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L’Italie au miroir du roman, Denis Bertholet

« On ne rêve pas aujourd’hui comme naguère ou jadis » et cela s’illustre particulièrement dans les romans non-italiens qui se déroulent en Italie. En effet, depuis près de trois siècles, des romanciers français, anglais, allemands, scandinaves, russes, américains… ont choisi de situer leur action dans ce pays qui les fascine. L’Italie est un mythe, en littérature, comme dans d’autres arts et Denis Bertholet, historien, éditeur et enseignant, a choisi de nous offrir un panorama très réussi de ces romans.

« L’Italie au miroir du roman » retrace donc l’histoire littéraire moderne des romans situés en Italie et étudie de quoi est faite la fascination des auteurs pour ce pays longtemps idéalisé. Le point de départ de cet essai se situe au XVIIIème siècle, au moment où le Grand Tour était en vogue parmi les élites européennes et où le roman tel qu’on le connait actuellement a pris son essor. Selon les époques, l’Italie a été tour à tour simple toile de fond, puis « pays incertain peuplé d’êtres inquiétants », avant de devenir le lieu par excellence de l’idéal esthétique, puis de l’idéal amoureux. L’Italie est également synonyme de nostalgie, c’est « là-bas » qu’on a connu la passion, artistique ou amoureuse, et qu’on a découvert le paradis sur terre, lequel « ne saurait appartenir au présent ».

L’image de l’Italie, telle qu’elle apparaît dans les romans européens, est le reflet de l’histoire des idées : après l’idéalisation, viendra la désillusion. Ce lieu par excellence des voyages de noces ne peut tenir toutes ses promesses. De même, lorsque la guerre et le totalitarisme s’installent, l’espoir disparaît et l’Italie elle-même ne « constitue plus un moyen d’évasion ». Elle deviendra plus tard un endroit envahi de touristes ; et pourtant le rêve italien n’a pas totalement disparu puisque, comme le souligne Denis Bertholet, « l’Italie reste un pays vivant » pour quelques romanciers français du début de XXIème siècle (Philippe Besson, Claudie Gallay, Laurent Gaudé…).

L’ouvrage de Denis Berthollet est passionnant pour qui aime à la fois la littérature et l’Italie. Facile à lire, suivant un plan chronologique, il propose un grand choix d’œuvres de Ann Radcliffe, Sade, Goethe, Stendhal, Dumas, Forster, Thomas Mann, Proust, Musil, Sartre, Aragon, Duras, Déon, Sollers… Il m’a remémoré des livres que j’ai beaucoup appréciés, comme « Les petits chevaux de Tarquinia » de Marguerite Duras, « La modification » de Michel Butor, ou, plus léger, « Mort à la Fenice » de Donna Leon. Il m’a surtout donné beaucoup d’idées de lectures, parmi lesquels « Le bonheur fou » de Jean Giono, « Oublier Palerme » d’Edmonde Charles-Roux, « Europa » de Romain Gary, et « Villa Amalia » de Pascal Quignard …

Un grand merci à Babelio et aux éditions Infolio !

 

L’Italie au miroir du roman, Denis Bertholet, Infolio éditions, CH-Gollion, juillet 2019, 238 p.

 

 

Venise à double tour, Jean-Paul Kauffmann

 

Voici une belle lecture d’été qui nous emmène à l’ombre des églises fermées de Venise, mais il ne s’agit pas d’un énième guide des endroits prétendument secrets d’une ville. Et quand je dis lecture d’été, c’est juste parce qu’il faut prendre le temps de la déguster, se laisser mener au gré des méandres d’une quête nostalgique et philosophique à la fois.

Jean-Paul Kauffmann a effectué de nombreux séjours à Venise mais il n’est jamais parvenu à retrouver une église et un tableau qui avaient été sources d’émerveillement lors de sa première visite de la ville dans les années soixante. Cet instant vécu fugacement est devenu mystérieux avec le temps, à la fois parce que l’endroit n’était pas identifiable pour l’auteur -qui avoue n’avoir pas beaucoup cherché dans un premier temps-, et parce qu’il correspondait à un moment sacré, celui de « la fin de l’insouciance, ce délectable moment de vacance avant le passage à l’âge adulte ».

Cette impression fugitive, Jean-Paul Kauffmann a eu envie de la retrouver, il lui fallait la « reconnaître », la revivre à nouveau. Le besoin est devenu si fort que l’auteur a décidé de s’installer à Venise pour quelques mois pour essayer d’explorer toutes les églises fermées de la ville car, au cours des années, il a visité les églises ouvertes au public et n’a pu retrouver la grâce de ce moment.

La difficulté première fut de déterminer les responsables des lieux à visiter : les édifices religieux n’appartiennent pas à la commune mais au Patriarcat de Venise ou à différents ordres religieux ; il fallait ensuite rencontrer la personne et souvent, entrer dans ses grâces car rien n’est plus aléatoire que le bon vouloir des responsables de ces lieux endormis. Il fallait notamment convaincre du bien fondé de la démarche or, l’auteur peinait à expliquer ce qui le poussait à mener cette enquête. Il se dévoile peu à peu dans son récit et l’on discerne un mélange de nostalgie et de curiosité, et peut-être aussi une quête psychothérapeutique pour celui qui a été otage pendant plus de trois ans au Liban. L’auteur se défend d’évoquer cette période de sa vie, mais on comprend que son souvenir rôde toujours et le fait souffrir.

« Moi qui ne cessais d’affirmer qu’au grand jamais je n’écrirais sur cette ville, je me trouve face à elle dans cette familiarité naturelle proche de la griserie. J’ai pris la mesure ici-bas que la vraie joie ne peut s’accomplir que si elle est adossée à l’expérience de l’adversité. Un support nécessaire. Cet état intense, débordant, s’est consolidé sur les ruines du désespoir et de l’angoisse. « Il ne faut pas perdre l’utilité de son malheur » assurait Saint-Augustin. La joie, on peut la rencontrer bien sûr sans avoir connu l’épreuve. C’est un contentement confortable, parfois exquis ou jubilatoire. Mais l’exaltation de l’instant présent, l’authentique allégresse qui vous fait ressentir avec acuité la succulence de la vie, c’est autre chose. Elle a triomphé d’un sort hostile, parcourue cependant par une cicatrice qui a sans doute cessé de faire mal mais qu’on n’a pas oubliée. Cette marque qui ne s’effacera pas donne à la vie une consistance prodigieuse, presque sauvage ».

« Venise à double tour » est aussi l’occasion de parler d’art et de spiritualité, de la désertion des églises et de la crise de la foi en Europe, mais aussi du tourisme de masse. Le récit prend souvent des accents autobiographique et l’auteur évoque sa foi catholique, née dans une petite église d’Ille-et-Vilaine. Il raconte l’ennui de l’enfant qui assistait aux messes quotidiennes, ce qui a forgé son imagination, lui a appris l’autonomie par le développement de l’aptitude à la solitude, toutes choses qu’il ne comprenait pas alors et qui revêtent un sens maintenant. Au fond, il découvre qu’il recherche quelque chose de sacré : la présence qui habitait l’église de son enfance.

Kauffmann évoque le catholicisme et ses ressources infinies qui plaisait tant à Lacan et la glorification du corps que les peintres catholiques n’ont cessé d’exalter, tout particulièrement à Venise, ville où la culpabilité inhérente au catholicisme lui semble bien absente. Il n’oublie pas les églises disparues, comme San Geminiano détruite par Napoléon pour agrandir la Palais royal ou Santa Lucia, rasée par Mussolini pour construire la gare de Venise. « Venise à double tour » est riche de références littéraires : on y croise Paul Morand mais aussi le commissaire Brunetti, Jean-Paul Sartre, Hugo Pratt et bien d’autres encore.

« Venise à double tour » est difficile à qualifier : c’est un récit autobiographique qui retrace une recherche nostalgique tout en soulevant des questions philosophiques. On ressent une certaine souffrance de l’auteur qui se cache derrière un intérêt profond pour l’esthétique du religieux. Est-ce que la visite des églises fermées lui apportera l’apaisement ? Elle intéressera en tout cas ceux qui se passionnent pour Venise et qui dégusteront cette enquête très bien écrite avec beaucoup de plaisir.

 

Venise à double tour, Jean-Paul Kauffmann, Equateurs littérature, Paris, février 2019, 333 p.

 

Challenge vénitien

 

Les Disparus de la lagune, Donna Leon.

Curieusement, cette année, il me semble avoir peu entendu parler du nouveau volume de la série de Donna Leon. Pourtant, cette 26ème enquête, présentée sur la quatrième de couverture comme l’une des meilleures de la série (mais c’est ce que l’on a tendance à dire régulièrement, non ?), s’est révélée à la hauteur et je dirai même qu’elle m’a particulièrement plu, peut-être parce qu’elle ne se passe pas exactement à Venise, et donc qu’elle est assez dépaysante, même si le commissaire ne s’éloigne de sa chère ville que pour se rendre… dans la lagune ; et aussi certainement, parce que Brunetti va mal, et que cela ne semble pas seulement passager.

Et cela commence lorsque, pour dissimuler la réaction mal contrôlée d’un collègue lors d’un interrogatoire, le commissaire Brunetti est amené à simuler un malaise. Il joue tellement bien la comédie, si l’on peut dire, qu’il est transporté à l’hôpital où il est obligé de se soumettre à quelques examens. En discutant avec sa femme Paola de la supercherie, il se rend compte qu’il ne supporte plus du tout son métier. Surmenage, burn-out, simple fatigue passagère ? Le commissaire Brunetti décide de prendre quelques semaines de repos, seul avec quelques livres, dans une villa qu’une vieille tante de sa femme possède dans l’île de Sant’Erasmo.

Il y est accueilli par Davide Casati, un ancien ami de son père, qui s’occupe de la maison de la tante de Paola. Les deux hommes sympathisent et Davide propose à Brunetti de l’accompagner chaque matin à bord de son « puparin », une barque à deux rameurs, utilisée pour les régates notamment : l’homme doit se rendre dans différents endroits de la lagune pour s’occuper de ses ruches et récolter le miel. Brunetti est ravi car il avait l’intention de faire de l’exercice et les heures de rame lui seront d’un grand bénéfice, d’autant plus qu’elles sont accompagnées de longues discussions avec Davide.

Mais une nuit d’orage, Davide disparaît. Sa fille Federica pense qu’il est allé « parler » à sa femme au cimetière de San Michele, comme il en a l’habitude, mais il n’y a pas de traces de Davide là-bas. Le commissaire Brunetti prend l’affaire en mains et accompagne les garde-côtes dans leurs recherches. Le voilà parti dans une nouvelle enquête qui le mène à s’interroger sur la pollution dans la lagune, sur l’attitude volontairement criminelle de certaines entreprises industrielles des environs, comme sur les conséquences de la légèreté de tous en matière d’environnement pendant des années. Le thème est d’actualité !

L’enquête de Brunetti est officieuse, et aidé de Vianello, de la perspicace commissaire Griffoni, et de la Signorina Ellettra, ils vont mettre à jour beaucoup d’éléments avant de conclure que parfois, la vérité n’est pas bonne à dire. Les révélations de personnes impliquées à des degrés divers dans une vieille histoire qui a des retentissements désastreux sur le présent, plongent Brunetti dans un questionnement philosophique profond.

Encore une fois, notre cher commissaire révèle sa sincérité et son humanité. Le rythme lent du roman, au cours duquel Brunetti nous emmène avec lui ramer dans la lagune, pédaler sur la charmante petite île, partager repas et discussions avec les gens du cru, ainsi que les interrogations que le commissaire se pose grâce à la distance qu’il prend, font de ce nouvel épisode un des meilleurs en effet.

 

Les Disparus de la lagune, Donna Leon, traduit de l’anglais (américain) par Gabriella Zimmermann, Editions Calmann-Lévy, collection Noir, Paris, septembre 2018, 355 p.

 

9ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire 2018, participation au challenge Polars et thrillers chez Sharon, participation au Challenge vénitien ici.

 

Concours pour le paradis, Clélia Renucci.

 

En 1577, un incendie détruit le palais des Doges à Venise : parmi tant d’autres œuvres remarquables, l’immense fresque de la salle du Grand Conseil, représentant le Paradis, part en fumée. Après quelques mois, le doge et ses conseillers décident de remplacer la fresque par une toile peinte à l’huile et ils ouvrent un concours à quelques peintres vénitiens. Pour peindre le nouveau Paradis, le Doge met en compétition deux jeunes peintres, Palma le jeune et Francesco Bassano ainsi que les célèbres Tintoret et Véronèse. Pour arbitrer le concours, il nomme également le moine Bardi, mal accepté par certains conseillers parce qu’étranger à Venise.

Les peintres essaient d’imaginer le futur Paradis, mais les dimensions de la toile, et notamment sa largeur, compliquent la réflexion. Dix ans passent dans une grande inertie, d’autant que le pouvoir politique se désintéresse de l’affaire-, jusqu’au moment où un nouveau doge, Cicogna, relance le concours et demande à voir les esquisses des candidats. Il choisit alors deux peintres qui devront réaliser ensemble la commande : Véronèse et Bassano. Mais tout ne se déroulera pas comme prévu…

Qui dit concours dit émulation, mais aussi concurrence et jalousies. L’art à Venise, qui répond à des commandes politiques ou religieuses, se plie aux règles du pouvoir et les coups bas et trahisons sont nombreux. Pour réussir, un peintre doit être bien sûr talentueux, mais aussi très rusé, comme le sera Véronèse, en utilisant l’un des fils du Tintoret, Marco, ignorant et naïf, pour accéder à l’esquisse de son père et en voler la composition.

« Concours pour le paradis » est un premier roman réussi. Très documenté, il nous apprend beaucoup en ce qui concerne l’art vénitien principalement, mais aussi sur la façon dont la Sérénissime était administrée à cette époque et les relations inextricables entre la politique et la religion. J’ai toutefois regretté quelques rares maladresses lorsque l’auteure pêche par excès d’informations, par exemple lorsqu’elle évoque le Carnaval de Venise. Mais cela reste tout à fait secondaire. Clélia Renucci parvient en effet à instiller beaucoup de romanesque comme lorsqu’elle met en avant la vie familiale des peintres : les relations des artistes avec leurs enfants tout particulièrement, dont beaucoup prenaient la suite du père, mais aussi avec les courtisanes, tandis que les épouses étaient en retrait. Il y a également l’amour pur que l’un des personnages, Domenico, éprouve pour la fille du Doge.

« Concours pour le Paradis » plaira à ceux qui s’intéressent à Venise, à l’art et à l’histoire. Pas besoin de connaissances en la matière, juste de la curiosité, qui nous poussera par ailleurs à découvrir sur Internet les esquisses et tableaux évoqués. D’autre part, le roman est prenant, l’écriture permet une lecture fluide et facile. Classique dans sa forme, il lui manque peu pour constituer un excellent roman : juste de quoi se démarquer dans une production riche, variée et de haut niveau, où il a bien sa place de toute façon. Bref, nous suivrons avec intérêt Clélia Renucci…

 

Concours pour le paradis, Clélia Renucci, Albin Michel, Paris, août 2018.

 

Huitième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire, participation au challenge vénitien ici.

 

Mai, le mois italien.

Nous passons de la Belgique à l’Italie pour participer, comme chaque année, au mois italien organisé par Martine. Certes, je suis un peu en retard cette année, mais pour rien au monde je ne manquerai ce rendez-vous ! J’ai juste un peu trop pris au pied de la lettre l’idée du farniente…
J’étais si bien sur mon yacht. Pas envie de me lever pour rédiger ce billet…
Oui, j’exagère un tout petit peu. Et je ne peux même pas me déculpabiliser en invoquant la chaleur ambiante… Tans pis, j’assume : j’ai préféré lire plutôt que rédiger ce billet (désolée Martine).
Pourtant, le programme que Martine nous propose est alléchant : il ne concerne pas seulement les livres, mais aussi le cinéma, la télévision, la cuisine, les voyages et beaucoup d’autres choses encore… il y en aura donc pour tous les goûts et je compte bien participer, même si je n’ai pas encore vraiment défini quand et comment.  Ce sera donc la surprise, pour vous comme pour moi…
… quand j’aurais quitté ma terrasse fleurie (ben oui, je suis rentrée chez moi : il y avait du vent à Portofino et le yacht tanguait trop…)
Quoi qu’il en soit, voici les rendez-vous que nous propose Martine :

 

 

-Mercredi 2 mai : Jour des enfants : un album ou une BD.
-Jeudi 3 mai : Lancement des « jeuditalie » : lecture libre.
-Samedi 5 mai : A tavola ! Une recette en partage.
-Dimanche 6 mai : Al cinema : un film à nous recommander.
-Mardi 8 mai : La saga « L’Amie prodigieuse » d’Elena Ferrante. Tomes 1, 2, 3 ou 4.
-Du mercredi 9 au lundi 14 mai : Lectures au choix en lien (si possible) avec le Salon International du livre de Turin (où se trouvera Martine) et dont la France est l’invitée d’honneur cette année. D’où la possibilité de présenter des romans écrits par des écrivains français sur l’Italie ou dont l’action est en lien avec l’Italie, ou des romans italiens d’auteurs italiens traduits en français. Et plus particulièrement, nos romans « coup de coeur » !
-Mardi 15 mai : Voyage ! Voyage ! Les plus belles photos souvenirs, anecdotes, lieux de nos voyages en Italie.
-Mercredi 16 mai : Jour des enfants : un album ou une BD.
-Jeudi 17 mai : Jeuditalie : jeudipolar, un roman policier ou thriller.
-Samedi 19 : A tavola : une recette à partager.
-Dimanche 20 mai : Al cinema : un film à nous conseiller.
-Du lundi 21 au dimanche 27 mai : Tour d’horizons des régions en lectures, films, séries TV, théâtre, musique, photos, cuisine…
-Lundi 21 et/ou mardi 22 : Région Nord : Venise, Florence, Milan…
-Mercredi 23 : Région Sud : Naples, la Calabre, les Pouilles…
-Jeudi 24 et/ou vendredi 25 : les îles Sardaigne, Sicile…
-Samedi 26 et dimanche 27 mai : Week-end à Rome.
-Lundi 28 mai : Une bonne nouvelle ou un recueil.
-Mardi 29 mai : Littérature classique (du 15e au 19e).
-Mercredi 30 mai : Jour des enfants : un album ou une BD.
-Jeudi 31 mai : Parce qu’en Italie (comme ailleurs!), tout finit toujours par des chansons : Jeuditalie en musique !
Néanmoins, si aucune chronique n’est (encore) écrite, j’ai pas mal lu ces derniers jours, notamment:
 A Presto !

Minuit sur le canal San Boldo, Donna Leon

Très au fait des problèmes de logement à Venise, la Comtesse Lando-Continui, grande amie de la belle-mère du commissaire Brunetti, recherche des fonds afin de financer la rénovation d’appartements qui seront ensuite loués à des prix modiques à de jeunes couples vénitiens. Au cours d’une des soirées de gala consacrées à cette œuvre, elle demande à Brunetti de passer la voir prochainement pour lui faire part d’une question qui la taraude depuis des années.

Suite à cette rencontre, le commissaire accepte d’enquêter sur l’accident qui est arrivé quinze ans auparavant à Manuela, la petite-fille de la comtesse. Tombée dans un canal, Manuela a été sauvée in extremis, mais a gardé des séquelles irréversibles : la jeune femme d’une trentaine d’années a l’âge mental d’une fillette de sept ans. La grand-mère de Manuela est persuadée qu’il s’agit d’un crime et non d’un simple accident et elle veut connaître la vérité avant de mourir.

Brunetti n’est pas seulement ému par cette demande. Son instinct le pousse à demander la réouverture de l’enquête et c’est rapidement chose faite, grâce à l’aide d’Ellettra (vraie magicienne quand il s’agit d’accéder à des informations essentielles pour l’enquête, sans attendre les autorisations administratives nécessaires) et de Claudia Griffoni, la collègue de Brunetti, également très efficace.

Je ne vous en dirai pas davantage sur l’enquête elle-même sinon que l’on y retrouve les ingrédients qui font la saveur des romans de Donna Leon : l’humanité du commissaire Brunetti, la détermination d’Ellettra, la vanité de Patta, le supérieur hiérarchique de Brunetti, la malhonnêteté de Scarpa et la bonhommie de Viannello, bien que moins présent dans cette enquête, sans oublier l’intelligence discrète de Paola.

Et puis, bien sûr, le personnage sans doute le plus important des romans policiers de Donna Leon, Venise, ville sur laquelle Brunetti s’émerveille toujours autant : le commissaire partage son amour pour certains lieux de Venise, comme la magnifique Chiesa dei Miracoli ou le Campo San Giacomo dell’Orio dans le quartier Santa Croce. Pour autant, le commissaire ne manque pas de s’interroger sur l’avenir de Venise : « est-ce que les gens, ailleurs, passaient leur temps à parler de leur ville ? ». Les préoccupations évoquées sont brûlantes d’actualité : la présence des migrants, la montée de la Ligue du Nord, la fuite vers le continent de jeunes vénitiens en raison de l’embourgeoisement de quartiers autrefois populaires, dans une ville qui est toute entière dédiée au tourisme…

Pour sa vingt-cinquième enquête, Brunetti est à la hauteur et comme ses fidèles lecteurs, j’espère le retrouver encore de nombreuses fois…

Minuit sur le canal San Boldo, Donna Leon, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gabriella Zimmermann, Calmann-Lévy, septembre 2017, 339 p.

 

Retrouvez les avis des autres participantes à cette lecture commune:

-Eimelle.

Martine

 

Lecture commune dans le cadre de la semaine italienne chez Martine. 8ème participation au challenge de la rentrée littéraire 2017. Participation au challenge vénitien et au challenge Polars et thrillers chez Sharon.

Les enfants de Venise, Luca di Fulvio

Rome 1515. Shimon Baruch, un marchand juif, se fait agresser et voler une bourse remplie de pièces d’or, fruit d’une bonne affaire qu’il vient de conclure. Voulant se venger, il tue l’un de ses jeunes agresseurs, un attardé mental prénommé Ercole. Lui-même grièvement blessé à la gorge par Mercurio qui le laisse pour mort sur les pavés, Shimon Baruch se remet mais perd définitivement l’usage de la parole. Une fois la peur oubliée, sa volonté de vengeance est décuplée et il part à la recherche de Mercurio.  Ce dernier ne sait pas que Baruch a survécu et se croyant coupable d’un assassinat, il décide de s’enfuir.

Comme Mercurio, ses complices Zolfo et Benedetta ne voulaient pas donner la mort mais seulement voler pour manger. Livrés à eux-mêmes, n’ayant aucun endroit où aller, ils accompagnent Mercurio sur les routes du Nord en direction de Venise. En chemin, ils rencontrent par hasard Isacco, un escroc juif qui se fait passer pour un médecin, et sa fille Guidetta.

Le courant semble passer entre Mercurio et Giudetta, mais leurs routes se séparent peu avant Venise. Mercurio choisit en effet de ne pas abandonner Zolfo qui préfère suivre un moine fanatique prêchant la haine des juifs. Il faut dire que le jeune Zolfo a été traumatisé par la mort d’Ercole dont il rend responsable le marchand juif. Quelques temps plus tard, après avoir été recueilli par une veuve de Mestre qui deviendra sa mère d’adoption, Mercurio se rend à Venise, bien décidé à retrouver la belle Giudetta.

Le premier regard qu’ils échangent confirme ce que tous deux pressentaient : ils sont follement amoureux ! Peu importe, Isaaco n’entend pas donner sa fille à un petit voyou; il l’a amenée à Venise précisément pour qu’elle connaisse une autre vie que celle de l’escroc qu’il a toujours été lui-même. Et puis surtout, Mercurio est chrétien, tandis que Giudetta est juive… Pendant ce temps, Shimon Baruch, toujours assoiffé de vengeance, arrive à Venise et progresse dans ses recherches…

Venise au XVIème siècle, on s’y croirait ! Les remugles des murs rongés par l’humidité, l’eau croupie, la violence, le sang et la pauvreté qui plongent le plus grand nombre dans la déchéance, les manipulations du pouvoir qui décrète en 1516 l’enferment des juifs dans le Ghetto, de grands nobles qui ne sont que de mesquins personnages (mais pas tous, loin de là), les procès de l’Inquisition et leur lot d’injustices : Luca di Fulvio nous emmène dans un monde, le nôtre, où la vérité n’existe pas : elle est seulement celle que veulent et écrivent les puissants…

« Les enfants de Venise » est un formidable roman d’aventures, avec pour fil conducteur une histoire d’amour qui unit deux êtres épris de liberté. Mercurio est brillant : voleur d’une grande habileté, son imagination débordante et sa capacité à endosser tous les rôles l’amènent à adopter des déguisements plus vrais que nature. Giudetta est déterminée, courageuse, et n’hésite pas à braver les interdits quand elle sait que son combat est juste. Mercurio et Giudetta s’aimeront, s’épauleront, se sauveront.

Voilà donc une histoire romanesque comme on les aime, sur fond historique, avec une foule de personnages attachants qui ne livrent pas tout de suite leur vérité. Un roman qui se lit d’une traite et dont les 800 pages ne doivent pas vous effrayer !

Je remercie les éditions Slatkine et Cie de m’avoir fait découvrir ce roman et cet auteur.

 

Les enfants de Venise, Luca di Fulvio, traduit de l’italien par Françoise Brun, Editions Slatkine et Cie, avril 2017, 798 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois italien chez Martine, et du challenge vénitien.