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Au bon roman, Laurence Cossé

« Au bon roman » est un excellent roman, l’accroche est facile, même si certains trouveront contestable l’idée qui l’anime, toute relative, mais qui a le mérite de nous faire réfléchir : les romans peuvent-ils être catégorisés en fonction de leur valeur littéraire et surtout, où se trouve la limite permettant de définir une œuvre comme étant de qualité et une autre, sans intérêt littéraire ?

C’est pour mettre en pratique cette idée qu’une riche italienne, Francesca, a décidé d’ouvrir une librairie où l’on ne trouverait que de bons romans. Quel fervent lecteur n’a pas rêvé de passer des heures dans un tel endroit qui ne recèlerait que des trésors ?

« -Et dire que tant de gens autour de moi se plaignent de ne rien trouver de bon à lire. Quelle aberration.

-Quel dommage. Alors que vous et moi découvrons chaque mois un chef-d’œuvre. C’est que quatre-vingt-dix pour cent des romans qui se publient sont « des livres que c’est pas la peine » comme les appelait Paulhan. La critique ne devrait parler que des autres, mais elle est paresseuse et frivole. »

Et le projet est bien ficelé : Francesca dispose du local, un magnifique magasin en plein cœur du centre intellectuel et culturel de la capitale. Elle en déniche également le responsable, un libraire autodidacte passionné, Yvan Georg, dit Van ; ensemble, ils forment un comité de sélection secret composé d’excellents auteurs qui fournissent les listes des romans qui figureront dans le stock de la librairie. Quant à la viabilité financière du projet, Francesca y attache peu d’importance, concevant l’idée comme un mécénat tel qu’il se pratique dans d’autres domaines artistiques.

Bien sûr, un tel projet n’est pas du goût de tous et suscite rapidement jalousies et rancœurs. Il déchaîne également la concurrence car, contre toute attente, la librairie remporte un immense succès. Mais qui aurait imaginé que les membres du comité auraient risqué leur vie en participant au choix des romans dignes d’intérêt ? Qui est prêt à tuer et pour quelle raison ? Un auteur dont le roman n’a pas été retenu pour être vendu « au bon roman » ?

« Au bon roman » ne parle que de livres, de toutes les façons possibles. Le policier qui mène l’enquête sur les meurtres qui ouvrent le roman est lui-même un fervent lecteur. Le petit monde du livre, libraires, éditeurs, critiques littéraires et médias sont de la partie. Jusqu’aux romans évoqués pour faire partie du stock de la librairie « Au bon roman ». L’auteur nous donne d’ailleurs ici de nombreuses pistes de lecture et j’ai même noté quelques titres parmi les auteurs qui reviennent le plus souvent, tels Cormac Mc Carthy, Carlo Fruttero et Franco Lucentini, Pierre Michon et Marcel Aymé, mais beaucoup d’autres sont cités : amateurs de listes, à vos crayons !

On ne s’ennuie pas une minute dans ce roman qui allie à la fluidité et à la simplicité de l’écriture un fourmillement de références littéraires et culturelles. Il y a matière à réflexion dans ce manifeste en faveur de la bonne littérature, mais pas de la littérature élitiste, comme la profession de foi envers les bons livres l’atteste (p307 et 308 de l’édition Folio). Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire sur ce roman qui débute comme un polar pour revêtir ensuite diverses formes et nous propose des personnages très intéressants. Au bout du compte, je ne sais toujours pas ce qu’est exactement un bon roman, notion particulièrement subjective, mais je sais aussi que chacun peut accéder à de la bonne littérature et que comme dans beaucoup de domaines, un minimum d’exigence s’impose. C’est aussi à cela qu’on reconnait les bons auteurs… simplicité et hauteur de vue !

Au bon roman, Laurence Cossé, Folio n° 5074, 2010, 469 p

Participation au challenge Objectif Pal chez Antigone

Efface toute trace, François Vallejo

A la réouverture des librairies, je me suis précipitée pour faire un plein, craignant que l’épisode funeste ne se répète et me laisse sans stock, ce qui n’est pourtant pas près de se produire ! J’ai eu tout de suite l’œil attiré par la couverture rouge et noire des éditions Viviane Hamy et par le nom de François Vallejo, qui m’ont rappelé l’excellent « Hôtel Waldheim » que j’avais tant apprécié il y a deux ans. Un très bon choix que je n’ai finalement pas eu le temps de lire tout de suite, mais avec lequel je me suis régalée :

L’auteur change totalement de lieu, d’époque, et de genre pour nous proposer… le rapport d’un expert en art contemporain ! Dit comme cela, ce n’est guère engageant, et pourtant… On n’a pas le temps de s’ennuyer car on apprend vite que ledit expert a été missionné par un groupe de collectionneurs anonymes qui craignent pour leur vie, depuis que trois décès violents ont eu lieu à Hong-Kong, New-York et Paris et qu’il est apparu dans les milieux initiés que les victimes ont en commun d’être fortunées, bien qu’à des degrés très divers, et surtout, d’avoir collectionné des œuvres d’art contemporain. Notre expert mettra peu à peu en évidence le fait que tous avaient acquis au moins une œuvre d’un artiste inconnu, un certain jv (initiales avec lesquelles il signe en minuscules).

« Le mystère entretenu par un pseudo, l’art de ne pas montrer son visage, sous un chapeau, une casquette, des lunettes noires, visent, chez la plupart des artistes, à amplifier leur notoriété ; chez jv, la dissimulation semble sincère, le devoir de reconnaissance étouffé ».

Qui est ce mystérieux jv ? Connaissait-il les victimes ? Quel art pratique-t-il ? François Vallejo nous propose ainsi un « thriller artistique », écrit avec toute la distance administrative que la rédaction d’un rapport exige. Pourtant le narrateur, au fil de sa rédaction froide et nuancée, commence à se laisser aller à une certaine ironie… et c’est ainsi qu’il nous emporte dans un roman original et très prenant.

En chemin, l’auteur évoque de nombreux thèmes liés à l’art contemporain comme la modernité de l’art collaboratif poussé à l’extrême ou le rôle de l’art moralisateur, la question de ce qui fait un chef-d’œuvre de nos jours, et tant d’autres. Les références à Banksy et à d’autres artistes moins connus du grand public sont nombreuses et ne séduiront pas que les connaisseurs, mais aussi les néophytes comme moi. « Efface toute trace » est un roman intelligent qui m’a fait passer un excellent moment !

Efface toute trace, François Vallejo, Editions Viviane Hamy, septembre 2020, 294 p.

Betty, Tiffany McDaniel

Quand on a un papa qui est allé sur la lune, perché sur le dos d’un « Attrapeur d’Etoiles Agité », ces magnifiques lions noirs chargés de ramasser les étoiles tombées sur terre, on ne peut qu’aimer les histoires. D’ailleurs, le jour où elle cesse de croire aux histoires de son père, Betty se met à en écrire : des histoires qu’elle enfouit sous terre au fil des années. 

Néanmoins gaie, pleine d’entrain et d’attention pour les autres, Betty a beaucoup à raconter : l’écriture devient le réceptacle de sa douleur. Quand on est la sixième d’une famille de huit enfants qui a connu beaucoup de deuils, la vie qui se dévoile peu à peu est rude et sans concessions. Surtout quand se profilent de terribles secrets de famille qui expliquent le comportement parfois fantasque, souvent irrationnel et déséquilibré de la mère. Mais il y a l’amour inconditionnel du père ainsi que sa bienveillance et le monde imaginaire qu’il met à la disposition de ses enfants.

Chez les Carpenter, la vie est difficile également parce que la mère est blanche et que le père est un Cherokee. Betty tient de lui, c’est d’ailleurs la seule des enfants à avoir la peau si foncée, ce qui lui vaut d’être la proie des moqueries des habitants et des écoliers de Breathed, la petite ville de l’Ohio où la famille Carpenter a fini par s’installer. Mais Betty, forte de la tendresse de son père, qui la surnomme « la Petite Indienne » et lui enseigne un peu de la culture des Cherokees, apprend à sécher ses larmes et à garder la tête haute.

Voilà un très beau roman qui évoque l’enfance, la perte des illusions et de l’innocence et qui nous offre un magnifique duo père-fille. Les sept cent pages défilent rapidement car l’écriture fluide et facile à lire n’en n’est pas moins recherchée et poétique. J’ai beaucoup aimé les petits mots pour se souhaiter une bonne nuit que les sœurs gardent précieusement, des mots qui rassurent et qui réparent, comme ceux de Landon, le père, et qui rendront Betty plus forte et l’aideront plus tard, non pas à oublier, mais à prendre son envol.  

Betty, Tiffany McDaniel, traduit de l’américain par François Happe, Gallmeister, 2020, 716 p.

Dégels, Julia Phillips

 

Pour cette première lecture du mois américain, j’ai choisi un roman qui se déroule en Russie, et plus précisément au Kamtchatka, cette péninsule lointaine et mystérieuse de l’Extrême-Orient russe qui n’est pas très souvent évoqué dans la fiction. C’est la couverture qui m’a attirée, ainsi que la quatrième de couverture qui fait référence à « la lignée de Laura Kasischke et d’Alice Munro, où l’émotion se mêle au suspense ».

Sophia et Alyona sont sœurs. Elles vivent à Pétropavlosk, une ville du sud de la péninsule du Kamtchatka. Nous sommes en août et les deux petites filles se promènent au bord de l’eau le long de la baie, tandis que leur maman travaille. Elles sont pourtant prévenues des dangers, mais lorsqu’un inconnu, blessé à la cheville, leur demande de l’aide, elle ne se méfient pas. Elles ne réapparaîtront plus et malgré les appels à l’aide de leur mère, la police ne fait qu’une enquête rapide, avant de conclure à une probable noyade.

Dans une autre famille, c’est une jeune fille de dix-huit ans qui a disparu, il y a déjà quelques années. Lilia n’était pas considérée comme une fille sérieuse et les rumeurs sur son compte ont sans doute contribué à écourter l’enquête : elle serait partie vers la ville, peut-être Moscou, en tout cas vers un avenir meilleur, ce que tout le monde feint de croire pour se rassurer.

Douze mois de l’année et douze chapitres qui explorent la vie quotidienne de familles banales, de femmes qui gravitent autour de ces deux familles et qui vivent, chacune à leur façon, ces disparitions : voici un premier roman d’une jeune auteure américaine qui, passionnée par la Russie, a reçu une bourse pour aller passer un an dans cette terre du bout du monde, et qui nous fait découvrir la vie de ces habitants de l’ancienne Union Soviétique, oubliés du miracle économique et qui cherchent à préserver leur identité, leurs spécificités culturelles.

Dans ce roman au suspense diffus mais toujours présent, ce n’est pas l’intrigue qui compte mais la façon dont les femmes vivent ces disparitions. L’auteure explore la douleur des mères des enfants disparus, insistant sur le rôle de l’entourage et même le mal qu’il peut faire inconsciemment, en voulant simplement aider. Et autour d’elles, c’est toute une région qui souffre, s’interroge et n’ose plus laisser ses enfants libres alors que rode peut-être un tueur…

 

Dégels, Julia Phillips, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, J’ai lu n°12810, juillet 2020, 379 p.

 

 

Participation au mois américain chez Martine et au challenge polars et thrillers chez Sharon.

 

 

L’iguane de Mona, Michaël Uras

 

La belle couverture empreinte de sérénité n’est pas pour rien dans le choix de cette lecture : j’avais envie d’azur, de repos et de dépaysement. Et pourtant, comme l’explique la quatrième de couverture, le roman n’a finalement rien à voir avec cette île des Caraïbes où les iguanes passent leur temps à se dorer au soleil, si ce n’est qu’elle est omniprésente dans les pensées du héros, Paul, qui déteste ce que sa vie est devenue, et partirait volontiers sous les tropiques, juste pour… ne rien faire.

Certes, tout semble aller pour le mieux dans la vie de Paul, un travail, une belle famille, une jolie maison. Mais Paul n’aime plus son travail, il s’est éloigné de sa femme Kate, une universitaire qui rentre tard et ne vit que pour les livres ; quant à son fils, Milan, il est surdoué et a réponse à tout : il terrifie Paul qui a l’impression que Milan le cerne parfaitement et a conscience de sa médiocrité. A ce tableau finalement peu réjouissant, s’ajoute un voisin plus qu’indiscret et une infestation de larves rouges qui grignotent dangereusement la maison en bois de Paul et Kate !

Michaël Uras, que je découvre ici dans son cinquième roman, décrit très bien la lente descente aux enfers de cet homme charmant qui avait tout pour être heureux. Humour, mélancolie, mais jamais de tristesse, dans ce roman qui évoque un homme d’aujourd’hui, confronté à un travail qui n’a plus de sens et à une vie qui ne lui apporte plus rien. On s’étonne d’ailleurs que Paul ne parle jamais de ses parents, de son enfance, et pour cause. Même chose avec son travail ; et on en vient à souhaiter qu’il fasse table rase et parte enfin sur l’île de Mona. En attendant, Paul, maladroit et sans malice,  s’est englué dans des mensonges qui l’obligent à mener une vie infernale pendant quelques semaines. Jusqu’à ce qu’il comprenne que la solution est à sa portée. Une jolie lecture qui m’a donné envie de découvrir les premiers romans de l’auteur.

 

L’iguane de Mona, Michaël Uras, Editions Préludes, avril 2020, 285 p.

 

 

Nos espérances, Anna Hope

Je pensais commencer ce mois anglais en beauté avec cet auteur dont j’ai beaucoup entendu parler ces dernières années. Pour la découvrir, j’ai choisi son dernier roman qui vient de paraître chez Gallimard, « Nos espérances ».  Si la lecture est une rencontre, eh bien, elle ne s’est pas faite, tout simplement. Difficile de dire exactement pourquoi, mais j’ai tout de même essayé d’analyser ce qui ne m’a pas plu.

Anna Hope nous présente trois jeunes femmes qui ont la trentaine en 2004. Hannah, Cate et Lissa se sont rencontrées lors de leurs études, à la fin des années quatre-vingt-dix, puis elles se sont installées ensemble dans une belle maison londonienne, située en bordure du parc de London Fields. Elles sont heureuses, travaillent beaucoup, mais profitent aussi de la vie, vont au théâtre, au musée, au restaurant, voient des amis. « Elles ne sont plus jeunes, mais ne se sentent pas vieilles. La vie est encore malléable et pleine de potentiel ». Elles voudraient que ce moment dure toujours…

Quand on les retrouve en 2010, la vie n’a pas rempli ses promesses. Lissa, comédienne, peine à trouver des rôles et enchaîne les castings pour des publicités. Hannah et son mari essaient désespérément d’avoir un enfant et leur vie tourne autour du calendrier des FIV. Enfin, Cate, qui vient d’avoir un bébé, a déménagé dans le Kent et vit difficilement le début de sa maternité, entre des nuits sans sommeil, une belle-mère un peu intrusive et des regrets quant à sa jeunesse.

La construction du roman permet des retours en arrière à différentes périodes de la vie des trois femmes qui, en révélant certains éléments de leur passé, nous aident à mieux comprendre leur insatisfaction. Malgré cela, j’ai eu beaucoup de mal à éprouver de l’empathie pour Cate, Hannah ou Lissa : pas d’émotion, même si je comprenais leurs difficultés. De plus, tout tourne autour des problèmes conjugaux des protagonistes, ainsi que de la maternité, des questions pourtant intéressantes mais traitées de façon superficielle. Les dialogues longs et répétitifs m’ont ennuyée et je suis restée sur ma faim.

J’ai également trouvé ce roman assez triste, -même si la fin laisse espérer des années plus sereines-, parce qu’il m’a semblé que les jeunes femmes ne remettaient pas en question leurs choix. Elles subissent, sont insatisfaites, mais ne réfléchissent pas davantage, se contentant d’exprimer leur mal-être. Ce qui m’a manqué, ce sont aussi des références à l’Angleterre des années quatre-vingt-dix et deux-mille (à une exception près), pour comprendre si ces jeunes femmes étaient en phase avec leur époque. Quant à l’amitié, elle est très malmenée dans le roman, car aucune ne semble ressentir de vrais sentiments pour l’une ou l’autre. Trois colocataires oui, mais trois amies, non.

Peut-être l’ensemble du roman est-il ironique, ce qui justifierait le titre « Nos espérances » ? Mais alors, ce serait profondément déprimant. Je pense plutôt que ce sont mes attentes envers ce roman qui étaient trop grandes, en termes de réflexion, de profondeur, et cela sans doute en raison de sa parution dans la « Blanche » de Gallimard. J’ai donc lu de nombreuses chroniques concernant les romans d’Anna Hope, très appréciés en général, et il m’a semblé qu’elle était meilleure dans ses romans historiques. J’essaierai, à l’occasion…

 

Nos espérances, Anna Hope, traduit de l’anglais par Elodie Leplat, Gallimard, 2020, 357 p.

 

Participation au mois anglais 2020

La vie mensongère des adultes, Elena Ferrante

 

Le nouveau roman d’Elena Ferrante était très attendu en Italie et, quand il est sorti en novembre 2019, il a donné lieu à de longues files dans les librairies. La première page avait été divulguée quelques semaines auparavant et l’incipit très fort suscitait la curiosité des lecteurs :

« Deux ans avant de quitter la maison, mon père dit à ma mère que j’étais très laide. La phrase fut prononcée dans un murmure, dans l’appartement que mes parents avaient acheté au Rione Alto, sur les hauteurs de San Giacomo dei Capri, juste après leur mariage. Tout — la ville de Naples, la lumière bleue d’un mois de février glacial, ces mots — s’est figé. Moi, en revanche, je me suis enfuie et je fuis encore à travers ces lignes qui sont censées être mon histoire mais qui en réalité ne sont rien, ne m’appartiennent pas, ne sont ni un début, ni une fin, juste un enchevêtrement dont personne, pas même l’auteur de ces lignes, ne sait s’il contient la trame d’un récit ou s’il ne s’agit seulement que d’une douleur désordonnée et sans rédemption. »

 

L’héroïne du roman, Giovanna, est une adolescente qui vit dans une famille intellectuelle installée sur les hauteurs du Vomero, un quartier résidentiel de Naples.  Elle découvre que son père a une sœur, Vittoria, dont il refuse de parler et qui vit dans les quartiers populaires de Naples dont il est originaire. Giovanna veut connaître sa tante, comprendre pourquoi son père l’a comparé à elle au détour d’une conversation qu’elle a surprise, comprendre aussi pourquoi il lui a caché son existence pendant toute son enfance.

C’est ainsi qu’à l’aube de l’adolescence, Giovanna découvre les mensonges continuels des adultes et plus particulièrement ceux de son père qui vit en permanence dans l’hypocrisie. Le roman raconte le cheminement de la jeune fille confrontée à  un milieu différent du sien et une façon d’être plus spontanée : elle cherche alors à s’affirmer, se construire face à sa famille mais cela passe par une volonté de destruction qui l’amène à se complaire dans une certaine vulgarité.

Au fil de l’histoire, on rencontre un bracelet, objet fétiche qui devient le fil rouge, le témoin que les membres de la famille détiennent tour à tour et qui est chargé de significations. Les personnages sont des intellectuels de la classe moyenne et des hommes et femmes des classes populaires qui parlent en dialecte napolitain. Les deux mondes, haut et bas de la ville, vivent côte à côte mais pas ensemble, et Giovanna qui refuse cela, devient le trait d’union entre eux.

Le nouveau roman d’Elena Ferrante ne met pas le doigt sur des questions politiques et sociales comme le faisait la saga de « L’amie prodigieuse » si ce n’est en pointant du doigt les intellectuels italiens de gauche et leurs travers. Mais avant tout, c’est un roman d’initiation qui explore les liens familiaux, leur poids, la difficulté des relations homme-femme surtout à l’adolescence et au début de l’âge adulte. Et puis, comme dans « L’amie prodigieuse », on retrouve une héroïne qui tente de concilier les deux faces de son identité.

On retrouve également la personnification de la ville de Naples qui s’incarne dans les menteurs de la ville haute, élégants et cultivés et dans ceux de la ville basse qui se revendiquent d’instincts triviaux et ringards. Un roman intéressant, mais qui m’a un peu laissée sur ma faim : il m’a semblé que la fin du roman appelait indéniablement une suite. Alors, retrouverons-nous Giovanna dans un second tome ? Le roman prendrait alors tout son sens, mais là aussi, l’auteure laisse planer le mystère…

 

La vie mensongère des adultes, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, sortie prévue le 9 juin 2020, 416 p.

 

Ainsi s’achève le mois italien chez Martine.

 

Jolie libraire dans la lumière, Franck Andriat

 

Voilà un bien joli roman pour ma première participation –malheureusement tardive- à ce mois belge. Il faut dire que je n’avais pas eu le temps d’acheter les livres que j’avais prévus de lire lorsque le confinement a débuté. Alors, j’ai choisi de relire des romans d’auteurs belges qui se trouvent dans ma bibliothèque. Et « Joli libraire dans la lumière » est de ceux qui vous remontent le moral, parce qu’il parle des livres, de leur pouvoir, des correspondances qui peuvent se tisser à leur lecture, mais aussi parce qu’il nous raconte une belle histoire, tout simplement.

Maryline, la jeune libraire, est stupéfaite lorsqu’elle découvre que le roman qu’elle est en train de lire ne raconte rien d’autre que sa propre histoire. Elle est même agacée lorsqu’elle découvre que les prénoms sont les mêmes que le sien, que celui de son fils et de son frère. Tout y est ! Mais qui peut bien être au courant de tout ? Et avoir envie de raconter tout cela ?

Maryline n’a pas toujours été heureuse : des parents qui s’intéressaient peu à elle, un fils, Antoine, né trop tôt et dont le père, effrayé, est parti aussi vite qu’il était arrivé. Et puis ce drame dont Antoine ne veut surtout pas qu’elle parle. Pourtant, elle s’est relevée courageusement et a trouvé son équilibre depuis qu’elle a pu reprendre la librairie.

Et puis, elle a aussi fait de bonnes rencontres : avec ce quinquagénaire croisé dans un train, qui lisait un roman, « Matins », dont elle a donné le nom à sa librairie. Et ce nouveau client, Laurent, qui a voulu absolument acheter le livre qu’elle lisait quand il est entré dans le magasin, parce que « dans ce jardin de phrases, seul un texte vit et c’est celui qu’elle met en lumière par le regard qu’elle lui accorde ».

Franck Andriat nous livre un texte doux et tendre qu’il dédie « aux libraires, aux lettres vives qu’ils partagent ». Il joue sur la lumière, très présente dans son roman, et nous donne envie de connaître ce cocon consacré aux livres, cet antre que Maryline a créé pour de désormais fidèles clients. Un livre qui résonne de façon particulière au moment où l’on ne peut plus fréquenter nos librairies préférées. Je vous conseille donc de lire ce roman si vous voulez une belle histoire pleine d’espérance, mais alors, je vous demande de l’inscrire sur votre liste et d’aller le commander, quand cela sera possible, dans une de nos petites librairies qui auront tellement besoin d’être soutenues !

 

Jolie libraire dans la lumière, Franck Andriat, Editions Desclée de Brouwer Poche, 2015, 145 p.

 

Lu dans le cadre du mois belge chez Anne, et du challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

Continuer, Laurent Mauvignier

 

C’est avec ce roman de Laurent Mauvignier que j’ai réussi à recommencer à lire. Je cherchais dans ma Pal pourtant bien fournie de quoi relancer l’envie et mon premier critère de choix était un livre pas trop épais, qui serait vite lu, juste pour « repartir », retrouver la concentration. Je me suis arrêtée sur ce roman que je voulais lire depuis longtemps, sans me rendre compte que le titre m’avait sans doute « parlé », en ces temps difficiles.

Samuel et Sybille se trouvent au Kirghizistan, au milieu de montagnes sauvages et magnifiques, avec deux chevaux achetés à leur arrivée dans le pays. Ils sont en train de lever le camp lorsque des voleurs de chevaux arrivent, les menacent et se mettent à les suivre, attendant le juste moment pour agir. Samuel, adolescent dégingandé et hostile, est le fils de Sybille. C’est elle qui a décidé de l’emmener dans cette aventure, pour le sauver de mauvaises fréquentations et du tour dangereux que prenait sa vie. Sa vie à lui, mais sa vie à elle aussi.

C’est un pari que fait Sybille, comme elle en a l’habitude. Elle est courageuse, ou inconsciente comme le pense son ex-mari Benoît, car les défis qu’elle se lance réussissent rarement, surtout depuis une vingtaine d’année. L’étudiante brillante à qui tout souriait a laissé place à une femme qui va d’échec en échec, comme Benoît ne se prive pas de le souligner. Et l’on découvre peu à peu comment Sybille s’est enfoncée, comment elle et son ex-mari ont porté si peu d’attention à Samuel, qui le vivait bien mal. Lors de ce périple, le fils va réapprendre à connaître sa mère malgré lui, mais il lui faudra un électrochoc pour comprendre combien elle l’aime.

Le voyage comme rédemption pour une mère qui ne fut pas assez présente, le dépaysement pour mieux se retrouver, pour faire le point et recentrer Samuel, le fils en perdition, sur l’essentiel. Dit comme cela, c’est assez banal, et d’ailleurs quelques éléments m’ont gênée, notamment dans les personnages dont j’ai trouvé les traits quelque peu forcés. Certes, Sybille est courageuse et déterminée et elle a fait de ce leitmotiv un principe de vie, « continuer », oui, mais presque envers et contre tout.

Le roman de Laurent Mauvignier n’en reste pas moins magnifique par son écriture, par la force évocatrice des descriptions des paysages, par la précision des sentiments, ainsi que par la tension que l’auteur insuffle au récit lorsque ses héros se trouvent en difficulté, comme lors de la traversée des zones marécageuses. « Continuer » est donc un roman que l’on ne peut que recommander et en ce qui me concerne, j’inscris déjà dans ma liste de lectures futures les romans de Mauvignier que vous voudrez bien me conseiller.

 

Continuer, Laurent Mauvignier, Les Editions de Minuit, juillet 2016, 239 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge Objectif Pal chez Antigone

 

Trois heures du matin, Gianrico Carofiglio

Coup de cœur pour ce nouveau livre de l’Italien Gianrico Carofiglio que je connaissais pour des romans policiers dont le héros, l’avocat Guerrieri, lui permettait de mettre en lumière la réalité de la justice italienne. Carofiglio est en effet un ancien magistrat qui fut chargé des enquêtes contre la mafia à Bari.

 « Trois heures du matin » n’a toutefois rien à voir avec le polar, et d’ailleurs son auteur n’a pas que cette corde à son arc, puisqu’il écrit également des romans, des nouvelles et des essais. Il s’agit donc ici d’un roman d’initiation et surtout, de l’histoire d’une rencontre heureuse entre un père et son fils qui vivaient jusque-là dans une indifférence réciproque et qui avaient même, pour des raisons différentes, renoncé à vivre.

Antonio est un adolescent italien qui vit avec sa mère, après la séparation de ses parents lorsqu’il avait neuf ans. Il est victime de crises étranges et inquiétantes, qui seront bientôt identifiées comme une forme d’épilepsie. Le traitement que reçoit Antonio ne donne pas satisfaction et ses parents décident alors de l’emmener à Marseille afin de consulter un grand spécialiste. Le traitement et le rythme de vie presque normal que le docteur Gastaut prescrit à Antonio lui rendent espoir. Antonio devra revoir le médecin trois ans plus tard, pour évaluer les effets du traitement.

Antonio a dix-huit ans lorsqu’il retourne à Marseille, seul avec son père cette fois, afin de se prêter aux examens qui permettront au professeur d’évaluer les progrès contre la maladie. Une dernière «expérience», qui prend un tour assez inédit et pas désagréable, devrait permettre de savoir si Antonio est guéri. Au cours de ces quarante-huit heures sans sommeil, père et fils se lancent à la découverte de Marseille et à travers elle, d’eux-mêmes et de leur relation.

Nous assistons à la naissance d’un amour père-fils, qui s’exprime dans la joie de transmettre pour le père, dans celle de l’apprentissage de la vie pour le fils. Deux hommes qui ne s’étaient jamais « rencontrés », alors qu’ils se côtoyaient depuis dix-huit ans, font enfin connaissance, faisant peu à peu tomber les incompréhensions qui leur barraient la route…

Le roman de Carofiglio est tendre, émouvant et pudique. Un brin nostalgique, il laisse apparaître des émotions, des aspects de la personnalité des protagonistes jusque-là insoupçonnés. A cela s’ajoutent une écriture fluide, pas mal de dialogues, Marseille -que le roman nous donne envie de (re)visiter- et toute la finesse et l’intelligence de ce romancier.

Coup de coeur 2020 !

 

Trois heures du matin, Gianrico Carofiglio, traduit de l’italien par Elsa Damien, Editions Slatkine et Cie, mars 2020, 222p.

 

Je remercie beaucoup les Editions Slatkine et Cie de m’avoir envoyé ce roman.