Archives de tags | roman contemporain

Rentrée littéraire : Les liens, Domenico Starnone.

Enfin un excellent roman de l’italien Domenico Starnone traduit en français ! Cet auteur prolifique, qui publie depuis la fin des années quatre-vingt, n’a vu que deux de ses romans précédents traduits en français, sous les titres « Rage de dents » et « Via Gemito ». Ce dernier a d’ailleurs obtenu le Prix Strega qui est le plus prestigieux prix littéraire en Italie. Quant au roman « Les liens » que je vous propose de découvrir aujourd’hui, il a été publié en Italie en 2014 où il a remporté un grand succès puis il a été adapté au théâtre en 2018.

« Les liens» est un court roman qui évoque la vie d’un couple napolitain qui s’est séparé dans les années soixante-dix, suite à l’infidélité d’Aldo, parti vivre à Rome avec une jeune femme. Quatre ans plus tard, le couple se reforme, comme si de rien n’était. Mais Vanda n’a jamais pardonné la trahison de son mari.

Le livre premier est constitué d’un petit recueil des lettres que Vanda a écrites à son mari pendant les quatre années de leur séparation.  Sur un ton ironique et amer, Vanda reproche à Aldo de l’avoir trompée, puis de les avoir abandonnées, elle et leurs deux enfants, Sandro et Anna. Pour eux, elle s’humilie en lui enjoignant de revenir. Dans une autre lettre, elle lui explique les changements que son départ a provoqués dans sa vie et dans celle de leurs enfants, ainsi que la souffrance qui en a découlé. Quatre ans après, Vanda accepte sa demande de revoir les enfants, qu’il a négligés jusqu’alors, tout en le priant de ne pas leur faire de mal, puisqu’ils ont retrouvé un certain équilibre. On comprendra plus tard que Vanda a fini par accepter le retour d’Aldo et la recomposition de la famille.

Le livre second opère un saut temporel et un changement de narrateur : on retrouve Aldo, soixante-quatorze ans, retraité, qui part en vacances à la mer avec Vanda. Tout semble normal jusqu’à leur retour, lorsque Vanda découvre la porte de l’appartement entrouverte : tout est sens-dessus-dessous et le chat a disparu. Après avoir porté plainte et recherché leur chat en vain, le couple s’installe dans l’appartement. Pendant que Vanda dort, Aldo met un peu d’ordre et, parmi les affaires éparpillées, il retrouve des photos, ainsi que les lettres que Vanda lui avait écrites quarante ans plus tôt : il plonge dans l’introspection et s’aperçoit que ces quatre années de séparation ont été les seules heureuses. Marié trop tôt, il a fait des choix trop rapides et conformistes.

Dans un troisième livre, Anna, la fille du couple, expose le point de vue des enfants. La fin s’avère glaçante. Elle nous enseigne qu’Aldo, bien que fautif, n’est pas le seul coupable dans cette histoire banale et pourtant extraordinaire. En acceptant son retour mais en lui refusant son pardon, Vanda a condamné le couple, ainsi que la famille toute entière. Elle finira d’ailleurs par le payer très cher…

« Les liens » est un roman percutant et bouleversant sur les liens familiaux, qui évoque à la fois la difficulté que l’on a à les nouer et l’impossibilité de s’en libérer. L’auteur explore toute une gamme de sentiments négatifs avec un très grand talent. L’ironie et le sarcasme sont partout, comme le nom du chat, Labes, diminutif de « la bestia » (la bête), mais qui en latin signifie « effondrement » !  Les deux protagonistes, Aldo et Vanda, m’ont paru condamnables tour à tour, chacun ayant sa responsabilité dans ce naufrage, mais il ne faut pas oublier de replacer la crise du couple dans le contexte italien des années soixante-dix, où l’on ne divorçait pas et où la femme qui ne travaillait pas ne pouvait subvenir à ses besoins.

J’ai beaucoup apprécié ce roman que j’ai d’abord lu en italien afin de découvrir l’écriture de Domenico Starnone, qui est fortement soupçonné de se cacher derrière le pseudonyme d’Elena Ferrante (lui et sa femme peut-être, Anita Raja, dans un éventuel duo à quatre mains). Une enquête littéraire poussée en Italie a en effet mis en exergue de nombreuses similitudes stylistiques. Et il y a bien de fortes ressemblances dans certains thèmes, des indices, des correspondances entre ce roman et l’oeuvre d’Elena Ferrante.

Quoi qu’il en soit, « Les liens » est un excellent roman que je vous conseille vivement de découvrir ! C’est mon premier coup de coeur de cette rentrée littéraire.

Les liens, Domenico Starnone, Fayard, Paris, août 2019, 180p.

 

3ème participation au challenge 1% de la rentré littéraire, participation au challenge Il viaggio.

Publicités

Rentrée littéraire : Borgho vecchio, Giosuè Calaciura

« Borgho Vecchio » est très différent de tous les romans italiens que j’ai lus. Ce n’est d’ailleurs pas un roman à proprement parler, mais plutôt une succession de tableaux qui m’a fait penser à certains films à sketchs du néo-réalisme italien. L’auteur nous propose en effet une série de scènes qui permettent d’évoquer le quotidien d’un quartier palermitain voué à la misère totale.

Parmi les principaux protagonistes, on retrouve deux jeunes amis, Mimmo et Cristofaro qui aimeraient tous deux avoir pour père Toto, le pickpocket le plus adroit et le plus rapide du quartier. Ils n’ont d’admiration pour personne d’autre que ce pauvre orphelin qui vit de larcins et qui cache son pistolet dans sa chaussette, parce qu’il sera ainsi plus difficile de le sortir. Une arme que Mimmo voudrait lui dérober afin de tuer le père de son ami Cristofaro.

Cristofaro est en effet battu par son père. Tout le quartier entend ses hurlements, et pressent donc le destin de Cristofaro, mais personne ne fait jamais rien pour l’arrêter, à commencer par la mère dont le laxisme est bouleversant. Il y a aussi Carmela, la prostituée qui s’en remet à la Vierge pour la sauver, et qui enferme sa fille Celeste sur le balcon lorsqu’elle reçoit ses clients. Mimmo est amoureux de Celeste et aimerait aussi la délivrer de sa prison aérienne.

Les animaux aussi sont maltraités, comme le cheval Nanà, dont on apprend à la fin le douloureux et odieux secret. Des animaux personnifiés, qui ont une vraie place dans le quartier ; ajoutons à cela que les commerçants sont véreux, le prêtre corrompu, et la nature n’est pas en reste, puisqu’elle déverse elle aussi sa méchanceté sur la ville sous forme de pluies torrentielles et d’inondations destructrices.

« Borgho Vecchio » est noir, profondément noir. C’est un univers désespéré, où règnent la haine, la cruauté, la violence et l’absence de morale. Les moments d’espoir semblent si ténus que personne ne peut les saisir. Rien n’est positif, même le doux parfum du pain n’est évoqué que pour parler de ceux qui en manquent.

Heureusement, il y a l’écriture de Giosuè Calaciura. Intense, exubérante par moments, poétique en tous cas. Elle évoque tout un ensemble de sensations, on sent les odeurs, on ressent le souffle du vent, on entend les cris de Cristofaro, jusqu’au bouquet final qui nous emmène dans une course folle à la suite de Toto. A découvrir pour l’écriture dont Jérome Ferrari nous dit en préface du livre :

« La langue de Giosuè Calaciura est unique, objectivement unique : c’est une langue très belle, dense, poétique, baroque, traversée de constantes inventions métaphoriques. »

Borgho vecchio, Giosuè Calaciura, traduit de l’italien par Lise Chapuis, Notabilia , 22 août 2019, 160 p.

#BorgoVecchio#NetGalleyFrance

 

2 ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire, Challenge Il viaggio chez Martine.

 

 

Rentrée littéraire : La grande escapade, Jean-Philippe Blondel

 

Le nouveau roman de Jean-Philippe Blondel ne se raconte pas : la trame est simple, puisque l’on assiste à une année de la vie de quelques personnes qui habitent sur le site du groupe scolaire Denis-Diderot, dans une ville de province de l’Est de la France. Nous sommes en 1975, et les institutrices et instituteurs bénéficient encore de logements de fonction. Ils sont donc quelques couples, avec leurs enfants, à vivre dans le même bâtiment, sur leur lieu de travail. L’auteur nous fait entrer dans le quotidien de chacun, nous faisant assister aux préoccupations, aux commérages mesquins ainsi qu’aux jeux de séduction qu’implique cette promiscuité.

Au-delà de la vie des personnages, c’est un monde en pleine mutation que Jean-Philippe Blondel pointe du doigt. Quelques années après mai 68, les tendances qui vont sous-tendre notre société pendant plusieurs décennies se dessinent, entre les tenants du progressisme et les conservateurs : la querelle entre les anciens et les modernes s’affirme sous nos yeux et le petit groupe scolaire composé d’une école maternelle et d’une école primaire en ressent les premiers effets.

C’est aussi le début de la mixité à l’école, de la grande consommation et des vacances de masse et enfin de l’émancipation des femmes. Les personnages féminins en sont conscients et leurs conjoints ne sont pas tous favorables à ces changements. D’ailleurs, chacun des personnages le répète, avec une connotation plus ou moins positive : « le monde est en train de changer ». La fin abrupte n’a finalement pas d’importance, si ce n’est de nous rappeler que l’essentiel est de « se précipiter sur ceux qui nous entourent encore pour les assurer de notre amour ».

Comme dans « Un hiver à Paris » du même auteur, j’ai trouvé que dans « La grande escapade », les parties étaient de qualité assez inégale. C’est clairement dans la quatrième partie que je suis vraiment entrée dans le roman et que je me suis attachée aux personnages. Et c’est sûrement pour cela que j’ai trouvé la fin un peu brutale et que j’aurais aimé continuer encore un peu.

Ceci dit, j’ai beaucoup aimé l’évocation de l’ambiance des années soixante-dix qui m’a semblé très juste. Enfin, pour finir par le meilleur, j’ai énormément apprécié l’humour, fin et léger qui émaille l’ensemble du récit. Est-ce dû au style indirect libre et à la distanciation qu’il introduit, comme un œil ironique qui contemple tout ce petit monde ?  Une lecture que je recommande aux nostalgiques de ces années-là, et qui pourra aussi intéresser les moins de cinquante ans, d’autant que les thèmes évoqués dans le roman sont toujours très actuels.

Je remercie Netgalley pour sa confiance, ainsi que les Editions Buchet-Chastel.

#LaGrandeEscapade #NetGalleyFrance

 

La grande escapade, Jean-Philippe Blondel, Editions Buchet-Chastel, Paris, 15 août 2019, 272 p.

 

1ère participation au challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie.

 

 

Un bon samaritain, Matthieu Falcone

Pierre Saintonge est un homme qui, à première vue, n’attire pas la sympathie. Il est prompt à la critique en toutes circonstances. Il détonne dans le milieu universitaire où il est professeur, parce qu’il n’hésite jamais à dire ce qu’il pense. Il déteste plus que tout le politiquement correct, non pas par esprit de contradiction mais parce qu’à la différence de nombre de ses contemporains, il aime réfléchir, aller au fond des choses et mettre en évidence toutes les nuances d’une idée.

C’est aussi un grand amateur de femmes, qui célèbre la beauté et l’élégance des parisiennes, même s’il a du mal à comprendre les paradoxes des « filles d’aujourd’hui ».  Son meilleur ami, qui est le narrateur, le décrit comme un homme qui a abandonné les « complications intérieures » en même temps que son aspiration à être un intellectuel, pour davantage de pragmatisme. S’il n’est pas d’accord avec lui sur certains points, notamment en politique, le narrateur reste l’ami de Saintonge par fidélité à leur passé et parce qu’il aime son charisme.

Le roman s’ouvre sur une exposition d’art contemporain que visitent les deux amis. Saintonge critique les « nippes de migrants » utilisées par l’artiste pour attirer les bobos. Il fustige ceux qui ne voient pas à long terme ce que la politique d’accueil envers et contre tout pourrait avoir comme conséquences. Pourtant, quand il rentre chez lui et butte sur trois migrants allongés par terre dans le froid, il n’écoute que son cœur et les fait monter chez lui. Le lendemain, Mylène, sa femme, découvre stupéfaite les trois hommes endormis dans son salon. Saintonge va rapidement forcer l’admiration de ses amis qui prônaient l’accueil à tout va sans jamais être capables de mettre leurs paroles en pratique. Mais cela ne va pas être du goût de tout le monde…

Voilà un roman tour à tour grinçant et drôle, qui affronte le politiquement correct et dénonce les paradoxes et l’hypocrisie de notre temps : Matthieu Falcone introduit des nuances, nous conduisant à réfléchir au-delà de l’idéologie commune, ce qui est intéressant intellectuellement. Il est très bien écrit, avec des subjonctifs passé et des termes peu usités, ce qui peut sembler pédant mais sied finalement à la pensée du personnage principal.

Bref, un premier roman décoiffant, un peu à la Houellebecq, dont on parle trop peu.

 

Un bon samaritain, Matthieu Falcone, Gallimard, collection Blanche, novembre 2018.

Poupée volée, Elena Ferrante

Leda se réveille à l’hôpital. Elle a perdu le contrôle de sa voiture. Elle a eu beaucoup de chance : sa seule blessure est sans gravité, mais c’est une « lésion inexplicable ». Pour comprendre, elle déroule le fil de ses souvenirs : se sentant libérée de son devoir maternel parce que ses deux filles étaient parties rejoindre leur père et travailler au Canada, Leda est partie en vacances dans les Pouilles. Elle s’est installée dans un appartement de location pour tout l’été et se réjouissait à l’idée d’avoir tout son temps pour travailler, lire et écrire. Sur la plage, elle rencontra une famille napolitaine et se trouva fascinée par une jeune femme, Nina, mère d’une petite fille Elena.

Cette rencontre fut l’occasion pour elle se s’interroger sur son rapport à la famille. Leda voulait se raconter à ses filles, leur expliquer ce qu’elle avait du mal à comprendre elle-même : pourquoi, alors qu’elles étaient petites, elle les avait abandonnées à leur père pendant plusieurs années ? Leda voulait aussi approcher Nina, la jeune mère napolitaine, pour en faire une sorte de « fille extérieure » :

« Quelle sottise de croire que l’on peut se raconter à ses enfants avant qu’ils aient au moins cinquante ans ! Prétendre qu’ils nous voient comme une personne et non comme une fonction. Leur dire : je suis votre histoire, c’est avec moi que vous commencez, écoutez-moi, cela pourrait vous servir. Nina, en revanche, je ne suis pas son histoire, Nina pourrait même me voir comme un futur. Me choisir comme compagnie une fille qui me serait extérieure. La chercher, l’approcher. »

Mais sans savoir pourquoi, sur la plage, la narratrice vola la poupée de la petite Elena. Elle pouvait encore s’en sortir en ramenant le jouet le lendemain, et en expliquant avoir continué ses recherches dans la soirée, pour aider Nina, dont la petite fille pleurait la perte de la poupée. Mais le voulait-elle vraiment …?

« Poupée volée » a été publié en 2006 et contient la plupart des thèmes qui seront développés quelques années plus tard dans la saga d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse ».  La poupée volée, centrale dans ce roman, sera une anecdote dans L’amie prodigieuse. Mais une anecdote sur laquelle l’auteure insistera pourtant. La lecture de « Poupée volée » éclaire donc – ou interroge du moins- certains épisodes de « L’amie prodigieuse » : quel souvenir douloureux est donc lié à la perte de la poupée ? Et dans « Poupée volée », quel acte Leda est-elle obligée d’expier malgré elle, pourquoi cette culpabilité ? Pourquoi Leda ne comprend-elle pas certains de ses actes ? En revient-on toujours au thème de l’abandon ?

Parmi les autres thèmes, on retrouve également celui de la maternité et de ses difficultés, notamment face à la vie professionnelle, mais aussi le poids qu’exerce la famille napolitaine populaire sur ses membres, et le rôle du dialecte qui est ici encore, comme dans « L’amour harcelant », négatif parce que violent et révélateur de la culture familiale. Et enfin, la difficulté à évoluer dans un milieu cultivé, lorsque l’on est issu d’un quartier défavorisé, malgré des études universitaires réussies.

J’ai préféré ce roman à celui de « L’amour harcelant », parce qu’il est moins cru et moins dur. Il n’en reste pas moins dérangeant, notamment parce qu’il soulève beaucoup de questions qui restent sans réponses. Et parce que l’on s’interroge inévitablement sur la récurrence des thèmes et anecdotes que l’auteure aborde dans chacun de ses romans et sur leur genèse.  Quant à l’héroïne, Leda, elle ressemble beaucoup à Lenu, et elle m’a paru touchante dans son incapacité à mener une vie normale et dans sa souffrance face au fait d’avoir été une mauvaise mère. Elena Ferrante, quant à elle, continue de m’intriguer, très favorablement d’ailleurs, et je terminerai donc bientôt la découverte de ses romans avec « Les jours de mon abandon »…

Poupée volée, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Folio n°6351, 196 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois italien chez Martine, et du challenge Objectif Pal chez Antigone.

Une drôle de fille, Armel Job

 

Lorsqu’une femme élégante en imperméable beige pousse la porte de la boulangerie Borj à Marfort, près de Liège, Ruben et sa femme Gilda sont loin d’imaginer que le destin de leur famille va basculer, lentement d’abord mais surement. Mme Vandelamalle, c’est le nom de l’inconnue, se présente comme faisant partie de l’Oeuvre nationale des orphelins de guerre. Nous sommes en 1958 et cette organisation se trouve confrontée aux problèmes que posent les orphelins de guerre en devenant adultes : beaucoup ne font pas d’études et il faut pourtant leur assurer un avenir.

Après quelques circonvolutions, Mme Vandelamalle explique aux Borj qu’ils ont été choisis pour accueillir Josée, une orpheline qui sera parfaite pour les aider à la boulangerie. Après un premier mouvement de recul, les Borj finissent par se laisser convaincre de prendre la jeune fille en apprentissage. Celle-ci est d’ailleurs plutôt bien acceptée par Astrid, la fille des Borj, qui a le même âge qu’elle et par le fils plus jeune, Rémi, ainsi que par les clients de la boulangerie.

Chacun y trouve donc son compte, comme Gilda qui peut travailler un peu moins, ou Astrid, qui voit là une alliée, notamment quand elle obtient de ses parents la permission d’aller à une soirée du nouveau dancing, parce que Josée l’accompagne. Mais c’est là que Josée fait sa première crise d’épilepsie, événement marquant pour la famille qui ne voit plus Josée du même œil. Ruben, non plus d’ailleurs, qui découvre que Josée est une jeune femme à laquelle il n’est pas insensible.

Josée, cette jeune femme un peu simple, qui ne voit jamais le mal, arrive dans la famille Borj un peu comme un chien dans un jeu de quilles. Innocente, par sa seule présence, elle ne fait que pousser la noirceur de l’âme humaine à se révéler ; qu’il s’agisse de sa famille adoptive, des amies d’Astrid qu’elle côtoie via la chorale des « Libellules », ou des clients de la boulangerie, les mensonges et les mesquineries s’accumulent jusqu’à ce que Josée devienne le bouc émissaire de tous. Cette « drôle de fille », pauvre fille aussi, met en exergue les jalousies qui alimentent les rumeurs, transformant une petite ville en véritable enfer pour ceux qui en sont les victimes.

Mais comme tout n’est qu’affaire de communication, et comme les apparences restent toujours trompeuses, Gilda sait comment retourner les faits à son avantage. C’est sans compter Josée, instrument d’un destin qu’elle accomplira sans faillir.

Une intrigue très bien ficelée née d’une histoire vraie au sein de laquelle chacun s’illustre par sa médiocrité. « Une drôle de fille » est le deuxième roman d’Armel Job que je lis, après « Une femme que j’aimais », et il me donne très envie de poursuivre ma découverte de cet auteur !

 

Une drôle de fille, Armel Job, Robert Laffont, Paris, janvier 2019, 277 p.

 

Lu dans le cadre du mois belge 2019 chez Anne

 

 

La vraie vie, Adeline Dieudonné

 

Il est curieux, mais très fréquent, de noter à quel point on peut se faire une idée fausse d’un roman dont on parle beaucoup (donc trop). Cela se vérifie pour moi une nouvelle fois avec « La vraie vie » que je n’avais pas du tout envie de lire malgré les nombreuses critiques élogieuses à son égard. J’en avais gardé deux idées principales : de la violence et des phrases courtes et percutantes, ce qui me rebute toujours mais qui est, dans ce cas précis, très réducteur.

Ayant eu accès à « La vraie vie » par le hasard d’un prêt, j’ai été étonnée de prendre du plaisir à la lecture, principalement parce que le roman est très original. Il fait de la violence domestique quelque chose de romanesque au sens noble du terme : j’ai lu « La vraie vie » comme une fable, ou plus exactement comme un conte moderne. Et comme dans tous les contes, il y a des moments très durs, notamment lorsque le petit frère vit l’événement qui le traumatisera et lorsque le père se défoule sur la mère, mais ce n’est jamais glauque ni sordide. Et il y a des moments qui relèvent de l’héroïsme, celui que l’on doit à la jeune fille et à son attention pour son frère.

Pourtant, la vie de cette famille est un cauchemar permanent : un père qui passe son temps devant la télévision et n’a pour distractions que la boisson et la chasse. Une mère sans aucune réaction face à la violence de son mari, qualifiée d’ « amibe » par sa fille. Un lotissement laid, une casse de voitures pour terrain de jeux… heureusement qu’il y a la camionnette du marchand de glaces et sa petite musique. Quoique…

Tout est raconté avec une certaine distance et la quête de la grande sœur pour aider son frère y est pour quelque chose : on sait qu’elle se voile la face, elle dont l’intelligence scientifique est pourtant très développée pour son âge, mais c’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour ne pas sombrer. Et il est efficace. Quant au dénouement, sans le dévoiler pour les lecteurs qui n’ont pas encore lu « La vraie vie », il ne pouvait, selon moi, en être autrement : là encore, il est conforme aux contes.  Voilà à nouveau une belle découverte que cette lecture faite à l’occasion du mois belge.

 

La vraie vie, Adeline Dieudonné, L’iconoclaste, Paris, 2018, 266 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois belge 2019 chez Anne.