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Eclipses japonaises, Eric Faye

 

Dans le cadre de la sélection pour le Prix du Meilleur Roman points, je poursuis mes lectures avec le très beau roman d’Eric Faye, « Eclipses japonaises ».

 

« Les histoires comme celles-ci sont pareilles au Nil, elles n’ont pas un commencement. Elles en ont une myriade. Et toutes ces sources engendrent des rus qui se jettent, l’un après l’autre, dans le cours principal du récit -le grand fleuve ».

 

C’est ainsi qu’Eric Faye nous emmène dans les années soixante en Asie, au plus fort des tensions entre les deux Corées et le Japon. La grande histoire, celle des relations internationales exacerbées que connaissait cette zone du monde pendant la guerre froide, est aussi faite du tissage des destins de tant d’anonymes qui se sont vus dérober leur vie : dépossédés de leur libre arbitre, privés à tout jamais de leur famille. Ces « Eclipses japonaises », ce sont ces Japonais disparus, « évaporés », car enlevés sans qu’aucune trace ne permette jamais à leurs proches de comprendre ce qu’il s’est passé, ni de faire le deuil.

C’est le cas de Naoko, une jeune japonaise enlevée à l’âge de treize ans, propulsée dans l’univers glacial du totalitarisme nord-coréen et qui devra apprendre le coréen avant de se voir assigner la tâche d’enseigner un japonais parfait, verbal et non-verbal, jusqu’aux comptines enfantines, à des futurs espions de Corée du Nord.

Naoko croisera une autre japonaise, Setsuko, de quelques années plus âgée, enlevée en même temps que sa mère dont elle est sans nouvelles, à qui elle devra également enseigner le coréen. Et puis, il y a ce soldat américain, le caporal Selkirk, qui surveille la ligne d’armistice depuis un poste d’observation Sud-coréen, et dont l’angoisse grandit face aux rumeurs concernant l’envoi probable de sa compagnie au Vietnam.

Enfin, parce que les victimes sont aussi à l’intérieur, Sae-Jin, « Perle de l’univers », jeune nord-coréenne, étudiante brillante parlant un excellent japonais, est enrôlée pour servir son pays, en devenant agent secret et, au gré des missions qui lui seront imposées, rien moins que terroriste.

Les faits sont romancés mais historiques. Derrière une couverture et un titre énigmatique, Eric Faye nous propose une enquête sur les traces de ces oubliés de l’histoire dont on commence à parler depuis quelques années. Mais il s’agit bien d’un roman, qui allie à une belle écriture toute en retenue, l’expression d’une empathie envers ses personnages. L’auteur ne se contente pas de révéler les faits, il explore les sentiments qu’éprouvent ces « eclipsés » tout au long de leur vie, les difficultés qu’ils ont eu à s’habituer à la vie qui leur a été imposée, mais aussi celles qu’ils éprouveront, pour certains, à retrouver ou découvrir un jour leurs origines.

Une lecture passionnante qui donne envie d’en savoir plus sur cette période de l’histoire et cette partie du monde, mais aussi un roman émouvant, à ne pas manquer !

 

Eclipses japonaises, Eric Faye, Points seuil n°P4620, septembre 2017, 225 p.

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L’enfant perdue, Elena Ferrante.

C’est aujourd’hui que le quatrième tome de la saga d’Elena Ferrante sort en français chez Gallimard ! Je l’ai lu l’été dernier en italien et je vous livre quelques réflexions nées de ma lecture. Vous pouvez lire cette chronique sans crainte, puisque je ne divulgue absolument rien de l’intrigue !

Pour rappel, Elena et Lila sont deux amies d’enfance, nées en 1944 dans un quartier populaire de Naples. Au début de « L’amie prodigieuse », le premier tome, Lila, âgée de soixante-six ans, a disparu. Nous sommes en 2010 et Elena commence à raconter l’amitié naissante entre les deux petites filles. Elle cherche une explication à la disparition de son amie et poursuit sa narration au cours des trois volumes suivants.

Dans « Le nouveau nom », puis « Celle qui fuit et celle qui reste », Elena parvient, grâce à sa brillante scolarité, à s’extraire de son milieu modeste et à intégrer la prestigieuse école normale de Pise. Elle devient écrivain, vit dans le nord de l’Italie puis épouse Pietro, un universitaire, et s’installe avec lui à Florence, où ils ont deux filles, Dede et Elsa. Quant à Lila, elle abandonne très vite l’école et, après un mariage raté avec Stefano, dont elle a un fils, elle travaille durement dans une fabrique de mortadelle où elle est exploitée, mais arrive à s’en sortir grâce à son caractère combatif. Elle s’installe ensuite avec Enzo et monte avec lui une entreprise informatique florissante et n’hésite pas à refuser de céder à la mafia contre sa protection.

Ce quatrième volume enfin traduit en français sous le titre de « L’enfant perdue » débute dans les années soixante-dix. Elena, qui vient de quitter Pietro, part à Montpellier avec Nino, son grand amour de toujours, pour participer à un colloque universitaire… je ne vous en dévoilerai pas davantage puisque le roman vient de paraître !

 

De ce dernier tome, j’ai retenu une citation qui me paraît emblématique :

« Solo nei romanzi brutti la gente pensa sempre la cosa giusta, dice sempre la cosa giusta, ogni effetto ha la sua causa, ci sono quelli simpatici e quelli antipatici, quelli buoni e quelli cattivi, tutto alla fine ti consola ». (Storia della bambina perduta, p. 429 edizione originale). 

« Ce n’est que dans les mauvais romans que les gens pensent toujours la bonne chose, disent toujours la bonne chose, chaque effet a sa cause, il y a les gentils et les désagréables, les bons et les méchants, tout cela finit par te réconforter ». (L’enfant perdue p.429 édition originale.)

 

Là se trouve la clé de toute la narration. Les personnages évoluent, ils ne sont jamais blancs ni noirs, et le lecteur évolue également au rythme de l’auteur :  avez-vous toujours aimé l’une des deux amies et détesté l’autre ? C’est possible, mais moi non. Au contraire, mes sentiments ont beaucoup évolué au fil de la narration ; c’est en tout cas ce que j’ai ressenti (vous me direz ce que vous en pensez).

Ainsi, Elena, qui me plaisait beaucoup au cours des deux premiers volumes, m’est-elle apparue comme davantage égoïste par la suite. Elle néglige souvent ses enfants, et les fait systématiquement passer après l’amour et après son travail. Inversement, Lila, qui j’avais d’abord perçue comme dure, jalouse, souvent centrée sur elle-même, m’est apparue sous un jour complètement différent dans ce quatrième tome. En réalité, chacune fait de son mieux, et selon les périodes de sa vie, y parvient plus ou moins bien. Le point commun étant qu’elles s’en sortent, sont fortes et indépendantes et que l’auteur ne porte jamais de jugement de valeur sur leurs erreurs.

Ainsi, l’amitié n’est ni décriée, ni sur-valorisée. Elle est centrale, tout simplement :

« Ogni rapporto intenso tra essere umani è pieno di tagliole e se si vuole che duri, bisogna imparare a schivarle ; »

« Chaque relation intense entre êtres humains est pleine de pièges et si vous voulez qu’elle dure, vous devez apprendre à les éviter ; « 

 

Au-delà du récit de l’amitié de Lila et Elena, toute l’histoire de l’Italie contemporaine défile dans ce quatrième tome, de l’enlèvement d’Aldo Moro à la période berlusconienne, en passant par l’opération « mains propres » du début des années quatre-vingt-dix, et par la faillite du communisme et du socialisme italiens. Chacun des personnages se trouve impliqué politiquement, d’une façon ou d’une autre.

On apprend beaucoup aussi sur la culture politique italienne, qui paraît proche de la nôtre mais qui peut être très différente ; c’est le cas du communisme à l’italienne, très différent du communisme français que nous avons connu dans les années soixante-dix et quatre-vingt. En Italie, les communistes étaient alors des intellectuels de haut niveau, engagés pour les travailleurs, mais restant toutefois entre eux :  la famille Airota en est un bon exemple. Ils n’accepteront jamais totalement Elena. Fille du peuple, c’est un peu une « nouvelle intellectuelle », elle ne peut rivaliser, puisqu’elle n’a pas hérité des codes intellectuels de cette classe supérieure d’une façon traditionnelle, c’est-à-dire par transmission directe.

Dans « L’enfant perdue », j’ai aussi beaucoup aimé la passion studieuse de Lila pour Naples, que j’ai vue comme un regret d’Elena pour ce qu’elle n’avait pas fait elle-même. Je me suis demandé longtemps, dans la dernière partie, comment Elena Ferrante allait mettre un terme à son récit. J’étais tellement prise dans l’histoire, habituée à vivre aux côtés des personnages, que j’aurais aimé qu’elle ne se termine jamais. Je me suis même demandée si Lila avait vraiment existé ou si elle n’était qu’une métaphore de ce que la vie d’Elena aurait pu être si elle n’avait pas étudié, si elle n’avait pas poursuivi ce destin intellectuel qui était le sien…

La saga d’Elena Ferrante est aussi une réflexion sur le livre et la littérature. Elena se penche sur ses propres écrits. Elle mesure la distance entre elle-même et le monde qui l’entoure et le doute l’assaille inévitablement : la littérature est-elle vraiment en mesure de raconter le monde ?

 

Coup de cœur pour toute la saga !

 

L’enfant perdue, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, Collection Du monde entier, Paris, janvier 2018, 560 p.

 

Livre lu en VO dans le cadre du challenge Il viaggio chez Martine, du challenge Leggere in italiano.

La mémoire des morts, Eric Berg.

Léa est photographe et vit à Buenos Aires. Quand elle sort de l’hôpital après plusieurs opérations suite à un accident de voiture, Léa décide de reconstituer son passé : amnésique, elle a déjà recouvré ses souvenirs les plus anciens, mais pas ceux qui précèdent l’accident, pourtant essentiels car ils pourraient expliquer son voyage et son séjour dans l’ile de Poel, au bord de la Baltique.

Léa se trouve en effet en Allemagne, pays dont elle est originaire, et non en Argentine où elle vit depuis presque vingt-cinq ans. A l’hôpital de Wismar, elle a appris qu’elle était sur son île natale au moment de l’accident, dans une voiture conduite par sa sœur Sabina, décédée sur le coup. Aucun souvenir ne lui permet de comprendre ce qu’elle faisait là, ni de savoir où les deux sœurs se rendaient alors. La psychologue qui suit Léa à l’hôpital lui laisse entendre que son amnésie, d’origine psychique, est due à un événement traumatisant que Léa aurait vécu peu avant l’accident, ou à une information bouleversante qu’elle aurait appris à ce moment-là. Dès sa sortie, Léa choisit de mener l’enquête, afin de retrouver la mémoire, perdue quatre mois auparavant, en septembre 2013.

Elle franchit donc la digue qui relie l’île de Poel au continent, tout en passant en revue les événements qui jalonnèrent son enfance et son adolescence sur cette île. Poel se situait alors en RDA, et Léa repense à la chute du mur de Berlin et à tous les changements qui s’ensuivirent pour elle et ses amis qui ne connaissaient alors rien de l’occident ni du monde.  N’ayant plus ses parents, Léa décide de rendre visite à chacun de ses amis de l’époque ; c’étaient alors les seuls jeunes de l’île, ils étaient sept et étaient, dans son souvenir, inséparables : ils pourront sans doute l’aider à retrouver les pièces manquantes du puzzle… Mais ce qui était pour Léa un paradis perdu ne cache-t-il pas autre chose ? Qu’est devenu Julian, son petit ami de l’époque ? Pourquoi n’est-il pas rentré de son tour du monde ? La petite bande a vieilli mais n’a pas oublié. La mémoire va resurgir peu à peu, les souvenirs vont remonter à la surface, avec leur lot de surprises…

L’angoisse monte au fur et à mesure que l’héroïne découvre les secrets de chacun. La méfiance s’installe alors. Sur qui Léa peut-elle encore compter ? Ne serait-il pas plus sage pour elle de rentrer à Buenos Aires… ? « La mémoire des morts » est le second polar allemand que je lis (après  « Hier ou jamais » d’Elisabeth Herrmann, publié chez Slatkine également), et c’est à nouveau une belle découverte que ce thriller psychologique au rythme lent mais implacable.  Un roman où l’atmosphère est essentielle, oscillant entre une confiance sereine caractéristique des amitiés enfantines et une étrangeté due à l’isolement du lieu qui confine parfois au huis-clos.

La mémoire des morts, Eric Berg, traduit de l’allemand par Catherine Barret, Slatkine et Cie, novembre 2017, 381 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge polars et thrillers chez Sharon et du challenge 1% de la rentrée littéraire 2017 ( 13 ème participation).

 

 

 

 

 

 

Un certain M.Piekielny, François-Henri Désérable

Si comme moi, vous avez adoré « La promesse de l’aube » de Romain Gary, vous vous plongerez avec délice dans l’enquête passionnante que nous livre François-Henri Désérable sur « Un certain M. Piekielny ». Ce nom ne vous dit sans doute rien, à moins que vous n’ayez une excellente mémoire et que vous vous souveniez du vieux voisin à qui Romain Gary, qui n’était alors que Roman Kacew, avait fait une promesse : parler de lui aux grands de ce monde, lorsqu’il les rencontrerait plus tard. Parce que ce brave M. Piekielny, petit homme gris au museau de souris que rien ne semble distinguer de la masse de ses contemporains, était le seul à croire, -ou du moins à faire semblant de croire- que les vœux de Mina, la mère de Roman, se réaliseraient un jour : l’enfant allait devenir un grand homme, un écrivain, un diplomate, un Français surtout, et il allait donc forcément fréquenter du beau monde…

Fidèle à sa promesse, Romain Gary allait tenir parole, à l’ONU, à l’Elysée, devant la Reine d’Angleterre et tant d’autres encore ; c’est ce qu’il raconte dans « La promesse de l’aube » qui, on le sait, est une autobiographie romancée, voire un roman autobiographique, le tout étant savoir quelle est la dose de romance dans l’histoire… !  Seule certitude, Romain Gary aimait travestir la réalité, pour ne pas dire mentir, et puisque c’est le propre de l’écrivain, on ne peut pas lui en vouloir.

Alors, Romain Gary a-t-il vraiment fait cette promesse à M.Piekielny ? L’a-t-il accomplie ? Monsieur Piekielny a-t-il seulement existé ?  C’est à toutes ces questions que François-Henri Désérable essaie de répondre, en se lançant sur les traces de son écrivain préféré (là c’est moi qui interprète, il ne me semble pas qu’il le dise aussi clairement, mais je ne suis sans doute pas très loin de la vérité en l’affirmant…).

Toujours est-il que l’auteur nous emmène à Wilno -l’ancienne Vilnius-, au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à la recherche de M. Piekielny. Il se lance dans une enquête approfondie et tente de démêler le vrai du faux, le probable du possible… Des années plus tard, on retrouve Romain Gary, à Paris, sur le plateau de l’émission « Apostrophes », tremblant de peur que son imposture ne soit révélée. Il a menti en créant Emile Ajar, et F.H Désérable a compris les leçons du maître…

Et pourtant « Un certain M.Piekielny » n’est pas un récit, ni un documentaire ; c’est bien un roman. Jouant sur ses points communs avec le grand homme, comme le fait d’avoir une mère qui a tendance à décider pour lui (toutes proportions gardées), François-Henri Désérable brode à partir de quelques mots, de quelques phrases, d’une seule scène du chapitre VII de « La Promesse de l’aube », et au passage, il nous parle de lui aussi, de son amour pour la littérature, du rôle qu’elle joue dans la vie des hommes. Le tout avec passion et humour, inventivité et inspiration.

Que M.Piekielny ait ou non existé, vous le découvrirez (peut-être ?) en lisant ce roman, mais cela a au fond peu d’importance. Nous serons certes un peu déçus si nous apprenons que le visage désormais familier de l’homme gris au museau de souris n’a pas existé. Nous serons également soulagés car, comme le souligne l’auteur, si M.Piekielny n’a pas existé, au moins il n’a pas pris cette balle allemande dans la tête… mais grâce à Romain Gary, on aura parlé de lui, cet inconnu parmi les inconnus, morts sous les balles allemandes et dans les chambres à gaz. Et avoir tenu cette promesse, c’est déjà tellement !

Coup de cœur 2017 !

 

Un certain M. Piekielny, François-Henri Désérable, Gallimard, Paris, juin 2017, 259 p.

 

11 ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire

 

La promesse de l’aube, Romain Gary

En 2014, année du centenaire de la naissance de Romain Gary, l’auteur aux multiples personnalités était à l’honneur dans beaucoup de librairies. Ce fut pour moi l’occasion de (re)découvrir une œuvre magnifique au sein de laquelle « La promesse de l’aube » occupe une place particulière. Trois ans plus tard, un roman de la rentrée littéraire 2017 a retenu mon attention, puisqu’il rend hommage à Romain Gary et à « La promesse de l’aube » en se lançant sur les traces de M.Piekielny, personnage entrevu dans l’autobiographie de Romain Gary. Avant d’écrire ma chronique sur « Un certain M.Piekielny » de François-Henri Désérable, il m’a paru nécessaire de publier la chronique que j’avais écrit il y a trois ans et demi sur mon premier blog « Le livre d’après 1 » et qui ne figurait donc pas ici. Parce que le roman de François-Henri Désérable et « la promesse de l’aube » sont étroitement liés et qu’à mon avis, on ne peut lire l’un, sans l’autre.

 

« La promesse de l’aube » est une autobiographie d’un genre un peu spécial , puisque l’auteur y raconte son enfance à Vilnius, située alors en Pologne, puis à Nice, et sa vie de jeune adulte jusqu’à la fin de la guerre, en décrivant les événements qu’il a vécus, de façon parfois romancée, parfois interprétée, avec même un brin de mythomanie, mais en rendant un hommage presque inconditionnel à sa mère qui l’a élevé seule. Romain Gary disait d’ailleurs de « La promesse de l’aube » qu’elle était « d’inspiration autobiographique ». On comprendra que l’auteur avait une grande imagination, qu’il tenait d’ailleurs de sa mère, et à laquelle il laisse libre cours dans ce roman autobiographique, comme dans le reste de son œuvre.

De sa mère, Mina  Owczynska , il est beaucoup question dans « La promesse de l’aube« . Elle en devient même le personnage central, volant très souvent la vedette à son fils. Mina est omniprésente, toujours en train d’encenser un fils qu’elle adorait et en qui elle croyait de toutes ses forces. Tant et si bien qu’elle passait en revue tous les futurs possibles pour lui, l’imaginant tour à tour héros, général, « virtuose violoniste », écrivain, et même ambassadeur de France! Il sera aussi, elle imagine, entouré des plus belles femmes.

La mère espérait tellement pour son fils, que celui-ci allait s’employer à ne pas la décevoir, en réalisant les ambitions artistiques qu’elle n‘avait pu atteindre elle-même. Il s’essaya au violon, à la peinture, la poésie. Il tenta le sport également, mais échoua en natation : « une fois de plus, je dus me rabattre vers la littérature, comme tant d’autres ratés », conclut-il. Il ramena toutefois une médaille d’argent en ping-pong, que sa mère allait garder près d’elle toute sa vie. Il fut aussi décoré Commandeur de la légion d’honneur suite à son engagement dans les Forces Aériennes Françaises Libres, et enfin diplomate, notamment Consul de France à Los Angeles !

Passionnée jusqu’à l’excès, la mère de Roman était parfois drôle dans l’expression de sentiments exacerbés envers son fils. Elle ne reculait devant rien, ne se sentait jamais ridicule lorsqu’il s’agissait de son Roman adoré… Elle fut ainsi prête à aller dire aux professeurs de sciences de Roman, qui l’accablaient de zéros, qu’ils ne le comprenaient pas. Plus tard, à Nice, elle se rendait de temps en temps au marché, et montée sur un banc, informait les maraîchers des dernières prouesses de Roman !

Mina  Owczynska fut maîtresse du destin de son fils, elle, la « fille d’un horloger juif de la steppe russe de Koursk » qui l’avait élevé dans l’amour de la France et de la langue française. Il serait français, et même, Ambassadeur de France ! Et Roman, bien que parfois humilié par les moqueries de son entourage, continuait à croire que l’avenir que sa mère lui annonçait avec tant de conviction allait finir par se réaliser. Il lui fit d’ailleurs la promesse, alors qu’il n’était encore qu’un enfant, de devenir un jour ce grand homme qu’elle attendait. La promesse de l’aube, c’était aussi celle qu’il avait fait à un vieux voisin, M. Piekielny, qui voulait que Roman parle de lui aux grands de ce monde, lorsqu’il les rencontrerait, plus tard. Et Romain Gary allait tenir parole, à l’ONU, à l’Elysée, devant la Reine d’Angleterre, parce qu’il n’oubliait pas de rendre un peu de dignité aux hommes et parce qu’il croyait à son destin annoncé, sans toutefois être jamais arrogant.

C’est l’humour, bien présent dans l’autobiographie, qui sauve Romain Gary en le préservant de toute arrogance et en l’aidant à surmonter les humiliations. Comment un enfant ainsi admiré, adulé, a-t-il pu devenir un adulte humble ? Comment a-t-il pu continuer à respecter une mère si excessive ? Certainement en partie grâce à cet humour narquois et sans concession qu’il jette sur lui-même, sur l’enfant qu’il était alors et sur l’homme qu’il est devenu lorsqu’il écrit La promesse de l’aube à quarante-quatre ans. Romain Gary nous livre ici une très belle définition de l’humour :

« L’humour a été pour moi, tout le long du chemin, un fraternel compagnonnage ; je lui dois mes seuls instants véritables de triomphe sur l’adversité. Personne n’est jamais parvenu à m’arracher cette arme, et je la retourne d’autant plus volontiers contre moi-même, qu’à travers le « je » et le « moi », c’est à notre condition profonde que j’en ai. L’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive » (p160).

C’est aussi l’amour qui l’a sauvé, celui qu’il portait à sa mère. Le livre tout entier est un hommage à celle-ci, qui en fait une des plus belles déclarations d’amour filial de la littérature, avec « Le livre de ma mère » d’Albert Cohen.

« La promesse de l’aube » est donc un livre essentiel, magnifique, très bien écrit, au contenu d’une richesse exceptionnelle. Assurément l’un de mes coups de cœur parmi les classiques de la littérature française du XXème siècle !

La promesse de l’aube, Romain Gary, Folio n°373, avril 2012, 391 p.

 

A noter que le film « La promesse de l’aube » sort en décembre prochain, avec Charlotte Gainsbourg et Pierre Niney. Alors vite, lisez le livre avant !

 

 

Le camp des autres, Thomas Vinau

Gaspard est un jeune garçon en fuite dans la forêt. Privé d’amour, maltraité, apeuré, il a préféré prendre la tangente en compagnie du bâtard, un chien blessé lui-aussi. Ils ont besoins de soins, au cœur et au corps.  L’homme qui les recueille est Jean-Le-Blanc, mais Gaspard ne sait pas s’il peut lui faire confiance. Il a déjà tant souffert.

Jean-Le-Blanc « travaille le serpent », il en « apprivoise le venin ». Qu’il s’agisse des plantes, des animaux, des champignons, il sait que « c’est la dose qui fait le poison » et sous ses airs de sorciers, il s’avère finalement être un homme rationnel, de ceux qui réfléchissent avant de parler :

« Tout est là justement, dans la différence entre croire et savoir. C’est là qu’habite la peur, pas loin de l’ignorance ».

Jean-le-Blanc ne demande qu’une chose à Gaspard, si celui-ci veut rester : qu’il travaille et apprenne. Gaspard choisit de rester dans « le camp des autres », le camp des exclus, de tous ceux qui vivent en marge de la société. « Tirailleurs, déserteurs, romanichels, bagnards ou brigands », ils ont faim, ils souffrent, ils sont rejetés. Dans « l’eau du bain sale », depuis leur naissance. Et ils rejettent aussi :

« Et quoi ?! Votre guerre. Votre champ. Votre messe. Votre progrès, votre empereur, votre république. Rien n’est à nous à part le vent dans les ventres et le noir dans les dents. »

L’enfant est vif, intelligent, débrouillard. Il apprend à lire. « C’est bien, petit. Il faut un grand courage pour attaquer ses chaînes avec de l’encre mais c’est à ce prix que tu pourras sortir de la geôle où tu es né ». Jean-Le-Blanc lui apprend à retrouver la confiance qu’il n’a plus, lui enseigne à refuser, à être libre, à compenser par ses choix l’amour que ses parents ne lui ont pas donné.

Et puis bientôt il l’emmènera à la grande foire annuelle de la Tremblade où le « camp des autres » côtoie chaque année les marchands, les paysans… C’est à la fin du livre seulement que l’on prend connaissance du contexte historique et social de l’époque. Et que l’on apprend que la « Caravane à pépère » a bel et bien existé et qu’il s’agissait d’une bande organisée qui commettait des vols et escroqueries. Une partie de ses membres a été arrêtée par les Brigades du Tigre, première brigades mobiles créées par Clémenceau.  Et le récit prend là un tour plus tranché. On ne retrouvera Gaspard à grands regrets, avec tout l’espoir qu’il porte en lui, que dans l’épilogue.

Le message de l’auteur est très actuel et il établit d’ailleurs lui-même un parallèle avec les exclus de nos sociétés contemporaines. Il y a de très belles pages prônant la liberté que devrait connaître tout homme et pas seulement les plus chanceux. On en peut qu’adhérer et pourtant la position si absolue de l’auteur, opposant les « bourgeois » et « les gueux » m’a quelque peu dérangée. Lorsqu’il moque le besoin de « sécurité, propriété, moralité et santé publique » des bourgeois (les ouvriers et les paysans ne ressentent-ils pas eux aussi ces besoins et n’ont-ils pas eux aussi été terrorisés par ces bandes de brigands ?), il m’a empêchée d’éprouver de l’empathie pour « le camp des autres ». Un léger manque de nuances qui a son importance, car il dessert la cause plaidée.

En revanche, l’écriture de Thomas Vinau est magnifique ! Le récit foisonne : ça bouillonne, ça grouille, ça suinte. Les odeurs, les remugles, les bruits, la fange et la violence nous montrent l’humanité dans toute son animalité. L’écriture est dure et rude, nerveuse et parfois tendue. On s’accroche à ses angles saillants. Elle nous malmène et nous dérange : elle adhère si bien au récit…

Le camp des autres, Thomas Vinau, Alma éditeur, avril 2017, 194 p.

 

Matchs de la rentrée littéraire de Price Minister. 

10 ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire.

Une journée d’Ivan Denissovitch, Alexandre Soljenitsyne

 

Pendant la guerre froide, Alexandre Soljenitsyne fut l’un des dissidents russes les plus connus dans le monde occidental. Deux de ses livres y furent d’ailleurs publiés, puis il obtint en 1970 le Prix Nobel de littérature. En 1973, parut en France L’archipel du goulag, dans lequel Soljenitsyne dénonçait la répression soviétique. L’auteur fut alors déchu de sa nationalité russe et expulsé. Installé en Suisse, puis aux Etats-Unis, il ne rentrera dans son pays qu’après la chute de l’URSS, et y mourra en 2008.

Mais avant d’être connu en occident, Alexandre Soljenitsyne avait publié en 1962, en URSS même, un petit roman accepté par la censure de Khrouchtchev, lequel avait vu dans la dénonciation des abus de Staline, concernant en l’occurrence les camps de travaux forcés, la possibilité de montrer qu’il prenait quant à lui un virage modéré.

Dans Une journée d’Ivan Denissovitch, Soljenitsyne nous plonge en effet dans le quotidien de Choukhov, un « zek », nom donné aux prisonniers des camps de travaux forcés dans les années cinquante. On y découvre toute l’horreur des camps de concentration de l’époque stalinienne, au cours d’un récit qui accompagne Choukhov et les autres zeks de sa brigade, de leur lever, à 5 heures du matin, jusqu’à leur coucher vers 22 heures, au terme d’une longue et éprouvante journée de travaux de construction, dehors, par moins 29°!

Dans ce récit, Soljenitsyne a choisi pour héros un homme simple et bon mais néanmoins débrouillard; Choukhov s’en sort malgré tout. En silence, il résiste. Toute son attention est tendue vers un seul objectif : se nourrir. Il tire ainsi quelques instants de bonheur de ce qui n’est plus rien pour nous, quelques dizaines de grammes de pain supplémentaires. Son quotidien si difficile est fait de petites victoires, comme obtenir un bol de soupe claire en plus. Il se réchauffe en travaillant et arrive même à y prendre un peu de plaisir. Un quotidien où l’acte de vivre, seulement vivre, est héroïque !

Choukhov a été inspiré à Soljenitsyne par un soldat qu’il avait côtoyé pendant la guerre. Les autres personnages sont quant à eux bien réels et sont des prisonniers avec lesquels l’auteur a vécu, lors de sa détention au sein d’un camp spécial où il a travaillé comme maçon. Car Soljenitsyne a lui-même purgé huit ans de détention et trois ans de relégation, pour avoir « prétendument insulté Staline dans une lettre à un ami » (note de l’éditeur).

Un texte à ne surtout pas manquer.

Coup de coeur !

 

Une journée d’Ivan Denissovitch, Alexandre Soljenitsyne, traduit du russe par Lucia et Jean Cathala, Robert Laffont, Pavillons poche, Paris, 2010, 228p.

 

Participation au challenge Objectif PAL 2017