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Histoire du lion Personne, Stéphane Audéguy

 

Ce roman fait partie de la sélection 2018 du prix du Meilleur Roman des lecteurs de Points. Les quatre premiers romans que les jurés ont reçus sont :

Histoire du lion Personne, Stéphane Audéguy,

Lucie ou la vocation, Maëlle Guillaud.

Eclipses japonaises, Eric Faye.

Derniers feux sur Sunset, Stewart O’Nan.

 

C’est par l’«Histoire du lion Personne » que j’ai choisi de commencer cette aventure, un choix non réfléchi et dicté seulement par l’envie, la couverture, la quatrième de couverture…

Nous sommes au Sénégal, à la fin du dix-huitième siècle. Jeune orphelin sénégalais, Yacine a à peine treize ans et il a une grande expérience de la vie ; il sait déjà, notamment que « le gros des hommes ignore qu’il va mourir ; ceux qui le savent ne veulent pas, pour la plupart, le comprendre, et n’en tirent aucune conséquence pratique. Seule une poignée d’êtres vit sa vie, sa seule vie ; rien qu’une vie, mais toute entière ».

Déterminé, Yacine veut quitter son village qu’il déteste. Il entreprend le chemin vers Saint-Louis, sur les conseils du prêtre blanc du séminaire qui lui enseignait le « savoir des Blancs » et surtout les mathématiques pour lesquelles Yacine montre des dispositions particulières. Yacine emmène avec lui un lionceau qu’il vient de recueillir. Abandonné par sa mère, ou orphelin, l’animal est venu par surprise se blottir contre Yacine, compromettant ainsi ses chances de survie dans le monde sauvage parce que désormais porteur de l’odeur de l’homme.

Mais le destin en décide autrement pour Yacine : c’est le Directeur de la Compagnie Royale du Sénégal, Jean Gabriel Pelletan, qui va prendre soin du lion désormais dénommé Personne, ainsi que d’un chien, Hercule, qui deviendra le meilleur ami de Personne. Le joli conte que nous propose Stéphane Audéguy peut apparaître comme l’illustration du sort des déracinés : Personne et Hercule n’appartiennent à aucun monde, ils ne font plus partie du règne animal, ils ne seront jamais des hommes. Inadaptés et donc rejetés de tous. Pelletan se sent coupable d’avoir contribué à cette situation, par sensiblerie et par orgueil, pense-t-il, alors qu’il n’avait pour toute autre solution que de les condamner à une mort certaine.

Il ne reste qu’à envoyer les deux animaux à la Ménagerie Royale de Versailles et c’est un troisième homme providentiel qui entoure les deux bêtes de sa bienveillance. Mais les temps sont troubles : famine, froid, révolution, la France n’a que faire des animaux exotiques, même si quelques naturalistes défendent l’intérêt scientifique et essaient d’adoucir le sort des nouveaux arrivés.

Ce premier roman de la sélection au prix du meilleur roman Points met en lumière les mensonges et l’inhumanité des hommes, défauts également partagés sur terre, quel que soit le continent. C’est Adal, personnage secondaire, témoin de ce dix-huitième siècle finissant qui nous offre un regard équilibré sur les travers des hommes. Ajoutons à cela la très belle écriture classique et précise de l’auteur : ce n’est pas un coup de cœur, mais sans aucun doute une très belle lecture que je vous recommande !

 

Histoire du lion Personne, Stéphane Audéguy, Editions Points P4646, août 2017, 166 p.

 

 

 

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Le pouvoir au féminin, Elisabeth Badinter.

le-pouvoir-au-femininPhilosophe et femme de lettres, Elisabeth Badinter éclaire souvent l’actualité de ses considérations avisées, mais elle est avant tout une spécialiste des Lumières. C’est avec cette période historique forte qu’elle renoue dans l’ouvrage qu’elle consacre à Marie-Thérèse d’Autriche, personnage que l’on connaît peu, si ce n’est pour avoir été la mère de Marie-Antoinette.

L’impératrice d’Autriche fut en effet bien davantage : impératrice-reine, et non épouse de l’empereur, elle dirigea pendant quarante ans un pays qui constituait alors le plus grand empire européen. Marie-Thérèse fut aussi l’épouse d’un mari qu’elle adorait malgré son tempérament volage, et surtout, la mère aimante et présente, -malgré les responsabilités et la charge de travail- de seize enfants !

Trois vies donc, ou plus exactement, trois rôles différents que Marie-Thérèse d’Autriche a su concilier avec le plus grand succès. C’est ce qu’Elisabeth Badinter a voulu mettre en avant, dans un essai historique qui est davantage un portrait qu’une biographie, même si l’ouvrage en épouse souvent les contours. Ainsi, l’auteure évoque les aïeux de Marie-Thérèse pour souligner que celle-ci n’était en rien prédestinée au trône, bien au contraire, puisque Marie-Thérèse a accédé au pouvoir en raison de l’absence d’héritier mâle.

Si son enfance sereine ne l’avait pas préparée à ses charges futures, Marie-Thérèse avait cependant une prédisposition précieuse : sa faculté d’endosser différents rôles et son talent de comédienne, qui allaient lui assurer le succès en matière de politique et de diplomatie. Elle était également très ambitieuse, trait de caractère hérité de sa grand-mère maternelle, conforté par le modèle que représentait les femmes fortes de son entourage.

Jeune femme déterminée, Marie-Thérèse épousa le duc François-Etienne de Lorraine dont elle était très amoureuse. Elle lui était aussi totalement dévouée, ce qui donna l’impression qu’elle allait jouer les « seconds rôles ». Marie-Thérèse était pourtant loin de laisser son mari diriger l’empire, malgré la corégence qu’elle avait instituée. Elle avait toutefois l’intelligence de « conserver à son époux l’apparence de l’autorité et du prestige » surtout lorsque celui-ci connut les revers et humiliations qui aboutirent à la cession du duché de Lorraine au roi de France

Ainsi, Marie-Thérèse ne partageait pas réellement le pouvoir, et son attitude s’est raffermie avec le temps. Dès son arrivée aux affaires en 1740, elle découvrit la faillite dans laquelle se trouvait le pays. Un défi qu’elle releva aussitôt, d’autant que le prussien Frédéric II s’était déjà emparé de la Silésie. La guerre de succession d’Autriche commençait ; à cette occasion, Marie-Thérèse révéla de nombreuses qualités : le caractère et l’élévation d’âme dont elle faisait preuve commencèrent à susciter l’admiration des observateurs.

La maternité était assumée, voire revendiquée, et Marie-Thérèse n’hésitait pas à jouer de son image :

« De la maternité privée à la maternité politique, il n’y a qu’un pas qu’elle a franchi dès son arrivée au pouvoir. Elle affirme dès le début et ne cessera de le répéter, qu’elle gouverne en mère bienveillante de son peuple. Image qui tranche agréablement à l’époque avec celle du souverain que l’on voit gouverner « en père sévère ». » (p164)

Marie-Thérèse a eu seize enfants. Elisabeth Badinter qualifie son long règne de « matriarcat triomphant » fondé sur sa réputation, ses qualités de fidélité et de courage, mais aussi sur un désir d’autorité, une détermination et un orgueil omniprésents. L’impératrice concevait son rôle de mère comme supérieur à celui du chef de guerre qui, n’étant pas sur le front, ne risquait pas de mourir au combat, alors que ses nombreuses maternités lui faisaient connaître la peur presque chaque année. « Nul doute » écrit l’auteure, « que cette double condition de virilité et de féminité, d’autorité et de soumission, n’ait donné à son règne sa marque spécifique et son originalité » (p219).

« Le pouvoir au féminin » est un ouvrage que je recommande aux férus d’histoire. A ne pas confondre avec une biographie romancée, il vise à mettre en avant la façon dont l’impératrice d’Autriche a su concilier sa vie d’épouse, de mère et de souveraine toute-puissante. Un livre passionnant, à l’époque où les grands empires européens rivalisaient d’ambitions.

Le pouvoir au féminin, Marie-Thérèse d’Autriche, 1717-1780, L’impératrice-reine, Elisabeth Badinter, Flammarion, Paris, novembre 2016, 365p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge Femmes de lettres chez George.

dames de lettres

Vigée Le Brun au Grand Palais

l'album de l'exposition vigée le brunDes femmes peintres françaises, il faut bien avouer que le grand public en connaît très peu. Sauf si vous êtes spécialiste en la matière, je vous suggère de réfléchir quelques minutes et de noter les noms qui vous viennent à l’esprit : ils sont peu nombreux ! Parmi ceux-ci, celui de Vigée Le Brun apparaît parfois, surtout connue grâce à son statut de portraitiste de la reine Marie-Antoinette.

Pour autant, aucune exposition monographique n’avait jusqu’ici été consacrée en France à Elisabeth Louise Vigée Le Brun. L’exposition du Grand Palais vient enfin rendre hommage à une grande peintre qui eut beaucoup de mal à imposer son talent, dans un milieu artistique plus que largement dominé par les hommes.

La postérité n’a pas non plus été tendre avec l’artiste, puisqu’elle fut méprisée par Simone de Beauvoir. L’auteur contestait le génie de Vigée Le Brun parce que celle-ci avait notamment  choisi de « fixer sur ses toiles sa souriante maternité »  (« Le deuxième sexe », Simone de Beauvoir). Et c’est justement cette représentation de la maternité -mais pas seulement- qui m’a beaucoup plu dans les tableaux présentés au Grand Palais.

 

Dès l’entrée de l’exposition, j’ai été saisie par la beauté de l’autoportrait qui en donne le ton, et plus particulièrement par la finesse et la lumière du teint de l’artiste.

autoportrait vigée le brun

L’artiste exécutant un portrait de Marie-Antoinette, 1790, huile sur toile, Florence, Galleria degli uffizi

 

De nombreux tableaux illustrent la tendresse maternelle, et ce sont ceux qui m’ont le plus touchée. Parmi ceux-ci, le plus connu, que l’on peut admirer normalement au Louvre :

la tendresse maternelle vigée le brun

Portrait de l’artiste avec sa fille dit « La tendresse maternelle », 1786, Paris, Musée du Louvre.

 

 

Enfin, mes deux préférés :

fille de vigée le brun

Jeanne Julie Louise Le Brun se regardant dans un miroir, 1787, collection particulière

 

vigee le brun

La marquise de Pezay et la marquise de Rougé, accompagnée de ses fils, 1787, Washington National Gallery of Art.

Et bien sûr, les portraits de Marie-Antoinette, dont celui-ci qui choqua parce que la reine est représentée en gaulle (chemise).

Marie antoinette en chemise vigée le brunMarie-Antoinette en chemise ou en gaulle, vers 1783, Kronberg, Hessische Hausstiftung.

Outre le côté artistique, l’intérêt de l’exposition vient également de la période historique concernée, puisque Vigée Le Brun est le témoin de plusieurs grands changements : née en 1755, l’artiste  a appris et développé son art sous l’ancien régime, puis a connu les excès de la révolution, et a compris tout de suite que son statut d’artiste de la Cour la mettait en péril. Elle s’est donc enfuie en Italie, puis s’est rendue à Vienne et enfin en Russie : un exil de douze années, pendant lesquelles elle a exercé son art auprès de l’aristocratie européenne, avant de rentrer à Paris, sous le Consulat. Elisabeth Louise Vigée Le Brun connaît alors la période de l’Empire, avec le développement d’une société nouvelle, qui se traduit par des changements dans les codes artistiques.

 

Il vous reste un mois, jusqu’au 11 janvier 2016,  pour voir cette exposition que je vous recommande tout particulièrement, si vous en avez l’occasion !

Plus d’infos sur : http://www.grandpalais.fr/fr/evenement/elisabeth-louise-vigee-le-brun

 

 

 

Marie-Antoinette, de Stefan Zweig

Marie Antoinette Stephan ZweigLa biographie est une des facettes les plus brillantes du talent de Stefan Zweig. Si ses nouvelles et romans nous enchantent, voilà un domaine où il excelle tout particulièrement, et la biographie qu’il consacra en 1932 à Marie-Antoinette est un vrai régal, que je placerai parmi mes coups de cœur de l’année 2015.

Nous connaissons Marie-Antoinette pour en avoir entendu parler en cours d’histoire, et parce qu’elle fait partie de notre mémoire collective. Mais qu’en avons-nous retenu, si ne n’est beaucoup de lieux communs méprisants qui s’attachent encore aujourd’hui à la figure historique de « l’Autrichienne » ?

Dans « Marie-Antoinette », Stefan Zweig dresse un portrait équilibré et très humain de la Reine de France. Certes, il insiste tout d’abord sur le caractère léger et étourdi de celle qui n’était qu’une enfant quand elle arriva à Versailles. Marie-Antoinette ne pensait alors qu’à s’amuser, ne s’intéressant à rien d’autre qu’aux robes et aux bals, mais elle avait des circonstances atténuantes, en tout premier lieu le caractère et l’attitude de son mari, le futur Louis XVI, comme le montre justement l’auteur en insistant sur cette première période qui est essentielle pour comprendre le comportement de Marie-Antoinette et, partant, l’attitude des Français à son égard :

« (…) par-delà le destin, la maladresse, le malheur privé, les suites d’une misère conjugale pénètrent dans le domaine de l’Histoire universelle : la destruction de l’autorité royale, en vérité, n’a pas commencé avec la Prise de la Bastille, mais à Versailles ».

Pour autant, Stefan Zweig met en lumière la force de caractère de la Reine, fondé sur une droiture et une honnêteté à toute épreuve, ainsi qu’un grand courage qu’elle développe principalement lorsque les évènements se déchaînent. Marie-Antoinette se révèle alors la digne fille de l’impératrice d’Autriche Marie-Thérèse. Mais c’est le Roi qui dirige, ce qui consiste pour lui à ne rien faire, ne prendre surtout aucune décision, et à de nombreuses reprises, Marie-Antoinette, si elle avait pu suivre son instinct, aurait trouvé des solutions à la situation dangereuse dans laquelle elle et sa famille se trouvaient, d’abord aux Tuileries, puis au Temple.

Malheureusement, elle ne peut échapper à un destin terrible : cette fille d’impératrice, pourtant née dans une cour, mal mariée à un homme apathique qui ne pense qu’à manger et chasser, a souffert de l’étiquette impitoyable de Versailles. Elle a été la victime d’une escroquerie d’une incroyable audace, l’affaire du collier, et a vu sa réputation peu à peu mise à mal, puis détruite par les multiples libelles et fascicules -presse à sensation de l’époque-, qui circulaient alors.

Lorsque la Révolution se déclenche, la Cour abandonne la famille royale. La plupart des aristocrates émigrent en Angleterre, en Belgique ou en Allemagne. Les monarques européens ne viennent pas non plus au secours de la royauté française, excepté le roi de Suède qui meurt rapidement. Le neveu de Marie-Antoinette lui-même, monté sur le trône autrichien, ne prête aucune attention à sa tante en difficulté –encore moins quand elle sera destituée-, ni même l’ambassadeur d’Autriche en France réfugié à Bruxelles, le Comte de Mercy, qui avait pourtant promis à l’impératrice Marie-Thérèse de veiller sur sa fille.

Après des années de réclusion et d’angoisses, c’est une femme prématurément vieillie, à qui l’on a retiré son fils, le Dauphin, et que l’on a accusé des crimes les plus odieux envers cet enfant, qui montera sur l’échafaud, avec une dignité et un courage admirables. Elle avait pour tort d’être une représentante de l’Ancien Régime, convaincue au plus profond d’elle-même de la légitimité de la monarchie de droit divin. En tant que telle, elle vivait en dehors de la réalité du plus grand nombre et n’avait jamais prêté la moindre attention aux bourgeois, ni a fortiori au peuple, préférant gaspiller l’argent du Royaume pour son petit Trianon. Là était son erreur, mais elle ne fut pas la débauchée et la traîtresse que l’on a longtemps dénoncée.

J’ai beaucoup aimé le regard que l’auteur porte sur la politique de cette époque, qui m’a rappelé un professeur qui nous enseignait l’histoire diplomatique en partant des faits privés qui se déroulaient au sein des cours européennes de l’Ancien Régime. Mettant l’accent sur les faiblesses du Roi Louis XVI, sur les ennemis de Marie-Antoinette, que deviendront par exemple les frères du Roi, Zweig ne s’y est pas trompé :

« C’est presque toujours un destin secret qui règle le sort des choses visibles et publiques ; presque tous les évènements mondiaux sont le reflet de conflits intimes. Un des grands secrets de l’Histoire est de donner à des faits infimes des conséquences incalculables ; « (p40)

La description que Zweig fait de la Cour de Versailles, à travers le portrait de Louis XVI, n’est pas sans rappeler d’autres périodes historiques, parfois beaucoup plus récentes :

« C’est encore un Louis qui est roi, certes, mais il n’a rien d’un souverain, ce n’est qu’un piteux esclave des femmes, dépourvu d’intérêt ; lui aussi réunit à la Cour évêques, ministres, maréchaux, architectes, poètes, musiciens, mais pas plus qu’il n’est un Louis XIV, ce ne sont des Bossuet, des Turenne, des Richelieu, des Mansart, Des Colbert, des Racine et des Corneille ; c’est une bande d’intrigants, de gens soupes et avides de places, qui ne veulent que jouir au lieu de créer, que profiter en parasites de ce qui existe au lieu d’insuffler aux choses la vie et l’énergie (…) ce ne sont plus les hauts faits qui l’emportent, mais la cabale, ce n’est plus le mérite qui compte, mais la protection ; (…) la parole prime l’action, l’apparence la réalité. Ces hommes, enfermés dans un cadre étroit, ne jouent plus qu’entre eux et pour eux-mêmes, avec beaucoup de grâce et sans aucun but, leurs rôles de roi, de prêtre, de maréchal ; tous ont oublié la France, la réalité, ils ne pensent qu’à eux-mêmes, à leur carrière, à leurs plaisirs ». (p44 et 45).

Bien plus qu’une simple biographie de Marie-Antoinette, Stephan Zweig nous offre une véritable leçon d’histoire, en dénonçant le fait d’apprécier  les paroles, les faits et les actes d’alors, à l’aune de la mentalité contemporaine. Ainsi, si Marie-Antoinette espère à un certain moment la défaite de la France dans une guerre contre les puissances étrangères, c’est parce qu’en 1791, l’idée de nation, de patrie, n’en n’est qu’à ses balbutiements (elles ne prendront corps qu’au XIXème siècle). Marie-Antoinette réagit donc logiquement en pur produit de l’Ancien Régime, du XVIIIème siècle, et en tant que membre de la Royauté de droit divin.

Stefan Zweig développe de fines analyses historiques et politiques, mais pas seulement. Ce qui frappe dans cette biographie est la richesse des observations psychologiques, concernant ce couple royal si mal assorti. Et la belle écriture classique de Stefan Zweig, à la fois fluide et riche, qui est la marque des grands auteurs ! Autant d’éléments qui font de cette biographie, jamais ennuyeuse, et au contraire par moments prenante comme un thriller historique, bien que l’on en connaisse le dénouement, un grand moment de lecture !

 

Coup de cœur !

Quelques citations :

Sur Marie-Antoinette à la Cour de Versailles :

« Sa faute, sa faute indéniable, est d’avoir abordé avec une frivolité sans pareille la tâche la plus lourde de l’Histoire, avec un cœur léger le conflit le plus dur du siècle. Faute incontestable, disons-nous et cependant pardonnable, car la tentation était telle que même un être mieux trempé lui aurait à peine résisté » (p106).

(…) « ce nouveau style qui porte le nom de Louis XVI aussi injustement que l’Amérique celui d’Americ Vespuce. Il devrait avoir pour marraine cette femme délicate, élégante, remuante, s’appeler style Marie-Antoinette, car rien dans sa grâce fragile ne rappelle Louis XVI, cet homme lourd, aux goûts communs ; » (p120).

« Chacun sait que comme intelligence, force d’âme et honnêteté, la reine est cent fois supérieure à ces créatures mesquines qui forment sa société quotidienne. Mais ce qui décide des rapports entre les êtres, c’est l’habileté et non la force, la supériorité de la volonté et non celle de l’esprit ». (p138).

Sur l’affaire du collier :

« On ne saurait trop le dire, Marie-Antoinette, dans toutes les tractations fantastiques de l’affaire du Collier, a été tout à fait innocente ; mais qu’une pareille escroquerie ait pu être osée sous son nom, et qu’on y ait cru, c’est là du point de vue de l’Histoire sa grande faute » (p205).

Sur le procès et le jugement :

« la question était délicate : qu’on reconnaisse que le cardinal a, pour le moins, manqué de respect à la souveraine, et Marie-Antoinette sera dédommagée de l’abus qu’on a fait de son nom, mais si on l’acquitte purement et simplement, ce jugement entraînera la condamnation morale de la reine » (p211).

« ce n’est pas une question privée qu’on vide ici, c’est une question politique ; il s’agit de savoir si le Parlement français considère encore la reine comme « sacrée » et intangible ou si elle est soumise aux lois, comme n’importe quel citoyen français ». (p211)

« Marie-Antoinette, dont l‘intuition est toujours plus forte que la réflexion, a vu immédiatement ce que cette défaite avait d’irréparable ; pour la première fois, depuis qu’elle porte la couronne, elle s’est heurtée à une puissance plus forte que sa volonté » p213).

« Indécis comme toujours, il choisit le moyen terme, qui en politique, est toujours le pire. Le roi a perdu sans retour l’occasion de prendre une décision qui pouvait être considérable. Une nouvelle époque a commencé avec le jugement du Parlement contre la reine. » (p213).

« en réalité, en favorisant l’évasion de la criminelle (Mme de la Motte), c’était le tour le plus perfide, le plus sournois, que le clan des conjurés pouvait jouer à Marie-Antoinette. Car non seulement cette fuite donne libre cours aux insinuations sur une entente entre la reine et la voleuse, mais d’autre part la condamnée peut, de Londres, s’ériger en accusatrice, faire imprimer impunément les mensonges et les calomnies les plus effrontés (…) ». (p215).

Sur la responsabilité de Marie-Antoinette :

« Du premier jour jusqu’au dernier, Marie-Antoinette n’a vu dans la Révolution qu’une vague de boue immonde, soulevée par les instincts les plus bas et les plus vulgaires de l’humanité ; elle n’a rien compris au droit historique, à la volonté constructive de ce mouvement parce qu’elle était décidée à ne comprendre et à ne défendre que son propre droit royal ». (p239).

« (…) cet entêtement à ne pas vouloir comprendre, c’est là la faute historique de Marie-Antoinette. »(p239)

 

Marie-Antoinette, Stefan Zweig, traduit de l’allemand par Alzir Hella, Le livre de poche n°14669, édition 19, septembre 2013, Paris,  258 p.

 

livre lu dans le cadre du challenge Histoire chez Lynnae , du challenge Destination PAL chez Liligalipette et du challenge Un classique par mois chez Stephie

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Destination PAL

 

Hiver noir, de Cecilia Ekbäck

Hiver noir Cecilia EkbäckOriginaire d’Ostrobotnie, une région suédophone de l’ouest de la Finlande, Maija arrive avec sa famille en Laponie suédoise en 1717 pour s’installer dans la ferme d’un oncle. En Finlande, son mari, Paavo, était pêcheur, un métier qu’il avait dû abandonner en raison de l’apparition d’une phobie de la mer. L’oncle Teppo leur avait alors proposé d’échanger le bateau de Paavo contre une terre fertile qu’il possédait dans les montagnes de Laponie suédoise.

Dès leur arrivée, Maija et ses deux filles, Fédérica et Dorotea, se rendent compte que la montagne Bläckåsen n’est pas la terre riche que leur oncle leur avait vantée. Bien au contraire, l’endroit est isolé, sombre, la maison et le terrain sont négligés. Après quelques jours, Maija envoie ses filles conduire les chèvres dans une clairière proche du sommet de la montagne, mais en chemin, les deux jeunes sœurs font une macabre découverte : le cadavre d’un homme éventré, en état de putréfaction.

Dès qu’elle est avertie, Maija se rend chez ses voisins, et apprend qu’il s’agit sans doute d’Eriksson, un habitant de la montagne. On évoque naturellement l’œuvre d’une bête sauvage, ours ou loup. Maija, qui a peur pour ses filles, veut en savoir plus, afin de chasser l’animal qui rôderait dans la montagne. Mais les révélations étranges s’accumulent : la victime était absente depuis trois jours, et sa femme n’avait pourtant pas signalé sa disparition. Quant au frère d’Eriksson, il éclate de rire lorsqu’il apprend le décès. Enfin, il semble que des enfants aient disparu au cours des dernières années, mais qu’aucune recherche n’ait été menée…

Pour son premier roman, Cecilia Ekbäck, auteur suédoise aujourd’hui installée au Canada, retourne sur les terres de son enfance pour nous livrer un thriller très réussi qui a l’originalité d’être situé au début du XVIIIème siècle. On suit Maija, femme courageuse, qui refuse les superstitions de l’époque, y compris celles de l’église, mais qui va pourtant s’allier avec le prêtre du village dont dépend la montagne Bläckåsen, pour résoudre cette énigme. Elle traversera de nombreuses épreuves, seule avec ses filles, devant affronter la nature hostile pendant un hiver particulièrement rigoureux, mais aussi des familles peu compréhensives devant sa détermination.

J’ai beaucoup aimé ce polar qui emmène le lecteur dans un monde méconnu, celui de la Suède du XVIIIème siècle, épuisée par plusieurs décennies de guerres menées contre ses voisins. On y découvre les différentes composantes d’une population hétéroclite : Lapons aux traditions ancestrales, colons venus d’autres régions nordiques, membres du clergé et de l’aristocratie dont on se demande pourquoi ils ont été envoyés dans cette zone reculée. Parmi ceux-ci, Maija est une vraie héroïne : dotée d’un mari peureux et absent, elle se débrouille seule et relève toujours la tête face à l’adversité.

Les différents ingrédients d’ « Hiver noir », suspens, rivalités entre habitants, histoire, nature, saupoudrés d’un peu de fantastique, forment un roman très prenant, servi par une belle écriture que je ne peux que vous recommander.

 

Hiver noir, Cecilia Ekbäck, traduit de l’anglais par Carole Delporte, Terra Nova, Mars 2015, 382 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge Polars et thrillers chez Sharon et du challenge nordique chez Marjorie.

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Voltaire en son château de Ferney

 

C’est à Ferney dans l’Ain, juste à côté de Genève, que Voltaire passa les vingt dernières années de sa vie. Longtemps sous tutelle de la Savoie, le château de Ferney, dont l’existence est attestée pour la première fois en 1312, fut détenu par des familles genevoises avant d’être acheté par Voltaire en février 1759.

 

Pourquoi à Ferney ?

 

En 1745, Voltaire est nommé historiographe du roi Louis XV, mais ce dernier ne l’aime pas. Voltaire n’hésite donc pas à se libérer en 1750, pour devenir chambellan du roi de Prusse, Frédéric II. Quelques années après, Voltaire se brouille avec le roi de Prusse et essaie de rentrer à Paris. Mais Louis XV ne veut pas de lui et Voltaire est à la recherche d’une demeure où il pourra s’installer, dans une grande ville où il trouvera de bons éditeurs.

C’est finalement sur l’invitation d’un des meilleurs libraires européens, Cramer, que le philosophe choisit Genève. Il séjourne d‘abord à Prangins et à Lausanne, puis acquiert près de Genève une très belle maison qu’il nomme « Les Délices », -et qui est aujourd’hui le siège de l’Institut et musée Voltaire. Mais des pasteurs et professeurs de théologie très influents à Genève interdisent plusieurs de ses ouvrages.

Voltaire achète alors le domaine de Ferney qui n’est pas rattaché à la république de Genève et qui se trouve assez éloigné de Versailles pour qu’il puisse enfin se sentir maître absolu chez lui. Il s’y installe en 1760 et entame aussitôt des travaux de reconstruction, puis cinq ans plus tard, il ajoute deux ailes au château. Le château conserve aujourd’hui l’apparence extérieure qu’il avait après les travaux d’agrandissements en 1766.

 

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 Le Panthéon au lieu de la pyramide

 

Voltaire a déjà soixante-quatre ans quand il achète le château de Ferney. Auteur de pièces de théâtre, il redoutait de subir le sort des comédiens, être enterré dans la fosse commune. Comme il espérait mourir à Ferney, il avait fait construire un tombeau en forme de pyramide, qui se trouve aujourd’hui accolé à l’église du domaine.

 

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En 1778, Voltaire se rend à Paris  pour assister à la représentation de sa dernière tragédie « Irène ». Il est accueilli triomphalement, mais l’agitation ajoute l’épuisement à la maladie. Voltaire succombe à Paris le 30 mai 1778. Il sera enterré à l’abbaye de Scellières, près de Troyes, puis transféré par l’Assemblée révolutionnaire au Panthéon en 1791 où il est depuis ce temps, le plus ancien hôte. Il sera rejoint en 1794 par Rousseau, son ennemi, qui y repose, juste en face de lui !

 

Un château qui a accueilli toute l’Europe des Lumières

 

Du château, on ne visite que quelques pièces : l’antichambre, la salle à manger et bibliothèque, qui ont été réunies en une seule pièce par Griolet, l’un des propriétaires du château au XIXème siècle, où se trouve encore le bureau du philosophe.

 

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 Le bureau de Voltaire, dans la salle à manger-bibliothèque

 

On peut également voir le salon dans lequel Voltaire recevait ses nombreux visiteurs, le cabinet des tableaux (ancienne chambre de Voltaire), et la chambre de Voltaire reconstituée dans ce qui était à l’origine le cabinet des tableaux. Les appartements de Mme Denis, sa nièce et maîtresse sont quant à eux vides. L’étage, et les communs au sous-sol, en mauvais état, ne se visitent pas.

 

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Le salon où se pressa toute l’Europe des Lumières !

 

On peut également admirer le tableau que le philosophe avait commandé au peintre Duplessis : « Le triomphe de Voltaire ». Ce tableau ne possède pas une grande valeur artistique mais il retrace les évènements marquants de la vie du philosophe et comporte différents éléments assez visionnaires.

Le château est entouré par un très beau parc, qui offre une magnifique vue sur le genevois et les Alpes, avec en toile de fond, le Mont-Blanc. Sur ces photos, prises fin juillet, le parc a beaucoup souffert de la sécheresse.

 

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De Ferney à Ferney-Voltaire

 

Voltaire a également aidé la population de Ferney, en asséchant les marais. Il a aussi favorisé l’implantation de nouvelles industries, notamment l’horlogerie de luxe, ainsi que la soierie. Ferney a ainsi connu un développement fulgurant dans les années qui précédèrent la Révolution française, passant de 150 à environ 1200 habitants !

C’est en 1878, à l’occasion du centenaire de la mort de Voltaire, que la commune de Ferney adopte officiellement le nom de Ferney-Voltaire à la demande de la population locale et après avoir reçu l’autorisation du Président de la République de l’époque, Mac Mahon.

 

Quelques informations pratiques

 

La château de Voltaire a été acquis en 1999 par l’Etat français et est aujourd’hui administré par le Centre des monuments nationaux.

Le château peut encore être visité jusqu’au 8 novembre. Il sera ensuite fermé pour trois ans, afin de subir d’importants travaux de rénovation, qui lui permettront de retrouver la configuration intérieure originelle. Cela sera possible grâce aux nombreux plans que Voltaire avait envoyés à Catherine II de Russie qui désirait alors se faire construire un château semblable à celui de Voltaire, et qui sont conservés à la Bibliothèque Nationale de Russie et au musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg.

Si vous êtes dans les environs de Genève, n’hésitez pas, c’est une visite qui vaut largement la peine : il suffit d’appeler l’office du tourisme de Ferney-Voltaire et de s’inscrire à l’une des visites guidées, car le château ne se visite pas individuellement. La visite dure une heure, et la guide, charmante, offre des explications claires et précises, fondées sur le précieux guide vendu à la boutique du château « Voltaire en son château de Ferney ». Le château sera notamment ouvert pour la journée du patrimoine. Après, il faudra attendre trois ans !

 

Voltaire en son chateau de Ferney

Voltaire en son château de Ferney, Christophe Paillard, Editions du patrimoine, Collection Itinéraires, Centre des monuments nationaux, 64p. (http://editions.monuments-nationaux.fr/fr/le-catalogue/bdd/livre/727).

 

Site du château de Ferney-Voltaire :

http://voltaire.monuments-nationaux.fr/

Site de l’office du tourisme de Ferney-Voltaire :

http://www.paysdevoltaire.com/fr/decouvrir/le-chateau-de-voltaire.html

 

 

Participation au Défi Le siècle des Lumières, chez Parthénia

Défi Le siècle des Lumières

 

 

 

A l’ombre de la guillotine, Anne Perry

a l'ombre de la guillotineNous sommes à Paris en janvier 1793, quelques jours avant l’exécution de Louis XVI. L’héroïne, Celie Laurent, est une jeune blanchisseuse à l’intelligence remarquable. Celui qui l’emploie ne s’y est pas trompé, le citoyen Bernave, qui utilise les talents de Célie pour se tenir informé et pour porter des messages à ses complices. Bien que républicain, Bernave a en effet ourdi un complot visant à sauver le roi de la guillotine. Il est en effet persuadé, comme bon nombre de Girondins, que si la France exécute son roi, les puissances européennes qui l’entourent, et qui sont toutes des monarchies, ne laisseront pas ce crime impuni et envahiront le pays.

Bernave a tout organisé, et il ne reste que quelques détails à régler, afin que le jour J, un sosie du roi soit introduit dans la voiture qui doit emmener le roi de la prison du Temple jusqu’à la place de la Révolution où ont lieu les exécutions. Le vrai roi sera quant à lui conduit par un cocher à l’étranger. Malheureusement, trois jours avant la date fatidique, le citoyen Bernave est assassiné, chez lui, alors que des émeutiers s’étaient introduits dans la maison, croyant y trouver de la nourriture. La Garde Nationale, emmenée par Menou, se charge alors de l’enquête qui s’avère difficile mais révèle néanmoins d’emblée que le meurtrier est un membre de la famille et non un émeutier. Or, Bernave accueillait beaucoup de monde sous son toit : sa fille, son gendre et leurs enfants, les beaux-parents de sa fille, deux domestiques, Célie et Amandine, et enfin Saint-Félix, dont on ne sait pas au début quels liens il entretient avec la famille.

Célie, la blanchisseuse, est en contact avec Georges, un cousin d’Amandine qui participe au complot. Après la mort de Bernave, ils décident de maintenir leur projet, et tentent de mettre au point les derniers détails, bien qu’ils ne connaissent pas tous les éléments du complot. Parviendront-ils à sauver le roi ? Qui a tué Bernave ? Ce dernier était-il un traître qui œuvrait en réalité pour la commune et pour Marat ?

Les questions sont multiples et le suspense ne manque pas, Anne Perry n’étant pas avare de pirouettes et rebondissements. Son polar est très bien ficelé et fonctionne à merveille même si l’on connaît inévitablement le sort du roi de France. À l’ombre de la guillotine est aussi un roman historique qui rend très bien compte de l’ambiance de l’époque, oscillant entre terreur, faim et froid. Les vrais protagonistes historiques sont intégrés dans l’intrigue et l’on rencontre Danton, Robespierre, Marat, Saint-Just et Camille Desmoulins au détour des pages. Danton et surtout Marat constituent même des personnages à part entière. À l’ombre de la guillotine est donc un excellent divertissement qui nous invite à nous (re)plonger dans l’histoire de la Révolution.

 

A l’ombre de la guillotine, Anne Perry, 10/19, collection Grands Détectives, Paros, octobre 2004, 414p.

 

Lu dans le cadre du challenge historique, chez Lynnae, et du défi Le siècle des Lumières, chez Bric-à-Brac.

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