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Rentrée littéraire, romans étrangers : Station eleven, de Emily St.John Mandel.

station eleven emily st john mandel« Station eleven » est le quatrième roman de la canadienne anglophone, Emily St-John Mandel. Publié en 2014, il a été nominé au prestigieux « National Book Awards » américain. Il vient de sortir en français et je ne doute pas qu’il se trouve en bonne place parmi les romans étrangers de cette rentrée littéraire car c’est un excellent roman !

Arthur Leander, célèbre comédien, est terrassé par une crise cardiaque en pleine représentation du « Roi Lear » de Shakespeare dans un théâtre de Toronto. La scène se déroule sous les yeux d’une petite fille, Kirsten, présente en coulisses au moment du drame avec deux autres enfants figurants. Comprenant l’urgence, un spectateur se précipite pour tenter un massage cardiaque, mais ses efforts restent vains. Après avoir réconforté la petite Kirsten, il rentre chez lui dans l’indifférence totale, et reçoit un coup de fil effrayant d’un ami médecin qui le presse de quitter la ville en raison d’une épidémie de grippe foudroyante.

Arthur Leander a eu bien de la chance, car il a échappé de peu à l’Apocalypse qui intervient quelques heures seulement après sa mort… Rien de surnaturel dans tout cela, mais une pandémie totale et d’une virulence extrême qui diffuse un virus de la grippe porcine via les transports aériens notamment. Parti de Géorgie, le virus se répand partout dans le monde. Miranda, ex-femme d’Arthur, est informée de sa mort par un ami d’Arthur, Clark, alors qu’elle se trouve en Malaisie pour son travail.

Les principaux personnages sont plantés, et l’auteure nous propulse vingt ans après le cataclysme, pour suivre la Symphonie itinérante, une troupe de musiciens et d’acteurs qui parcourent à pied des territoires désertés de la région des Grands lacs pour se rendre dans les colonies du nouveau monde où ont trouvé refuge les rescapés de la grande épidémie. La Symphonie itinérante y joue ses spectacles, dont fait partie le « Roi Lear ». Parmi les comédiens, on retrouve Kirsten qui était présente lorsque qu’Arthur est mort sur scène. La Symphonie itinérante fera étape dans un aéroport où vivent recluses trois cents personnes, dont Clark ainsi qu’Elisabeth, seconde épouse d’Arthur Leander, et leur fils Tyler.

De la catastrophe en elle-même, l’auteure ne parle pas. Seule l’évocation de ce que les rescapés vivent, des carcasses de voitures qu’ils croisent sur leur chemin, des épaves d’avions dans les aéroports, permet de comprendre ce qui s’est passé. Le personnage central, Arthur, bien que mort, est celui qui relie tous les autres, et l’auteure explore aussi sa vie, ses amours, ses amitiés, en revenant sur les années qui ont précédé la fin du monde ancien. Autre élément central, la bande dessinée qui donne son titre au roman, métaphore prémonitoire des événements : « Station eleven » est l’œuvre de Miranda, première femme d’Arthur et elle représente un véritable fil d’Ariane entre l’ancien et le nouveau monde.

« Station eleven » est difficile à classer. Roman de science-fiction, dystopie, roman d’aventures, il explore différentes notions qui ne sont pas habituelles dans ce type de littérature : le rôle de l’Art, -théâtre, musique et bande dessinée-, et surtout l’importance des souvenirs dans une vie, leur subjectivité. Les rescapés gardent tous des souvenirs différents du monde ancien, notamment parce qu’ils n’avaient pas le même âge lors de la survenue du cataclysme. Ils se trouvent en l’an Vingt, face à des jeunes qui n’ont pas connu cette période : étrange décalage. Spontanément, les rescapés de l’aéroport ont créé un Musée de la  Civilisation où sont exposés tous les objets désormais inutiles : ordinateur, I Phone, moteurs de voitures… C’est Clark qui en devient le conservateur, un travail qu’il adore. Le musée permet aux gens de venir « regarder le passé », mais il pose aussi la question de savoir comment expliquer le monde ancien et ses prouesses technologiques aux jeunes qui ne connaissent même pas l’électricité…

De ce roman, j’ai beaucoup aimé les personnages, l’ambiance envoûtante et l’espoir qui est toujours présent au milieu de tant de noirceur. En effet, malgré le thème, malgré les événements, et le fait que quatre-vingt-dix-neuf pour cent de l’humanité ait disparu, je n’ai jamais ressenti ni désespoir, ni violence. Et la fin laisse entrevoir quelques lueurs d’espérance…

« Station eleven » est déjà en cours d’adaptation au cinéma. J’imagine très bien certains aspects du roman, très visuels. En revanche, je me demande comment seront rendus les aspects relatifs à la mémoire, à la nostalgie du monde ancien, au rôle de l’art dans la survie : une raison supplémentaire pour découvrir ce roman très vite !

Station eleven, Emily St.John Mandel, traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé, Editions Payot et Rivages, Paris, 2016.

 

Livre lu dans le cadre du challenge Femmes de lettres, chez George et du challenge 1% de la rentrée littéraire

dames de lettres

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Rentrée littéraire : Romanesque, de Tonino Benacquista

RomanesqueTandis que je lisais le dernier numéro du magazine « Lire » relatif à la rentrée littéraire, je constatai avec étonnement qu’aucun des romans présentés ne m’attirait vraiment tant ils semblaient noirs dans leur propos et leur ambiance. Certes, la littérature est le reflet de la société, mais l’actualité morose (c’est un euphémisme) de cet été  m’a donné plus que jamais envie, sinon de légèreté –car j’aime que la réflexion soit un tant soit peu profonde- au moins de lire quelque chose de plus souriant, enlevé. Et voilà « Romanesque » qui m’a été proposé par les éditions Babelio dans le cadre d’une opération « Masse critique » spéciale. Un roman qui porte bien son nom et qui tombait à pic pour me divertir et me captiver pendant quelques heures !

Un couple de Français est en cavale aux Etats-Unis. Leur portrait est sur tous les écrans. Difficile de se cacher dans ces circonstances, mais pourtant on sent chez eux une expérience, un instinct de survie qui est la marque des aventuriers. Que peuvent-ils avoir fait pour être recherchés de la sorte ? On n’en saura pas plus au début, mais les fuyards nous sont aussitôt sympathiques, car ils ne peuvent résister à la tentation de se rendre au « Chicago Theatre » pour assister  à la dernière représentation des « Mariés malgré eux », pièce classique anglaise qui conte une légende inspirée de faits réels.

Faits bien réels dans le monde imaginé par Tonino Benacquista, la légende comme la pièce n’existent pas dans le nôtre, mais on se prend à se demander s’il s’agit d’une légende étrangère, d’une pièce secondaire de Shakespeare que l’on ne connaîtrait pas… tant tout semble vrai. Comme Tristan et Yseult, un homme et une femme nés au XIIème siècle s’aiment d’un amour profond que rien ne semble pouvoir arrêter. Mais ici, point de philtre d’amour, point de passion coupable, point de lutte amère : le braconnier et la glaneuse vivent heureux à l’écart de leurs contemporains, se dédiant exclusivement l’un à l’autre, et éprouvent une passion à la fois forte et sereine que même le passage du temps n’émousse pas. De quoi rendre les villageois jaloux et susciter méfiance et mépris à une époque où l’obscurantisme punissait de mort tout comportement non conforme à l’usage.

La mort attend en effet les jeunes amants, dont la situation a été régularisée entre temps, puisqu’ils ont été contraints au mariage. Dès le second chapitre, l’auteur nous emmène au Moyen âge suivre le braconnier et la glaneuse à l’origine de la légende des « mariés malgré eux » dans laquelle on se laisse emporter bien volontiers. On croise un roi que la maladie et la douleur rendent cruel, puis Dieu et le Diable qui se disputent la destinée des hommes, tandis que la suite est une succession d’aventures qui mènera nos deux héros jusqu’au bout du monde. Quelques allers et retours dans le temps nous permettent de suivre la cavale du couple de Français qui essaient de gagner le Canada, et de comprendre peu à peu le lien entre les deux histoires.

« Romanesque » le bien-nommé déroule la magnifique histoire d’ un amour ayant surmonté tous les obstacles. Quelle imagination, de celle qui a pu faire défaut dans la production littéraire contemporaine mais qui semble connaître depuis quelque temps un regain d’intérêt ! Le roman ne se limite cependant pas à la créativité de son auteur. La quatrième de couverture évoque un roman qui « interroge la manière dont se transmettent les légendes ». Certes, c’est un élément du livre, mais Tonino Benacquista compare également les époques et se livre à une critique acerbe de notre monde moderne « arrogant et péremptoire » :

« Stupéfaits par l’odieuse logorrhée humaine, ils pénétrèrent dans des bibliothèques virtuelles et se perdirent dans des labyrinthes de discours où s’exprimaient l’homme politique comme le simple citoyen, l’intellectuel comme le vulgum pecus, le religieux comme le laïque, eux-mêmes commentés par des analystes, experts et observateurs, tous déterminés à faire sens, tous possédant le copyright de la vérité, tous persuadés d’être dotés d’une conscience mais dépourvus du moindre doute » (p201).

 Les amants sublimes ont un message à délivrer à l’homme, celui de l’amour à n’en pas douter. Mais « comment se faire entendre des peuples lassés des exhortations à penser comme il se doit ? » Leur légende n’a cependant pas fini de s’écrire. Alors que Dieu reste « indéchiffrable », sourds aux appels angoissés de ses créatures, alors que le Diable n’a plus qu’à attendre sa victoire, car c’est lui qui a créé l’homme à son image, les amants verront leur amour triompher et renaître toujours. Un message d’espoir, romantique s’il en est, pour une bien jolie histoire. A cela s’ajoute une écriture travaillée mais très fluide, mise en valeur par le passé simple, le temps de la légende par excellence, qui nous entraîne dans une fable très plaisante : un très bon moment de lecture pour ce premier titre de la rentrée.

Romanesque, Tonino Benacquista, Gallimard, Paris, août 2016.

 

Livre lu dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire

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Titus n’aimait pas Bérénice, Nathalie Azoulai

Titus n'aimait pas BéréniceAujourd’hui comme de tous temps, Titus aime Bérénice et pourtant il la quitte. Il l’abandonne parce qu’il ne peut quitter Roma qui est son épouse et la mère de ses enfants, même s’il ne l’aime plus. Ce soir de 2015, Bérénice est dévastée lorsqu’elle apprend l’abandon de Titus. Après le choc, elle entre en convalescence, accepte l’empathie de ses proches, partage des confidences. Au cours de ces confessions, une voix lui murmure un vers de Racine. Elle se raccroche à celui-ci comme à tant d’autres alexandrins du grand auteur. Ardente, la langue du tragédien s’insinue en elle. Elle veut comprendre comment Racine a pu écrire de tels vers, et ce qui l’a amené à une connaissance si profonde des sentiments amoureux. Elle veut comprendre pourquoi Titus l’a quittée. Ne l’aimait-il pas ?

Nathalie Azoulai utilise ce joli prétexte pour écrire une biographie de Jean Racine, sous un angle qui privilégie l’étude du sentiment amoureux dans l’œuvre du grand tragédien. Comme l’auteure l’annonce, deux lieux qui apparaîtront tour à tour en filigranes de la vie de Racine ont profondément marqué sa vie et son œuvre : Versailles, endroit fastueux où le poète côtoya le Roi et la démesure, et Port-Royal où le jeune Racine fut éduqué selon les principes jansénistes, dans le dénuement et la réclusion. C’est en effet à l’abbaye de Port-Royal qu’il apprit de ses maîtres, et grâce à l’étude des auteurs latins et grecs, qu’un travail acharné vient à bout de tout. Un principe qu’il appliqua dès ses premiers vers.

A quatorze ans, Racine quitta Port Royal pour le collège de Beauvais auquel il ne s’habitua pas malgré une discipline relâchée. Il poursuivit son étude avec rigueur et fit l’expérience magnifique de l’alexandrin. Pour lui, la langue était aussi beauté, la langue était aussi musique. De retour à Port-Royal, il fut l’élève des trois maîtres les plus renommés de France et continua avec eux son apprentissage classique. Mais il découvrit aussi les livres interdits et cacha des romans grâce auxquels il entrevit puis déchiffra l’amour et la passion.

Racine s’installa ensuite à Paris où il mena une vie très éloignée du calme de l’abbaye de Port–Royal. Il commença à écrire et à faire représenter ses pièces, il fréquenta de grandes comédiennes, Mademoiselle Du Parc puis Marie Desmares, avec lesquelles il eut une longue liaison, et qui, de par leur jeu, influencèrent son écriture. La vie de Racine prit ensuite un tournant : il se maria, eut plusieurs enfants et devint historiographe du Roi. Il composa ensuite des pièces plus sages, destinées à être jouées par les pensionnaires Saint-Cyr, institution créée par Mme de Maintenon.

Tout au long de cette promenade biographique, Nathalie Azoulai nous présente un auteur talentueux, acharné et volontaire, poignant, et cependant loin d’être parfait : Jean, comme l’auteure l’appelle, se montre partagé entre sa foi et l’amour des mondanités, il jalouse Corneille et Molière, il est infidèle, il courtise le roi, il renie son art pour les pensionnaires de Saint-Cyr… mais il parle si bien d’amour ! Est-ce en raison de la dureté de l’éducation janséniste, de la lecture des anciens, de sa vie sentimentale, de sa finesse psychologique, de la fréquentation de romans alors interdits…? Un peu de tout cela sans doute…

Racine est en effet très doué pour écrire l’échec de l’amour partagé et il le fait dans une langue concise, belle et pure. Nathalie Azoulai souligne l’importance que la langue revêt pour Racine et revient à plusieurs reprises sur la façon dont il compose ses vers :

« C’est ce qu’il aime dans la langue française et que les autres n’ont pas, ce lit de voyelles rocailleuses que les hiatus révèlent dans les vers comme l’été dans le fond des rivières. Marie est encore meilleure que Du Parc parce qu’elle pousse les portes d’un autre monde, où l’on marche dans ses rêves, où l’on parle sous hypnose. Il s’amuse parfois en lui disant qu’elle est sous alexandrins. Il aime cette espèce de froideur qui la gagne et la fait entrer dans une mer gelée sans trembler. Il comprend en la regardant que s’il compose des vers, c’est certes pour être le plus grand poète de France, mais aussi pour capter cela, le son d’une conscience qui s’exprime à haute voix. Pleine, libre, parfois glaçante. »

Le charme particulier de « Titus n’aimait pas Bérénice » vient du fait qu’il ne s’agit pas d’une biographie factuelle, précise, historique, même si elle est très bien documentée et témoigne d’une grande connaissance de Racine et de son œuvre. Le terme qui n’est venu à l’esprit pour qualifier ce roman est celui de « promenade biographique ». Un moment hors du temps, pourtant si actuel par ses propos sur l’amour et la passion, et la difficulté de la création artistique. Il y a bien sûr également la qualité d’écriture de Nathalie Azoulai. Dans une langue travaillée, sensible et juste, l’auteure nous livre sa vision de Racine et des classiques et en démontre toute la modernité, jusqu’à donner envie aux lecteurs de se plonger dans les tragédies de Racine, et en premier lieu dans « Bérénice ».

Le roman de Nathalie Azoulai méritait bien le Prix Médicis 2015, et en ce qui me concerne, figurera parmi mes coups de cœur de cette année !

Coup de cœur !

Titus n’aimait pas Bérénice, Nathalie Azoulai, POL, Paris, août 2015, 316p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge « Femmes de lettres » chez George.

dames de lettres

 

Fanny, Marius, César, de Pagnol

L’été est l’occasion de se (re)plonger dans l’œuvre de Marcel Pagnol : même si vous ne partez pas, -ou du moins pas dans le sud-, la magie opère rapidement et avec un peu d’imagination, vous entendrez les cigales et l’accent provençal. Pour se rappeler cette ambiance, rien de tel que de commencer par les films et notamment les deux premiers volets de la trilogie marseillaise, « Marius » et « Fanny« , revisités par Daniel Auteuil. Ce sont ces deux films qui m’ont donné envie de relire Pagnol dont je ne connaissais surtout les romans, notamment « Jean de Florette » et « Manon des sources », ainsi que les œuvres autobiographiques, « Le temps des amours », et « Le temps des secrets ».

Marius pagnol J’ai donc choisi de commencer par le théâtre de Pagnol, et après « Topaze », j’ai lu avec un grand plaisir la Trilogie marseillaise, « Marius », « Fanny » et « César ». Pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire, je n’en dévoilerai que quelques éléments : nous sommes à Marseille sur le Vieux Port. César, patron du bar de la Marine, est aidé par son fils Marius, âgé de vingt-deux ans. Parmi leurs clients, les plus fidèles sont Panisse, maitre-voilier du Vieux Port, la cinquantaine élégante et aisée, Escartefigue, du même âge, capitaine du ferry-boat qui traverse quotidiennement le Vieux Port et M. Brun, jeune vérificateur des douanes originaire de Lyon, ainsi que Piqueoiseau, un mendiant. Les personnages féminins sont Honorine, belle marchande de poisson de quarante-cinq ans et sa fille, Fanny, dix-huit ans, qui tient un étal de coquillages tout proche du bar de la Marine.

Marius et Fanny se connaissent depuis leur enfance et leur amitié s’est transformée en un amour que Fanny cherche à faire éclater au grand jour. En effet, Marius ne donne pas libre cours à ce sentiment, car il rêve de partir à bord d’un grand voilier pour découvrir les îles sous le vent et d’autres destinations lointaines. Il attend en secret qu’une place se libère sur le voilier « La Malaisie », et se tient prêt à embarquer dès qu’on viendra le chercher.

Fanny décide quant à elle de provoquer le destin et attise la jalousie de Marius en acceptant de rencontrer Maître Panisse, riche veuf qui la courtise et voudrait l’épouser. Face au danger, Marius cède et renonce à l’appel du grand large, en tombant finalement dans les bras de Fanny. César et Honorine ne se doutent d’abord de rien, puis Honorine découvre, en rentrant plus tôt que prévu d’une visite chez sa sœur, Fanny et Marius endormis ensemble. Les parents se mettent aussitôt d’accord pour marier les deux amoureux …

Le deuxième volet, « Fanny » reprend l’histoire exactement où Pagnol l’avait laissée dans « Marius ». Dans « César », troisième partie, l’action se déroule vingt ans plus tard. Pagnol a écrit ce dernier volet directement pour le cinéma, avant d’en adapter le scénario pour le théâtre. Malheureusement, on attend toujours la version cinématographique moderne de Daniel Auteuil de ce troisième opus. Le faible succès des deux premiers volets a dissuadé les producteurs de le suivre, ce que je trouve vraiment dommage, car certains jeunes ont aimé Marius et Fanny et ne sont pas prêts à découvrir la suite dans la version cinématographique originale en noir et blanc beaucoup trop datée.

Fanny et Marius

 

Reste donc le texte qui est un vrai régal. Certes, j’avais encore dans les oreilles l’accent marseillais qui ne m’a pas quitté pendant cette lecture, me donnant l’impression bizarre que je lisais « avé l’accent ». Mais le vrai plaisir est à puiser dans le texte de Pagnol, parfois si drôle, parfois très tendre. J’ai vraiment ri à plusieurs reprises. Un excellent moment de lecture, à conseiller à tous !

 

Fanny

 

César pagnol

 

 

Marius, de Marcel Pagnol, pièce en quatre actes, Editions de Fallois, collection de poche Fortunio, n°7, Paris, 2004.

Fanny, de Marcel Pagnol, pièce en trois actes et quatre tableaux, Editions de Fallois, collection de poche Fortunio, n°8, Paris, 2004.

César, film réalisé en 1936, Marcel Pagnol, Editions de Fallois, collection de poche Fortunio, n°9, Paris, 2004.

 

Topaze, de Marcel Pagnol, une pièce à l’ironie mordante !

Topaze PagnolJe profite de l’été pour revenir sur quelques classiques qui sentent bon la Provence et le soleil. Pagnol est de ceux-ci et j’ai choisi de relire -et de revoir- en particulier quelques pièces de théâtre de cet auteur qui m’a à nouveau enthousiasmée.

Topaze est une comédie en quatre actes de Marcel Pagnol, qui a été représentée pour la première fois à Paris, au Théâtre des variétés en 1928. Le premier acte se déroule dans une salle de classe du pensionnat où Topaze est professeur. C’est une classe à l’ancienne, décorée de cartes de géographie et de maximes illustrant le cours de morale. Topaze est à l’image des lieux, avec ses vêtements usés et misérables, tout comme le matériel de classe qui traîne dans un coin. Le seul élève présent n’échappe pas à cette description (« son cou d’oiseau mal nourri ») et il est, le pauvre, en train de subir la dictée de Topaze.

Amoureux de l’orthographe malgré lui, dit-il, Topaze veut rendre service à sa collègue, Mademoiselle Ernestine, qui est aussi la fille du directeur, en corrigeant les devoirs de ses élèves. Ernestine, jeune enseignante futée sinon courageuse, a si bien manœuvré qu’elle amène Topaze à la supplier de lui laisser ce travail, après avoir révélé indirectement ce qu’il ressentait pour elle.

Le directeur arrive, d’excellente humeur en raison de l’arrivée d’un nouvel élève, et annonce à Topaze que l’inspecteur d’académie lui décerne « moralement » les Palmes académiques dont Topaze rêve depuis longtemps. Méprisant et moqueur, M. Muche ajoute : « moralement, c’est peut-être encore plus beau ». Topaze ne se démonte pas. Mais suite à son refus de mettre une bonne note à un élève qui ne la méritait pas, et dont les riches parents faisaient pression sur le pensionnat, le professeur trop zélé est renvoyé par M. Muche, et se voit obligé de rechercher des leçons particulières.

C’est ainsi qu’il se retrouve chez Mme Suzy Courtois, mère d’un élève à qui il doit donner des leçons. Le début du deuxième acte met en scène Mme Courtois et le conseiller municipal, Castel-Bénac , dont elle est la maîtresse. Pagnol nous dévoile les activités malhonnêtes, avec Roger de Berville, prête-nom qui n’hésite pas à se servir de sa prétendue probité pour souligner l’intérêt qu’il y a à traiter avec lui. Les deux amants complices ne se privent d’ailleurs pas de lui faire la morale, quelques instants après avoir passé en revue leurs propres malversations !

Alors que Castel-Bénac et sa maîtresse se plaignent de la perte des valeurs, et principalement de l’honnêteté, ainsi que du fait qu’ils ne trouvent personne pour participer à leurs « activités », Suzy Courtois pense à Topaze qui, lui semble-t-il, est amoureux d’elle. Il lui sera donc facile de le manipuler, d’autant que Topaze vient de perdre sa place à la pension Muche.

Le conseiller et sa maîtresse ont donc recours à la flatterie pour essayer de décider Topaze à les aider, en remplaçant le prête-nom qui leur a fait défaut. Mais suite à une conversation avec ce dernier, Topaze découvre la vraie nature des activités de Castel-Bénac. Suzy Courtois s’empresse alors de lui mentir pour faire pression sur lui.

Acte 3, nous sommes dans un bureau moderne. Topaze, désormais associé avec Castel-Bénac, est devenu directeur de l’agence. Il a entretemps découvert que Suzy Courtois se moquait de lui, mais il est pris au piège, car complice… Il se sent d’ailleurs surveillé par la police et il prend peur suite à la parution d’un article dans le quotidien bien-nommé « La conscience publique ». Peu après, la police arrive, mais … ce n’est pas pour Topaze. Puis c’est le tour du « vénérable vieillard », venu faire chanter Topaze qui, une fois encore , a bien du mal à comprendre ce que l’on attend de lui. Arrive enfin M. Muche, le directeur de la pension qui, impressionné par le succès de son ancien professeur, a décidé de lui offrir la présidence de la distribution des prix. M. Muche est aussi venu accorder la main de sa fille à Topaze qui ne demandait plus rien, mais qui est devenu un bon parti. Et qui, finalement, oublie ce qui lui restait de probité, après avoir reçu, -honneur suprême pour lui-, les palmes académiques, en cadeau d’adieu de Castel-Bénac.

« Jusqu’ici j’ignorais absolument bien des choses que j’entrevois… la vie n’est peut-être pas ce que je croyais. C’est peut-être vous qui avez raison après tout… ».

Dans l’acte 4, Topaze savoure enfin sa vengeance, en prenant les deux complices à leur propre piège. Il s’empare de l’agence dont il est devenu directeur, le bail étant à son nom, et décide de travailler à son compte en ne laissant qu’une petite commission à Castel-Bénac. La dispute éclate alors entre ce dernier et sa complice, Suzy Courtois. Topaze a décidemment beaucoup appris…

Cette pièce de Marcel Pagnol est une comédie pleine d’humour, un humour parfois grinçant qui n’hésite pas à souligner le cynisme dans lequel tout homme est prêt à basculer, dès qu’un profit conséquent est en vue. Ainsi, Monsieur Muche, considère l’élève qui lui rapportera beaucoup d’argent comme « un sujet d’élite ». De la même façon, le conseiller municipal s’émeut du sort des malheureux balayeurs. Tout le comique vient ici de la façon dont Marcel Pagnol joue sur les mots, notamment « probité et honnêteté », auxquels les protagonistes ne prêtent pas tous la même signification. Topaze se trouve au milieu de ce petit monde qui transige beaucoup avec la morale et dont il apparait isolé, de par une naïveté et une honnêteté qui confinent parfois au ridicule. Il découvre tout un monde dont il ignorait l’existence et les codes, et qui ne fonctionne que tendu vers un objectif accepté par tous ceux qui y prennent part : profiter de l’occasion et s’enrichir le plus possible.

Outre la corruption et le cynisme d’une classe politique locale, Marcel Pagnol dénonce également le respect que l’on éprouve parfois face à ceux qui ont gagné de l’argent, sans même se demander quelles méthodes ils ont utilisées pour y parvenir. Au passage, et même s’il a dédié Topaze à son maître d’école, «en signe de reconnaissance et de respectueuse affection », il égratigne également les enseignants, à la fois victimes et complices indirects. Une excellente lecture, pleine de bons mots, à l’ironie parfois percutante !

Topaze

« Pourtant l’argent ne fait pas le bonheur !

Suzy

« Non, mais il l’achète à ceux qui le font ! »

 

Topaze, Marcel Pagnol, Editions de Fallois, Collection Fortunio, Paris, 2004, 241 p.