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L’aigle de sang, Marc Voltenauer

L’inspecteur Andreas Auer, dont nous avons fait connaissance dans « Le dragon du Muveran », puis dans « Qui a tué Heidi ? », vit des moments difficiles suite à la révélation de sa soeur Jessica et à l’accident de son compagnon Michael et à la longue et douloureuse rééducation de celui-ci. Mais le caractère combatif d’Andreas l’incite à aller de l’avant et à chercher des réponses à certaines questions. Il entreprend donc un voyage en Suède à la recherche de ses origines et choisit d’y consacrer ses trois semaines de vacances bien méritées. En son absence, c’est Karine, sa collègue de Lausanne, qui s’occupera de Mikaël.

C’est donc loin de la Suisse que se déroule l’intrigue de ce troisième volume des aventures de l’inspecteur Auer, sur l’île de Gotland plus précisément, dont Marc Voltenauer vante les atours, nous donnant ainsi envie de découvrir la cité médiévale de Visby, la faune et la nature de l’île. Mais comme on s’en doute, la quête personnelle de l’inspecteur Auer sur les traces de son histoire familiale ne sera pas une partie de plaisir : à remuer le passé, on le réactive bien souvent, et les morts s’enchaînent, entraînant Andreas dans une véritable enquête criminelle qu’il aidera à résoudre, en enquêtant seul ou en collaborant avec la police locale.

Au centre de l’intrigue, un clan vicking pour admirateurs du paganisme nordique en mal d’exaltation. On découvre ici quelques aspects de la mythologie nordique, dont le fameux « aigle de sang » qui donne son titre au roman : un mode d’exécution particulièrement odieux ! Marc Voltenauer aime les détails, qu’il s’agisse de la déesse Freya, de la progression d’une opération de police ou d’un piège tendu aux membres du clan criminel. Pour autant, les chapitres courts se succèdent, le suspense demeure et le rythme est bien tenu. La narration adopte un schéma que les amateurs de polars nordiques connaissent bien, en alternant les chapitres relatifs à deux, voire trois périodes différentes.

Quant aux personnages, ils sont nombreux, et l’on s’y perd parfois dans les fonctions ou les rôles des membres du clan vicking, d’autant que les noms suédois sont difficiles à retenir. Un peu de concentration est nécessaire à la lecture qui, malgré cela, apporte toujours autant de plaisir (et des frissons bien sûr). En ce qui me concerne, outre l’intrigue, j’ai aimé découvrir l’île de Gotland, la mythologie nordique, mais l’ambiance calme et sereine du village de Gryon m’a manqué, notamment l’apéritif partagé sur la terrasse du chalet, et même si je comprends bien le besoin de l’auteur -qui est helvético-suédois- d’ancrer l’un de ses romans en terre nordique, j’espère que l’inspecteur Auer retrouvera vite le cadre ressourçant des alpes vaudoises.

A noter que le tome 2, « Qui a tué Heïdi ? » est maintenant disponible en collection de poche.

 

L’aigle de sang, Marc Voltenauer, Editions Slatkine et Cie, 2019, 511 p.

 

7ème participation au challenge Polars et Thrillers chez Sharon

 

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Dossier 64, Adler-Olsen

 

La sortie du film « Dossier 64 » début mars est l’occasion de lire le polar dont il est tiré. Dans ce roman, Jussi Adler-Olsen nous propose la quatrième enquête du Département V de la police de Copenhague. Le Département V est un service qui se consacre exclusivement aux affaires non élucidées, puis mises de côté, mais non classées : des « cold case » que l’on exhume des vieux dossiers et dont on relance l’enquête.

C’est Rose, l’assistante de l’inspecteur Carl Mørk, qui attire l’attention de son supérieur sur la disparition d’une prostituée, Rita Nielsen, remontant à 1987. Avec Assad, autre assistant aux méthodes audacieuses mais efficaces, le trio se lance dans une enquête qui leur permet de faire le lien entre plusieurs disparitions survenues à la même époque et qui les met sur les traces de Curt Wald, ancien médecin devenu le leader d’un parti politique aux idées extrémistes.

Le parti « Ligne pure » prétend en effet faire la distinction entre ceux qui méritent de vivre et les autres, en se fondant sur l’idée « qu’il n’y a pas de sens à laisser vivre un être destiné à une existence indigne ». Pendant plusieurs décennies, ses membres, dont certains sont médecins, ont ainsi pratiqué ou favorisé des méthodes telles que des avortements ou stérilisations forcés pour tendre vers leur objectif, à savoir débarrasser la société de ceux qu’ils considèrent comme rien moins que des attardés sociaux :  l’eugénisme pratiqué pour le bien de la collectivité, sous couvert de raisons morales.

Nete Hermansen fait partie des jeunes filles dont l’existence a été brisée par sa rencontre avec Curt Wad. Internée sur la terrible île de Sprogø dans un asile pour femmes, elle est victime d’un avortement pratiqué contre son gré, puis d’une stérilisation forcée. Libérée, elle reprend une vie normale, si tant est qu’elle puisse l’être après ce qu’elle a subi. Elle se marie et passe quelques années heureuses en couple, avant de recroiser le chemin de Curt Wad en 1987, et son existence bascule à nouveau.

Jussi Adler-Olsen, comme à son habitude, signe un polar efficace. Les héros récurrents sont particulièrement attachants, de par leur personnalité plutôt atypique par rapport à celle des policiers qui apparaissent dans les polars scandinaves. Il y a Rose qui n’hésite pas à « devenir » sa propre jumelle Yrsa quand elle veut fuir la réalité, Assad, un syrien, dont on ne connait pas le passé, mais dont on devine qu’il tait les horreurs qu’il a connues. Assad se montre d’ailleurs bouleversé par le sort de certaines femmes impliquées dans cette enquête et redouble de motivation pour aider à son élucidation. Enfin, Carl, l’inspecteur, qui n’est ni alcoolique ni assailli de problèmes psychologiques, mais qui, derrière un cynisme caustique semble cacher un grand cœur et beaucoup de tendresse. Quant à l’intrigue, elle nous tient en haleine jusqu’à la révélation finale !

Dossier 64, Jussi Adler-Olsen, traduit du suédois par Caroline Berg, Le livre de poche, Paris, 2016, 672 p.

 

Lu dans le cadre du challenge Polars et thrillers chez Sharon et du challenge objectif pal chez Antigone 

 

 

Promesse, de Jussi Adler-Olsen

promesse-adler-olsenComme d’habitude, le département V est débordé et c’est bien ce que Carl fait comprendre, certes un peu brutalement, à un collègue de l’île de Bornholm lorsque celui-ci l’appelle pour lui demander de l’aide. Il est vrai que Carl a également décidé de réorganiser sa vie personnelle, ne serait-ce que pour trouver un peu de temps pour le sommeil. Et puis, il y a aussi cette vieille histoire qui resurgit, sortie de l’imagination de Ronny, son cousin, et que celui-ci disait avoir racontée dans un roman à paraître. Le hic était que Carl s’y trouvait impliqué dans un meurtre : très mauvais pour un policier, même rien dans cette histoire n’était véridique.

Carl n’a pas le temps de souffler : Rose vient lui annoncer la mort d’un certain brigadier Habersaat qui vient de se suicider en plein milieu de son pot de départ à la retraite. Habersaat avait trouvé porte close au département V qu’il avait appelé en tout dernier espoir concernant une ancienne affaire. Il s’agit bien du collègue de l’île de Bornholm. Rose ne mâche pas ses mots et accuse Carl d’avoir refusé d’écouter le brigadier et d’être responsable de sa mort. Même si Carl relativise sa responsabilité dans cette affaire, il comprend que le devoir l’appelle et accepte le voyage que Rose est déjà en train d’organiser vers Bornholm. Assad sera bien sûr de la partie : on ne se prive pas d’un assistant hors pair, qui excelle à apaiser les conflits, à exercer son esprit analytique et mettre le doigt sur des détails essentiels.

C’est ainsi que le département V relance l’enquête sur le décès d’une jeune fille de dix-sept ans, dont le corps avait été retrouvé dans un arbre, alors que son vélo gisait, broyé, au bord de la route. C’était en 1997 : un nouveau « cold case » et une nouvelle enquête passionnante pour Rose, Carl et Assad, qui nous emmènent cette fois dans l’univers de certaines médecines alternatives et de leurs dérives sectaires.

Ce sixième tome tient ses promesses : le rythme reste lent, bien qu’il s’accélère à la fin, mais l’auteur réussit toujours à nous tenir en haleine. C’est vrai qu’il nous livre de nouvelles informations sur les personnages, tout particulièrement sur Assad, mais il les distille savamment, pour susciter notre curiosité, en attendant la suite des enquêtes de ce trio danois, particulièrement intéressant !

 

Promesse, Jussi Adler-Olsen, traduit du danois par Caroline Berg, Albin Michel, janvier 2016, 650 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge scandinave chez Marjorie, du challenge polars et thrillers chez Sharon et du challenge objectif PAL 2017 chez Antigone.

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Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, Selma Lagerlöf.

le-merveilleux-voyage-de-nils-holgersson-a-travers-la-suede-jeunesseNée en 1858 en Suède, Selma Lagerlöf, institutrice, est passée à la postérité grâce à ce roman d’initiation devenu un classique de la littérature pour la jeunesse. L’auteure l’avait écrit en réponse à une commande de l’ école publique suédoise, afin de faire connaître la géographie de la Suède aux écoliers du pays. Le livre remporta un concours qui récompensait alors le meilleur livre de lecture pour les écoles. Fait moins connu, Selma Lagerlöf fut aussi la première femme à remporter le Prix Nobel de littérature, en 1909.

Le héros est un jeune garçon qui ne sait « que dormir, manger et faire des bêtises » et notamment tyranniser les animaux de la ferme de ses parents. Un dimanche, alors que ses parents sont au temple, Nils aperçoit un lutin et décide de lui jouer un mauvais tour. Le lutin se venge aussitôt et transforme le garçon en un petit lutin également, doté de la capacité de parler avec les animaux. Nils se rend bien vite compte que les animaux de la ferme savent où habite le lutin qui lui a jeté ce sort, mais refusent d’aider le garçon qui a été si méchant avec chacun d’eux.

C’est alors que passe dans le ciel un groupe d’oies sauvages, en migration vers le Nord. Un jeune jars de la ferme ne résiste pas à l’appel et décide de les accompagner dans leur voyage. Au moment où le jars réussit à s’envoler, Nils oublie sa petite taille et s’accroche au cou du jars pour l’empêcher de partir. Il est emporté dans les airs et quitte ainsi sa Scanie natale pour un voyage qui dure plus de huit mois : toutes sortes de péripéties attendent le jeune garçon et l’amènent à devenir meilleur, à se dépasser et à comprendre qu’il n’a jusqu’alors été que méchant et égoïste. Le roman est certes un peu moralisateur, mais le jeune Nils comprend par lui-même, grâce à l’observation et à l’expérience qu’il tire de ce long périple.

Selma Lagerlöf nous emporte dans un beau voyage au charme désuet, mélangeant le fantastique au roman d’initiation. De la Scanie jusqu’en Laponie, nous découvrons les paysages suédois, les animaux sauvages qui les peuplent et quelques légendes de ces contrées nordiques. Je n’ai qu’un regret : n’avoir pas lu le texte intégral, ce qui n’est précisé nulle part dans cette édition Jeunesse. Je me suis vite rendu compte que le récit était incomplet. La présente édition n’est en effet qu’une version réduite des aventures de Nils Holgersson.

Le fait est important, car cette édition est destinée aux jeunes de onze ans et plus. D’une part, le sujet est très éloigné de ce que lisent les plus de onze ans et risque donc de ne pas leur plaire et d’autre part, le vocabulaire facile et la simplicité de l’intrigue conviennent davantage à des enfants de classes primaires. L’indication de l’âge au dos du roman me semble donc largement sur-évaluée. Quant à moi, je ne résiste pas à inscrire dans ma liste d’envies l’édition intégrale publiée chez Actes Sud :

 

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Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, Selma Lagerlöf, traduit du suédois par Agneta Ségol et Pascale Brick-Aida, illustrations de Michel Boucher, Flammarion jeunesse, Paris, 2010, 132 p, à partir de 11 ans.

 

Livre lu dans le cadre du challenge Objectif PAL chez Antigone, du challenge Femmes de lettres chez George et du challenge nordique chez Marjorie.

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L’exception, Audur Ava Olafsdottir

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C’est à minuit, un 31 décembre, alors qu’il débouche le champagne pour célébrer la nouvelle année que Flocki, un mathématicien islandais, choisit d’annoncer à son épouse qu’il la quitte. Moment peu commun mais réfléchi : selon lui, chacun pourra ainsi commencer une nouvelle vie au matin du premier janvier ! Cela n’est pas aussi simple pour Maria, d’autant que Flocki la quitte pour son collègue, celui qui a réveillonné avec eux quelques heures auparavant. Alors, à la stupeur face à l’imprévu, s’ajoute celle de la découverte de l’homosexualité de son mari. Comment ne s’est-elle rendu compte de rien ?

Triste consolation pour Maria, Flocki lui dit en partant : « tu es la dernière femme de ma vie » ! Pendant le jour de l’An qu’elle passe seule avec ses jumeaux âgés de deux ans et demi, Maria compte les heures depuis le départ de son mari, incapable de réaliser ce qui lui arrive. Elle traverse tous les états psychologiques possibles en une telle circonstance, mais heureusement, Perla veille sur elle. En effet, sa voisine a compris qu’il se passait quelque chose d’anormal lorsque Maria est sortie, hagarde, en tenue de soirée légère dans le froid de la nuit islandaise, juste après l’annonce.

Perla est conseillère conjugale, et aussi écrivain ; ou plus exactement, nègre pour un auteur de polars à succès. Perla se révèle d’ailleurs au fil du récit beaucoup plus écrivain que conseillère conjugale, bien qu’elle remplisse ce rôle auprès de Maria, avec laquelle elle devient rapidement amie. Perla est quelqu’un d’exceptionnel, par sa taille d’abord puisque, atteinte d’une forme particulière de nanisme, elle ne mesure guère plus que les jumeaux de Maria. Par sa personnalité également, qui lui a permis de faire face à l’adversité et aux moqueries. Enfin par le rôle qu’elle joue aux côtés de Maria : accourue à son secours aux premières heures du drame, Perla craignait en effet que Maria ne se réfugie dans une solution définitive après l’abandon de Flocki.

De Flocki, il est finalement peu question. Il n’est pas le personnage central de ce roman. Son attitude est tantôt égoïste, tantôt amicale envers Maria. Et même si celle-ci découvre peu à peu que les infidélités de son mari durent depuis longtemps, elle ne recherche ni l’affrontement, ni la vengeance. Maria souffre trop pour cela. Elle reste pourtant optimiste, souriante. Elle s’occupe de ses enfants le mieux possible, parle beaucoup avec Perla, et se découvre aussi un père biologique… mais pour peu de temps. Elle s’efforce de retrouver la sérénité dans ce chaos qui l’entoure. Elle accomplit même le rêve d’adoption entamé des années auparavant avec son mari…

« L’exception » est un beau roman que je vous conseille, car il traite autant des affres de la séparation amoureuse que de ceux de la création romanesque. Les deux sont étroitement imbriqués dans un récit plein de sensibilité et de pudeur, avec un brin d’humour et quelques jolies phrases à découvrir.

 

 
L’exception, Audur Ava Olafsdottir, traduit de l’islandais par Catherine Eyolfsson, Editions points, Paris, Février 2016, 288 p. 

 

 

Lu dans le cadre du challenge nordique de Marjorie

challenge nordique 2016

D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, de Jon Kalman Stefansson

 

d'ailleurs les poissons n'ont pas de piedsC’est vrai, le titre est déconcertant, comme l’ensemble du livre d’ailleurs. Mais pour autant, je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé sur le moment, au contraire, et pourtant je garde de cette lecture un souvenir mitigé. Pourquoi un avis si peu tranché ?

J’ai choisi ce livre pour participer aux matchs de la rentrée littéraire 2015, parce que j’avais beaucoup aimé le premier roman de Stefansson traduit en français, « Entre ciel et terre »,  un récit magnifique qui se déroule dans un petit village de pêcheurs islandais et évoque une amitié entre deux pêcheurs qui ont en commun l’amour des mots et des livres. Un roman qui allie une histoire belle et sensible, des thèmes essentiels comme le sens de la vie, la mort, l’amitié et la force de la nature, entre autres, et une écriture d’une grande beauté. Ce fut d’ailleurs l’un de mes principaux coups de cœur de 2013 !

Le nouveau roman de Stefansson, « D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds », est à la hauteur de mes attentes en ce qui concerne l’écriture. Belle et sensible, mais jamais mièvre, jamais ardue, inventive parfois, toujours mélodieuse : on se laisse bercer par les mots de l’auteur qui bien souvent se suffisent à eux-mêmes. D’autant qu’une fois encore, Stefansson convoque, par l’intermédiaire d’événements du quotidien, les grandes questions existentielles que nous nous posons tous face à la vie, l’amour, la mort, perçus ici sous le prisme des souvenirs, du regret parfois, et de la nostalgie.

Le héros principal, Ari, est un islandais qui s’est enfui au Danemark, deux ans avant le début de cette histoire, pour échapper à une trop grande douleur qu’il préfère cacher derrière un motif plus neutre : il étouffe dans la société islandaise si étroite, et de toute façon, le Danemark n’est pas vraiment l’étranger pour un Islandais. Alors que son père est très malade, Ari reçoit de celui-ci un paquet contenant deux enveloppes : dans la première, il découvre une photo très ancienne qu’il ne connaissait pas, de son père et de sa mère –décédée depuis quarante ans-, sur laquelle le couple semble très heureux. La seconde enveloppe lui offre le diplôme d’honneur jadis décerné à Oddur, son grand-père paternel, qui était capitaine et armateur.

Ces deux documents déclenchent chez Ari une vague d’émotion. Alors qu’il se trouve dans l’avion pour l’Islande, il sait déjà qu’il se lance à la poursuite de ses souvenirs, ceux de ses parents, ceux de ses grands-parents Margret et Oddur, habitants de Keflavik, endroit connu pour être  le plus noir du pays, car « Nulle part ailleurs en Islande, les gens ne vivent aussi près de la mort ».

A partir de là, le roman fait des allers et retours dans le temps, pour évoquer des épisodes vécus par les trois générations sur cette terre exigeante. Le tout forme une chronique familiale assez difficile à suivre et inégale : j’ai en effet nettement préféré les grands-parents Margret et Oddur, dont l’amour si fort, imprégné d’une passion pour la terre islandaise et pour la mer,  m’a rappelé un autre de mes coups de cœur islandais « La lettre à Helga ».

Certes, le rythme du roman m’a un peu fait penser au flux et au reflux de la mer, et l’on peut d’ailleurs trouver toutes sortes de raisons pour justifier le choix de l’auteur quant à la construction de son roman, d’autant qu’il s’agit d’évoquer des souvenirs. Mais je ne peux m’empêcher de regretter une structure qui m’a laissé une grande impression de flou à la fin de ma lecture… tout comme une intrigue peu fournie qui, en tout cas, n’a pas suscité ma curiosité. Stefansson fait de la poésie, c’est vrai, mais alors pourquoi choisir le roman ?

Je suis sans conteste sévère avec l’auteur, -comme on peut l’être avec les plus grands-, sans doute parce que j’ai été assez déçue à la lecture de « D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds ». Il n’en reste pas moins que, comme je le disais au début de cette chronique, pour les lecteurs qui attachent une grand importance à l’écriture, les mots de Stefansson, servis par la traduction d’Eric Boury, peuvent justifier à eux-seuls la lecture de ce roman !

 

D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, Jon Kalman Stefansson, traduit de l’islandais par Eric Boury, Gallimard, Paris, mai 2015, 443 p.

 

Je remercie les matchs de la rentrée littéraire 2015 de m’avoir envoyé ce roman.

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Livre lu dans le cadre du challenge Nordique 2016, chez Marjorie

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Compartiment n°6, de Rosa Liksom

Compartiment n°6 LiksomDans une Union soviétique qui vit ses dernières années, une jeune étudiante finlandaise installée à Moscou prend le Transmongolien pour Oulan-Bator. Elle accomplit ainsi son rêve de traverser la Sibérie pour se rendre en Mongolie afin de découvrir des pétroglyphes (dessins symboliques gravés sur de la pierre) situés au sud de la capitale mongolienne. Mais elle laisse derrière elle Mitka et sa mère, Irina, ainsi que le grand-père de Mitka, Zakhar. Pourquoi être partie seule, alors que c’est avec Mitka qu’elle devait faire ce voyage ?

Débute alors le long périple qui l’emmènera jusqu’en Mongolie, dans ce Compartiment n° 6 qu’elle est forcée de partager avec un homme. Pas de chance pour cette jeune femme que l’on sent d’emblée malmenée par la vie, cet homme est une brute épaisse, un ivrogne de toujours, grossier et salace de surcroît !

La jeune femme subit la conversation de l’homme qui déverse des histoires impudiques, souvent sordides, mais parfois émouvantes, comme lorsqu’il dévoile certains épisodes de son enfance. Il travaille maintenant dans un chantier en Mongolie et se rend de temps en temps à Moscou pour voir sa femme et son fils, sa femme Katinka qu’il n’hésite pas à battre quand elle remet son autorité de mâle russe en cause.

La jeune femme ne répond pas, ne prend pas part à ce qui devient un monologue. Elle se concentre pour essayer de ne pas entendre les paroles de l’homme. Elle se réfugie dans la contemplation du paysage, dans ses pensées, et dans l’évocation de quelques moments partagés avec Mitka. On en apprend très peu à son sujet. L’auteur nous distille au compte-gouttes les souvenirs de la jeune femme, au même rythme lent que celui du train.

L’homme, quant à lui, avait besoin de cette oreille, pourtant peu attentive. La jeune femme attend en effet les arrêts du train, qui dans certaines villes peuvent durer jusqu’à un jour ou deux, pour s’échapper de l’atmosphère lourde et viciée du compartiment. Elle n’est cependant pas totalement indifférente au destin de cet homme. Elle l’accompagne parfois lors des étapes ou plutôt, se laisse accompagner par lui, et lui donne, de temps en temps, d’imperceptibles signes d’empathie.

Compartiment n° 6 dresse un portrait très dur de la Russie  soviétique, à l’époque de la guerre avec l’Afghanistan. La société se délite, le pays est sale et pollué, les hommes ont pour tout viatique l’alcool et parfois la drogue, et personne n’évoque jamais l’avenir. Deux êtres que tout oppose vont pourtant partager quelques moments, et même s’il ne se passe rien pendant tout le roman, leur rencontre a permis a chacun de faire le point sur sa vie.

L’écriture de Rosa Liksom évoque précisément le périple ferroviaire lent mais rythmé du Transmongolien. Elle réussit à nous plonger dans l’ambiance du train, à nous faire entendre le rythme saccadé des traverses qui défilent. Au départ de chaque ville, on ressent l’éloignement des éléments du décor ferroviaire ou industriel des villes traversées et l’on finit toujours par retrouver l’immensité monotone mais rassurante de la nature. Celle-ci est d’ailleurs omniprésente dans le roman de Linksom. La nature, froide, glaciale, qui hésite à plonger vers le printemps, y est toujours en plein contraste avec la saleté grise des villes. L’auteur excelle d’ailleurs dans les descriptions originales et toujours différentes qu’elle propose d’un paysage qui varie pourtant très peu tout au long du voyage. Compartiment n° 6 est donc à conseiller tout particulièrement aux lecteurs qui aiment ces instants contemplatifs.

L’auteur : Rosa Liksom est née en Laponie finlandaise en 1958. Après des études d’anthropologie effectuées à Helsinki, Copenhague et Moscou, elle se consacre à l’écriture et à la création artistique. Célèbre en Finlande, Rosa Liksom était jusqu’ici méconnue en France. Compartiment n°6 est son premier roman traduit en français. Il a fait partie des ouvrages sélectionnés pour l’attribution du Prix Médicis étranger 2013.

 

Compartiment n°6, Rosa Liksom, traduit par Anne Colin du Terrail, Editions Folio, Paris, juin 2015, 256 p.