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Quand sort la recluse, Fred Vargas

Un nouveau Fred Vargas est toujours un événement pour ses lecteurs qui se délectent à l’avance. J’ai un peu différé la lecture de ce nouvel épisode des aventures du commissaire Adamsberg paru avant l’été, et le plaisir n’en n’a été que plus grand. Il me fallait en effet un peu de temps devant moi, car un Vargas doit se savourer, même si l’envie est grande de le lire d’une traite.

Cette fois, l’auteur nous emmène d’abord sur la piste de l’assassin d’une jeune femme : s’agit-il du mari ou de l’amant ? Adamsberg expédie l’affaire en quelques jours, là où ses collègues avaient échoué au point d’estimer nécessaire de le faire rentrer d’Islande. L’intuition et surtout l’expérience permettent au commissaire de trouver l’élément déterminant dans cette enquête. Une simple routine pour Adamsberg, qui a pourtant la tête ailleurs : trois morts par accident, -à cause de la piqûre d’une araignée, la recluse-, attirent en effet son attention.

Les morts sont des hommes âgés. Le phénomène est rare mais rien n’a été constaté d’anormal : l’âge avancé des victimes suffit à expliquer l’issue fatale. Pour autant, cela ne satisfait pas Adamsberg qui décide de mener des recherches, bien que la majorité de la brigade refuse d’abord de le suivre. L’enquête est en effet officieuse, ce qui n’empêche pas Adamberg de s’y lancer tête baissée.

Fred Vargas nous entraîne à sa suite dans l’enfance d’une bande d’orphelins qui, plusieurs décennies auparavant, a fait régner la terreur : s’agirait-il de la vengeance d’une des victimes de cette bande perverse et cruelle ?  L’auteur multiplie les pistes, à partir des deux acceptions du terme « recluse » : la recluse est une araignée originaire du continent américain, qui est présente depuis peu dans le sud de la France. Sa morsure est parfois douloureuse et dangereuse. La « recluse », c’est aussi une pénitente qui, au Moyen Âge, s’emmurait dans un reclusoir, dans lequel elle survivait parfois très longtemps, grâce à la nourriture déposée dans un petit orifice, au gré de la charité publique. On apprend toujours beaucoup dans les polars de Vargas, même lorsque Danglard, le flic érudit de la brigade passe au second plan, ce qui est le cas dans cet épisode.

L’enquête d’Adamsberg évolue au gré des « bulles gazeuses » qui se croisent dans le cerveau du commissaire. Autant de « proto-pensées » indéfinissables, proches de l’intuition, qui finissent par devenir de véritables pensées et aboutissent à des avancées remarquables dans l’enquête. Tout n’est pas crédible et l’intrigue devient parfois tortueuse, voire alambiquée ou nébuleuse -Adamberg n’est-il pas « dans les brumes » ? -mais c’est là tout le charme du roman : Fred Vargas excelle dans l’usage des mots et des concepts avec lesquels elle joue comme une virtuose jusqu’à fournir à ses lecteurs un vrai plaisir intellectuel. Et c’est cela qui compte, comme dans les autres romans de Fred Vargas : l’enquête n’est qu’un prétexte, même si on la dévore, et c’est aussi pour tout le reste que l’on aime Fred Vargas : les personnages, notamment Adamsberg et ses méthodes peu cartésiennes mais si efficaces, l’atmosphère poétique, la qualité de l’écriture, les références historiques…tout ce qui fait de « Quand sort la recluse » non seulement un excellent polar, mais surtout un excellent roman !

Quand sort la recluse, Fred Vargas, Flammarion, Paris, mai 2017, 478 p.

 

Challenge Polars et thrillers chez Sharon, et challenge Femmes de lettres chez George.

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L’homme qui s’envola, Antoine Bello

Walker a tout réussi : à quarante-trois ans, il dirige une entreprise florissante. Il s’entend à merveille avec son épouse Sarah. Ils ont trois enfants qui ne posent aucun problème majeur. Ils sont appréciés de leur entourage et sont heureux de vivre au Nouveau-Mexique, à Albuquerque ; dans une très belle maison, cela va de soi…

Walker ne regrette qu’une chose : ne jamais disposer de temps pour faire ce qu’il aime. Et pourtant Walker aime aller vite, il lui faut de l’action en permanence et il a développé toutes sortes de stratégies pour gagner du temps en toutes circonstances. Mais il a l’impression de ne plus rien contrôler, de se retrouver embrigadé dans un futur qui se déroule devant lui, dessiné jusque dans ses moindres détails.

Alors, bien qu’il aime sa femme, bien qu’il ne songe pas un instant à abandonner ses enfants, il joue à imaginer comment il pourrait fuir ce quotidien devenu trop pesant. Il va même jusqu’à faire des préparatifs pour organiser sa possible disparition. Cela le rassure, l’amuse et ne porte pas à conséquence. Jusqu’à ce que, poussé naturellement, de par son caractère, vers l’accomplissement de ce qu’il entreprend – il ne procrastine jamais, lui -, il en vienne à projeter son avion sur une montagne, après avoir pris soin de s’en éjecter auparavant. Tout était prêt, bien entendu, pour qu’il apparaisse évident à tous que Walker n’avait pas pu réchapper à cet horrible accident.

Walker avait bien pensé que l’assurance, contractée quelques années plus tôt afin de protéger son entreprise en cas de disparition prématurée de son patron, rechignerait à payer : les sommes en jeu sont en effet trop énormes pour qu’une enquête ne soit pas, au minimum, envisagée. Mais comble de malchance pour Walker, c’est à Nick Shepherd, un véritable génie dans son domaine, qu’il incombe de résoudre cette affaire particulièrement difficile.

Ouvrir un roman d’Antoine Bello signifie se lancer dans une aventure plus ou moins rocambolesque, toujours intelligente, au cours de laquelle on ne s’ennuie pas un instant : jusqu’à la fin, on se demande qui va gagner cette chasse à l’homme. Comme d’habitude, l’auteur nous propose un roman très bien ficelé, un thriller psychologique qui n’a pour raison d’être que l’envie d’illustrer le besoin de liberté de l’homme moderne.

Certes, « L’homme qui s’envola » pose quelques questions, mais n’a pas la prétention de vouloir y répondre. Il n’est jamais moralisateur et pousse les lecteurs, qui pourraient à juste titre se prendre à juger sévèrement Walker de son attitude irresponsable ou s’interroger sur le rôle joué par son épouse, à préférer se laisser gagner par le plaisir de l’aventure elle-même… un très bon divertissement !

 

L’homme qui s’envola, Antoine Bello, Gallimard, Paris, avril 2017, 317 p.

 

 

Une sale affaire, de Marco Vicchi

une-sale-affaire-marco-vichiAprès avoir découvert il y a quelques mois le commissaire Bordelli dans le roman éponyme de Marco Vichi, j’ai craqué cet été pour le second tome en italien, afin de voir si l’écriture de l’auteur était abordable en VO. C’est tout à fait le cas et j’ai beaucoup apprécié ce second tome qui cette fois développe deux enquêtes que Bordelli mène parallèlement. On se souviendra que le premier volume faisait la part belle aux personnages de sorte que l’enquête était presque secondaire, ce qui n’est plus le cas dans « Une sale affaire ».

Nous sommes à Florence en avril 1964. Le commissaire Bordelli reçoit la visite de Casimiro, un nain qu’il connaît depuis une vingtaine d’années. Celui-ci raconte avoir failli trébucher sur un cadavre alors qu’il se promenait de nuit dans un champ à la lisière de la ville. Quand Bordelli et Casimiro arrivent sur les lieux, il n’y a plus trace du corps. Seule une bouteille de cognac traîne par terre, ce qui amène Bordelli à mettre en doute les dires du nain. Au même moment, un doberman déchaîné fond sur eux et Bordelli a tout juste le temps de sortir son Beretta et de tirer. L’animal tombe raide mort et Casimiro en est quitte pour une grosse frayeur.

Alors qu’ils rejoignent la voiture de Bordelli, ce dernier décide de retourner  inspecter les lieux. Le cadavre du chien n’est déjà plus là et Bordelli entend des bruits qui semblent venir du jardin de la villa voisine. La maison appartient à un certain Baron Von Hauser, un Allemand qui ne vient que de temps en temps. Une gouvernante âgée et revêche veille sur les lieux en son absence. Le commissaire Bordelli n’apprend rien de cette visite et il s’apprête à abandonner l’affaire lorsque Casimiro est découvert assassiné. Très affecté par cette nouvelle, Bordelli décide de mettre les bouchées doubles.

C’est alors qu’une nouvelle affaire vient secouer la ville : le corps d’une petite fille vient d’être retrouvé dans un parc : elle a été étranglée et porte une vilaine morsure sur le ventre. Une seconde victime laisse craindre le pire et Bordelli enrage de ne pas avancer dans son enquête. Il faut à tout prix éviter que la série noire se poursuive… Il n’oublie pas pour autant le meurtre de Casimiro, mais là également, l’enquête piétine.

Cette deuxième aventure de Bordelli comporte, comme la première, de nombreuses références à la seconde guerre mondiale qui a beaucoup marqué le principal protagoniste, ainsi que tous ceux qui l’entourent. Des retrouvailles avec le Docteur Levi, qui appartient à une organisation secrète dont le but est de retrouver d’anciens criminels de guerre nazis, sont l’occasion pour Bordelli d’évoquer cet aspect de l’après-guerre.

Côté sentiments, le commissaire Bordelli n’est pas en reste : s’il n’abandonne pas sa complice, la douce et réconfortante Rosa, il n’en fait pas moins connaissance d’une jeune femme de vingt-cinq ans qui lui rend, pour un temps seulement, une seconde jeunesse !  Le jeune collègue du commissaire tombe quant à lui amoureux de la belle Sonia : un sarde et une sicilienne, voilà qui laisse augurer le pire, selon Bordelli !

« Une sale affaire » confirme le talent de Marco Vichi. L’édition italienne de poche comporte en annexe les photos des lieux fréquentés par Bordelli, complétés par des didascalies de l’auteur. Le troisième volume des enquêtes de Bordelli, publié en  en Italie sous le titre « Il nuovo venuto » (Le nouveau venu) ne devrait pas tarder à sortir en traduction française. Une série à suivre !

Une sale affaire, Marco Vichi, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, éditions Philippe Rey, mars 2016, 288 p.

Una brutta faccenda, Marco Vichi, TEA due, Milano, 2014, 261 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois italien chez Eimelle, du challenge polars et thrillers chez Sharon, du challenge leggere in italiano ici.

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Le dragon du Muveran, Marc Voltenauer : un polar dans la rentrée littéraire

le-dragon-du-muveran-slatkineGénéralement, il y a peu de polars parmi les romans de la rentrée littéraire et c’est encore le cas cette année. Ce n’est pas une raison pour les oublier, d’autant qu’ils y en a de très bons. Alors, si vous voulez changer d’ambiance,  je vous conseille « Le dragon du Muveran » de Marc Voltenauer, premier roman d’un auteur suisse francophone qui vient de paraître en France, en Belgique et au Canada.

Le livre est sorti en Suisse, l’année dernière, dans une maison d’édition locale et j’en ai parlé en juin dernier  (les lecteurs fidèles ont donc déjà lu les paragraphes qui suivent), après avoir fait un tour dans une librairie suisse de Lausanne où il m’avait été recommandé. Je n’ai pas regretté mon achat, puisque j’ai lu d’une traite cette sombre histoire qui se déroule dans le cadre enchanteur des Alpes vaudoises! Voilà qui change des polars nordiques, quoique…

Gryon est en effet un paisible village de montagne où se côtoient des paysans enracinés dans ces alpages depuis des générations et des propriétaires de résidences secondaires parfois originaires de l’autre bout du monde. Parmi les habitants de Gryon, il y a aussi des personnes qui travaillent en ville, dans la vallée, à Monthey ou à Bex, voire à Lausanne, comme Andreas Auer, inspecteur de police tombé sous le charme de ce coin tranquille où il est installé depuis peu, avec son compagnon, Mickaël, un journaliste indépendant.

Mais une fois n’est pas coutume, le village est secoué par un événement dramatique, puisqu’un crime atroce vient d’être commis. Erica, pasteure protestante du village, se rend au temple, en ce dimanche matin radieux de septembre 2012. Elle découvre un cadavre allongé sur la table de communion, installé dans la pose du Christ crucifié, nu, les jambes croisées. Un énorme couteau est planté dans le cœur du malheureux, les orbites sont privées de leurs yeux. Pour seul indice, un morceau de papier attaché par un petit lien au couteau porte une inscription qui reproduit un verset biblique.

L’enquête démarre doucement, le verset étant difficile à interpréter. Andreas est aidé par Karine, une collègue de Lausanne qui se demande si elle a bien fait de sacrifier sa vie personnelle pour son métier et par Mickaël, son compagnon, un as des recherches en tous genres qui se retrouve à fouiller les archives communales. Ce dernier envisageait justement d’écrire un polar ayant pour cadre le romantique village de Gryon, mais il n’imaginait pas un instant que la réalité puisse le devancer ! Il sera d’autant plus utile dans cette enquête qu’il est diplômé de théologie, et que le meurtrier prendra un malin plaisir à semer des versets bibliques sur son passage…

Pour son premier roman, Marc Voltenauer nous offre un « page-turner » qui n’a rien à envier aux plus sombres polars scandinaves, notamment pour ce qui est des meurtres sordides qui y sont perpétrés. L’auteur, qui est helvético-suédois, est d’ailleurs un fan de polars scandinaves. Mais on est loin de l’ambiance glauque de certains d’entre eux. A Gryon, la qualité de la vie n’est pas un vain mot, la lumière de septembre baigne le pays de sa douceur automnale, et pourtant… ! Ce décalage entre l’apparence et la réalité fait le charme du « Dragon du Muveran », qui nous promène sans arrêt entre la noirceur de l’âme humaine et la beauté à la fois éclatante et sereine du paysage.

Certes, « Le dragon de Muveran » comporte quelques coïncidences un peu trop flagrantes qui pourraient déplaire aux grands lecteurs de polars, mais à côté de cela, il y a de nombreux points positifs : le suspense maintenu jusqu’au bout, l’écriture fluide, les retours en arrière dans les années 60 et 70 où l’on apprend à connaître « celui qui n’était pas un meurtrier » sans découvrir de qui il s’agit, ainsi que la présence permanente du meurtrier qui observe le déroulement de l’enquête et les réactions des villageois.

Les personnages sont attachants, et notamment l’enquêteur principal, Andreas, un flic intelligent qui aime profiter de la vie mais sans excès : enfin, un policier qui ne sombre pas dans l’alcool … ! Avec son compagnon Mickaël, ils se détendent en dégustant un verre ou de bons petits plats sur leur terrasse, face à un paysage somptueux. Par moments, on s’y croirait… L’auteur restitue à merveille l’atmosphère de ces villages de montagne, où l’on a l’impression d’être au paradis, mais où la trop grande beauté des lieux ne fait que cacher la face obscure des sentiments humains…

Le dragon du Muveran, Marc Voltenauer, Editions Slatkine et Cie, Genève, août 2016.

 

Livre présenté dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire.

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Temps glaciaires, de Fred Vargas

temps glaciaires fred vargasUn commissaire du XVème arrondissement, Bourlin, demande à Adamsberg de l’aider à déchiffrer un signe étrange retrouvé à côté de la baignoire d’une femme qui vient de se suicider. Bourlin s’étonne en effet que celle-ci n’ait pas laissé de lettre d’adieu. Le commissaire Adamsberg fait aussitôt appel à l’érudition de son adjoint Danglard pour décrypter le signe qui ressemble quelque peu à une guillotine…

Quelques jours plus tard, une femme vient expliquer au commissariat qu’elle a posté une lettre que la défunte, Alice Gautier, avait laissé tomber dans la rue en chutant alors qu’elle essayait d’atteindre la boîte aux lettres. Ce témoignage essentiel permet de lancer l’enquête en direction de la famille Masfauré dont, curieusement, le père, Henri Masfauré, propriétaire d’un haras du côté de Rambouillet, s’est également donné la mort, comme vient de le conclure la police locale.

Mais la thèse du suicide ne satisfait pas entièrement Bourlin, Adamsberg et Danglard qui mènent leur enquête et découvrent rapidement une piste relative à un voyage en Islande au cours duquel Madame Masfauré, ainsi qu’un autre membre du groupe de voyageurs, étaient décédés quelques années auparavant dans des circonstances dramatiques : voilà beaucoup de morts suspectes pour une même famille !

Parallèllement, une seconde piste apparaît qui conduit nos enquêteurs vers l’ « Association d’études des écrits de Maximilien Robespierre », un club qui se réunit régulièrement pour rejouer les séances de l’Assemblée nationale pendant la Révolution. Sept cents membres en font partie : beaucoup d’historiens, de passionnés, ainsi que d’autres membres dont la motivation n’est pas toujours claire…

Entre voyage dans le temps et expédition islandaise sur les traces de touristes en mal d’aventures, Fred Vargas nous emmène dans une enquête qui rassemble les ingrédients qu’elle met habituellement en œuvre : un peu d’humour, pas mal d’érudition, des personnages que l‘on aime retrouver et notamment un commissaire Adamsberg moins en prise avec ses vieux démons. Au contraire, c’est l’irremplaçable Danglard cette fois qui s’interroge sur son rôle au sein de la petite équipe. Sans oublier des personnages secondaires attachants, comme Céleste, touchante d’ignorance et de bon sens terrien, ou les pêcheurs islandais qui portent également en eux ce paradoxe des gens qui vivent de et avec la nature, ce qui ajoute une petite touche de fantastique à l’ensemble.

« Temps glaciaires » est un bon cru, voire très bon, mais il est vrai que l’on a tendance à devenir exigeant avec les auteurs qui nous habituent à l’excellence. Fred Vargas fait partie des valeurs sûres du polar français, avec un plus –et non des moindres-, son écriture très maîtrisée qui fait d’elle, à mon avis, une des meilleures auteures du genre !

Temps glaciaires, Fred Vargas, Editions J’ai lu, collection Policier, Paris, avril 2016.

 

Livre lu dans la cadre du challenge Femmes de lettres chez George et du Challenge polars et thrillers chez Sharon.

dames de lettres

challenge polars et thrillers

Le dragon du Muveran, un excellent polar helvétique !

Le dragon du MuveranAlors que je passais par Lausanne, -une ville à laquelle on pense peu pour les citytrips mais qui en vaut largement la peine-, je n’ai pu m’empêcher d’entrer dans la grande librairie Payot où j’ai acheté un polar local très en vogue, « Le dragon du Muveran », premier roman de Marc Voltenauer. Je n’ai pas été déçue, puisque j’ai lu d’une traite cette sombre histoire qui se déroule dans le cadre enchanteur des Alpes vaudoises! Voilà qui change des polars nordiques, quoique…

Gryon est en effet un paisible village de montagne où se côtoient des paysans enracinés dans ces alpages depuis des générations et des propriétaires de résidences secondaires parfois originaires de l’autre bout du monde. Parmi les habitants de Gryon, il y a aussi des personnes qui travaillent en ville, dans la vallée, à Monthey ou à Bex, voire à Lausanne, comme Andreas Auer, inspecteur de police tombé sous le charme de ce coin tranquille où il est installé depuis peu, avec son compagnon, Mickaël, un journaliste indépendant.

Mais une fois n’est pas coutume, le village est secoué par un événement dramatique, puisqu’un crime atroce vient d’être commis. Erica, pasteure protestante du village, se rend au temple, en ce dimanche matin radieux de septembre 2012. Elle découvre un cadavre allongé sur la table de communion, installé dans la pose du Christ crucifié, nu, les jambes croisées. Un énorme couteau est planté dans le cœur du malheureux, les orbites sont privées de leurs yeux. Pour seul indice, un morceau de papier attaché par un petit lien au couteau porte une inscription qui reproduit un verset biblique.

L’enquête démarre doucement, le verset étant difficile à interpréter. Andreas est aidé par Karine, une collègue de Lausanne qui se demande si elle a bien fait de sacrifier sa vie personnelle pour son métier et par Mickaël, son compagnon, un as des recherches en tous genres qui se retrouve à fouiller les archives communales. Ce dernier envisageait justement d’écrire un polar ayant pour cadre le romantique village de Gryon, mais il n’imaginait pas un instant que la réalité puisse le devancer ! Il sera d’autant plus utile dans cette enquête qu’il est diplômé de théologie, et que le meurtrier prendra un malin plaisir à semer des versets bibliques sur son passage…

Pour son premier roman, Marc Voltenauer nous offre un « page-turner » qui n’a rien à envier aux plus sombres polars scandinaves, notamment pour ce qui est des meurtres sordides qui y sont perpétrés. L’auteur, qui est helvético-suédois, est d’ailleurs un fan de polars scandinaves. Mais on est loin de l’ambiance glauque de certains d’entre eux. A Gryon, la qualité de la vie n’est pas un vain mot, la lumière de septembre baigne le pays de sa douceur automnale, et pourtant… ! Ce décalage entre l’apparence et la réalité fait le charme du « Dragon du Muveran », qui nous promène sans arrêt entre la noirceur de l’âme humaine et la beauté à la fois éclatante et sereine du paysage.

Certes, « Le dragon de Muveran » comporte quelques coïncidences un peu trop flagrantes, mais à côté de cela, il y a de nombreux points positifs : le suspense maintenu jusqu’au bout, l’écriture fluide, les retours en arrière dans les années 60 et 70, où l’on apprend à connaître « celui qui n’était pas un meurtrier » sans découvrir de qui il s’agit, ainsi que la présence permanente du meurtrier qui observe le déroulement de l’enquête et les réactions des villageois.

Les personnages sont attachants, et notamment l’enquêteur principal, Andreas, un flic intelligent qui aime profiter de la vie mais sans excès. Avec son compagnon Mickaël, ils  se détendent en dégustant un verre ou de bons petits plats sur leur terrasse, face à un paysage somptueux. Par moments, on s’y croirait… L’auteur restitue à merveille l’atmosphère de ces villages de montagne, où l’on a l’impression d’être au paradis, mais où la trop grande beauté des lieux ne fait que cacher l’obscurité dans laquelle errent parfois les sentiments humains…

Voilà donc un polar que je vous recommande. Il est seulement disponible en Suisse pour le moment mais sera bientôt diffusé en France, en Belgique et au Canada. A ne pas rater !

 

Le dragon du Muveran, Marc Voltenauer, Editions Plaisir de lire, Collection Frisson, Lausanne, octobre 2015, 663 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge Polars et Thrillers chez Sharon

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L’enfant du lac, de Kate Morton

L'enfant du lacComme chaque année, la famille Edevane fête le solstice d’été et reçoit pour l’occasion de nombreux invités autour du lac, dans le magnifique parc de son manoir des Cornouailles, le beau Loeanneth. A la fête succède la stupeur : le petit dernier, Théo, âgée de onze mois seulement, a disparu de la nurserie. Les recherches que la police entreprend aussitôt restent vaines, et rapidement, la famille Edevane quitte cet endroit somptueux mais désormais maudit, pour s’installer à Londres.

Soixante-dix ans plus tard, Sadie Sparrow, jeune inspectrice de police, est contrainte de se mettre en congé car elle a commis une grave erreur en parlant à la presse, au cours d’une enquête dans laquelle elle n’était pas d’accord avec ses supérieurs. Sadie se rend chez son grand-père Bertie, qui s’est installé dans les Cornouailles après le décès de son épouse. C’est là que Sadie entend parler de l’affaire Edevane, restée sans solution, et qu’elle décide d’en savoir un peu plus. Déformation professionnelle sans doute, mais pas seulement, car l’histoire du petit Théo éveille en Sadie des échos douloureux, comme toutes les enquêtes qu’elle a menées au sujet d’enfants disparus ou abandonnés.

Au même moment, à Londres, Alice, auteur à succès de romans policiers, s’interroge sur son dernier roman qu’elle peine à terminer. A presque quatre-vingt-dix ans, Alice est toujours en grande forme, mais elle se sent inquiète depuis quelques temps. Elle est heureusement secondée par Peter, son assistant, qui est en train de créer un site internet à la demande de l’éditeur d’Alice. Un travail difficile pour lui, car il doit rechercher de nombreux détails biographiques dans la presse, puisque Alice refuse obstinément de lui parler d’elle-même et de ses sentiments.

On aura compris que ces personnages vont se croiser : Alice est en effet l’une des trois sœurs aînées du petit Théo disparu en 1933. Dès le prologue, Kate Morton nous propose une scène où la jeune Alice enterre quelque chose à l’aube, au fond d’un bois, au sein du domaine de Loeanneth : quel rôle Alice a-t-elle joué dans la disparition de Théo ? Ses œuvres contiennent-elles des indices de ce qui s’est passé il y a soixante-dix ans ?

La jeune inspectrice, Sadie Sparrow, se lance passionnément sur la trace de la famille Edevane dont on découvre peu à peu l’histoire. La grand-mère Constance, si méchante ; sa fille Eleanor, jeune maman adorable, très amoureuse de son mari Anthony, et qui devient, après le retour d’Anthony de la Grande Guerre, celle que ses filles nommeront désormais la Mère, une femme distante, méconnaissable ; Alice, l’écrivain à l’inspiration inépuisable, d’abord réticente à ce que Sadie remue le passé. Autant de personnages attachants, qui cachent pudiquement des secrets douloureux, tout comme Sadie Sparrow d’ailleurs.

Kate Morton avance à petits pas, distillant des éléments qui prennent peu à peu leur place dans l’histoire de la famille Edevane. La construction du roman, constitué d’allers et retours entre 1933 et 2003, nous maintien en haleine jusqu’au bout. L’auteur réussit avec brio davantage qu’un roman policier, une véritable saga familiale à suspense s’étalant sur tout le vingtième siècle. Un très bon divertissement qui sera parfait pour les vacances !

Je ne connaissais pas Kate Morton, jeune auteure australienne qui en est déjà à son cinquième roman, et c’est avec plaisir que je l’ai découverte grâce à Babelio et aux éditions Presses de la cité que je remercie pour leur envoi.

 

L’enfant du lac, Kate Morton, traduit de l’anglais (Australie) par Anne-Sylvie Homassel, Presses de la cité, Paris, avril 2016, 638 p.