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Le chien rouge, Philippe Ségur

 

Pieter Seurg est un professeur d’université qui se dédie à la recherche et à l’écriture de romans. Le narrateur, un peintre installé dans la montagne pyrénéenne pour ses magnifiques paysages, fut son voisin pendant deux ans et l’a croisé régulièrement, en compagnie d’une jeune femme avec laquelle il se disputait souvent. Il nous présente Pieter Seurg comme un intellectuel fasciné par l’écrivain Herman Hesse et versé, comme ce dernier, à la fois dans l’introspection et dans l’action, celle « d’une conscience sociale en révolte ».

« Le chien rouge », comme Pieter Seurg aimait à s’appeler lui-même, disparaît subitement, laissant un manuscrit dans la boîte aux lettres de son voisin. C’est ce manuscrit que le peintre nous propose à la lecture dès le second chapitre. On y découvre la lente descente aux enfers que Pieter Seurg a subie : au départ simple mal être, puis rejet de la société qui l’entoure et à laquelle il ne comprend plus rien, le tout aggravé par l’inévitable fin de sa relation avec la belle Neith. Au fil des semaines, Pieter Seurg s’effondre et touche le fond, faisant l’expérience des médicaments, puis de la drogue et de moments psychédéliques dans un festival « Burning man » (mouvement des « Brûleurs » ou « Burners » que j’ai découvert à cette occasion).

Pieter Seurg place la fin de sa relation avec Neith au centre de son désespoir, mais cette relation, loin d’être parfaite, était fantasmée. En fait, l’homme est en révolte contre la société et recherche, avant tout, à donner un sens à sa vie. Son récit est introspectif mais non dénué d’action. Il se bat, il est en quête d’absolu, ce qui rend le personnage attachant. Un parallèle peut certainement être établi avec le roman culte de Herman Hesse, « Le loup des steppes », que je n’ai malheureusement pas lu (mais que « Le chien Rouge » m’a obligée à rajouter à ma Pal).

J’ai toutefois regretté que la critique sociale, ébauchée au début du récit, ne soit pas plus présente : elle est en fait juste évoquée, le propos de Philippe Ségur (Seurg ?) étant de traiter sa dépression, elle seule. Ceci dit, le roman sonne juste, -il est clairement autobiographique-, l’écriture est fluide tout en étant précise et poignante, ce qui en fait un des très bons crus de cette rentrée littéraire.

« Le chien rouge » est le premier roman que je lis de Philippe Ségur. Une très belle découverte qui m’a donné envie de lire d’autres livres de cet auteur. En avez-vous à me conseiller ?

 

Le chien rouge, Philippe Ségur, Buchet-Chastel, Paris, Août 2018, 232 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire 2018, 2 ème participation.

 

 

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Le dernier été, Benedict Wells

 

Robert Beck n’a que trente-sept ans, mais il est déjà engoncé dans une petite vie monotone qui est pour lui source d’insatisfaction permanente. Professeur d’allemand et de musique dans un lycée allemand, il regrette la période où il faisait de la musique, avant d’avoir été trahi puis viré du groupe de rock auquel il appartenait. Une nostalgie qui lui colle à la peau en toutes circonstances, qui l’empêche d’avancer et qui a des retentissements jusque dans sa vie amoureuse, puisqu’il rompt lui-même chaque relation par peur de s’engager.

Alors, quand il rencontre le jeune Rauli et découvre son talent de compositeur et de chanteur, Beck décide de le pousser vers le succès et de devenir son imprésario. Il y voit la chance de sa vie et il pense se réaliser par procuration. Le jeune prodige écrit des mélodies sur des bouts de papier jaunes qui ne sont rien moins que de futurs tubes, Beck en est persuadé.

Mais Rauli se cherche. Il n’a que dix-sept ans et une histoire familiale difficile. Et surtout, il ment et vole et Beck découvrira bien tard que Rauli gaspille ses talents qui ne représentent rien pour lui. C’est au cours d’un périple improvisé en voiture vers la Turquie que Beck ouvre les yeux. Drôle de voyage que celui qui réunit « un professeur malade d’amour, un afro-allemand maniaco-dépressif et toxicomane et un enfant prodige lituanien ».

« Le dernier été » retrace les dix dernières années de la vie de ce professeur qui se croit médiocre, parce qu’exigeant avec lui-même, et ne sait que faire de sa vie. Robert Beck est un anti-héros auquel on s’attache sans s’en rendre compte parce que les questions qu’il se pose sont celles que tout humain affronte un jour ; mais Beck le fait avec beaucoup d’acuité et de sensibilité, derrière une apparence froide et désabusée. Son intelligence, qu’il met en doute, est bernée par son inexpérience et son inaptitude fondamentale au bonheur. On ne lui a pas donné le mode d’emploi… Il est seul, son ami toxicomane Charlie ne pouvant lui être d’un grand secours, et il n’a même pas la consolation que constitueraient les souvenirs d’une enfance heureuse. Il rencontre Lara, mais il est incapable de la retenir -ou plutôt de la suivre- car il est trop tard lorsqu’il comprend qu’il l’aime.

Benedict Wells évoque l’importance de nos choix sur le cours de notre vie et les conséquences d’une enfance malheureuse. Des thèmes déjà présents dans « La fin de la solitude » qui était le premier roman traduit en français du jeune écrivain allemand mais le quatrième qu’il publiait. Cette fois, c’est le tout premier roman de l’auteur que les éditions Slatkine ont choisi de publier en français, un roman paru en Allemagne alors que Benedict Wells n’avait que vingt-quatre ans et qui témoigne d’une grande maturité pour son âge.

« Le dernier été » est un livre sensible et émouvant qui nous promène dans un univers assez triste mais pas désespéré, servi par une écriture fluide fondée sur beaucoup de dialogues. Il fait partie de ces livres dont on s’imprègne doucement, qui laissent une sensation douce-amère de manque lorsqu’il est terminé, parce qu’on ressent une tendresse sous-jacente, l’impression d’une communion entre humains, nous qui partageons tous le même destin. Un auteur à découvrir !

 

Le dernier été, Benedict Wells, traduit de l’allemand par Dominique Autrand, Stakine et Cie, août 2018, 403 p.

 

Merci aux éditions Slatkine et Cie de m’avoir fait parvenir ce roman. Livre lu dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire, 1ère participation.

 

 

 

La vengeance du pardon, Eric-Emmanuel Schmitt

Dans son dernier livre, paru lors de la rentrée littéraire de septembre 2017, Eric-Emmanuel Schmitt nous offre quatre nouvelles qui explorent les sentiments les plus obscurs de l’âme humaine, sentiments dont l’expression donne lieu à des souffrances infinies.

Ansi, « Les sœurs Barbarin » sont des jumelles qui n’éprouvent pas du tout les mêmes sentiments l’une pour l’autre. L’inégalité ressentie par Moïsette la conduira à développer la plus terrible des envies pour Lily qui l’aime tendrement.

« Mademoiselle Butterfly » est quant à elle un ange, sa déficience mentale faisant d’elle une jeune fille naïve, mais vraie et pleine d’amour. Une personne dont il est aisé de profiter, mais dont le comportement exemplaire donnera une leçon à tous.

La troisième nouvelle donne son titre au recueil et illustre, de façon machiavélique, comment le pardon d’une mère, face à l’assassin de sa fille, peut constituer la plus cruelle des vengeances.

Enfin, l’auteur nous emmène dans le jardin secret d’un vieil aviateur allemand qui, emporté par les circonstances de la seconde guerre mondiale, tua des dizaines de personnes sans s’émouvoir le moins du monde. C’est une petite voisine âgée de huit ans qui, par l’intermédiaire de la littérature, lui fera prendre conscience de ses actes passés, et l’amènera malgré elle, à se racheter.

Voici quatre nouvelles extrêmement bien ficelées, brillantes et cruelles, ménageant le suspense. Elles nous amènent à nous interroger sur la notion de pardon et les multiples formes qu’elle peut prendre et nous rappellent aussi que, en toutes circonstances, l’homme est un loup pour l’homme…

 

La vengeance du pardon, Eric-Emmanuel Schmitt, Albin Michel, Paris, septembre 2017, 326 p.

 

 

Les huit montagnes, Paolo Cognetti

 

Pietro est né à Milan, mais la montagne a toujours fait partie de sa vie. De celle de ses parents tout d’abord qui, bien qu’originaires de la campagne vénitienne, effectuaient de nombreux séjours dans les Dolomites jusqu’à ce qu’un événement dramatique les pousse à quitter leur région et à chercher refuge à Milan.

Mais l’appel de la montagne, qui triomphe toujours chez celui qui en est amoureux, réapparaît après quelques années et la mère de Pietro se met rapidement à rechercher un endroit où la petite famille pourra passer ses étés. C’est sur Grana, hameau situé dans une vallée profonde perpendiculaire au Val d’Aoste, que la mère de Pietro jette son dévolu et qu’elle loue un petit chalet sans prétention. Elle y passe les deux mois d’été avec Pietro, et Giovanni, le père, les rejoint en août lors de ses congés annuels. Ce père taciturne, souvent en colère contre le monde, entreprend d’initier son fils à la montagne, et pendant plusieurs étés, Pietro le suit, sans jamais avouer que ces randonnées, qui deviennent bientôt des courses en haute montagne, lui pèsent parce qu’il souffre du mal des montagnes.

Pietro est comme son père, peu communicatif, mais il devient tout de suite ami avec Bruno, le seul enfant de Grana qui, à onze ans, garde les vaches de sa famille dans les alpages. Et c’est cet ami, plus que son père, qui lui fait découvrir les beautés simples de la montagne. Leur amitié se renforce d’année en année, jusqu’à ce que le jeune Bruno commence à travailler comme maçon, tandis que Pietro se fait de nouveaux amis parmi la jeunesse dorée qui vient de la ville pour pratiquer l’escalade. Mais ce n’en est pas fini pour autant de cette amitié. Elle va perdurer au long des années, entre Bruno, celui qui reste au pays, et Pietro, celui qui part découvrir de nouvelles montagnes au loin, mais finit toujours par revenir à Grana.

Le roman de Paolo Cognetti nous parle de l’amitié entre deux garçons et de la passion pour la montagne. Mais au-delà de ces deux thèmes principaux, il évoque les difficultés de communication entre un père et son fils et l’importance de la transmission des valeurs. Il pose également différentes questions : peut-on intervenir légitimement dans la vie des autres, même si on est convaincu de faire le bien ? Qu’est-ce qui nous y autorise ? Avons-nous un chemin tracé ? Pourquoi aller chercher si loin le bonheur ? Et puis bien sûr, comment respecter la montagne, et plus généralement, la nature ?

Pietro respecte le principe édicté par son père : la montagne ne se parcourt qu’en été. L’hiver, l’homme se retire devant la neige, pour laisser la nature se reposer. Le père de Pietro exècre le ski et les installations sportives qui ont défiguré la montagne et le jeune Pietro reprend cette idée à son compte. L’auteur quant à lui, dénonce les excès du tourisme sportif en montagne, comme on peut d’ailleurs le lire dans son blog (si vous lisez l’italien, c’est ici).

Vainqueur en juillet 2017 du plus prestigieux prix italien, le prix Strega, (après avoir reçu en juin le prix Strega des jeunes qui est l’équivalent de notre Goncourt des lycéens), et tout récemment du prix Médicis étranger 2017, « Les huit montagnes » a de nombreuses qualités, tout en étant un roman tout à fait abordable pour le grand public et pour les jeunes. L’écriture est sobre et fluide, tout en étant très évocatrice. Pour qualifier la forme et le fond, un seul terme s’impose, l’authenticité : celle des valeurs évoquées, celle des sentiments, purs et jamais forcés, celle de la simplicité. Un récit profond et tendre, parfois triste et nostalgique, proche de la nature comme on l’était il y a plusieurs décennies, naturellement et simplement, et non de manière artificielle comme on l’est souvent aujourd’hui !

Bref, « les huit montagnes », c’est le roman de l’amitié, de la liberté et de la nature : un grand bol d’air rafraîchissant dans ce monde de fous !

 

L’avis de Martine ici.

 

Les huit montagnes, Paolo Cognetti, Stock, collection La cosmopolite, août 2017, 299 p.

 

12 ème lecture dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire 2017, Challenge Il viaggio chez Martine.

 

 

 

 

Un certain M.Piekielny, François-Henri Désérable

Si comme moi, vous avez adoré « La promesse de l’aube » de Romain Gary, vous vous plongerez avec délice dans l’enquête passionnante que nous livre François-Henri Désérable sur « Un certain M. Piekielny ». Ce nom ne vous dit sans doute rien, à moins que vous n’ayez une excellente mémoire et que vous vous souveniez du vieux voisin à qui Romain Gary, qui n’était alors que Roman Kacew, avait fait une promesse : parler de lui aux grands de ce monde, lorsqu’il les rencontrerait plus tard. Parce que ce brave M. Piekielny, petit homme gris au museau de souris que rien ne semble distinguer de la masse de ses contemporains, était le seul à croire, -ou du moins à faire semblant de croire- que les vœux de Mina, la mère de Roman, se réaliseraient un jour : l’enfant allait devenir un grand homme, un écrivain, un diplomate, un Français surtout, et il allait donc forcément fréquenter du beau monde…

Fidèle à sa promesse, Romain Gary allait tenir parole, à l’ONU, à l’Elysée, devant la Reine d’Angleterre et tant d’autres encore ; c’est ce qu’il raconte dans « La promesse de l’aube » qui, on le sait, est une autobiographie romancée, voire un roman autobiographique, le tout étant savoir quelle est la dose de romance dans l’histoire… !  Seule certitude, Romain Gary aimait travestir la réalité, pour ne pas dire mentir, et puisque c’est le propre de l’écrivain, on ne peut pas lui en vouloir.

Alors, Romain Gary a-t-il vraiment fait cette promesse à M.Piekielny ? L’a-t-il accomplie ? Monsieur Piekielny a-t-il seulement existé ?  C’est à toutes ces questions que François-Henri Désérable essaie de répondre, en se lançant sur les traces de son écrivain préféré (là c’est moi qui interprète, il ne me semble pas qu’il le dise aussi clairement, mais je ne suis sans doute pas très loin de la vérité en l’affirmant…).

Toujours est-il que l’auteur nous emmène à Wilno -l’ancienne Vilnius-, au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à la recherche de M. Piekielny. Il se lance dans une enquête approfondie et tente de démêler le vrai du faux, le probable du possible… Des années plus tard, on retrouve Romain Gary, à Paris, sur le plateau de l’émission « Apostrophes », tremblant de peur que son imposture ne soit révélée. Il a menti en créant Emile Ajar, et F.H Désérable a compris les leçons du maître…

Et pourtant « Un certain M.Piekielny » n’est pas un récit, ni un documentaire ; c’est bien un roman. Jouant sur ses points communs avec le grand homme, comme le fait d’avoir une mère qui a tendance à décider pour lui (toutes proportions gardées), François-Henri Désérable brode à partir de quelques mots, de quelques phrases, d’une seule scène du chapitre VII de « La Promesse de l’aube », et au passage, il nous parle de lui aussi, de son amour pour la littérature, du rôle qu’elle joue dans la vie des hommes. Le tout avec passion et humour, inventivité et inspiration.

Que M.Piekielny ait ou non existé, vous le découvrirez (peut-être ?) en lisant ce roman, mais cela a au fond peu d’importance. Nous serons certes un peu déçus si nous apprenons que le visage désormais familier de l’homme gris au museau de souris n’a pas existé. Nous serons également soulagés car, comme le souligne l’auteur, si M.Piekielny n’a pas existé, au moins il n’a pas pris cette balle allemande dans la tête… mais grâce à Romain Gary, on aura parlé de lui, cet inconnu parmi les inconnus, morts sous les balles allemandes et dans les chambres à gaz. Et avoir tenu cette promesse, c’est déjà tellement !

Coup de cœur 2017 !

 

Un certain M. Piekielny, François-Henri Désérable, Gallimard, Paris, juin 2017, 259 p.

 

11 ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire

 

Le camp des autres, Thomas Vinau

Gaspard est un jeune garçon en fuite dans la forêt. Privé d’amour, maltraité, apeuré, il a préféré prendre la tangente en compagnie du bâtard, un chien blessé lui-aussi. Ils ont besoins de soins, au cœur et au corps.  L’homme qui les recueille est Jean-Le-Blanc, mais Gaspard ne sait pas s’il peut lui faire confiance. Il a déjà tant souffert.

Jean-Le-Blanc « travaille le serpent », il en « apprivoise le venin ». Qu’il s’agisse des plantes, des animaux, des champignons, il sait que « c’est la dose qui fait le poison » et sous ses airs de sorciers, il s’avère finalement être un homme rationnel, de ceux qui réfléchissent avant de parler :

« Tout est là justement, dans la différence entre croire et savoir. C’est là qu’habite la peur, pas loin de l’ignorance ».

Jean-le-Blanc ne demande qu’une chose à Gaspard, si celui-ci veut rester : qu’il travaille et apprenne. Gaspard choisit de rester dans « le camp des autres », le camp des exclus, de tous ceux qui vivent en marge de la société. « Tirailleurs, déserteurs, romanichels, bagnards ou brigands », ils ont faim, ils souffrent, ils sont rejetés. Dans « l’eau du bain sale », depuis leur naissance. Et ils rejettent aussi :

« Et quoi ?! Votre guerre. Votre champ. Votre messe. Votre progrès, votre empereur, votre république. Rien n’est à nous à part le vent dans les ventres et le noir dans les dents. »

L’enfant est vif, intelligent, débrouillard. Il apprend à lire. « C’est bien, petit. Il faut un grand courage pour attaquer ses chaînes avec de l’encre mais c’est à ce prix que tu pourras sortir de la geôle où tu es né ». Jean-Le-Blanc lui apprend à retrouver la confiance qu’il n’a plus, lui enseigne à refuser, à être libre, à compenser par ses choix l’amour que ses parents ne lui ont pas donné.

Et puis bientôt il l’emmènera à la grande foire annuelle de la Tremblade où le « camp des autres » côtoie chaque année les marchands, les paysans… C’est à la fin du livre seulement que l’on prend connaissance du contexte historique et social de l’époque. Et que l’on apprend que la « Caravane à pépère » a bel et bien existé et qu’il s’agissait d’une bande organisée qui commettait des vols et escroqueries. Une partie de ses membres a été arrêtée par les Brigades du Tigre, première brigades mobiles créées par Clémenceau.  Et le récit prend là un tour plus tranché. On ne retrouvera Gaspard à grands regrets, avec tout l’espoir qu’il porte en lui, que dans l’épilogue.

Le message de l’auteur est très actuel et il établit d’ailleurs lui-même un parallèle avec les exclus de nos sociétés contemporaines. Il y a de très belles pages prônant la liberté que devrait connaître tout homme et pas seulement les plus chanceux. On en peut qu’adhérer et pourtant la position si absolue de l’auteur, opposant les « bourgeois » et « les gueux » m’a quelque peu dérangée. Lorsqu’il moque le besoin de « sécurité, propriété, moralité et santé publique » des bourgeois (les ouvriers et les paysans ne ressentent-ils pas eux aussi ces besoins et n’ont-ils pas eux aussi été terrorisés par ces bandes de brigands ?), il m’a empêchée d’éprouver de l’empathie pour « le camp des autres ». Un léger manque de nuances qui a son importance, car il dessert la cause plaidée.

En revanche, l’écriture de Thomas Vinau est magnifique ! Le récit foisonne : ça bouillonne, ça grouille, ça suinte. Les odeurs, les remugles, les bruits, la fange et la violence nous montrent l’humanité dans toute son animalité. L’écriture est dure et rude, nerveuse et parfois tendue. On s’accroche à ses angles saillants. Elle nous malmène et nous dérange : elle adhère si bien au récit…

Le camp des autres, Thomas Vinau, Alma éditeur, avril 2017, 194 p.

 

Matchs de la rentrée littéraire de Price Minister. 

10 ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire.

Là où l’histoire se termine, Alessandro Piperno

C’est le premier roman d’Alessandro Piperno que je lis et il est vrai que j’en attendais beaucoup, de par les critiques que j’avais lues au sujet de cet auteur. L’impression est pourtant mitigée : intéressant, le roman l’est par de nombreux côtés, notamment par la peinture qu’il offre d’une classe supérieure décadente, incapable de donner un nouveau souffle à sa vie. Mais pendant les trois quarts du roman, on se demande où l’auteur nous emmène et cela m’a paru un peu long. D’autant qu’il est difficile d’éprouver de la sympathie pour les personnages.

En effet, qu’il s’agisse de Matteo que l’on ne peut que détester, de ses enfants que l’on comprend pourtant dans leur refus de faire la paix avec leur père, mais dont le comportement superficiel est plus que discutable, de l’amitié trouble de Martina avec sa belle-sœur et amie, de son mariage (comment une fille de ce milieu a-t-elle pu se marier si jeune, sans conviction ?), des beaux-parents ou même de Lorenzo, il est difficile de s’attacher aux personnages. Il n’y a guère que pour Federica, l’épouse officielle de Matteo, que j’aie éprouvé quelque chose, mais il s’agissait plutôt de pitié…

La famille élargie dans laquelle nous entrons n’a en commun que Matteo, père bigame, voire polygame, qui a quitté l’Italie quinze ans auparavant pour échapper à de nombreuses dettes, abandonnant au passage femme et enfants.  De retour au pays, il espère renouer avec sa famille, mais à part Federica, prête à passer l’éponge (pour de mauvaises raisons), personne ne s’intéresse à Matteo dont le roman parle finalement très peu. Quant aux autres personnages, ils sont tourmentés, et l’on aimerait que l’auteur nous en dise davantage sur leur histoire, leur ressenti, les raisons profondes.

En s’intéressant à tous, Alessandro Piperno ne s’attache à personne en particulier et c’est un peu frustrant. Des souvenirs sont évoqués, certes, mais il m’a semblé que le portrait psychologique de chacun manquait de profondeur. C’est le cas dans de nombreux romans qui fonctionnent très bien, mais le sujet aurait mérité que l’on approfondisse, d’autant qu’il ne se passe rien jusqu’à quelques pages de la fin du roman.

C’est en effet « là où l’histoire se termine » que le roman prend son sens, devant l’ampleur de la catastrophe à laquelle le lecteur ne pouvait s’attendre. Il peut alors interpréter de différentes façons la vie des personnages, ou alors ne pas chercher d’explications et s’en tenir à la question de savoir si la vie n’est qu’une farce dans laquelle chacun se débat… Chacun choisira ! Le cynisme qui se dégage de ce roman n’est pas forcément négatif, il dérange certes, mais interpelle aussi.

Là où l’histoire se termine, Alessandro Piperno, Editions Liana-Levi, Paris, août 2017, 297 p.

 

Challenge 1% de la rentrée littéraire 2017, semaine italienne chez Martine, challenge Il viaggio.