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Zéro, de Marc Elsberg

Comme l’auteur tient à le souligner dans son prologue, bien qu’il puisse être considéré comme une dystopie, « Zéro » est très peu éloigné de la réalité puisque toutes les technologies évoquées dans le roman existent bel et bien. L’auteur de « Black-out », qui est un expert scientifique en matière de nouvelles technologies avant d’être un romancier, veut attirer notre attention sur des réalités qu’il considère comme dangereuses et le thriller dystopique qu’il nous propose convient à merveille pour diffuser ce genre de message tout en étant captivant.

Cinthia est journaliste au Daily à Londres. Son quotidien se voit bouleversé lorsqu’une organisation mystérieuse qui se présente sous le nom de Zéro publie sur Internet les images en direct du Président des Etats-Unis, en train de jouer jouant au golf, entouré de sa famille. Des drones se sont en effet invités dans les vacances présidentielles et le suivent pendant de longues minutes, alors que le service de sécurité, paniqué, tente de mettre le président à l’abri, faisant ainsi la démonstration de son incompétence…

Le rédacteur en chef du Daily, Anthony Heast, décide de se lancer sur les traces de Zéro, un groupe d’activistes du Net désireux de sensibiliser la population à la surveillance de la société que les nouvelles technologies mettent en place insidieusement. Cinthia est, par nature, réfractaire à ces nouveautés qui sont selon elle bien loin de la modernité, en ce qu’elles limitent les libertés fondamentales. Elle comprend d’autant mieux la résistance menée par Zéro.

En revanche, elle n’a pas conscience des dérives qui menacent les jeunes et en particulier sa fille Viola. Et c’est parce qu’elle prête à Viola les lunettes connectées qu’elle essayait dans le cadre de son travail de journaliste qu’elle se trouve confrontée à la mort d’un ami de sa fille. Cinthia découvre alors avec stupeur que sa fille, comme les autres étudiants, vendent leurs données personnelles en échange de l’utilisation gratuite des « Act App », des applications qui les conseillent dans tous les domaines de la vie quotidienne.

Après une rapide enquête, Cinthia se rend compte que ces applications, qui influencent leurs utilisateurs, ont parfois des conséquences dramatiques : le nombre de mort non naturelles apparaît d’ailleurs anormalement élevé chez les utilisateurs des « Act App » !  Cinthia se lance alors dans une course qui la conduit de Londres à Vienne, puis à New York, avec comme objectif la volonté de préserver son esprit critique à tout prix : pas facile en effet de ne pas se laisser aller à la facilité que permettent les nouvelles applications et que l’on tente de lui imposer de toutes parts !

Après « Black-out », Marc Elsberg signe un nouveau thriller qui vise avant tout à attirer notre attention sur les risques et les menaces que font peser sur le monde l’excès de surveillance et de transparence. Certes, j’avais été davantage impressionnée par « Black-out », mais c’est sans doute parce que je n’imaginais pas les menaces qui pesaient sur nous en cas de rupture de l’approvisionnement en électricité. Au contraire, les excès des nouvelles technologies en matière de surveillance et plus encore, de modification des comportements, sont un des sujets qui me préoccupent tout particulièrement, peut-être parce que je ressens avec beaucoup d’acuité leur intrusion dans notre vie. Je n’ai donc pas été surprise par ce que je lisais, mais plutôt admirative par la façon dont l’auteur illustre le message qu’il veut nous délivrer. Rien que pour cela, ce roman est donc à diffuser largement autour de soi !

Zéro, Marc Elsberg, traduit de l’allemand par Pierre Malherbet, Le livre de poche n°34486, avril 2017, 505p. 

 

Livre lu dans le cadre du challenge Polars et Thrillers chez Sharon et du challenge Objectif Pal chez Antigone

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Le grand n’importe quoi, de J-M Erre

Le grand n'importe quoiNous sommes le 7 juin 2042, à 20h42 bien précises, et nous allons y rester un bon moment;  en tout cas, le temps qu’il faudra pour que se déroule une série d’aventures toutes plus déjantées les unes que les autres ! D’abord, on croise Alain Delon, qui essaie de se prendre, ce qui n’est pas facile, mais il s’applique car il veut réussir au moins cela, lui dont la vie ne fut qu’une longue série d’échecs…

Au même moment, dans le « Dernier bistrot avant la fin du monde » (eh oui, c’est le nom du café), quelques alcooliques lèvent le coude en cadence, tout en devisant sur l’intérêt que représentent les romans de science-fiction. Et la SF, c’est justement ce à quoi Lucas, futur auteur, est en train de s’adonner en martyrisant son ordinateur pour que celui-ci accouche du chef d’œuvre. C’est mal parti, car Lucas est dérangé par Marilyn Monroe qui vient sonner chez lui par erreur !

Pendant ce temps, Arthur, déguisé en spider-man, se maudit de devoir accompagner sa fiancée Framboise dans une soirée idiote donnée par Patrick le culturiste, qui fête son anniversaire au milieu de tous ses amis à gros bras. Arthur ne sait pas encore qu’il passera très peu de temps dans cette fête, puisqu’il sera éjecté en beauté par Patrick lui-même et se retrouvera sur le paillasson, puis dans la nuit noire de Gourdiflot-le-Bombé, village peu accueillant où le costaud Patrick a choisi d’habiter, on ne sait trop pourquoi.

C’est alors que les destins de Lucas et Arthur vont se rejoindre, dans une folle équipée, qui se déroulera en boucle ce 7 juin 2042 à 20h42 et qu’Arthur ne saura comment rompre… jusqu’à l’improbable dénouement.

Ce roman est bien sûr … du grand n’importe quoi, drôle et jubilatoire, que l’on dévore si l’on se laisse emporter dans cette aventure délirante. Les amateurs de science-fiction retrouveront avec plaisir les nombreuses références au genre. Quant à ce que l’avenir nous réserve, une France plongée dans la dépression depuis soixante ans, à qui on ne demande même plus son avis concernant l’Eurovision, et où le prix Fémina 2037 a été attribué à Rocco Siffredi, on n’a guère envie de la connaître un jour : heureusement, ce n’est que de la science-fiction … !

 

Le grand n’importe quoi, J.M Erre, Buchet-Chastel, février 2016, 297 p.

 

Merci à Babelio et son opération Masse critique,  et aux éditions Buchet-Chastel, de m’avoir envoyé ce bon divertissement !

masse critique Babelio

Dans le café de la jeunesse perdue, Patrick Modiano

Louki ou l’art de la fugue

 

dans le café de la jeunesse perdue

Pour cette lecture commune du blogoclub de Sylire, j’ai choisi un roman relativement récent de Patrick Modiano, « Dans le café de la jeunesse perdue », publié en 2007. Un très beau roman, émouvant et troublant, qui guide le lecteur dans un Paris onirique, à la recherche de Louki, une jeune femme de 22 ans.

De Louki, nous ne savons d’abord presque rien, sinon qu’elle n’est pas étudiante, mais passe de nombreuses heures dans un café du quartier de l’Odéon, Le Condé. La clientèle du café est étrange, différente de celle des autres établissements du quartier latin. À moins que ce ne soit Louki et quelques autres habitués qui confère au Condé ce caractère étrange.

Louki, ce n’est pas son vrai nom, mais celui que lui ont donné les fidèles du café. Louki est parfois assise seule. Il lui arrive aussi de se mêler à certains groupes de clients ; ce sont d’autres jeunes de son âge, pour la plupart, qui vivent « à l’ombre de la littérature et des arts » et qui boivent beaucoup : ils constituent la jeunesse perdue. Mais Louki est différente.

Le premier narrateur est un ancien étudiant de l’Ecole des Mines. Il se souvient de Louki et s’interroge sur son passé : d’où venait-elle ? Pourquoi toutes ces heures passées au Condé ? Autre chapître, autre narrateur ; celui-ci, plus âgé, est un ancien des Renseignements généraux qui enquête sur Jacqueline Delanque, le vrai nom de Louki. Il possède deux photomatons de Louki, confiés par son mari deux mois après la disparition de Louki. Le détective retrouve Louki au Condé, mais renonce finalement à révéler à son mari où elle se trouve.

Louki  prend ensuite la parole et se retourne sur son enfance solitaire, lorsqu’elle s’aventurait seule, la nuit, dans les rues de Paris, tandis que sa mère travaillait comme ouvreuse au Moulin Rouge. C’est enfin Roland qui termine, ami -ou amant ?-, mystérieux également, qui partageait avec Louki un certain intérêt pour l’ésotérisme.

Modiano nous emmène ainsi sur les traces de Louki, à la recherche de son passé et des raisons qui l’ont amenée au Condé. « Dans le café de la jeunesse perdue » établit peu à peu le portrait d’une jeune femme mystérieuse, à travers le récit de quatre narrateurs, un étudiant, un détective, Louki elle-même et enfin, Roland. Rien de bien extraordinaire ne se dégage de ce portrait, une vie banale, que l’auteur sublime pourtant. Comme à son habitude, Modiano nous promène dans un Paris où la géographie l’emporte  sur le temps.

En effet, l’époque est difficile à situer précisément. Rien ne l’indique vraiment, malgré quelques références aux années soixante. Et d’ailleurs, peu importe, puisque Modiano nous entraîne sur le thème de l’Eternel retour et c’est sans doute ce qui confère cette poésie particulière au roman. L’Eternel retour, que Roland a expérimenté, une seule fois dans sa vie, et c’était avec Louki : « je suis resté un moment immobile et je lui ai serré le bras. Nous étions là, ensemble, à la même place, de toute éternité, et notre promenade à travers Auteuil, nous l’avions déjà faite au cours de mille et mille autres vies. Pas besoin de consulter ma montre, je savais qu’il était midi ».

Les lieux sont, quant à eux, explicites : l’Odéon, le Moulin Rouge, Neuilly, la place de l’Etoile. Les trajets de Louki s’y inscrivent et l’on recherche avec les différents narrateurs leur signification. Le lecteur erre également avec Modiano dans les « zones neutres » de Paris, la rue d’Argentine par exemple, où habitent des dizaines d’ « absents », ces gens à la recherche d’une identité.

On retrouve dans ce roman l’un des thèmes majeurs de l’œuvre de Modiano, la quête de l’identité de l’autre : « On dit tant de choses… Et puis les gens disparaissent un jour et on s’aperçoit qu’on ne savait rien d’eux, même pas leur véritable identité ». Comme Louki, qui à la fin du roman reste pour toujours une héroïne insaisissable.

Dans le café de la jeunesse perdue, Patrick Modiano, Folio n°4834, 2008,160 p.

 

Lecture commune faite dans la cadre du Blogoclub de Sylire et Lisa

blogoclub