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L’iguane de Mona, Michaël Uras

 

La belle couverture empreinte de sérénité n’est pas pour rien dans le choix de cette lecture : j’avais envie d’azur, de repos et de dépaysement. Et pourtant, comme l’explique la quatrième de couverture, le roman n’a finalement rien à voir avec cette île des Caraïbes où les iguanes passent leur temps à se dorer au soleil, si ce n’est qu’elle est omniprésente dans les pensées du héros, Paul, qui déteste ce que sa vie est devenue, et partirait volontiers sous les tropiques, juste pour… ne rien faire.

Certes, tout semble aller pour le mieux dans la vie de Paul, un travail, une belle famille, une jolie maison. Mais Paul n’aime plus son travail, il s’est éloigné de sa femme Kate, une universitaire qui rentre tard et ne vit que pour les livres ; quant à son fils, Milan, il est surdoué et a réponse à tout : il terrifie Paul qui a l’impression que Milan le cerne parfaitement et a conscience de sa médiocrité. A ce tableau finalement peu réjouissant, s’ajoute un voisin plus qu’indiscret et une infestation de larves rouges qui grignotent dangereusement la maison en bois de Paul et Kate !

Michaël Uras, que je découvre ici dans son cinquième roman, décrit très bien la lente descente aux enfers de cet homme charmant qui avait tout pour être heureux. Humour, mélancolie, mais jamais de tristesse, dans ce roman qui évoque un homme d’aujourd’hui, confronté à un travail qui n’a plus de sens et à une vie qui ne lui apporte plus rien. On s’étonne d’ailleurs que Paul ne parle jamais de ses parents, de son enfance, et pour cause. Même chose avec son travail ; et on en vient à souhaiter qu’il fasse table rase et parte enfin sur l’île de Mona. En attendant, Paul, maladroit et sans malice,  s’est englué dans des mensonges qui l’obligent à mener une vie infernale pendant quelques semaines. Jusqu’à ce qu’il comprenne que la solution est à sa portée. Une jolie lecture qui m’a donné envie de découvrir les premiers romans de l’auteur.

 

L’iguane de Mona, Michaël Uras, Editions Préludes, avril 2020, 285 p.

 

 

Nos espérances, Anna Hope

Je pensais commencer ce mois anglais en beauté avec cet auteur dont j’ai beaucoup entendu parler ces dernières années. Pour la découvrir, j’ai choisi son dernier roman qui vient de paraître chez Gallimard, « Nos espérances ».  Si la lecture est une rencontre, eh bien, elle ne s’est pas faite, tout simplement. Difficile de dire exactement pourquoi, mais j’ai tout de même essayé d’analyser ce qui ne m’a pas plu.

Anna Hope nous présente trois jeunes femmes qui ont la trentaine en 2004. Hannah, Cate et Lissa se sont rencontrées lors de leurs études, à la fin des années quatre-vingt-dix, puis elles se sont installées ensemble dans une belle maison londonienne, située en bordure du parc de London Fields. Elles sont heureuses, travaillent beaucoup, mais profitent aussi de la vie, vont au théâtre, au musée, au restaurant, voient des amis. « Elles ne sont plus jeunes, mais ne se sentent pas vieilles. La vie est encore malléable et pleine de potentiel ». Elles voudraient que ce moment dure toujours…

Quand on les retrouve en 2010, la vie n’a pas rempli ses promesses. Lissa, comédienne, peine à trouver des rôles et enchaîne les castings pour des publicités. Hannah et son mari essaient désespérément d’avoir un enfant et leur vie tourne autour du calendrier des FIV. Enfin, Cate, qui vient d’avoir un bébé, a déménagé dans le Kent et vit difficilement le début de sa maternité, entre des nuits sans sommeil, une belle-mère un peu intrusive et des regrets quant à sa jeunesse.

La construction du roman permet des retours en arrière à différentes périodes de la vie des trois femmes qui, en révélant certains éléments de leur passé, nous aident à mieux comprendre leur insatisfaction. Malgré cela, j’ai eu beaucoup de mal à éprouver de l’empathie pour Cate, Hannah ou Lissa : pas d’émotion, même si je comprenais leurs difficultés. De plus, tout tourne autour des problèmes conjugaux des protagonistes, ainsi que de la maternité, des questions pourtant intéressantes mais traitées de façon superficielle. Les dialogues longs et répétitifs m’ont ennuyée et je suis restée sur ma faim.

J’ai également trouvé ce roman assez triste, -même si la fin laisse espérer des années plus sereines-, parce qu’il m’a semblé que les jeunes femmes ne remettaient pas en question leurs choix. Elles subissent, sont insatisfaites, mais ne réfléchissent pas davantage, se contentant d’exprimer leur mal-être. Ce qui m’a manqué, ce sont aussi des références à l’Angleterre des années quatre-vingt-dix et deux-mille (à une exception près), pour comprendre si ces jeunes femmes étaient en phase avec leur époque. Quant à l’amitié, elle est très malmenée dans le roman, car aucune ne semble ressentir de vrais sentiments pour l’une ou l’autre. Trois colocataires oui, mais trois amies, non.

Peut-être l’ensemble du roman est-il ironique, ce qui justifierait le titre « Nos espérances » ? Mais alors, ce serait profondément déprimant. Je pense plutôt que ce sont mes attentes envers ce roman qui étaient trop grandes, en termes de réflexion, de profondeur, et cela sans doute en raison de sa parution dans la « Blanche » de Gallimard. J’ai donc lu de nombreuses chroniques concernant les romans d’Anna Hope, très appréciés en général, et il m’a semblé qu’elle était meilleure dans ses romans historiques. J’essaierai, à l’occasion…

 

Nos espérances, Anna Hope, traduit de l’anglais par Elodie Leplat, Gallimard, 2020, 357 p.

 

Participation au mois anglais 2020

La vie mensongère des adultes, Elena Ferrante

 

Le nouveau roman d’Elena Ferrante était très attendu en Italie et, quand il est sorti en novembre 2019, il a donné lieu à de longues files dans les librairies. La première page avait été divulguée quelques semaines auparavant et l’incipit très fort suscitait la curiosité des lecteurs :

« Deux ans avant de quitter la maison, mon père dit à ma mère que j’étais très laide. La phrase fut prononcée dans un murmure, dans l’appartement que mes parents avaient acheté au Rione Alto, sur les hauteurs de San Giacomo dei Capri, juste après leur mariage. Tout — la ville de Naples, la lumière bleue d’un mois de février glacial, ces mots — s’est figé. Moi, en revanche, je me suis enfuie et je fuis encore à travers ces lignes qui sont censées être mon histoire mais qui en réalité ne sont rien, ne m’appartiennent pas, ne sont ni un début, ni une fin, juste un enchevêtrement dont personne, pas même l’auteur de ces lignes, ne sait s’il contient la trame d’un récit ou s’il ne s’agit seulement que d’une douleur désordonnée et sans rédemption. »

 

L’héroïne du roman, Giovanna, est une adolescente qui vit dans une famille intellectuelle installée sur les hauteurs du Vomero, un quartier résidentiel de Naples.  Elle découvre que son père a une sœur, Vittoria, dont il refuse de parler et qui vit dans les quartiers populaires de Naples dont il est originaire. Giovanna veut connaître sa tante, comprendre pourquoi son père l’a comparé à elle au détour d’une conversation qu’elle a surprise, comprendre aussi pourquoi il lui a caché son existence pendant toute son enfance.

C’est ainsi qu’à l’aube de l’adolescence, Giovanna découvre les mensonges continuels des adultes et plus particulièrement ceux de son père qui vit en permanence dans l’hypocrisie. Le roman raconte le cheminement de la jeune fille confrontée à  un milieu différent du sien et une façon d’être plus spontanée : elle cherche alors à s’affirmer, se construire face à sa famille mais cela passe par une volonté de destruction qui l’amène à se complaire dans une certaine vulgarité.

Au fil de l’histoire, on rencontre un bracelet, objet fétiche qui devient le fil rouge, le témoin que les membres de la famille détiennent tour à tour et qui est chargé de significations. Les personnages sont des intellectuels de la classe moyenne et des hommes et femmes des classes populaires qui parlent en dialecte napolitain. Les deux mondes, haut et bas de la ville, vivent côte à côte mais pas ensemble, et Giovanna qui refuse cela, devient le trait d’union entre eux.

Le nouveau roman d’Elena Ferrante ne met pas le doigt sur des questions politiques et sociales comme le faisait la saga de « L’amie prodigieuse » si ce n’est en pointant du doigt les intellectuels italiens de gauche et leurs travers. Mais avant tout, c’est un roman d’initiation qui explore les liens familiaux, leur poids, la difficulté des relations homme-femme surtout à l’adolescence et au début de l’âge adulte. Et puis, comme dans « L’amie prodigieuse », on retrouve une héroïne qui tente de concilier les deux faces de son identité.

On retrouve également la personnification de la ville de Naples qui s’incarne dans les menteurs de la ville haute, élégants et cultivés et dans ceux de la ville basse qui se revendiquent d’instincts triviaux et ringards. Un roman intéressant, mais qui m’a un peu laissée sur ma faim : il m’a semblé que la fin du roman appelait indéniablement une suite. Alors, retrouverons-nous Giovanna dans un second tome ? Le roman prendrait alors tout son sens, mais là aussi, l’auteure laisse planer le mystère…

 

La vie mensongère des adultes, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, sortie prévue le 9 juin 2020, 416 p.

 

Ainsi s’achève le mois italien chez Martine.

 

Jolie libraire dans la lumière, Franck Andriat

 

Voilà un bien joli roman pour ma première participation –malheureusement tardive- à ce mois belge. Il faut dire que je n’avais pas eu le temps d’acheter les livres que j’avais prévus de lire lorsque le confinement a débuté. Alors, j’ai choisi de relire des romans d’auteurs belges qui se trouvent dans ma bibliothèque. Et « Joli libraire dans la lumière » est de ceux qui vous remontent le moral, parce qu’il parle des livres, de leur pouvoir, des correspondances qui peuvent se tisser à leur lecture, mais aussi parce qu’il nous raconte une belle histoire, tout simplement.

Maryline, la jeune libraire, est stupéfaite lorsqu’elle découvre que le roman qu’elle est en train de lire ne raconte rien d’autre que sa propre histoire. Elle est même agacée lorsqu’elle découvre que les prénoms sont les mêmes que le sien, que celui de son fils et de son frère. Tout y est ! Mais qui peut bien être au courant de tout ? Et avoir envie de raconter tout cela ?

Maryline n’a pas toujours été heureuse : des parents qui s’intéressaient peu à elle, un fils, Antoine, né trop tôt et dont le père, effrayé, est parti aussi vite qu’il était arrivé. Et puis ce drame dont Antoine ne veut surtout pas qu’elle parle. Pourtant, elle s’est relevée courageusement et a trouvé son équilibre depuis qu’elle a pu reprendre la librairie.

Et puis, elle a aussi fait de bonnes rencontres : avec ce quinquagénaire croisé dans un train, qui lisait un roman, « Matins », dont elle a donné le nom à sa librairie. Et ce nouveau client, Laurent, qui a voulu absolument acheter le livre qu’elle lisait quand il est entré dans le magasin, parce que « dans ce jardin de phrases, seul un texte vit et c’est celui qu’elle met en lumière par le regard qu’elle lui accorde ».

Franck Andriat nous livre un texte doux et tendre qu’il dédie « aux libraires, aux lettres vives qu’ils partagent ». Il joue sur la lumière, très présente dans son roman, et nous donne envie de connaître ce cocon consacré aux livres, cet antre que Maryline a créé pour de désormais fidèles clients. Un livre qui résonne de façon particulière au moment où l’on ne peut plus fréquenter nos librairies préférées. Je vous conseille donc de lire ce roman si vous voulez une belle histoire pleine d’espérance, mais alors, je vous demande de l’inscrire sur votre liste et d’aller le commander, quand cela sera possible, dans une de nos petites librairies qui auront tellement besoin d’être soutenues !

 

Jolie libraire dans la lumière, Franck Andriat, Editions Desclée de Brouwer Poche, 2015, 145 p.

 

Lu dans le cadre du mois belge chez Anne, et du challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

Continuer, Laurent Mauvignier

 

C’est avec ce roman de Laurent Mauvignier que j’ai réussi à recommencer à lire. Je cherchais dans ma Pal pourtant bien fournie de quoi relancer l’envie et mon premier critère de choix était un livre pas trop épais, qui serait vite lu, juste pour « repartir », retrouver la concentration. Je me suis arrêtée sur ce roman que je voulais lire depuis longtemps, sans me rendre compte que le titre m’avait sans doute « parlé », en ces temps difficiles.

Samuel et Sybille se trouvent au Kirghizistan, au milieu de montagnes sauvages et magnifiques, avec deux chevaux achetés à leur arrivée dans le pays. Ils sont en train de lever le camp lorsque des voleurs de chevaux arrivent, les menacent et se mettent à les suivre, attendant le juste moment pour agir. Samuel, adolescent dégingandé et hostile, est le fils de Sybille. C’est elle qui a décidé de l’emmener dans cette aventure, pour le sauver de mauvaises fréquentations et du tour dangereux que prenait sa vie. Sa vie à lui, mais sa vie à elle aussi.

C’est un pari que fait Sybille, comme elle en a l’habitude. Elle est courageuse, ou inconsciente comme le pense son ex-mari Benoît, car les défis qu’elle se lance réussissent rarement, surtout depuis une vingtaine d’année. L’étudiante brillante à qui tout souriait a laissé place à une femme qui va d’échec en échec, comme Benoît ne se prive pas de le souligner. Et l’on découvre peu à peu comment Sybille s’est enfoncée, comment elle et son ex-mari ont porté si peu d’attention à Samuel, qui le vivait bien mal. Lors de ce périple, le fils va réapprendre à connaître sa mère malgré lui, mais il lui faudra un électrochoc pour comprendre combien elle l’aime.

Le voyage comme rédemption pour une mère qui ne fut pas assez présente, le dépaysement pour mieux se retrouver, pour faire le point et recentrer Samuel, le fils en perdition, sur l’essentiel. Dit comme cela, c’est assez banal, et d’ailleurs quelques éléments m’ont gênée, notamment dans les personnages dont j’ai trouvé les traits quelque peu forcés. Certes, Sybille est courageuse et déterminée et elle a fait de ce leitmotiv un principe de vie, « continuer », oui, mais presque envers et contre tout.

Le roman de Laurent Mauvignier n’en reste pas moins magnifique par son écriture, par la force évocatrice des descriptions des paysages, par la précision des sentiments, ainsi que par la tension que l’auteur insuffle au récit lorsque ses héros se trouvent en difficulté, comme lors de la traversée des zones marécageuses. « Continuer » est donc un roman que l’on ne peut que recommander et en ce qui me concerne, j’inscris déjà dans ma liste de lectures futures les romans de Mauvignier que vous voudrez bien me conseiller.

 

Continuer, Laurent Mauvignier, Les Editions de Minuit, juillet 2016, 239 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge Objectif Pal chez Antigone

 

Trois heures du matin, Gianrico Carofiglio

Coup de cœur pour ce nouveau livre de l’Italien Gianrico Carofiglio que je connaissais pour des romans policiers dont le héros, l’avocat Guerrieri, lui permettait de mettre en lumière la réalité de la justice italienne. Carofiglio est en effet un ancien magistrat qui fut chargé des enquêtes contre la mafia à Bari.

 « Trois heures du matin » n’a toutefois rien à voir avec le polar, et d’ailleurs son auteur n’a pas que cette corde à son arc, puisqu’il écrit également des romans, des nouvelles et des essais. Il s’agit donc ici d’un roman d’initiation et surtout, de l’histoire d’une rencontre heureuse entre un père et son fils qui vivaient jusque-là dans une indifférence réciproque et qui avaient même, pour des raisons différentes, renoncé à vivre.

Antonio est un adolescent italien qui vit avec sa mère, après la séparation de ses parents lorsqu’il avait neuf ans. Il est victime de crises étranges et inquiétantes, qui seront bientôt identifiées comme une forme d’épilepsie. Le traitement que reçoit Antonio ne donne pas satisfaction et ses parents décident alors de l’emmener à Marseille afin de consulter un grand spécialiste. Le traitement et le rythme de vie presque normal que le docteur Gastaut prescrit à Antonio lui rendent espoir. Antonio devra revoir le médecin trois ans plus tard, pour évaluer les effets du traitement.

Antonio a dix-huit ans lorsqu’il retourne à Marseille, seul avec son père cette fois, afin de se prêter aux examens qui permettront au professeur d’évaluer les progrès contre la maladie. Une dernière «expérience», qui prend un tour assez inédit et pas désagréable, devrait permettre de savoir si Antonio est guéri. Au cours de ces quarante-huit heures sans sommeil, père et fils se lancent à la découverte de Marseille et à travers elle, d’eux-mêmes et de leur relation.

Nous assistons à la naissance d’un amour père-fils, qui s’exprime dans la joie de transmettre pour le père, dans celle de l’apprentissage de la vie pour le fils. Deux hommes qui ne s’étaient jamais « rencontrés », alors qu’ils se côtoyaient depuis dix-huit ans, font enfin connaissance, faisant peu à peu tomber les incompréhensions qui leur barraient la route…

Le roman de Carofiglio est tendre, émouvant et pudique. Un brin nostalgique, il laisse apparaître des émotions, des aspects de la personnalité des protagonistes jusque-là insoupçonnés. A cela s’ajoutent une écriture fluide, pas mal de dialogues, Marseille -que le roman nous donne envie de (re)visiter- et toute la finesse et l’intelligence de ce romancier.

Coup de coeur 2020 !

 

Trois heures du matin, Gianrico Carofiglio, traduit de l’italien par Elsa Damien, Editions Slatkine et Cie, mars 2020, 222p.

 

Je remercie beaucoup les Editions Slatkine et Cie de m’avoir envoyé ce roman.

 

Où il est question de « Civilizations » de Laurent Binet et de ma fichue liseuse…

 

Généralement, lorsque je n’ai pas du tout aimé un roman, mon choix est de ne pas en parler et c’est pourquoi vous lisez sur ce blog une grande majorité d’avis positifs. Parce que la lecture est une expérience profondément subjective et que l’expérience m’a montré que mon avis, même argumenté et nuancé, est parfois reçu de façon « raccourcie », et surtout parce que je respecte trop le travail de l’auteur pour me permettre de l’éreinter. Il n’en va pas de même dans ce cas précis, puisque je n’ai pas le choix et que la mise à disposition d’un roman par certains sites exige en retour l’envoi d’une chronique, quoi qu’il en soit, avis que j’ai décidé de partager ici, puisqu’il pose aussi la question de l’influence du support sur la lecture.

Alors, autant aller droit au but :  je n’ai pas du tout aimé le dernier roman de Laurent Binet, et cela m’a d’autant plus désorientée que j’avais beaucoup apprécié « Hhhh » et adoré « La septième fonction du langage ». En ce qui qui concerne « Civilizations », je n’ai pas réussi à finir ce roman, bien que je m’y sois efforcée à plusieurs reprises. Quand une lecture devient à ce point fastidieuse, il vaut mieux finalement l’abandonner (ce que j’aurais fait beaucoup plus vite si je n’avais pas été obligée d’écrire un avis).

Alors pourquoi n’ai-je pas du tout réussi à entrer dans ce livre ? L’idée de revisiter l’histoire était plutôt séduisante, mais je me suis tout de suite perdue chez les Vikings, même quand ils sont arrivés en Amérique. La lutte fratricide entre les chefs Incas n’a pas réussi à me réveiller et, même si le débarquement des Incas au Portugal m’a rendu quelque espoir, les horreurs de la conquête de l’Espagne de l’Inquisition m’ont donné le coup de grâce. Il est vrai que les périodes et les zones géographiques évoquées ne sont pas celles qui me sont le plus familières.

Et c’est peut-être là que je trouverais une partie de l’explication à l’ennui qui m’a saisi pendant la lecture : je n’avais que peu de connaissances historiques sur les personnages concernés et par conséquent, aucun accès aux sous-entendus et à l’humour de l’auteur. Car, a contrario, si « La septième fonction du langage » m’a autant plu, je me rends compte aujourd’hui que c’est certainement parce que mes connaissances, même émoussées, en linguistique, sémiotique et philosophie, m’ont permis de débusquer tout ce qui était implicite et d’apprécier l’humour et le talent de Laurent Binet.

Mais il n’y a pas que cette explication, et là, c’est sans doute plus « grave » : ma lecture a été desservie par le support sur lequel j’ai lu le texte; retrouver un nom, une date ou un évènement n’est pas chose aisée sur la liseuse, beaucoup moins que dans un livre traditionnel, qu’il suffit de feuilleter, au gré de notre mémoire visuelle -on se souvient parfois de la disposition du paragraphe où l’on a lu la référence que l’on recherche-. Ici, c’est impossible. De la même façon, la liseuse permet difficilement de se situer dans la lecture (« 45% » du roman ne me dit pas grand-chose car je n‘appréhende déjà pas la consistance du texte entier lui-même…). Et dans « Civilizations », les noms et les événements sont nombreux et parfois compliqués, rendant souvent nécessaire le fait de se reporter aux pages précédentes.

Bref, j’ai entamé ma lecture de « Civilizations » en août 2019, je l’ai poursuivie poussivement en septembre et octobre entre d’autres livres et j’écris enfin cette chronique, parce qu’il le faut bien. Malheureusement, je ne pourrai guère vous en dire plus sur le roman (puisque vous l’avez compris, je n’en n’ai lu qu’une partie, indéfinissable à cause de la liseuse, et parce que cela fait déjà six mois).

Au-delà de la déception quant au roman, je m’interroge surtout sur le support : aurais-je apprécié davantage le roman de Laurent Binet en lisant un « vrai livre » ? Peut-être que cela n’a rien à voir et que, tout simplement, Erik le Rouge et Atahualpa ont eu raison de moi, et c’est dommage, car j’arrivais en Europe et à la Renaissance, au moment où le chef Inca allait lire « Le Prince » de Machiavel (d’après ce que j’ai appris dans une chronique enthousiaste), soit dans une période que je connais beaucoup mieux et qui m’aurait sans doute intéressée.

Mais comment sauter du texte avec ce fichu engin (oui, techniquement, je sais comment faire, mais comment parvenir exactement à la bonne page, au bon paragraphe, instinctivement, sans y passer deux heures…) ? Et puis, j’y retournerais bien jeter un coup d’œil maintenant, par curiosité, pour voir où l’auteur m’aurait emmenée mais… je ne peux pas reprendre le livre pour voir où j’ai laissé le signet… oui, je sais, il existe un signet électronique, mais j’oublie à chaque fois où le trouver et comment il fonctionne…

Pfff, vive le papier !!!

 

Civilizations, Laurent Binet, Gallimard, août 2019, Grand prix du roman de l’Académie française.

 

 

Du coup, cette lecture peut participer au challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

Aires , de Marcus Malte.

 

Il est difficile de parler du nouveau roman de Marcus Malte sans en révéler trop. Il s’agit d’une dystopie qui revient sur notre époque et ce flashback occupe presque tout le roman : si vous n’êtes pas friands du genre, ne passez pas votre route -c’est le cas de le dire- car vous vous en rendrez à peine compte. En revanche, vous découvrirez une radiographie brillante de notre époque, à travers une dizaine de personnages très différents, assez révélateurs de cette fin de civilisation que nous vivons et qui apparaît au  professeur du futur du premier chapitre comme « l’ère de la procréation dite naturelle ».

Et c’est ainsi que nous suivons le destin de Frédéric, un lanceur d’alerte devenu conducteur de poids lourds, de Catherine, une héritière chef d’entreprise narcoleptique bien solitaire, d’un auto-stoppeur-écrivain, tiré à quatre épingles et qui trimballe ses cahiers jamais publiés de routes en autoroutes, de Sylvain, un jeune père trop dépensier qui emmène son fils à Dysneyland. Il y a également Lucien et sa femme, mariés depuis près de cinquante ans, et qui ressassent les mêmes considérations communistes. D’autres au contraire ne communiquent plus et s’apprêtent à se séparer. Sans oublier ce jeune couple, aux conversations si profondes, ni Zoé et Moktar, jeunes catholiques plutôt attachants !

Tout ce petit monde se trouve sur l’autoroute, ils montent vers Paris, descendent vers le sud, fréquentent des aires d’autoroutes sans âme ou travaillent dans des caféterias sans fantaisie. Ils parlent, pensent, rêvent… révélant ainsi leurs préoccupations, leurs défauts, leur travers, bref, leur « insouciance meurtrière » comme la qualifiera des années, voire des siècles plus tard ce professeur, sûr d’attirer l’attention de ses « encore hypothétiques graduates » avec ce récit de « La vie des gens avant le Jour d’après ».

Marcus Malte nous donne à voir toutes les dérives de notre société avec beaucoup d’humour, un « humour ravageur » selon la présentation des éditions Zulma, un humour noir, caustique. « Aires » n’est certes pas très réjouissant dans son propos, puisqu’on va droit dans le mur, au propre comme au figuré, mais il est remarquablement bien écrit, lucide et enfin, très drôle, si vous avez le moral… De la vraie littérature, ultra-contemporaine.

 

Aires, Marcus Malte, Editions, Zulma, janvier 2020, 488 p.

 

Si vous n’avez pas lu « Le garçon », du même auteur …

La femme révélée, Gaëlle Nohant

 

Eliza Donnelley a tout quitté et s’est réfugiée à Paris, dans un hôtel miteux où elle se présente grâce à son faux passeport sous le nom de Violet Lee. Celle qui menait jusqu’alors une existence bourgeoise sur les bords du lac Michigan n’a emporté dans sa fuite qu’un appareil photo, un magnifique Rolleiflex, et quelques bijoux qui témoignent de sa splendeur passée. Ainsi qu’une photo de son fils, qu’elle a laissé derrière elle : « Cette pensée lui coupe le souffle et les jambes. Il faut la repousser tout de suite le plus loin possible. Respirer. Ou la laisser tout incendier et ne plus jamais dormir ». 

Le premier chapitre de « La femme révelée » plonge dans le vif du sujet et le suspense est aussitôt à son comble. Qu’a fait Eliza-Violet de si terrible qui l’oblige à abandonner son fils de huit ans à Chicago ? D’autant qu’elle prend garde à passer inaperçue dans le Paris des années cinquante, cachée dans cet hôtel de passe « poisseux » où l’on n’aura sans doute pas l’idée de la rechercher. Pourtant, sa chambre est cambriolée, les bijoux envolés, ce qui la prive de son principal moyen de subsistance. Il semble donc que quelqu’un la suive … Heureusement, il lui reste son appareil photo et son courage. Elle rencontre Rosa, une prostituée qui l’aide à trouver une chambre dans un quartier beaucoup plus convenable. La directrice du foyer qui l’accueille lui conseille de trouver un emploi de « nanny » dans une famille bourgeoise. Violet entame alors une nouvelle vie, romanesque à souhait…

Autant le dire tout de suite, je suis restée sur ma faim, parce que j’ai attendu tout le roman qu’un élément me soit révélé : la raison de l’abandon du fils. Le premier chapitre est tellement prenant que je me suis imaginé quelque chose d’exceptionnel qui devait justifier l’abandon d’un enfant si jeune à un père si odieux. Déçue, je ne pouvais éprouver aucune empathie pour l’héroïne, a fortiori aucune sympathie.

Il me fut également difficile de lâcher le Paris des années cinquante, le quartier latin, ses boites de jazz et les personnages de Sam et surtout de Rosa, pour me retrouver vingt ans plus tard en pleine ségrégation raciale, à Chicago ; passer d’une intrigue hautement romanesque, intéressante pourtant sur le plan artistique avec la passion de Violet pour la photographie humaniste, à une deuxième partie si différente, foisonnante en éléments de l’histoire contemporaine des Etats-Unis. D’autant qu’à moins de connaître cette période, certes passionnante, sur fond de guerre du Vietnam, il est un peu difficile de s’y retrouver entre les différents mouvements sociaux. Et la question lancinante : qu’a fait Violet pendant toutes ces années pour retrouver son fils ? S’est-elle contentée d’attendre que le père de son fils meure ? Au final, j’ai eu l’impression de lire deux romans et il m’a semblé que l’intrigue était construite au service d’une idée, celle de la présentation et de la défense des injustices raciales et, qu’aussi brillante que fut la démonstration, elle ne parvenait pas à me toucher.

Voilà donc pour moi un rendez-vous raté, même si je reconnais la richesse de la recherche documentaire sur laquelle repose le roman et, surtout, l’écriture de Gaëlle Nohant qui est à la fois fluide et recherchée : l’auteure confirme son talent, révélé dans « La part des flammes » et « Légende d’un dormeur éveillé ». Elle sait comment intriguer le lecteur, le maintenir en éveil et s’avère une excellente conteuse. Le succès est d’ailleurs au rendez-vous pour ce troisième roman qui nous raconte deux époques, deux pays et deux réalités sociales particulières. A vous de voir…

 

La femme révélée, Gaëlle Nohant, Grasset, Paris, janvier 2020, 382 p.

Coups de coeur 2019 : une année qui se termine en beauté !

Huit, c’est le nombre de « coups de cœur » que j’ai ressentis au cours de cette année de lecture. « Coup de cœur », selon l’expression consacrée, signifie pour moi un élan de passion pour un livre dont je n’aurais jamais voulu terminer la lecture, un roman -le plus souvent mais il peut aussi s’agir d’un essai- dans lequel je me suis sentie si bien ou qui m’a tellement passionnée que je n’aurais jamais voulu devoir m’en extraire. Certains de ces coups de cœur passent, je les oublie, d’autres restent, et ces derniers sont très peu nombreux après quelques années. Ils mériteront un billet spécial à l’occasion de l’anniversaire de mon blog, fin janvier.

 

Pour l’heure, mes huit coups de cœur concernent des livres parus fin 2018 ou pendant l’année 2019 et un seul est un roman plus ancien tiré de ma Pal (merci Antigone) où il dormait depuis plusieurs années. Six sont des romans, auxquels s’ajoutent une biographie et un récit de voyage. Six sont français et il y a également un livre italien et un japonais.

 

Dernière précision, il y a eu des « presque coups de cœur ». Il s’en est fallu de peu mais quelque chose d’indéfinissable m’a empêché de les distinguer. Je tiens quand même à les citer ici :  il s’agit du dernier roman de Cécile Coulon « Une bête au Paradis » et de celui de Paolo Giordano, « Dévorer le ciel » qui méritent largement que l’on s’y arrête.

 

Je voulais classer mes coups de coeur par ordre de préférence mais l’exercice s’est avéré trop difficile. Impossibles à départager pour moi, je les ai justes différenciés par quelques adjectifs qui me semblent les caractériser. Une seule certitude : celui qui surpasse tout le monde, un énorme coup de coeur qui m’a permis de finir cette année de lecture en beauté ! Vous le découvrirez à la fin de ce classement.

 

– Picaresque, truculent et absurde : « Le mangeur de livres » de Stéphane Malandrin.

 

 

– Mystérieux, charmant et délicieusement désuet : « Hôtel Waldheim » de François Vallejo.

 

 

-Incontournable, enrichissant et passionnant : « Elsa Morante, une vie pour la littérature » de René de Ceccatty.

 

 

– Un hymne à la nature, alliant poésie et réflexion : « La panthère des neiges » de Sylvain Tesson.

 

 

-Nostalgie, mystère et poésie : « Encre sympathique » de Patrick Modiano.

 

 

– Courage, sensibilité et spiritualité : « Au col du Mont Shiokari » de Muira Ayako.

 

 

– Percutant, ironique et bouleversant : « Les liens » de Domenico Starnone.

 

 

– et un puzzle qui se construit lentement mais ne révèle jamais l’image qu’il forme :  il a droit quant à lui à de nombreux qualificatifs, parce qu’il est tout à la fois, étonnant, intelligent, ludique, jouissif, politique, cynique, ironique, passionnant… : « Francis Rissin » de Martin Mongin. Un énorme coup de cœur pour ce roman qui, je l’espère, conquerra de nombreux nouveaux lecteurs en 2020.