victime de plus en plus souvent de pertes de mémoires et de courts moments pendant lesquels elle se sent désorientée. Autant d’éléments qui lui font penser à une maladie qui s’installe, ce qui serait un drame pour elle qui ne vit que pour son métier.

Avec ce premier polar, Ilaria Tuti a déjà inscrit son nom parmi les maîtres du polar italien. Le succès est bien mérité. L’atmosphère de ce village de bout de vallée est très bien rendue -il ressemble à celui dont l’auteure est originaire-. Et j’ai beaucoup aimé le personnage de Battaglia qui, sous ses airs bourrus, est en fait une femme sensible et humaine qui cherche à comprendre l’assassin et progresse ainsi rapidement dans son enquête. Avec en toile de fond, la problématique du syndrome de privation affective sur les nouveaux-nés. Une question d’actualité, qui m’a fait frémir quand j’ai pensé à un article lu en mai dernier, relatif à des nouveaux-nés issus de la GPA qui attendaient leurs futurs parents dans des berceaux bien alignés d’un hôtel ukrainien, soignés mais sans aucun amour, et bloqués là par les effets du confinement…

Bref, j’aime quand un polar fait référence à une question d’actualité ou à un fait historique, quand l’horreur du crime s’explique d’une façon ou d’un autre et nous ouvre les yeux sur une problématique. Très bonne lecture donc. Je lirai avec plaisir le second volet des enquêtes de Teresa Battaglia qui est déjà sorti.

 

Sur le toit de l’enfer, Ilaria Tuti, traduit de l’italien par Johan-Frédérik Hel Guedj, Editions Pocket n°17644, janvier 2020, 430 p.

 

 

L’empathie, d’Antoine Renand, finaliste du Prix Nouvelles Voix du polar 2020.

 

Comme je vous le disais hier, je participe au jury du prix Nouvelles Voix du polar des éditions Pocket. Voici mon avis sur le premier des deux romans finalistes que j’ai lus dans la catégorie « Polar français » :

 

Une jeune infirmière de vingt-huit ans, Déborah Joubert, se retrouve au 2ème district de police judiciaire, la « Brigade du viol », après avoir été sauvagement agressée dans l’ascenseur de son immeuble par un individu portant un casque de moto. Marion Mesny, et son collègue Anthony Rauch, surnommé La Poire, écoutent attentivement la jeune femme avant de se lancer dans une enquête urgente, convaincus d’avoir affaire à un violeur en série qui ne tardera pas à recommencer.

Si les deux enquêteurs sont des spécialistes dans ce domaine, ils se trouvent aussi face à un ennemi de taille : celui qu’ils surnomment « le lézard » a différents modes opératoires, mais la plupart du temps, il pénètre dans les appartements parisiens, quel que soit l’étage, en escaladant les façades les plus lisses. Redoutablement puissant et intelligent, Alpha -c’est cette fois le nom que lui-même s’est donné- est la haine incarnée et il ne recule devant rien pour assouvir ses pulsions. Marion et Anthony vont l’apprendre à leurs dépens. Mais les deux enquêteurs ne sont pas n’importe qui et en plus, ils entretiennent une relation amicale forte et atypique… Impossible d’en dire plus sans risquer de dévoiler des éléments essentiels !

« L’empathie » est un polar très efficace, véritable page-turner qui menace votre sommeil -et pas seulement parce que vous n’arriverez pas à le lâcher. La construction permet de s’intéresser à chacun des personnages en particulier, avec beaucoup de psychologie, et d’explorer son passé et les secrets qu’ils recèle, même si cela occasionne quelques répétitions. A cette nuance près, c’est donc remarquable pour un premier roman.

Pour le reste, il y a des viols et des sévices sexuels en tous genres, accompagnés de descriptions violentes et crues. Beaucoup trop pour moi en tout cas, ce qui a fini par me dégoûter. J’ai trouvé cela vraiment dommage car le polar aurait pu être aussi prenant et bien ficelé si les scènes avaient été davantage suggérées que racontées froidement comme dans un rapport policier. Âmes sensibles donc, s’abstenir, et pour les autres, dont je fais pourtant partie, il vaut mieux être prévenue !

Ah, j’oubliais le titre, il est bien trouvé, car si l’empathie tarde à arriver, il y en a quand même dans cet univers glauque et « noirissime », histoire de souffler un peu de temps en temps…

 

L’empathie, Antoine Renand, Pocket n°17640, février 2020, 489 p.

 

 

 

 

Prix Nouvelles Voix du polar 2020

 

J’ai la joie de faire partie cette année du jury pour la sélection du Prix Nouvelles Voix du Polar 2020. Quatre romans policiers sont en lice, après avoir été sélectionnés par les libraires. Deux donc, pour chacune des catégories suivantes : polars français et polars étrangers.

 

Polars français

 

Bleu calypso

Charles Aubert

 

L’empathie

Antoine Renand

 

 

Polars étrangers

 

1793

Niklas Natt Och Dag

 

Sur le toit de l’enfer

Ilaria Tuti

 

 

J’ai reçu les quatre livres suivants début juillet. Le timing est serré, puisque nous devons voter au plus tard le 31 juillet pour celui que nous préférons dans chacune des catégories. Le défi est intéressant car les livres proposés sont tous d’un niveau remarquable pour des premiers romans. Mais heureusement, ils sont aussi très différents, ce qui facilitera ma décision finale.

Le prix sera remis à chacun des deux lauréats en septembre prochain.

Comme il ne reste qu’une semaine avant la date limite des votes, je posterai mes quatre chroniques sur ces romans avant le 31 juillet. Honneur aux polars donc pendant quelques jours, avec beaucoup de frissons en perspective !

 

 

 

Il était deux fois, Franck Thilliez

Grandiose, diabolique, génial, brillant, addictif… je pourrais aligner deux lignes de qualificatifs pour parler du dernier polar de Franck Thilliez qui parvient toujours à me surprendre : mais comment fait-il pour se renouveler de la sorte, tout en étant fidèle à ce que l’on aime chez lui ? Une intrigue parfaitement ficelée, avec des criminels qui rivalisent d’horreur et de folie, une construction magistrale, un sujet scientifique doublé d’une question sociétale ou culturelle, de nombreuses références et, comme dans « Le manuscrit inachevé », des palindromes et des énigmes qui invitent le lecteur à se creuser la cervelle. Une recette parfaite, mais il faut être un grand chef pour la réussir !

Et quand on sait que Thilliez aime à semer dans son texte quelques indices qui prendront leur signification plus tard, on essaie de freiner la lecture pour être plus attentif aux détails. Et pourtant, il est difficile de ralentir quand l’intrigue est si prenante. Cette fois, nous sommes à Sagas, une petite ville des Alpes coincée au fond d’une vallée sinistre, froide et sombre. Gabriel Moscato se réveille dans une chambre d’hôtel, tout aussi glauque que la vallée-n’y logent que des familles qui viennent visiter leurs proches détenus dans la prison voisine-, et se rend compte, stupéfait, qu’il ne se trouve pas dans la même chambre que celle où il s’était endormi. Le pire est à venir puisqu’il découvre dans le miroir de la salle de bains un visage amaigri et vieilli qu’il reconnaît à peine.

Moscato était venu dans cet hôtel retrouver sa fille Julie, disparue un mois plus tôt, en mars 2008. Or, nous sommes en novembre 2020. Moscato ne se souvient de rien, sa mémoire occulte soudainement douze ans de sa vie. Il pense être choqué par ce qu’il a vu pendant la nuit, une pluie d’oiseaux morts, bien réelle car elle a réveillé d’autres clients de l’hôtel. Le cauchemar continue lorsque Moscato apprend qu’il n’est plus gendarme et que ses anciens amis ou collègues ne veulent plus lui parler…

Je n’en dirai pas davantage sinon que Thilliez aborde le thème de la mémoire et celui, passionnant, de « l’art criminel » ou de la représentation de la mort par crime dans la peinture, la littérature ou d’autres domaines que vous découvrirez si vous lisez « Il était deux fois ». A cet égard, les références au polar en général et à des auteurs contemporains sont assez savoureuses.

Les lecteurs fidèles de Thilliez trouveront dans ce nouveau roman de nombreuses références au « Manuscrit inachevé », son roman paru en 2018, ainsi qu’une surprise de taille. Je leur conseillerai d’ailleurs de relire « Le manuscrit inachevé » ou au moins, d’en relire quelques résumés assez complets. Les autres découvriront « Il était deux fois » sans aucune incompréhension, c’est aussi cela le génie de l’auteur.

 

Il était deux fois, Franck Thilliez, Fleuve Editions, collection Fleuve Noir, avril 2020, 506 p (+ ?).

 

 

Participation au challenge polar et thriller chez Sharon

L’été du commissaire Ricciardi, Maurizio De Giovanni.

 

Le roman de Maurizio De Giovanni a plus que rempli sa mission : me transporter à Naples, loin de notre quotidien un peu angoissant. Pourtant, la situation n’est pas non plus des meilleures en ce début des années trente dans la grande ville parthénopéenne : la chaleur est étouffante, le peuple vaque difficilement à ses occupations pour pouvoir manger, le fascisme s’installe peu à peu.

Le commissaire Ricciardi voit toujours des « choses » : son don malheureux lui impose en effet de voir les morts assassinés ou décédés d’une mort violente, au moment de leur passage de vie à trépas. Et c’est le cas de la Duchesse de Camprino que l’on vient de retrouver dans son palais napolitain, la tête percée d’une balle silencieuse mais fatale. Personne n’a rien entendu, d’une part parce qu’un coussin maintenu contre le visage de la victime a atténué le bruit de la détonation, mais aussi parce qu’une grande fête populaire battait son plein dans le quartier.

L’enquête s’oriente aussitôt vers Capece, un journaliste connu qui était l’amant de la Duchesse : celle-ci vivait en effet de façon indépendante, sans se préoccuper de son époux, le vieux Duc de Camprino, malade et alité depuis longtemps. Ricciardi se met aussitôt au travail, aidé du brigadier Maione qui, fâché contre sa femme, entame un régime, se privant ainsi des plats délicieux de celle-ci.

Ricciardi a quant à lui la surprise de rencontrer la très belle Livia Lucani qui lui annonce qu’elle vient passer de longues vacances à Naples, dans le seul but de faire plus ample connaissance avec lui. Mais le commissaire reste attiré par la douce Enrica Colombo qu’il continue à contempler chaque soir par la fenêtre. Jusqu’à ce qu’il se rende compte que la famille Colombo reçoit un jeune homme qui se comporte comme un prétendant…

Tome après tome -il s’agit ici du troisième-, la série des enquêtes du commissaire Ricciardi est la certitude d’une lecture agréable et prenante et d’un voyage dépaysant à Naples dans une période historique troublée. Outre l’enquête en elle-même, les interrogations du commissaire Ricciardi sur sa vie sentimentale prennent ici de l’importance : il ira jusqu’à remettre en question la décision qu’il avait prise de ne pas imposer à une femme la malédiction dont il est l’objet. Il y a enfin l’aspect historique avec la montée du fascisme que l’on sent plus présent que dans les tomes précédents. La recette de Maurizio de Giovanni fait donc appel à de multiples ingrédients, une intrigue policière, des éléments historiques et sociaux, un peu de fantastique, de l’humour, des sentiments, le tout servi par un style fluide et une construction dynamique. Mes prochains achats, sans aucun doute, seront « L’automne du commissaire Ricciardi » et « L’hiver du commissaire Ricciardi ». C’est donc par une excellente lecture que je début le mois italien !

 

L’été du commissaire Ricciardi, Maurizio De Giovanni, traduit de l’italien par Odile Rousseau, Rivages/Noir, 2014, 405 p.   

 

Lu dans le cadre du Mois italien chez Martine, du challenge Polars et thrillers chez Sharon, du challenge Objectif Pal chez Antigone.