Archives de tags | souvenirs

Le piéton de Rome, Dominique Fernandez

PR_FERNANDEZ.inddJ’ai découvert Dominique Fernandez par le magnifique roman biographique qu’il a consacré au Caravage, « La course à l’abîme ». Auteur très prolifique, Dominique Fernandez a également publié de nombreux essais et récits de voyage, dont beaucoup sont consacrés à l’Italie. « Le piéton de Rome » fait partie de ces derniers et reprend l’album intitulé tout simplement « Rome » que l’auteur avait publié en 2005, en l’enrichissant de souvenirs personnels. « Le piéton de Rome » est donc un « portrait-souvenir » à l’écriture élégante, dans lequel l’auteur nous livre sa vision de la capitale italienne qu’il arpente régulièrement depuis plusieurs décennies.

 

« ROMA est l’exacte inverse d’AMOR. Rome est à la fois un lieu où l’on aime et un objet d’amour. Personne ne peut ne pas aimer Rome ».

 

Animé par une passion inébranlable, l’auteur nous transmet son amour pour Rome tout au long de chapitres consacrés à la Rome antique, au Tibre, aux collines, villas et jardins, au Vatican… J’ai été particulièrement intéressé par son évocation de la société littéraire romaine et des déjeuners d’écrivains, bien sûr ! Dominique Fernandez y dresse un tableau haut en couleurs de la Rome des écrivains de la fin des années cinquante, période de la dolce vita qui fut très productive pour la littérature italienne : on croise ainsi Alberto Moravia, Pier Paolo Pasolini, Giorgio Bassani, et bien d’autres encore…

Pour le reste, qui constitue la majeure partie du livre, « Le piéton de Rome » est à lire sur place, pour préparer ou prolonger une visite historique et culturelle de la ville éternelle. Mieux qu’un guide, un ensemble de promenades érudites, comme l’itinéraire Caravage ou l’itinéraire Bernin, pour flâner intelligemment !

 

Le piéton de Rome, Dominique Fernandez, Editions Philippe Rey, Paris, Photos de Ferrante Ferranti, Paris, 2015, 229p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge « Il viaggio » chez Eimelle et du challenge « Un giro a Roma » chez Taralli e Zaletti.

Challenge romantique

un giro a Roma

Une fois, un jour, Erri de Luca

Une fois un jour Erri de LucaAprès le magnifique « Le poids du papillon », voici un court récit d’Erri de Luca dont je ne regrette qu’une chose, c’est le titre français. En ne reprenant pas la traduction littérale du titre original « Non ora, non qui », (pas maintenant, pas ici), la version française se prive d’un titre qui était davantage en phase avec le récit et avait une signification particulière, comme l’auteur l’explique dans le texte. Par ailleurs, après avoir relu ce récit qui était depuis longtemps dans ma bibliothèque, j’ai pu constater que l’édition Folio plus récente reprenait fort heureusement le titre « Pas ici, pas maintenant ».

« Une fois, un jour », est le récit de l’enfance napolitaine d’Erri de Luca. Né dans une famille bourgeoise qui a tout perdu pendant la guerre, le petit Erri vit dans un logement exigü au rez-de-chaussée d’une maison, avec pour toute vue le mur de tuf d’une ruelle napolitaine. Le soleil n’arrive pas jusqu’aux fenêtres de l’appartement, mais de temps en temps, la mère emmène ses enfants pour une excursion à Ischia où ils s’adonnent aux joies de la baignade. Ils ne se mêlent pas aux autres enfants de leur quartier, ils ne vivent pas de la même façon que ceux qui ont toujours été pauvres, la mère exige d’eux le silence et le calme. Malgré les reproches qu’elle leur adresse souvent, l’atmosphère est plus légère qu’elle ne le sera dans la belle maison, quelques années plus tard.

« L’enfance aurait bien pu durer éternellement, je ne m’en serais jamais lassé » (p54)

Car la pauvreté heureusement a une fin, mais elle correspond aussi à la fin de l’enfance pour l’auteur. C’est en effet pour lui un vrai bouleversement que l’installation dans la nouvelle maison, grande, belle et lumineuse. Cette période est rythmée par les photographies que prend le père. Elle s’achèvera lorsqu’il deviendra aveugle, une dizaine d’années plus tard. De cette époque où la vie est plus facile, l’auteur n’a que peu de souvenir, même s’il en possède des photographies : c’est le tri subjectif qu’opère la mémoire.

Le récit n’est pas linéaire. Erri de Luca va et vient dans les méandres de son enfance. Il est aujourd’hui un homme âgé. Il voit sa mère jeune qui ne le voit pas, lui, le fils vieux, qui va bientôt mourir. Il est aussi cet enfant qui a perdu son meilleur ami, Massimo, la seule fois où il a pleuré. Il est cet homme jeune qui bientôt perdra sa femme. Il est toujours cet enfant bègue, qui perd l’équilibre devant l’assurance et le rire des autres. Un défaut qui est peut-être à l’origine de son goût pour l’écrit :

« … le défaut attire l’attention au point qu’il suffit à lui seul à définir la personne toute entière. Ainsi, la confusion des mots, à l’entrée ou à la sortie, pour le sourd ou le bègue, déclenche le rire aussi sûrement que celui qui tombe ou perd l’équilibre. Parler, c’est parcourir un fil. Ecrire, c’est au contraire le posséder, le démêler » (p28).

« Une fois, un jour » est un magnifique texte, empli de poésie, où la mère du narrateur joue un rôle central. Erri de Luca s’adresse à elle avec une grande sensibilité qui capte tous les malentendus. Son écriture fait également preuve de beaucoup de pudeur, comme les moments partagés en famille :

« Nous nous sommes mal compris avec obstination, comme pour nous protéger de quelque chose. Nous avons préservé cette incompréhension par une sorte de discrétion et de pudeur : maintenant, je sais que c’est ainsi que naissent les affections. ».

Une fois, un jour, Erri de Luca, traduit de l’italien par Danièle Valin, Rivages poche, bibliothèque étrangère, 1994, 109p.

Pas ici, pas maintenant, Erri de Luca, Folio n°4716, Paris, 2008. Existe aussi en Folio bilingue n°164.

Billet à retrouver avec la biographie de l’auteur sur Pages italiennes.

Du même auteur : « Le poids du papillon« .

Livre lu dans le cadre du mois italien chez Eimelle, du Challenge Il viaggio et du challenge Italie 2015 chez Virginy

le mois italien

challenge italie

drapeau-italie-challenge-2015

Vie et mort d’un étang, de Marie Gevers

vie et mort d'un étangPour terminer ce mois belge en beauté, j’ai choisi un classique de la littérature francophone de Belgique que l’on doit à Marie Gevers, « Vie et mort d’un étang ».

Marie Gevers est née en 1883 près d’Anvers et a vécu toute son enfance dans le domaine de Missembourg où la grande maison familiale se niche dans un beau jardin agrémenté d’un étang. Elle ne quitte ce domaine que pour suivre le catéchisme à l’école, car c’est sa mère qui lui enseigne le français, l’histoire et la géographie, tandis qu’un instituteur vient lui donner des cours de mathématiques. Marie se passionne très tôt pour la lecture. Elle écrit des vers et se dédie véritablement à l’écriture après son mariage. De cette enfance au sein d’une famille nombreuse –elle est la dernière après cinq garçons-, Marie Gevers garde un souvenir radieux qu’elle évoque dans ce court roman qui, comme son nom l’indique, est centré sur la pièce d’eau familière qu’elle décrit au rythme des saisons.

De cette nature, Marie Gevers observe tout finement : les plantes, les animaux qui peuplent l’étang, les phénomènes météorologiques, les odeurs de la terre et de la nature. Elle guette l’algue responsable de la peste des eaux et la feuillaison des frênes, poursuit le grillon qui s’introduit dans la cuisine, admire les vers luisants et le reflet des ondes mouvantes que l’eau dessine sur le plafond de la cuisine.

L’eau est partout, au centre de tout. Personnage principal de ce roman, l’étang a accompagné toute l’enfance de Marie Gevers qui nous le présente dans tous ses aspects changeants, cet étang qui fut le compagnon de ces années de bonheur familial. Ce qui est étonnant dans ce roman est que je ne me suis jamais ennuyée, alors que je suis loin d’être passionnée de botanique, et que mon intérêt pour la nature se limite finalement à l’admiration de beaux paysages et de quelques animaux auxquels je suis sensible. Marie Gevers parvient à conférer aux plaisirs simples une dimension poétique incroyable qui nous ramène à l’essentiel.

« Mais la plus délicieuse de ces petites amphibies végétales est la menthe. Elle offre des trésors de parfum à qui la froisse… O menthe, la fraîche et l’amère, la vivifiante et la vite fanée ! C’est elle qui devait un jour me révéler l’accomplissement de ma destinée féminine, car un matin que je pêchais le gardon, les pieds dans les touffes aromatiques, l’odeur de la menthe m’atteignit soudain jusqu’au cœur. Je compris alors, à mon trouble même, qu’une semence humaine avait pris racine en moi… »

On retrouve la même poésie dans la deuxième partie du livre, pourtant très différente : « La cave » est un journal des sombres journées qu’a passées Marie, bien des années plus tard, en 1944, cachée avec les siens dans la cave de la grande maison familiale. Une expérience douloureuse, amplifiée par la peur de la mort qu’elle surmonte en faisant appel à ses souvenirs et en organisant ses journées autour de tâches très simples qui lui apportent la sérénité.

« Je crois au contraire que l’immense beauté de cette nuit d’avril m’offre un secours. Je regarde le dernier quartier de la lune avec un vague sourire : « je lui ressemble, me disais-je, ma vie est aux trois-quarts finie, mais cela n’empêche pas les rossignols de chanter »… Ils chantent, ils chantent pendant que, rentrée dans ma cave, je m’endors, et que par le hublot ouvert, le parfum de la nuit pénètre avec leurs clameurs ».

Une très belle lecture donc, fondée sur des souvenirs d’harmonie et de sérénité familiale, que Marie Gevers nous communique grâce à une écriture d’une grande sensibilité.

 

Vie et mort d’un étang, Marie Gevers, Editions Luc Pire, collection Espaces Nord, Bruxelles, 2009, 281 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois belge d’Anne et Mina

Logo Folon Redstar 38 gras blanc ombre orange 1 sans bord