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Une famille comme il faut, Rosa Ventrella.

 

Maria de Santis est une gamine brune aux jambes maigres, insolente et rebelle, affublée par sa grand-mère du surnom de « Malacarne », littéralement « mauvaise viande », pour nous « mauvaise graine ». Mais un surnom, il vaut mieux en avoir un dans ce quartier pauvre de Bari où les vilaines petites maisons de pêcheurs voisinent avec celle du mafieux local. Car, comme Maria nous l’explique,

« Ceux qui n’en possédaient pas faisaient profil bas car, aux yeux des autres cela signifiait que les membres de leur famille ne s’étaient distingués ni en bien ni en mal. Or, comme disait toujours mon père, mieux vaut être méprisé que méconnu ».

Maria a deux frères. L’aîné, Giuseppe, est un bon fils mais le second, Vincenzo, donne beaucoup de fil à retordre à ses parents. Le père n’a pas réussi à le dompter, bien qu’il ait fini par le rosser violemment. La mère, qui n’a pas son mot à dire, essaie de faire comprendre à son mari que la violence n’en viendra pas à bout, mais qu’au contraire, celle-ci est peut-être responsable du comportement de Vincenzo, mais rien n’y fait. Le père est plein de colère, sa fille le déteste pour cela, et la mère se souvient avec nostalgie qu’il n’a pas toujours été comme cela.

Heureusement, Maria travaille bien à l’école. Le maître, qui se moque souvent de ses élèves, n’est pas avare de compliments sur l’écriture de la petite Maria : il propose à ses parents de les aider à envoyer Maria chez les sœurs, dans une école des beaux quartiers où elle pourra développer ses qualités. Maria, qui souffre en silence d’être différente des autres, a nourri une amitié forte avec Michele, un « Senzasagne », « comme le poulpe. Incapable d’éprouver des sentiments humains ». Il est l’un des fils du Boss du quartier, mais il porte bien mal le surnom de sa famille car il se distingue par sa gentillesse et son honnêteté.  Mais suite à un grave événement, le père de Maria interdit à sa fille de revoir Michele …

Le roman de Rosa Ventrella nous offre une héroïne forte et déterminée qui comprend vite qu’il ne tient qu’à elle de ne pas être une victime. Elle choisit au contraire de s’opposer à cette société archaïque où, dans les années quatre-vingt encore, le père ou le mari a tout pouvoir sur sa fille et sa femme, et où les petites filles, comme celles des générations précédentes, ne vont à l’école que durant quelques années car cela n’en vaut pas la peine.

On compare parfois ce roman à « L’amie prodigieuse » : comme dans la saga d’Elena Ferrante, le quartier d’origine joue un grand rôle dans la construction de l’identité, et la question du déterminisme social est bien posée. Mais la comparaison s’arrête là. L’écriture de Rosa Ventrella est tranchée et rude, à l’image des habitants du quartier, mais elle décrit très bien les émotions et les sentiments nés de l’expression de cette violence. Elle est en revanche moins fouillée que celle d’Elena Ferrante : pas de longues phrases bien construites qui signent en italien la qualité littéraire de « la Ferrante », pas de pensées disséquées, analysées. Les thèmes de la pauvreté, la violence, l’influence du milieu sur la culture sont présents comme dans la saga d’Elena Ferrante, mais l’histoire de l’Italie et les problématiques politiques et sociales ne sont pas évoquées ici. Du moins pas encore : « Une famille comme il faut » n’évoque que l’enfance et l’adolescence de Maria, mais un second tome est peut-être prévu ?

Le roman de Rosa Ventrella est néanmoins très prenant et m’a fait penser à celui d’Elise Valmorbida, « Maria Vittoria », parce qu’il nous propose un beau personnage féminin et nous ouvre les yeux sur la violence familiale que subissaient les femmes il n’y a pas si longtemps dans nos pays européens et qui subsiste malheureusement au sein de certaines populations.

 

Une famille comme il faut, Rosa Ventrella, traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza, éditions Les escales, Paris, janvier 2019, 282 p.

 

Participation au challenge Il viaggio chez Martine

 

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Hôtel Waldheim, François Vallejo

 

A l’ère de la communication électronique, Jeff Valdera est étonné de recevoir une vieille carte postale des années soixante-dix, représentant l’hôtel Waldheim à Davos, accompagnée de ces mots : « ça vous rappel queqchose ? ». Et en effet, Jeff reconnait tout de suite l’hôtel où il séjourna dans les années soixante-dix avec sa tante Judith, tandis qu’il avait aux environs de seize ans.

Cet envoi l’intrigue : qui peut bien en être l’auteur ? Dans quel but ? Le seul indice consiste en cette phrase truffée de fautes d’orthographe qui semble être le fait d’un étranger, bien que la formulation soit juste. Jeff s’interroge sur ses souvenirs de cette époque et n’en extrait guère plus qu’un voyage en train-couchettes au cours duquel deux jeunes suissesses qui se déshabillaient éveillèrent les premiers émois érotiques d’un garçon alors en pleine adolescence.

Deux autres cartes postales aussi énigmatiques suivent, livrant quelques maigres indices. Mais la troisième comporte un nom et une adresse postale et Jeff ne résiste pas à répondre et à proposer une rencontre à son mystérieux correspondant. Et c’est ainsi qu’il fait la connaissance d’une femme, Frieda Steigl, qui est à la recherche de son père disparu, lequel séjournait à l’hôtel Waldheim en même temps que Jeff. Dans une carte adressée à sa fille, cet homme avait évoqué le jeune Jeff Valdera. Pourquoi, se demande Jeff ? Il n’était pas l’ami de cet homme.

Jeff se trouve pris malgré lui dans un échange qui l’amène à reconstituer ses souvenirs de l’époque. La mémoire est curieuse, qui avait enfoui des moments vécus et les extirpe des limbes à la première évocation. Mais ce que Frieda suggère à Jeff a-t-il réellement existé ? Est-il en train de se fabriquer de nouveaux souvenirs ? Ou a-t-il à l’époque vécu dans une réalité autre ? Etait-il réellement naïf pour ne s’être pas aperçu de ce qui se tramait ? A-t-il été manipulé alors, ou cette femme veut-elle lui voir jouer un rôle qu’il n’a en aucun cas tenu ?

Autant de questions qui sous-tendent cette plongée dans les souvenirs d’un adolescent qui n’avait en tête que des préoccupations futiles bien de son âge, tandis que certaines des personnes qu’il côtoyait pendant ses vacances faisaient partie d’un réseau visant à la fuite d’historiens de la RDA vers la Suisse. « Hôtel Waldheim » est un roman très prenant qui nous fait revivre l’atmosphère à la fois calme et dramatique de la guerre froide et qui s’interroge sur la perception que nous avons des événements lorsque nous les vivons.

A l’instar d’une enquête, le roman progresse par petites touches, pas à pas, mais très surement. L’auteur met en place un univers dans lequel notre imagination a libre cours, notamment en ce qui concerne les personnages, et qui diffuse lentement un charme désuet et mystérieux. Une écriture soignée couronne le tout, ainsi que de nombreuses références à Thomas Mann et sa « montagne magique ». Une très belle lecture qui constitue mon deuxième coup de cœur de l’année 2019, même s’il s’agit d’un roman de la rentrée littéraire de septembre 2018.

 

Hôtel Waldheim, François Vallejo, éditions Viviane Hamy, août 2018, 298 p.

Les « Légendes des pays du Nord » à Evian

Le très beau Palais Lumière d’Evian accueille en ce moment une exposition de saison et de circonstance, puisqu’elle est consacrée aux Légendes des pays du Nord. En fait, l’exposition s’attache essentiellement aux grands noms de l’illustration finlandaise dans le domaine des contes. C’est à Alexander Reichstein, illustrateur russe d’ouvrages pour la jeunesse, que l’on doit la scénographie de l’exposition : un univers de forêts, de neige et d’eau, des tons verts et bleus, qui recréent l’atmosphère des contes du grand nord.

 

 

 

Dans une première salle, on fait connaissance avec le Grand Kalevala, chant poétique en rimes fondé sur des mythes multiséculaires très connus en Finlande. Il s’agit de contes populaires finlandais collectés auprès des bardes de Carélie. En 1917, alors que la Finlande naissait comme Etat indépendant, un artiste cherche à illustrer ces contes : Akseli Gallen-Kallela (1865-1931) veut en effet leur donner une nouvelle forme littéraire et artistique qui colle mieux à leur origine très ancienne. C’est après un séjour au Nouveau-Mexique où il découvre le répertoire décoratif des indiens de Taos, qu’Akseli Gallen-Kallela entreprend un projet de livre enluminé qui respecte l’archaïsme du mythe.

 

La seconde salle de l’exposition nous présente les peintures de Joseph Alanen (1885-1920) qui illustrent le Kalevala. Ces toiles méconnues provenant dune collection particulière sont présentées pour la première fois. La plupart ont d’ailleurs été encadrées pour l’occasion. La technique a tempera utilisée par le peintre, sur une toile grossière, donne l’impression que nous sommes face à une tapisserie. Les toiles, de même format, et qui ont en commun une palette restreinte et harmonieuse, laissent à penser que les peintures faisaient partie d’une projet général et qu’elles étaient destinées à être présentées ensemble. En s’affranchissant du réalisme, Joseph Alanen prend sa place parmi les grands peintres modernes du début du XXème siècle. Sa disparition précoce explique qu’il soit tombé dans l’oubli.
Nous descendons et découvrons une salle consacrée à Rudolf Koivu (1890-1946), grand illustrateur finlandais né à Saint-Petersbourg et donc influencé par la culture et les contes russes. De très belles aquarelles, fines et infiniment variées évoquent les contes finlandais.
Les oeuvres lumineuses et gaies de Martta Wendelin (1893-1986) faisaient rêver les enfants finlandais au moment de Noël. Elles décoraient des magazines, des livres de contes et des cartes de Noël.
Enfin, la dernière salle présente le manoir légendaire de Suur-Merijoki, oeuvre totale alliant architecture et arts décoratifs, aujourd’hui disparue.
Voilà une très belle exposition à découvrir en famille, pour laquelle je vous conseille la visite commentée. Alors, si vous passez du côté d’Evian avant le 17 février prochain, allez y faire un petit tour.

L’amour harcelant, Elena Ferrante

 

Amalia, la soixantaine, se noie la nuit de l’anniversaire de sa fille, Délia. On la retrouve avec pour seul vêtement un soutien-gorge, neuf et d’une marque de luxe, alors que ce n’est pas son habitude de porter ce genre de lingerie. La noyade est suspecte : est-elle le fruit d’un accident ou d’un suicide ? Peut-être même d’un meurtre ? Délia commence une enquête méticuleuse qui va l’amener à fouiller dans ses souvenirs d’enfance, sur les traces d’une mère séductrice qui, peut-être, menait une double vie. Se dessine alors un rapport mère-fille très ambigu, à la fois glaçant et passionné, allant de l’empathie ponctuelle à la haine profonde, sur fond de violences familiales.

« L’amour harcelant » démarre comme un roman policier, mais ce n’en n’est pas un. L’ambigüité est partout, dans le genre littéraire, mais aussi dans les personnages, parfois grotesques, toujours surréalistes. Sous l’œil précis de la narratrice, qui ne nous épargne pas les détails obscènes de ce que j’appellerai plutôt son cheminement que son enquête, nous évoluons dans une atmosphère assez sinistre.

Elena Ferrante nous offre des descriptions détaillées de Naples, par exemple du quartier du Vomero, où tout paraît sale et négligé, et donc très éloigné de la réalité. Tout ce qui concerne Naples et le passé de Délia est visiblement douloureux. La figure du père elle-même est sordide. Dans les moments les plus sombres, la narratrice, Délia, recourt au dialecte, ce napolitain qu’elle ne veut pourtant plus parler. L’écriture est très littéraire, rien n’est laissé au hasard, mais elle est aussi très animale car elle fait appel à tous les sens.

Au total, « L’amour harcelant » (à mon sens « l’amour meurtri », comme traduction de « L’amore molesto », aurait été plus évocateur) est un roman cruel, négatif et ambigu, que je n’ai pas aimé. Ceci dit, j’ai été ravie de l’avoir lu, car il m’a aidé à comprendre en profondeur la saga d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse », qu’elle a écrit vingt ans plus tard. Tous les thèmes de « L’amie prodigieuse » étaient déjà présents dans « L’amour harcelant » :  la peur de l’abandon, le rapport ambivalent à la mère, la sensualité, un certain dégoût pour le dialecte, la ville de Naples. Ils seront développés et présentés de façon plus objective et équilibrée dans la saga qui a rendu célèbre Elena Ferrante dans le monde entier.

L’amour harcelant, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano, Collection Du monde entier, Gallimard, Paris,1995, 192 p.

 

Livre lu dans le cadre du Challenge Il viaggio chez Martine et du Challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

L’axe du loup, de Sylvain Tesson, et A marche forcée, de Slavomir Rawicz.

 

 « A marche forcée », de Slavomir Rawicz raconte le périple d’un groupe d’hommes, évadés du goulag, du cercle polaire à l’Himalaya, en 1941-1942. Soixante ans plus tard, Sylvain Tesson a suivi leurs traces et leur a rendu hommage dans « L’axe du loup ».

Slavomir Rawicz est un jeune officier de cavalerie polonais. Né de père polonais et de mère russe, son crime était de vivre en Pologne orientale, près de la frontière russe et de parler trop bien le russe pour un Polonais. Suspecté d’espionnage, il est fait prisonnier par les Soviétiques dès le début de la seconde guerre mondiale. Après quelques mois de torture et un simulacre de procès, il est envoyé en Sibérie orientale purger une peine de vingt-cinq ans d’emprisonnement.

Rawicz raconte les interrogatoires, le procès, la déportation en wagon à bestiaux jusqu’aux confins de la Sibérie, puis la longue marche  jusqu’au camp 303 , non loin de Iakoutsk et du cercle polaire, et enfin les premiers mois de travaux forcés au sein du camp. Déterminé à survivre, le jeune homme, qui n’a alors que vingt-cinq ans, envisage rapidement une évasion et avec l’aide de la femme du commandant du camp, il réunit une petite équipe de prisonniers et un jour de printemps, alors que la tempête de neige s’annonce idéale pour recouvrir leurs traces, les prisonniers s’élancent vers le sud, à pied, avec des miches de pain rassis et quelques peaux de zibeline pour tout vêtement.

« A marche forcée » devient alors le récit de ce cheminement à pied, d’abord vers le Lac Baïkal, puis à travers la Mongolie et le désert de Gobi, jusqu’aux contreforts de l’Himalaya qu’il faudra franchir pour arriver enfin en Inde. Les compagnons de cette marche forcée souffrent de la faim, de la soif et d’épuisement, mais leur détermination est sans faille et elle va conduire les plus forts d’entre eux jusqu’à la liberté.

Publié en 1956, ce récit a fait l’objet de vives critiques, dès sa parution, puis plus récemment. L’auteur n’aurait pas accompli lui-même cette évasion et la longue marche qui s’en est suivie, comme il le prétend, mais aurait écrit le récit d’un autre évadé. Il est vrai que l’accumulation des épreuves subies par ces quelques hommes peut sembler excessive, notamment lorsqu’ils affrontent le désert de Gobi puis l’Himalaya. Le lecteur en vient à se demander comment ils ont pu échapper à tant de difficultés… Mais  le récit reste particulièrement captivant et je l’ai lu d’une traite à la faveur d’un voyage ferroviaire.

 

C’est le livre de Sylvain Tesson qui m’avait poussé à acheter le récit de Slavomir Rawicz. En effet, agacé par les controverses suscitées par le livre de Rawicz, Sylvain Tesson, marcheur infatigable, a décidé il y a quelques années de refaire le voyage des évadés du camp 303. Il est parti de Sibérie vers le sud, à pied, de temps en temps à cheval et à vélo, mais toujours au seul « rythme de (son) effort physique », sur le « chemin de la liberté ». Il a connu les affres de la faim et du climat, même s’il ne se trouvait pas dans les mêmes conditions de dénuement que les prisonniers d’« A marche forcée ».

Comme à son habitude, Tesson nous livre de magnifiques pages, où les découvertes géographiques se mêlent aux rencontres souvent amicales. « L’axe du loup » est évidemment très différent du livre de Rawicz car Tesson ne devait pas se cacher ni éviter les rencontres pendant toute la partie du trajet qui se déroule en Sibérie. Loin d’être une redite de l’ouvrage de Rawicz, « L’axe du loup » lui est donc complémentaire et je vous conseillerais de le lire après « A marche forcée » que Sylvain Tesson vient éclairer.

L’objectif de Tesson n’était pas de mener une enquête pour déterminer si Rawicz avait dit vrai. En effet, l’écrivain-voyageur  ne se prononce pas, même s’il a pris le parti de croire le récit de Rawicz, comme il le souligne dès les premières pages : « Le drame des hommes à l’existence romanesque est qu’on les tient pour des affabulateurs quand ils racontent leur vie ». Il sait de quoi il parle !

Les arguments historiques que Sylvain Tesson développe ne sont pas sans fondements. Et en ce qui me concerne, j’ai envie de croire avec lui et de faire « mienne » sa profession de foi : « culturellement, je serais plutôt du côté des cœurs simples, qui aiment à croire aux belles histoires que du côté des sceptiques qui sont toujours prompts à réfuter chez les autres des actes qu’eux-mêmes n’auraient pu accomplir ».

 

À marche forcée, Slavomir Rawicz, traduit de l’anglais par Eric Chédaille, Libretto, Paris, 2011, 328p.

L’axe du loup, Sylvain Tesson, Pocket n°12815, Paris, 2007, 277 p.

 

Deux livres tirés de ma Pal pour le Challenge Objectif Pal 2018 chez Antigone.

 

Blogoclub : Le refuge des cimes, d’Annemarie Schwarzenbach / Et vos lectures

 

Pour ce numéro un peu spécial du Blogoclub, puisque nous pouvons parler du livre de notre choix, j’ai eu beaucoup de mal à me décider. L’exercice est toujours plus difficile quand il ne comporte pas de contraintes, mais il m’a permis de relire de nombreux billets anciens, jamais publiés, ou publiés sur mon premier blog qui avait été piraté et que je n’ai jamais remis en ligne lors de la création de la nouvelle version du Livre d’après. Finalement, après beaucoup de tergiversations, et parce que le but est notamment de favoriser les découvertes, mon choix s’est porté sur une auteure suisse peu connue et de grande qualité, Annemarie Schwarzenbach, et son très beau roman, « Le refuge des cimes ».

 

Publié pour la première fois en 2013 en édition de poche, quelques années après sa  première traduction française, « Le refuge des cimes » n’est pourtant pas un roman récent.  Il s’agit du quatrième roman d’Annemarie Schwarzenbach, auteur originaire de Suisse allemande, née en 1908 et décédée en 1942, et dont les œuvres, romans et récits de voyage, n’ont été publiées en français que dans les années 90 et 2000. « Le refuge des cimes » était d’ailleurs considéré comme un texte perdu, auquel seuls quelques articles de journaux suisses faisaient référence, jusqu’à la découverte d’un manuscrit en 1997 à la bibliothèque de Zurich, au sein d’un legs de la maison d’édition qui avait publié deux autres ouvrages d’Annemarie Schwarzenbach. C’est d’ailleurs à partir de ce texte original qu’a travaillé la traductrice française, Dominique Laure Miermont.

« Le refuge des cimes » a été écrit au début des années 1930 et met en scène des personnages de la bourgeoisie helvétique ou allemande, confrontés à des difficultés existentielles nées de la crise de l’entre-deux-guerres. Francis est l’un d’eux : expatrié une première fois en Amérique du Sud, il pense n’avoir pu saisir sa chance là-bas et rentre en Europe où le désœuvrement le gagne. Réfugié dans une station de ski fictive au-dessus d’Innsbruck, Alptal, il attend l’événement qui lui donnera l’occasion de quitter l’inertie qui l’envahit, tout comme les autres personnages qu’il fréquente et qui, comme lui, sont à la recherche d’une voie, d’un avenir même : il y a Adrienne Vidal, dont la maladie l’oblige à rester en montagne, alibi facile pour excuser le peu d’attention qu’elle prête à son fils, le jeune Klaus. Il y a aussi Wirtz, moniteur de ski malhonnête, tricheur et menteur, Matthisel, jeune groom influençable et Esther von M., la jeune épouse d’un riche vieillard, qui noie son ennui dans les hôtels de luxe et les bars des grandes stations.

Les protagonistes hésitent à redescendre, craignant de retrouver dans les vallées la noirceur de la société. Il veulent échapper au monde d’en bas, qu’il faut fuir et combattre, tout comme l’auteure elle-même s’était réfugiée à Zürs en Autriche pour écrire ce roman, désapprouvant la montée du fascisme en Allemagne et cherchant comment lui marquer son opposition.

 » (…) désormais elle savait que les montagnes sont davantage qu’un beau paysage héroïque, qu’elles dégagent de grandes forces et en libèrent dans l’être humain, le conduisant ainsi tout près des sources originelles. On y vivait comme aux premiers temps de l’humanité, dans le voisinage des vents, des aurores, des levers et des couchers de soleil, mais très loin de tous ceux qui jugent sans trop savoir du bien et du mal, de l’apte et de l’inapte, du bénéfique ou du nuisible ».

Les pages décrivant la montagne sont particulièrement évocatrices. À ces descriptions classiques, succèdent des monologues intérieurs de facture plus moderne, dont les questionnements sont toujours d’actualité. Et aussi de très beaux passages sur l’exil et la recherche d’un sens à donner à sa vie.

« Le refuge des cimes » m’a d’abord frappé par son charme un peu désuet et la mélancolie qui s’en dégage. Puis il m’est apparu comme un roman transposable aujourd’hui car, si le décor a changé, les difficultés de communication et les frustrations demeurent finalement les mêmes.

« On était toujours dans l’attente de quelque chose (…). Et quand tout d’un coup tout cela arrivait, on était déçu, c’était un jour comme les autres, mis à part une heure de tension particulière. »

Une belle lecture et une auteure à découvrir !

 

Le refuge des cimes, Annemarie Schwarzenbach, Petite Bibliothèque Payot, Edtions Payot et Rivages, Paris, Janvier 2013, 266 p.

 

 

Les lectures présentées par les membres du Blogoclub :

 

 

Et les colosses tomberont, de Laurent Gaudé, par Gambadou.

Consuelo, suivi de La comtesse de Rudolstadt, de George Sand, par Cléanthe.

My absolute darling, de Gabriel Talent (audio), par Sylire.

-Un gentleman à Moscou, de Amor Towles, par Eve.

-Sans nom, de Wilkie Collins, par Itzamna.

– Au petit bonheur la chance, d’Aurélie Valogne, par Amandine :

Au petit bonheur la chance / Aurélie Valogne
Jean a 6 ans en 1968. Sa mère le dépose chez sa grand-mère, Lucette. Elle a besoin de temps pour s’installer, trouver un travail, avant de reprendre son fils dans un endroit confortable. Mais les jours et les semaines passent, sans nouvelles. Lucette, qui vit seule depuis la mort de son mari, et Jean doivent s’apprivoiser.
Sans avoir vécu cette période, j’ai replongé dans des souvenirs d’enfance, avec cette lecture. Lucette n’a ni frigo, ni télé et encore moins l’eau courante. Et elle doit chaque jour aller chercher une bassine d’eau en bas de son immeuble. Pourtant, cela ne l’empêche pas de faire sa vie et voit d’un oeil méfiant tous ces appareils modernes qui apparaissent dans les foyers. Rien ne vaut un torchon humide pour garder les aliments au frais !
Jean se voit chamboulé par tous ces changements, et attend désespérément des nouvelles de sa mère. Petit à petit, déçu, il se renferme jusqu’à détester cette dernière. Et Lucette, malgré son autorité, doit faire face à cette situation en apportant du réconfort à son petit-fils.
A la fois drôle, touchant, ce roman se lit facilement. J’ai eu du mal à le lâcher car je me suis bien attachée aux personnages. Jusqu’à une fin pleine d’émotions. Un bon roman à lire au coin du feu…
Amandine.

 

 

L’homme du lac, Arnaldur Indridason

 

Petit intermède policier dans ma découverte des nouveautés de la rentrée littéraire, « L’homme du lac » d’Arnaldur Indridason, tiré de ma Pal où il était relégué depuis plusieurs années, s’est révélé très intéressant sur le plan historique.

Une jeune hydrologue, venue faire des relevés scientifiques au bord d’un lac islandais dont le niveau baisse anormalement, découvre un squelette à moitié enfoui dans la terre et peu à peu mis au jour par l’eau qui se retire.  Appelée sur les lieux, la police commence son enquête et il apparaît bientôt que le squelette se trouve sous l’eau depuis plusieurs décennies et qu’il y a donc peu de chances que l’on sache un jour de qui il s’agit. Pourtant, le commissaire Erlendur, passionné par les disparitions, s’entête à vouloir en découvrir l’identité.

La présence d’un vieil émetteur soviétique à côté des ossements va l’orienter sur la piste d’étudiants islandais socialistes, partis étudier en Allemagne de l’Est dans les années cinquante. En même temps, Erlendur est intimement convaincu que le vieil Haraldur, agriculteur à la retraite, a quelque chose à voir avec cette vieille histoire.

Indridason signe avec « L’homme du lac » un polar passionnant qui plonge le lecteur en pleine guerre froide, dans l’histoire de l’ancienne RDA et des exactions de la Stasi. L’Islande, ce petit pays nordique, très peu peuplé, semble avoir toujours vécu à l’écart du reste du continent européen, principalement de par sa situation géographique excentrée. Or, on découvre que l’Islande a elle aussi subi les répercussions de la guerre froide. L’auteur nous dévoile aussi au passage certains travers de la société islandaise. Autant d’éléments qui font de « L’homme du lac » un excellent policier qui a d’ailleurs reçu le prix du polar européen des éditions Point en 2008.

 

L’homme du lac, Arnaldur Indridason, traduite de l’islandais par Eric Boury, Points, Points policier n°P2169, Paris, 2009, 406 p.

 

Participation au challenge Objectif Pal chez Antigone et au challenge Polars et thrillers chez Sharon.