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La mémoire des morts, Eric Berg.

Léa est photographe et vit à Buenos Aires. Quand elle sort de l’hôpital après plusieurs opérations suite à un accident de voiture, Léa décide de reconstituer son passé : amnésique, elle a déjà recouvré ses souvenirs les plus anciens, mais pas ceux qui précèdent l’accident, pourtant essentiels car ils pourraient expliquer son voyage et son séjour dans l’ile de Poel, au bord de la Baltique.

Léa se trouve en effet en Allemagne, pays dont elle est originaire, et non en Argentine où elle vit depuis presque vingt-cinq ans. A l’hôpital de Wismar, elle a appris qu’elle était sur son île natale au moment de l’accident, dans une voiture conduite par sa sœur Sabina, décédée sur le coup. Aucun souvenir ne lui permet de comprendre ce qu’elle faisait là, ni de savoir où les deux sœurs se rendaient alors. La psychologue qui suit Léa à l’hôpital lui laisse entendre que son amnésie, d’origine psychique, est due à un événement traumatisant que Léa aurait vécu peu avant l’accident, ou à une information bouleversante qu’elle aurait appris à ce moment-là. Dès sa sortie, Léa choisit de mener l’enquête, afin de retrouver la mémoire, perdue quatre mois auparavant, en septembre 2013.

Elle franchit donc la digue qui relie l’île de Poel au continent, tout en passant en revue les événements qui jalonnèrent son enfance et son adolescence sur cette île. Poel se situait alors en RDA, et Léa repense à la chute du mur de Berlin et à tous les changements qui s’ensuivirent pour elle et ses amis qui ne connaissaient alors rien de l’occident ni du monde.  N’ayant plus ses parents, Léa décide de rendre visite à chacun de ses amis de l’époque ; c’étaient alors les seuls jeunes de l’île, ils étaient sept et étaient, dans son souvenir, inséparables : ils pourront sans doute l’aider à retrouver les pièces manquantes du puzzle… Mais ce qui était pour Léa un paradis perdu ne cache-t-il pas autre chose ? Qu’est devenu Julian, son petit ami de l’époque ? Pourquoi n’est-il pas rentré de son tour du monde ? La petite bande a vieilli mais n’a pas oublié. La mémoire va resurgir peu à peu, les souvenirs vont remonter à la surface, avec leur lot de surprises…

L’angoisse monte au fur et à mesure que l’héroïne découvre les secrets de chacun. La méfiance s’installe alors. Sur qui Léa peut-elle encore compter ? Ne serait-il pas plus sage pour elle de rentrer à Buenos Aires… ? « La mémoire des morts » est le second polar allemand que je lis (après  « Hier ou jamais » d’Elisabeth Herrmann, publié chez Slatkine également), et c’est à nouveau une belle découverte que ce thriller psychologique au rythme lent mais implacable.  Un roman où l’atmosphère est essentielle, oscillant entre une confiance sereine caractéristique des amitiés enfantines et une étrangeté due à l’isolement du lieu qui confine parfois au huis-clos.

La mémoire des morts, Eric Berg, traduit de l’allemand par Catherine Barret, Slatkine et Cie, novembre 2017, 381 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge polars et thrillers chez Sharon et du challenge 1% de la rentrée littéraire 2017 ( 13 ème participation).

 

 

 

 

 

 

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Un certain M.Piekielny, François-Henri Désérable

Si comme moi, vous avez adoré « La promesse de l’aube » de Romain Gary, vous vous plongerez avec délice dans l’enquête passionnante que nous livre François-Henri Désérable sur « Un certain M. Piekielny ». Ce nom ne vous dit sans doute rien, à moins que vous n’ayez une excellente mémoire et que vous vous souveniez du vieux voisin à qui Romain Gary, qui n’était alors que Roman Kacew, avait fait une promesse : parler de lui aux grands de ce monde, lorsqu’il les rencontrerait plus tard. Parce que ce brave M. Piekielny, petit homme gris au museau de souris que rien ne semble distinguer de la masse de ses contemporains, était le seul à croire, -ou du moins à faire semblant de croire- que les vœux de Mina, la mère de Roman, se réaliseraient un jour : l’enfant allait devenir un grand homme, un écrivain, un diplomate, un Français surtout, et il allait donc forcément fréquenter du beau monde…

Fidèle à sa promesse, Romain Gary allait tenir parole, à l’ONU, à l’Elysée, devant la Reine d’Angleterre et tant d’autres encore ; c’est ce qu’il raconte dans « La promesse de l’aube » qui, on le sait, est une autobiographie romancée, voire un roman autobiographique, le tout étant savoir quelle est la dose de romance dans l’histoire… !  Seule certitude, Romain Gary aimait travestir la réalité, pour ne pas dire mentir, et puisque c’est le propre de l’écrivain, on ne peut pas lui en vouloir.

Alors, Romain Gary a-t-il vraiment fait cette promesse à M.Piekielny ? L’a-t-il accomplie ? Monsieur Piekielny a-t-il seulement existé ?  C’est à toutes ces questions que François-Henri Désérable essaie de répondre, en se lançant sur les traces de son écrivain préféré (là c’est moi qui interprète, il ne me semble pas qu’il le dise aussi clairement, mais je ne suis sans doute pas très loin de la vérité en l’affirmant…).

Toujours est-il que l’auteur nous emmène à Wilno -l’ancienne Vilnius-, au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à la recherche de M. Piekielny. Il se lance dans une enquête approfondie et tente de démêler le vrai du faux, le probable du possible… Des années plus tard, on retrouve Romain Gary, à Paris, sur le plateau de l’émission « Apostrophes », tremblant de peur que son imposture ne soit révélée. Il a menti en créant Emile Ajar, et F.H Désérable a compris les leçons du maître…

Et pourtant « Un certain M.Piekielny » n’est pas un récit, ni un documentaire ; c’est bien un roman. Jouant sur ses points communs avec le grand homme, comme le fait d’avoir une mère qui a tendance à décider pour lui (toutes proportions gardées), François-Henri Désérable brode à partir de quelques mots, de quelques phrases, d’une seule scène du chapitre VII de « La Promesse de l’aube », et au passage, il nous parle de lui aussi, de son amour pour la littérature, du rôle qu’elle joue dans la vie des hommes. Le tout avec passion et humour, inventivité et inspiration.

Que M.Piekielny ait ou non existé, vous le découvrirez (peut-être ?) en lisant ce roman, mais cela a au fond peu d’importance. Nous serons certes un peu déçus si nous apprenons que le visage désormais familier de l’homme gris au museau de souris n’a pas existé. Nous serons également soulagés car, comme le souligne l’auteur, si M.Piekielny n’a pas existé, au moins il n’a pas pris cette balle allemande dans la tête… mais grâce à Romain Gary, on aura parlé de lui, cet inconnu parmi les inconnus, morts sous les balles allemandes et dans les chambres à gaz. Et avoir tenu cette promesse, c’est déjà tellement !

Coup de cœur 2017 !

 

Un certain M. Piekielny, François-Henri Désérable, Gallimard, Paris, juin 2017, 259 p.

 

11 ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire

 

La promesse de l’aube, Romain Gary

En 2014, année du centenaire de la naissance de Romain Gary, l’auteur aux multiples personnalités était à l’honneur dans beaucoup de librairies. Ce fut pour moi l’occasion de (re)découvrir une œuvre magnifique au sein de laquelle « La promesse de l’aube » occupe une place particulière. Trois ans plus tard, un roman de la rentrée littéraire 2017 a retenu mon attention, puisqu’il rend hommage à Romain Gary et à « La promesse de l’aube » en se lançant sur les traces de M.Piekielny, personnage entrevu dans l’autobiographie de Romain Gary. Avant d’écrire ma chronique sur « Un certain M.Piekielny » de François-Henri Désérable, il m’a paru nécessaire de publier la chronique que j’avais écrit il y a trois ans et demi sur mon premier blog « Le livre d’après 1 » et qui ne figurait donc pas ici. Parce que le roman de François-Henri Désérable et « la promesse de l’aube » sont étroitement liés et qu’à mon avis, on ne peut lire l’un, sans l’autre.

 

« La promesse de l’aube » est une autobiographie d’un genre un peu spécial , puisque l’auteur y raconte son enfance à Vilnius, située alors en Pologne, puis à Nice, et sa vie de jeune adulte jusqu’à la fin de la guerre, en décrivant les événements qu’il a vécus, de façon parfois romancée, parfois interprétée, avec même un brin de mythomanie, mais en rendant un hommage presque inconditionnel à sa mère qui l’a élevé seule. Romain Gary disait d’ailleurs de « La promesse de l’aube » qu’elle était « d’inspiration autobiographique ». On comprendra que l’auteur avait une grande imagination, qu’il tenait d’ailleurs de sa mère, et à laquelle il laisse libre cours dans ce roman autobiographique, comme dans le reste de son œuvre.

De sa mère, Mina  Owczynska , il est beaucoup question dans « La promesse de l’aube« . Elle en devient même le personnage central, volant très souvent la vedette à son fils. Mina est omniprésente, toujours en train d’encenser un fils qu’elle adorait et en qui elle croyait de toutes ses forces. Tant et si bien qu’elle passait en revue tous les futurs possibles pour lui, l’imaginant tour à tour héros, général, « virtuose violoniste », écrivain, et même ambassadeur de France! Il sera aussi, elle imagine, entouré des plus belles femmes.

La mère espérait tellement pour son fils, que celui-ci allait s’employer à ne pas la décevoir, en réalisant les ambitions artistiques qu’elle n‘avait pu atteindre elle-même. Il s’essaya au violon, à la peinture, la poésie. Il tenta le sport également, mais échoua en natation : « une fois de plus, je dus me rabattre vers la littérature, comme tant d’autres ratés », conclut-il. Il ramena toutefois une médaille d’argent en ping-pong, que sa mère allait garder près d’elle toute sa vie. Il fut aussi décoré Commandeur de la légion d’honneur suite à son engagement dans les Forces Aériennes Françaises Libres, et enfin diplomate, notamment Consul de France à Los Angeles !

Passionnée jusqu’à l’excès, la mère de Roman était parfois drôle dans l’expression de sentiments exacerbés envers son fils. Elle ne reculait devant rien, ne se sentait jamais ridicule lorsqu’il s’agissait de son Roman adoré… Elle fut ainsi prête à aller dire aux professeurs de sciences de Roman, qui l’accablaient de zéros, qu’ils ne le comprenaient pas. Plus tard, à Nice, elle se rendait de temps en temps au marché, et montée sur un banc, informait les maraîchers des dernières prouesses de Roman !

Mina  Owczynska fut maîtresse du destin de son fils, elle, la « fille d’un horloger juif de la steppe russe de Koursk » qui l’avait élevé dans l’amour de la France et de la langue française. Il serait français, et même, Ambassadeur de France ! Et Roman, bien que parfois humilié par les moqueries de son entourage, continuait à croire que l’avenir que sa mère lui annonçait avec tant de conviction allait finir par se réaliser. Il lui fit d’ailleurs la promesse, alors qu’il n’était encore qu’un enfant, de devenir un jour ce grand homme qu’elle attendait. La promesse de l’aube, c’était aussi celle qu’il avait fait à un vieux voisin, M. Piekielny, qui voulait que Roman parle de lui aux grands de ce monde, lorsqu’il les rencontrerait, plus tard. Et Romain Gary allait tenir parole, à l’ONU, à l’Elysée, devant la Reine d’Angleterre, parce qu’il n’oubliait pas de rendre un peu de dignité aux hommes et parce qu’il croyait à son destin annoncé, sans toutefois être jamais arrogant.

C’est l’humour, bien présent dans l’autobiographie, qui sauve Romain Gary en le préservant de toute arrogance et en l’aidant à surmonter les humiliations. Comment un enfant ainsi admiré, adulé, a-t-il pu devenir un adulte humble ? Comment a-t-il pu continuer à respecter une mère si excessive ? Certainement en partie grâce à cet humour narquois et sans concession qu’il jette sur lui-même, sur l’enfant qu’il était alors et sur l’homme qu’il est devenu lorsqu’il écrit La promesse de l’aube à quarante-quatre ans. Romain Gary nous livre ici une très belle définition de l’humour :

« L’humour a été pour moi, tout le long du chemin, un fraternel compagnonnage ; je lui dois mes seuls instants véritables de triomphe sur l’adversité. Personne n’est jamais parvenu à m’arracher cette arme, et je la retourne d’autant plus volontiers contre moi-même, qu’à travers le « je » et le « moi », c’est à notre condition profonde que j’en ai. L’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive » (p160).

C’est aussi l’amour qui l’a sauvé, celui qu’il portait à sa mère. Le livre tout entier est un hommage à celle-ci, qui en fait une des plus belles déclarations d’amour filial de la littérature, avec « Le livre de ma mère » d’Albert Cohen.

« La promesse de l’aube » est donc un livre essentiel, magnifique, très bien écrit, au contenu d’une richesse exceptionnelle. Assurément l’un de mes coups de cœur parmi les classiques de la littérature française du XXème siècle !

La promesse de l’aube, Romain Gary, Folio n°373, avril 2012, 391 p.

 

A noter que le film « La promesse de l’aube » sort en décembre prochain, avec Charlotte Gainsbourg et Pierre Niney. Alors vite, lisez le livre avant !

 

 

Le camp des autres, Thomas Vinau

Gaspard est un jeune garçon en fuite dans la forêt. Privé d’amour, maltraité, apeuré, il a préféré prendre la tangente en compagnie du bâtard, un chien blessé lui-aussi. Ils ont besoins de soins, au cœur et au corps.  L’homme qui les recueille est Jean-Le-Blanc, mais Gaspard ne sait pas s’il peut lui faire confiance. Il a déjà tant souffert.

Jean-Le-Blanc « travaille le serpent », il en « apprivoise le venin ». Qu’il s’agisse des plantes, des animaux, des champignons, il sait que « c’est la dose qui fait le poison » et sous ses airs de sorciers, il s’avère finalement être un homme rationnel, de ceux qui réfléchissent avant de parler :

« Tout est là justement, dans la différence entre croire et savoir. C’est là qu’habite la peur, pas loin de l’ignorance ».

Jean-le-Blanc ne demande qu’une chose à Gaspard, si celui-ci veut rester : qu’il travaille et apprenne. Gaspard choisit de rester dans « le camp des autres », le camp des exclus, de tous ceux qui vivent en marge de la société. « Tirailleurs, déserteurs, romanichels, bagnards ou brigands », ils ont faim, ils souffrent, ils sont rejetés. Dans « l’eau du bain sale », depuis leur naissance. Et ils rejettent aussi :

« Et quoi ?! Votre guerre. Votre champ. Votre messe. Votre progrès, votre empereur, votre république. Rien n’est à nous à part le vent dans les ventres et le noir dans les dents. »

L’enfant est vif, intelligent, débrouillard. Il apprend à lire. « C’est bien, petit. Il faut un grand courage pour attaquer ses chaînes avec de l’encre mais c’est à ce prix que tu pourras sortir de la geôle où tu es né ». Jean-Le-Blanc lui apprend à retrouver la confiance qu’il n’a plus, lui enseigne à refuser, à être libre, à compenser par ses choix l’amour que ses parents ne lui ont pas donné.

Et puis bientôt il l’emmènera à la grande foire annuelle de la Tremblade où le « camp des autres » côtoie chaque année les marchands, les paysans… C’est à la fin du livre seulement que l’on prend connaissance du contexte historique et social de l’époque. Et que l’on apprend que la « Caravane à pépère » a bel et bien existé et qu’il s’agissait d’une bande organisée qui commettait des vols et escroqueries. Une partie de ses membres a été arrêtée par les Brigades du Tigre, première brigades mobiles créées par Clémenceau.  Et le récit prend là un tour plus tranché. On ne retrouvera Gaspard à grands regrets, avec tout l’espoir qu’il porte en lui, que dans l’épilogue.

Le message de l’auteur est très actuel et il établit d’ailleurs lui-même un parallèle avec les exclus de nos sociétés contemporaines. Il y a de très belles pages prônant la liberté que devrait connaître tout homme et pas seulement les plus chanceux. On en peut qu’adhérer et pourtant la position si absolue de l’auteur, opposant les « bourgeois » et « les gueux » m’a quelque peu dérangée. Lorsqu’il moque le besoin de « sécurité, propriété, moralité et santé publique » des bourgeois (les ouvriers et les paysans ne ressentent-ils pas eux aussi ces besoins et n’ont-ils pas eux aussi été terrorisés par ces bandes de brigands ?), il m’a empêchée d’éprouver de l’empathie pour « le camp des autres ». Un léger manque de nuances qui a son importance, car il dessert la cause plaidée.

En revanche, l’écriture de Thomas Vinau est magnifique ! Le récit foisonne : ça bouillonne, ça grouille, ça suinte. Les odeurs, les remugles, les bruits, la fange et la violence nous montrent l’humanité dans toute son animalité. L’écriture est dure et rude, nerveuse et parfois tendue. On s’accroche à ses angles saillants. Elle nous malmène et nous dérange : elle adhère si bien au récit…

Le camp des autres, Thomas Vinau, Alma éditeur, avril 2017, 194 p.

 

Matchs de la rentrée littéraire de Price Minister. 

10 ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire.

Une journée d’Ivan Denissovitch, Alexandre Soljenitsyne

 

Pendant la guerre froide, Alexandre Soljenitsyne fut l’un des dissidents russes les plus connus dans le monde occidental. Deux de ses livres y furent d’ailleurs publiés, puis il obtint en 1970 le Prix Nobel de littérature. En 1973, parut en France L’archipel du goulag, dans lequel Soljenitsyne dénonçait la répression soviétique. L’auteur fut alors déchu de sa nationalité russe et expulsé. Installé en Suisse, puis aux Etats-Unis, il ne rentrera dans son pays qu’après la chute de l’URSS, et y mourra en 2008.

Mais avant d’être connu en occident, Alexandre Soljenitsyne avait publié en 1962, en URSS même, un petit roman accepté par la censure de Khrouchtchev, lequel avait vu dans la dénonciation des abus de Staline, concernant en l’occurrence les camps de travaux forcés, la possibilité de montrer qu’il prenait quant à lui un virage modéré.

Dans Une journée d’Ivan Denissovitch, Soljenitsyne nous plonge en effet dans le quotidien de Choukhov, un « zek », nom donné aux prisonniers des camps de travaux forcés dans les années cinquante. On y découvre toute l’horreur des camps de concentration de l’époque stalinienne, au cours d’un récit qui accompagne Choukhov et les autres zeks de sa brigade, de leur lever, à 5 heures du matin, jusqu’à leur coucher vers 22 heures, au terme d’une longue et éprouvante journée de travaux de construction, dehors, par moins 29°!

Dans ce récit, Soljenitsyne a choisi pour héros un homme simple et bon mais néanmoins débrouillard; Choukhov s’en sort malgré tout. En silence, il résiste. Toute son attention est tendue vers un seul objectif : se nourrir. Il tire ainsi quelques instants de bonheur de ce qui n’est plus rien pour nous, quelques dizaines de grammes de pain supplémentaires. Son quotidien si difficile est fait de petites victoires, comme obtenir un bol de soupe claire en plus. Il se réchauffe en travaillant et arrive même à y prendre un peu de plaisir. Un quotidien où l’acte de vivre, seulement vivre, est héroïque !

Choukhov a été inspiré à Soljenitsyne par un soldat qu’il avait côtoyé pendant la guerre. Les autres personnages sont quant à eux bien réels et sont des prisonniers avec lesquels l’auteur a vécu, lors de sa détention au sein d’un camp spécial où il a travaillé comme maçon. Car Soljenitsyne a lui-même purgé huit ans de détention et trois ans de relégation, pour avoir « prétendument insulté Staline dans une lettre à un ami » (note de l’éditeur).

Un texte à ne surtout pas manquer.

Coup de coeur !

 

Une journée d’Ivan Denissovitch, Alexandre Soljenitsyne, traduit du russe par Lucia et Jean Cathala, Robert Laffont, Pavillons poche, Paris, 2010, 228p.

 

Participation au challenge Objectif PAL 2017

Des erreurs ont été commises, David Carkeet

C’est avec plaisir que je retrouve Jéremy Cook dans une troisième aventure. Après « Le linguiste était presque parfait » et « Une putain de catastrophe », le linguiste maladroit mais très observateur n’arrive décidément pas à se faire une place dans la société. Sans doute son habitude de disséquer les tics de langage et le comportement illogique de la plupart de ses congénères y est-elle pour quelque chose…

Pour l’heure, Jérémy est au chômage et les perspectives sont peu encourageantes. Ses travaux sur l’acquisition du langage sont au point mort et lorsque l’un des nouveaux collègues de sa femme Paula lui propose de rencontrer sa nièce de deux ans qui utilise la « réduplication partielle pour expliquer le pluriel « (la petite fille dit « boî-boîte » pour désigner plusieurs boîtes), Jérémy accepte sans enthousiasme.  C’est ainsi qu’il fait la connaissance d’une famille très différente de la sienne, celle du « roi des noix »,  Ben Hudnut, à la tête d’une entreprise d’importation de noix florissante : un homme à qui tout réussit, travail, amour, famille, jusqu’au jour où…

D’abord méfiant, et toujours misanthrope, Jérémy Cook hésite avant de devenir ami avec Ben et de se laisser entraîner dans une nouvelle aventure, où le langage joue, comme toujours, un rôle essentiel. David Carkeet signe un roman très agréable, plein d’humour et qui met l’accent sur l’incommunicabilité entre les êtres. Un divertissement intelligent dont les répliques m’ont parfois fait éclater de rire !

Des erreurs ont été commises, David Carkeet, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie Chabin, éditions Monsieur Toussaint Louverture, avril 2017, 344 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois américain chez Martine.

 

 

Blogoclub : L’homme de la montagne, Joyce Maynard

 

Pour ce premier rendez-vous du Blogoclub que nous organisons, Amandine et moi, en reprenant le flambeau de Sylire, nous avons choisi un roman de Joyce Maynard, auteure américaine très talentueuse, ce qui permet en outre, de faire coïncider notre RDV avec le début du mois américain chez Titine. Parmi les différents romans de Joyce Maynard, les participants au Blogoclub ont voté pour « L’homme de la montagne », qui a été chez moi un véritable coup de cœur que je vous laisse découvrir ci-dessous.

J’espère que ce roman vous a également plu. Je vous laisse déposer vos liens en commentaire de ce billet, car Amandine termine actuellement ses vacances et reprendra vos liens dans quelques jours.

 

Rachel et Patty sont sœurs et vivent en Californie chez leur mère, non loin de San Francisco, dans la « Cité de la splendeur matinale ». Le quartier revêt des allures de campagne et les jardins s’ouvrent directement sur la montagne et le parc national du Golden Gate, gigantesque, avec ses centaines de kilomètres de chemins de randonnée.

C’est dans ce parc que les deux sœurs passent le plus clair de leur temps à vagabonder, pique-niquer et inventer des jeux débordants d’imagination. Il est vrai qu’elles ne se sentent pas à l’aise dans la maison, où leur mère, depuis son divorce, passe toutes ses journées dans sa chambre.

Le père, l’inspecteur Toricelli, s’occupe pourtant de ses filles ; il vient souvent les chercher pour les emmener manger des pâtes à la sauce marinara. Ce policier d’origine italienne collectionne les conquêtes féminines, ce qui lui a coûté son mariage : c’est plus fort que lui, il aime sincèrement les femmes, cherchant toujours à les défendre, et il s’intéresse à elles aussi pour ce qu’elles ont à dire. Ses deux filles l’admirent beaucoup, et attendent avec impatience chacune de ses visites.

En cet été 1979, Rachel, l’aînée, a treize ans. Elle connaît les affres de l’adolescence, et se désole de ne pas avoir d’amie. Rachel partage donc tous ses moments de loisirs avec sa sœur Patty, de deux ans sa cadette ; elle invente des histoires, tout en espérant que bientôt, la vie deviendra aussi intéressante que le monde imaginaire qu’elle s’est construit avec Patty. C’est d’ailleurs d’une manière inattendue que la réalité prend le dessus, lorsqu’une jeune fille est découverte assassinée dans la montagne. Un crime étrange, précédé d’un viol, et dont le mode opératoire fait penser à celui d’un tueur en série.

Et c’est bien de cela qu’il s’agit, puisque les crimes de jeunes femmes se succèdent dans le parc national. La psychose grandit. Le père de Rachel et Patty est responsable de l’enquête, et Rachel devient vite populaire auprès de camarades de classes avides de détails scabreux. Mais la police se révèle impuissante face à celui qui est devenu « l’Etrangleur du Crépuscule ». Et l’échec du père devient aussi celui de ses filles, qui n’ont pas pu l’aider.

Le récit qui débute avec les souvenirs d’enfance de Rachel, héroïne principale du roman et narratrice, se transforme bien vite en véritable polar, bien que l’adolescence de Rachel et les sentiments variés qu’elle découvre soient constamment au premier plan. En effet, l’été 79 aura des répercussions sur la vie entière de Rachel…

Le roman de Joyce Maynard a été pour moi un véritable coup de cœur, difficile à classer dans une catégorie puisqu’il relève autant du roman d’initiation, du roman autobiographique, que du polar. L’auteur restitue à merveille l’atmosphère de la fin des années soixante-dix, avec de nombreuses références culturelles, et notamment musicales, à cette période. On ne peut s’empêcher d’être nostalgique face à la vie des jeunes de cette époque, sans activités programmées, libres d’exercer leur imagination pour remplir les deux mois de vacances estivales.

L’Homme de la montagne est un livre difficile à lâcher, d’autant qu’il est bien écrit par une auteure qui excelle dans la description des sentiments exacerbés « des filles de treize ans ». Patty, la sœur de Rachel, leur père Anthony, ainsi que leur mère, et même Margaret Ann, la possible belle-mère, sont également des personnages très attachants, bourrés de défauts, mais profondément humains.

L’homme de la montagne, Joyce Maynard, traduit de l’anglais (américain) par Françoise Adelstain, 10/18, septembre 2015, 360 p.

 

 

Les avis des autres participants :

Sur d’autres romans de Joyce Maynard :

 

 

Livre lu dans le cadre du Blogoclub chez Amandine et Florence (ici), et du mois américain chez Titine.