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Francis Rissin, de Martin Mongin

Waouhhh… quelle jouissance intellectuelle !  « Francis Rissin » est un roman dont j’avais entendu parler en août dernier, lors de l’effervescence qui accompagnait comme toujours la rentrée littéraire. Je l’avais cherché sans succès, puis je n’y ai plus pensé, les nouveautés ne manquant pas. Alors, quand il y a quelques jours, je « tombe dessus » à la bibliothèque de mon quartier, j’abandonne les autres livres choisis pour l’emprunter aussitôt, même si la bibliothécaire me met en garde : « vous savez, certains lecteurs l’adorent, d’autres abandonnent rapidement ». Oui, mais moi, je vais aimer !

Bien évidemment, je suis consciente qu’avec cet état d’esprit sans doute dû au fait que j’étais à la recherche d’une pépite qui me fasse oublier la grisaille ambiante et à la surprise de découvrir au détour d’un rayon ce trésor oublié, j’allais forcément aimer… Et en effet, cela a fonctionné ! Il reste le problème de la chronique : comment parler d’un roman aussi foisonnant, intelligent, créatif, politique, drôle et prenant ?

Commençons par le début, avec le cours de ce professeur de la Sorbonne qui explique sa recherche éperdue de l’ouvrage « Approche de Francis Rissin », sans savoir même s’il existe ou s’il « flottait dans les limbes de la chaîne signifiante, dans les limbes de la zone grise, prisonnier de ce champ d’indécision qui s’ouvre juste après que s’arrête l’Illiade et juste avant que commence l’Odyssée ». Voilà de quoi situer Francis Rissin, toujours entre deux eaux, deux philosophies. Est-il le guerrier valeureux qui se muera en chef pour défendre la France ?  Ou restera-t-il ce héros invisible, attendu trop longtemps ? C’est en tout cas un personnage mystérieux que lecteur s’apprête à chercher pendant un peu plus de 600 pages.

Et ce n’est pas long du tout. Bien vite, l’intrigue s’installe avec l’apparition d’affiches au nom de Francis Rissin dans de petites communes de l’Ain. D’abord indifférente, la population pense bientôt qu’il s’agit de la promotion d’un candidat à de futures élections. Puis le phénomène s’amplifie, les conversations de comptoir vont bon train et les langues se délient. La colère monte peu à peu « devant l’état du pays qui ne ressemble plus à rien de présentable ». Les Français attendent-ils un chef ? Ils sont en tout cas prêts à accueillir celui qui se présentera pour rétablir l’ordre et mettre fin à cette pagaille que tous dénoncent…

Et c’est ainsi que l’auteur nous raconte l’histoire d’un pays qui va mal, au cours de onze chapitres qui nous promènent dans le temps et la géographie, et nous offrent des narrateurs aussi différents qu’un auteur de romans-feuilletons, une patiente en psychiatrie ou… Francis Rissin lui-même, ainsi que des genres narratifs tout aussi variés : extrait de polar, de biographie, journal intime et même évangile ! Le tout avec une virtuosité et une créativité rares. « Francis Rissin » est comme un puzzle qui se met en place lentement sous nos yeux, mais sans jamais révéler l’image qu’il finit par former.

Au total, ce roman que j’ai eu du mal à lâcher est véritablement passionnant ! Il contient de nombreuses références culturelles dont on se demande si elles sont réelles ou fictives, il nous fait voyager dans la France profonde, celle des petites villes et des villages oubliés, et nous rappelle de nombreux épisodes de l’actualité politique française. L’auteur, tantôt cynique, tantôt ironique, ne se prive pas d’étaler les travers des Français. Il se moque en créant un héros prêt à rendre aux Français leur « grande épopée nationale ». Il dénonce aussi les dérives d’un engouement dans lequel ce peuple perdu et passionné est prêt à se jeter éperdument.

Francis Rissin est un héros grec, un chef providentiel, un Dieu aussi : il y a du religieux dans ce personnage. Et tant d’autres choses qu’il faudrait plusieurs pages pour en parler et une deuxième lecture pour en saisir toutes les nuances.

Pour un premier roman, c’est un coup de maître. Et pour moi, un énorme coup de cœur !

 

Francis Rissin, Martin Mongin, Editions Tusitala, Paris-Bruxelles, 2019, 611 p.

 

11 ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie.

Théorie de la dictature, Michel Onfray

Même sur la plage, l’été n’empêche pas de penser et pour changer, j’ai eu envie de lire des essais. En haut de ma liste, le dernier livre de Michel Onfray, « Théorie de la dictature ». C’est aussi le premier livre que je lis de cet auteur, et s’il a attiré mon attention, c’est parce que Michel Onfray part de l’oeuvre de George Orwell, et notamment de ses deux romans, « 1984 », et « La ferme des animaux », pour bâtir une théorie applicable à ce qu’il considère comme « un nouveau type de totalitarisme ».

« 1984 » est le roman qu’il faut absolument lire, à mon avis, -avec « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley– pour comprendre notre époque et pour commencer une réflexion sur le rôle des avancées technologiques et du progrès. Orwell s’y livre à l’analyse d’une dictature imaginaire, qui reprend en fait les éléments de la dictature soviétique, et les transpose à un futur… qui est très semblable à l’époque que nous vivons. « La ferme des animaux » est également intéressant quant à la façon dont ce court roman décrit le déroulement d’une révolution menée par les animaux de la ferme, puis confisquée par les cochons au détriment des autres animaux.

 

Après une introduction dans laquelle Michel Onfray amène le sujet et évoque rapidement sa pensée politique et la situation actuelle de la France, « Théorie de la dictature » comporte deux parties qui sont en fait chacune une explication de texte des deux œuvres d’Orwell. Onfray y analyse en détail les éléments importants de « 1984 » et de « La ferme des animaux » et développe les principes qui sous-tendent les fictions politiques d’Orwell.

Je ne saurais dire s’il est préférable d’avoir lu les œuvres d’Orwell pour comprendre, tant l’ensemble est clair, complet et structuré (j’ai lu et étudié « 1984 » donc il m’est difficile de me prononcer). Au contraire, l’ensemble est assez long et un peu trop didactique pour ceux qui connaissent les romans d’Orwell. Pour les autres, il serait toutefois dommage de se contenter de l’analyse de Michel Onfray et de faire l’impasse sur « 1984 » qui, outre ses qualités sur le plan de la théorie politique, est avant tout une dystopie très réussie.

En fait, pour le lecteur averti, c’est-à-dire ici qui connait l’œuvre d’Orwell, l’intérêt du livre d’Onfray réside dans sa conclusion, dédiée au « progressisme nihiliste » dans laquelle il distingue progrès et progressisme à tout va :

« Ce qui nous est présenté comme un progrès est une marche vers le nihilisme, une avancée vers le néant, un mouvement vers la destruction. (…) le culte actuellement voué au progrès du simple fait qu’il est progrès par ceux-là mêmes qui, de ce fait, se disent progressistes, ressemble à une génuflexion devant l’abîme avant le moment suivant qui consiste à s’y précipiter – comme les moutons de panurge dans les flots… Le progrès est devenu un fétiche et le progressisme la religion d’une époque sans sacré, l’espérance d’un temps désespéré, la croyance d’une civilisation sans foi. »

Et l’auteur développe, thèses à l’appui : il explique et illustre comment notre liberté se voit « rétrécie », notre langue « attaquée », la « vérité abolie », l’histoire « instrumentalisée », la nature « effacée », la haine « encouragée » et comment un nouvel empire est en construction. Onfray fait bien souvent mouche. La lecture n’est pas difficile, fluide, à la portée de tous ceux qui s’intéressent un peu à l’histoire et à la politique : pas de concepts compliqués, pas de vocabulaire spécialisé. Et un lien indéniable avec l’actualité.

Les parties consacrées à l’attaque de la langue et à l’instrumentalisation de l’histoire m’ont évidemment particulièrement intéressée. La simplification de la langue que l’on constate régulièrement dans les reparutions ou nouvelles traductions, et plus grave, la généralisation d’un discours peu nuancé, amènent à des incompréhensions et malentendus fréquents et au final, à un appauvrissement de la pensée. Il n’y a qu’à penser à la nouvelle traduction de « 1984 » qui, entre autres, abolit le terme « novlangue » (et le remplace par « néoparler »), qui était pourtant passé dans le langage courant pour décrire un phénomène consistant à déformer une réalité par l’utilisation d’un nouveau mot ou d’une périphrase. Comment « 1984 » est lui-même victime de ce qu’il dénonce…

Au total, l’essai de Michel Onfray est une belle démonstration. Qu’on soit d’accord ou non avec l’auteur, il y a là matière à réflexion et discussion, du moins pour ceux qui acceptent encore cet exercice…

Théorie de la dictature, Michel Onfray, Robert Laffont, Paris, avril 2019, 230 p.

Un bon samaritain, Matthieu Falcone

Pierre Saintonge est un homme qui, à première vue, n’attire pas la sympathie. Il est prompt à la critique en toutes circonstances. Il détonne dans le milieu universitaire où il est professeur, parce qu’il n’hésite jamais à dire ce qu’il pense. Il déteste plus que tout le politiquement correct, non pas par esprit de contradiction mais parce qu’à la différence de nombre de ses contemporains, il aime réfléchir, aller au fond des choses et mettre en évidence toutes les nuances d’une idée.

C’est aussi un grand amateur de femmes, qui célèbre la beauté et l’élégance des parisiennes, même s’il a du mal à comprendre les paradoxes des « filles d’aujourd’hui ».  Son meilleur ami, qui est le narrateur, le décrit comme un homme qui a abandonné les « complications intérieures » en même temps que son aspiration à être un intellectuel, pour davantage de pragmatisme. S’il n’est pas d’accord avec lui sur certains points, notamment en politique, le narrateur reste l’ami de Saintonge par fidélité à leur passé et parce qu’il aime son charisme.

Le roman s’ouvre sur une exposition d’art contemporain que visitent les deux amis. Saintonge critique les « nippes de migrants » utilisées par l’artiste pour attirer les bobos. Il fustige ceux qui ne voient pas à long terme ce que la politique d’accueil envers et contre tout pourrait avoir comme conséquences. Pourtant, quand il rentre chez lui et butte sur trois migrants allongés par terre dans le froid, il n’écoute que son cœur et les fait monter chez lui. Le lendemain, Mylène, sa femme, découvre stupéfaite les trois hommes endormis dans son salon. Saintonge va rapidement forcer l’admiration de ses amis qui prônaient l’accueil à tout va sans jamais être capables de mettre leurs paroles en pratique. Mais cela ne va pas être du goût de tout le monde…

Voilà un roman tour à tour grinçant et drôle, qui affronte le politiquement correct et dénonce les paradoxes et l’hypocrisie de notre temps : Matthieu Falcone introduit des nuances, nous conduisant à réfléchir au-delà de l’idéologie commune, ce qui est intéressant intellectuellement. Il est très bien écrit, avec des subjonctifs passé et des termes peu usités, ce qui peut sembler pédant mais sied finalement à la pensée du personnage principal.

Bref, un premier roman décoiffant, un peu à la Houellebecq, dont on parle trop peu.

 

Un bon samaritain, Matthieu Falcone, Gallimard, collection Blanche, novembre 2018.

La ferme des animaux, George Orwell

 

Dans la ferme du Manoir, vit un vieux cochon prénommé Sage l’Ancien. Comme son nom l’indique, il a beaucoup réfléchi au cours de sa longue existence. Un rêve le décide à réunir ses congénères et les autres animaux de la ferme afin de leur faire part de ses conclusions : les animaux vivent une vie de labeur et de servitude jusqu’à leur mort, alors que l’Angleterre, pays riche et fertile pourrait leur fournir de meilleures conditions de vie si seulement… ils se libéraient du joug de l’Homme, « seul véritable ennemi » et « seule créature qui consomme sans produire ». L’Homme en effet « distribue les tâches entre (les animaux) mais ne leur donne en retour que la maigre pitance qui les maintient en vie ».

Le germe du doute est semé dans les esprits des habitants de la ferme et, quelques mois plus tard, ils se soulèvent violemment contre Mr. Jones, le propriétaire de la ferme, et ses ouvriers agricoles. Les animaux chassent les hommes de la ferme, puis se réunissent sous la direction de Boule de Neige et de Napoléon, deux cochons qui révèlent aux autres qu’ils ont appris à lire au cours des dernières semaines. Il ne leur reste plus qu’à adopter, tous ensemble, les « Sept Commandements » qui constituent la loi de la ferme.

Les réunions vont bon train, la démocratie s’installe. Les animaux redoublent d’effort et triment avec joie depuis qu’ils n’ont plus de maître mais sont leur propre patron. Bien vite, les cochons, plus intelligents, prennent le dessus et le rêve se mue peu à peu en cauchemar : Napoléon évince Boule de Neige et l’accable de tous les torts ; il s’arroge des privilèges, s’entoure d’une cour, instaure un culte de la personnalité, fait courir des bruits puis une véritable propagande. La dictature a pris le relais depuis longtemps ; en tous cas, bien avant que les esprits ne s’en aperçoivent !

Publiée en 1945, cette fable animalière était une critique de la révolution russe et du régime soviétique. C’est aussi un cours de stratégie politique décrivant les étapes qui mènent au totalitarisme. Toujours d’actualité, ce court roman nous montre de quelle façon une révolution peut être confisquée par certains éléments qui l’ont mise en route ou y ont participé. On ne manquera pas de penser au mécanisme qui a conduit les révolutions arabes vers des régimes qui sont tout sauf démocratiques !

Orwell démontre une fois de plus sa lucidité et ses qualités de visionnaire mises en exergue dans son célèbre « 1984 ». « La ferme des animaux », comme « 1984 » et « Le meilleur des mondes » (d’Aldous Huxley), fait partie de ces ouvrages qui devraient absolument être étudiés en classe, tant ils ont à nous apprendre sur notre monde actuel. C’est concis, brillant, et en même temps, facile à lire. A recommander donc sans modération et pour tous !

La ferme des animaux, George Orwell, traduit de l’anglais par Jean Quéval, Folio n°1516, avril 2017.

 

Lu dans le cadre du mois anglais chez Lou et Cryssilda et du challenge Objectif Pal chez Antigone

 

Les nuits sont calmes à Téhéran, Shida Bazyar

 

1979, le Shah d’Iran est renversé. Behsad est un étudiant engagé qui attend beaucoup de cette révolution. A terme, il espère que les livres remplaceront les armes, mais l’arrivée au pouvoir de l’Ayatollah Khomeiny lui enlève toutes ses illusions. Vient alors pour lui le temps de la résistance, et quelques temps après, la question essentielle, rester ou s’exiler ?

C’est en Allemagne en 1989 que l’on retrouve Behsad, mais la narratrice de cette deuxième partie est Nahid, l’épouse de Behsad. Le couple a quitté Téhéran avec ses deux jeunes enfants pour s’installer dans la patrie du capitalisme, seul moyen pour eux de poursuivre la lutte clandestine. Puis, c’est Laleh, la fille de Behsad et Nahid qui poursuit le récit en 1999, alors que Rafsandjani est élu président de la République. Mo, son jeune frère, sera ensuite le témoin, en 2009, toujours de l’Allemagne, leur patrie d’accueil, de nouveaux mouvements révolutionnaires en Iran. Enfin, Tara, la troisième enfant du couple, née en exil, termine le roman en offrant son point de vue.

« Les nuits sont calmes à Téhéran » est le premier roman d’une jeune allemande d’origine iranienne, Shida Bazyar. Il retrace trente années de l’histoire contemporaine de l’Iran, à partir de la vie quotidienne d’une famille iranienne engagée ; mais ce sont surtout les relations familiales, les petits tracas du quotidien, la vision qu’ont les iraniens de l’Allemagne et les surprises qui attendent ceux qui émigrent que l’auteur nous détaille. Autant de thèmes développés par les cinq membres d’une même famille, parents et enfants, deux générations qui ont connu des modes de vie très différents, puisque les premiers ont été élevés en Iran, les seconds en Allemagne. Ils ont cependant tous en commun de ne chercher qu’une chose, la liberté.

« Les nuits sont calmes à Téhéran » nous fait pénétrer dans le quotidien semé d’embûches d’une famille qui découvre peu à peu combien il est difficile de mener une révolution, de ne pas se la faire confisquer, comme l’ont été beaucoup de révolutions arabes récentes. Il attire aussi notre attention sur ce que représente l’exil pour les différents membres d’une même famille. En ce qui concerne la forme, j’ai regretté des paragraphes trop longs et un certain manque de fluidité dans l’écriture. Néanmoins, le contenu est très intéressant et se prolonge dans l’actualité iranienne, au moment où de nombreuses jeunes femmes cherchent elles aussi à mener une révolution en se débarrassant de leur voile, et comme la famille de Behsad, à recouvrer leur liberté.

 

Les nuits sont calmes à Téhéran, Shida Bazyar, traduit de l’allemand par Barbara Fontaine, Editions Slatkine et Cie, janvier 2018, 247 p.  

 

Je remercie les Editions Slatkine et Cie de m’avoir permis de découvrir ce roman.

 

Pour en savoir plus sur le roman : http://www.slatkineetcompagnie.com/nuits-calmes-a-teheran/

 

Les falsificateurs, Antoine Bello

les falsificateurs antoine bello

 

Sliv Dartunghuver est un jeune Islandais de vingt-trois ans qui vient d’obtenir son diplôme de géographie à l’Université de Reykjavik. En ce mois de septembre 1991, le marché de l’emploi n’est guère brillant en Islande. Sliv est donc sur le point d’accepter un travail d’adjoint au sein d’une conserverie de poisson. Il répond pourtant à une annonce qui semble convenir tout à fait à son profil et à ce qu’il recherche, un poste de chef de projet dans un cabinet d’études environnementales.

À la suite d’une série d’entretiens et de tests psychologiques, Sliv est engagé et envoyé au Groënland pour une première mission visant à étudier les répercussions écologiques de la construction d’une nouvelle station d’épuration. Sliv apprécie beaucoup son travail, même si le jeune idéaliste s’aperçoit rapidement qu’il doit composer avec de nombreux impératifs politiques et économiques, parfois au détriment de la vérité… Mais cela n’est rien par rapport à ce qu’il apprend ensuite : la firme pour laquelle il travaille n’est qu’une couverture pour certains de ses collègues, et notamment pour Gunnar Eriksson, celui qui l’a recruté et qui est désormais son supérieur hiérarchique.

En effet, Eriksson appartient à une organisation secrète présente sur tous les continents, dans plus de cent pays, le CFR, dont le travail principal consiste à modifier la réalité en inventant des scénarii. Ces derniers prennent appui sur différentes sources qui ont elles-mêmes été modifiées ou créées de toutes pièces par les agents du CFR, afin de rendre le scénario crédible. Ainsi le CFR est-il à l’origine du scénario ayant inventé l’envoi de la chienne Laïka dans l’espace à bord du vaisseau soviétique Spoutnik 2. Ce sont aussi les agents du CFR qui ont écrit un faux roman attribué ensuite à Alexandre Dumas, « Le chevalier de Sainte-Hermine » (pièce longtemps manquante de l’œuvre de Dumas, et publiée tardivement). Et d’autres inventions du CFR ont eu des retentissements historiques beaucoup plus importants…

Le CFR est divisé en centres, en bureaux et en antennes, comme celle de Reykjavik, installée au sein d’un cabinet d’études environnementales. Le CFR, initiales désignant probablement le « Consortium de Falsification du Réel » suit de grandes orientations définies par un Plan et dont les priorités sont fixées annuellement. Mais nul ne sait par qui et dans quel but…

Sliv peut choisir de ne pas travailler pour le CFR, mais il se prend au jeu, comme l’avait imaginé Gunnar en le recrutant. A partir de là, Antoine Bello nous emmène dans les coulisses d’un jeu infernal qui ne fait rien moins qu’orienter la destinée du monde. Nous suivons Sliv à Hawaï, puis en Argentine et en Sibérie où il est appelé à progresser au sein de la hiérarchie du CFR. Le chemin est difficile, comme le comprendra vite notre héros qui a fait preuve de légèreté et de naïveté en choisissant d’appartenir à cette organisation secrète dont il ne sait toujours rien –et nous non plus- à la fin du roman.

Le suspense est complet, mais « Les falsificateurs » est loin de se limiter à un thriller très bien ficelé. C’est avant tout un roman intelligent qui pose de nombreuses questions sur le monde globalisé que nous connaissons actuellement. Tout y est possible, et notamment la manipulation via la falsification des écrits. L’écrit qui joue un rôle central dans le CFR dont les agents sont en fait des écrivains doués d’une grande imagination. La manipulation est donc partout, et l’on se prend à se demander jusqu’à quel point elle l’est vraiment, hors de la fiction, dans les médias notamment.

Si vous êtes paranoïaque, abstenez-vous, car vous ne regarderez plus la réalité de la même façon. Vous ne pourrez même plus vous raccrocher à notre bonne vieille Histoire, qui a peut-être, elle aussi, été falsifiée depuis bien longtemps ! Si au contraire, comme moi, vous pensez que ce genre de roman  rend toute son importance à l’imagination, comme moyen au service de la littérature et de la réflexion sur le monde contemporain, alors foncez ! C’est une lecture jubilatoire qui se prolongera sans doute au long des deux tomes suivants, que j’espère savourer autant que ce premier volume.

 

Les falsificateurs, Antoine Bello, Folio n°4727, Paris, avril 2008, 589 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge thriller et polar de Sharon

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Retour au meilleur des mondes

Retour au meilleur des mondes huxleyAldous Huxley (1894-1963) a écrit « Le meilleur des mondes«  en 1931 et cette contre-utopie futuriste est rapidement devenue un succès international. Trente ans plus tard, en 1958 exactement, Aldous Huxley revient sur ce succès en publiant « Retour au meilleur des mondes » dans lequel il constate que ce qui était pure imagination de sa part s’est en partie réalisé. Il décrit celles de ses prédictions qui ont pris forme sous ses yeux au cours des trois décennies qui se sont écoulées depuis qu’il a publié « Le meilleur des mondes ». Alors qu’ en 1931, il pensait que ce qu’il avait imaginé n’adviendrait pas de son vivant ni même du vivant de ses petits-enfants, force est pour lui de reconnaître qu’il était davantage dans la prémonition que dans la contre-utopie.

Dans « Retour au meilleur des mondes », l’auteur pointe du doigt les évolutions négatives de nos sociétés occidentales qui, selon lui, nous conduisent vers la dictature. Il dénonce tout d’abord la surpopulation, « ennemi biologique aveugle de la liberté », mais aussi la puissance née du progrès technique qui conduit à une centralisation des pouvoirs politiques et économiques ainsi qu’au développement d’une société toujours plus organisée et toujours plus contrôlée. Une société qui, selon Huxley, ne procure plus le bonheur mais au contraire, des maladies mentales nées d’une frénésie de travail entrecoupée de prétendus plaisirs. L’auteur dénonce également l’excès d’organisation qui brise la créativité, et fait naître la passivité. La population est alors déshumanisée ; vient ensuite le temps de la propagande qui met à mal la société démocratique. La propagande peut être rationnelle et viser à servir les intérêts de tous mais elle est aussi très souvent dictée par la passion :

« Si les politiciens et leurs électeurs n’étaient mus que par le dessein de servir leur intérêt à long terme et celui de leur pays, ce monde serait un paradis terrestre. En réalité, ils agissent souvent contre leur propre avantage, simplement pour assouvir leurs passions les moins honorables ; c’est pourquoi nous visvons dans un lieu de souffrances ».

Huxley analyse ensuite les différents modes de propagande qui conduisent à la dictature. Il décrit les procédés qui permettent de manipuler les foules comme les individus isolés. Il précise que nous sommes encore loin du conditionnement infantile tel qu’il le développe dans « Le meilleur des mondes », mais que les dirigeants vont bientôt commencer par pratiquer le lavage de cerveau.

L’auteur poursuit en critiquant l’absence de prise en compte des facteurs génétiques dans l’analyse de l’évolution des êtres humains modernes, et la trop grande importance accordée au milieu social et à l’éducation qui en découle. Heureusement, écrit-il, la standardisation génétique est encore impossible, -nous sommes toujours en 1958- notamment telle qu’elle existe dans « Le meilleur des mondes » .

En effet, « n’ayant pas la possibilité d’imposer l’uniformité génétique aux embryons, les dirigeants du monde trop peuplé et trop organisé de demain essaieront d’imposer une uniformité sociale et intellectuelle aux adultes et à leurs enfants ». Pour éviter cela, Aldous Huxley rappelle que seule l’éducation nous permettra d’être libres et aptes à nous gouverner nous- mêmes. Mais éduquer à l’examen critique peut conduire à la subversion et est donc risqué pour les pouvoirs en place, car il peut conduire au désordre social en permettant la contestation de la propagande officielle. Nous pensons ici au totalitarisme soviétique, mais pas seulement…

Huxley prédit que, faute de remédier à la surpopulation et à l’excès d’organisation, nos démocraties occidentales changeront de nature pour aller vers « une nouvelle forme de totalitarisme non violent ». Quant aux solutions à appliquer, Huxley pense que nous savons ce qu’il faudrait faire mais nous n’avons encore jamais été capables de le mettre en œuvre. Il conclut en appelant les humains à lutter pour leur liberté, car « c’est notre devoir« , dit-il, lorsque celle-ci est remise en cause.

« Retour au meilleur des mondes  » est un ouvrage édifiant, qui donne froid dans le dos à plus d’un titre. A lire après avoir lu, ou relu, « Le meilleur des mondes » et aussi « 1984″ de George Orwell auquel Aldous Huxley fait également référence.

 

Retour au meilleur des mondes, Aldous Huxley, traduit de l’anglais par Denise Meunier et révisé par Hélène Cohen, Plon, collection Feux croisés, 2013, 125 p.

Existe en Pocket, n° 1645, 2006.

 

Livre lu dans le cadre du mois anglais chez Lou, Titine et Cryssilda.

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