Une belle rencontre avec Karine Lambert, auteur de « L’immeuble des femmes qui ont renoncé aux hommes ».

Je vous ai parlé, dans le billet précédent, de la sortie au Livre de poche du premier roman de Karine Lambert, une auteure bruxelloise. Voici, comme promis, l’interview que Karin Lambert m’a accordée au sujet de son roman, « L’immeuble des femmes qui ont renoncé aux hommes », et de ses goûts de lectrice.  Un moment très sympathique : je vous souhaite donc une très bonne lecture  !

 

Photo Karine Lambert (pas de copyright)

 

Quelles sont les lectures qui vous ont marquée dans votre enfance, votre adolescence ?

Le premier livre qui m’a marquée, c’est « Les malheurs de Sophie » de la Comtesse de Ségur : je trouvais Sophie follement effrontée, c’est elle qui m’a appris à faire des bêtises. À l’adolescence, « L’écume des jours » de Boris Vian, j’aimais cet univers, cet imaginaire et cette poésie dans l’écriture. Après, je lis tellement de choses qu’il est difficile d’en dégager certains titres. J’aime les livres qui me font oublier que je suis en train de lire, j’aime être emmenée ailleurs, pas forcément dans un autre lieu mais dans une autre vie.

 

Et plus récemment, quels livres vous ont plu ?

Une partie de mes lectures nourrissent l’écriture. Les autres sont très éclectiques. J’aime des auteurs étrangers, comme Amin Maalouf, Alessandro Baricco, Julie Otsuka, l’auteur de « Certaines n’avaient jamais vu la mer », des auteurs américains, ou la Nigériane qui a écrit « Americanah », Chimamanda Ngozi Adichie, ainsi que l’Italienne Francesca Melandri qui a publié « Plus haut que la mer ». Mais ce sont ceux qui me viennent à l’esprit aujourd’hui, cela ne veut pas dire que d’autres livres ne m’ont pas autant marquée.

 

Des auteurs classiques aussi ?

Les auteurs russes, oui, je les relis régulièrement. Les classiques, on revient toujours y faire un tour.

 

Quel livre lisez-vous actuellement ?

« Les intéressants » de Meg Wolitzer, une saga d’amitié qui se déroule sur quarante ans.

 

Vous êtes une grande lectrice, que doit vous apporter un roman ?

En tant que lectrice, j’attends des émotions. J’attends d’être touchée, embarquée, surprise, amusée. J’attends beaucoup de choses en fait. On ne trouve pas toujours tout dans un seul roman, c’est comme dans les amitiés, il y a des caractéristiques différentes chez chaque personne. Cela me permet d’apprendre, de réfléchir, de ne jamais être seule. C’est un plaisir extraordinaire et à portée de main, facile… et un plaisir sans fin. Je peux vous faire trois pages sur le bonheur de lire… ! Ça sauve aussi parfois. L’écriture c’est pareil, en moins facile…. rires..

 

Venons-en à l’écriture : quand et comment avez-vous commencé à écrire ?

J’ai toujours raconté des histoires. J’aime capter une émotion, un moment, quelque chose qui se passe. Pour moi, la photo est une autre forme d’écriture, une autre façon de raconter des histoires et je trouve que les deux, photo et écriture, se mêlent bien. J’aime observer. En tout cas quand j’écris, je vois la scène qui se passe, je vois comme un film et je raconte ce film que je vois : je suis sensible à l’image. J’ai toujours un peu écrit, j’ai fait une première tentative de roman, il y a dix ans, un livre qui a failli être publié… mais je ne renonce pas facilement !  Les livres m’ont toujours tellement apporté que depuis petite, je rêvais de voir un jour le mien dans une librairie. Pour « L’immeuble….», le déclencheur était une rencontre avec une femme qui m’a dit qu’elle avait renoncé aux hommes. Cela m’a tellement surprise que j’en ai écrit un livre ! J’anticipe la question, là ?

 

Nous allons justement en venir à votre roman. Le choix de la couverture me plaît particulièrement, on a envie d’entrer dans le livre comme dans l’immeuble :

Comme je suis photographe, j’ai voulu y mettre mon grain de sel. J’ai travaillé avec le département artistique de mon éditeur. Le titre est un peu coup de poing, donc je voulais une illustration chaleureuse, qui permette de contrebalancer cela, pour que les lecteurs ne partent pas sur une fausse piste.

 

L'immeuble des femmes poche

 

Dans votre roman, le lecteur fait la connaissance de cinq femmes, d’âges et d’univers différents, qui cohabitent dans un immeuble parisien, la « casa Celestina ». Elles ne veulent plus entendre parler d’amour et ont inventé une nouvelle manière de vivre, entre amies. Pourquoi toutes ces femmes ont-elles renoncé aux hommes ?

Ce qui m’intéressait, c’était que ces femmes aient toutes des raisons de renoncement différentes : cela va de la sicilienne qui a vécu le patriarcat avec un père et des frères très oppressants, puis un mariage arrangé, et donc elle n’a plus envie d’être entouré d’hommes… jusqu’à la propriétaire des lieux, la danseuse étoile qui a été une grande séductrice dont le corps commence à lâcher et qui, à son âge, -passé soixante-dix ans-, ne veut plus prendre le risque de ne pas séduire et préfère tenir les hommes éloignés plutôt que de ne pas voir leur regard s’enflammer. Ainsi, elles ont toutes des motivations différentes et plutôt que de rester chacune dans leur coin, à se morfondre, elles ont créé autre chose, l’amitié à portée de pantoufles, une cohabitation transgénérationnelle. Pour moi, c’est vraiment important : parler de ce qu’on fait de la vie quand elle ne vous apporte pas ce à quoi vous vous attendiez. Quand ce n’est pas l’image d’Épinal, le couple classique… J’aime cette façon que ces femmes ont de de rebondir face à l’adversité, en créant quelque chose de positif.

 

Vous êtes-vous inspirée d’un endroit, d’une expérience que vous connaissiez, ou dont vous aviez entendu parler ou l’immeuble sort-il tout droit de votre imagination ?

J’ai rencontré il y a quelques années une femme qui avait renoncé aux hommes depuis vingt-cinq ans. Je n’avais jamais entendu cela ! J’ai trouvé cela fou. Elle était rayonnante, et pour rien au monde, elle ne serait revenue sur son choix. C’est quelqu’un que j’ai perdu de vue mais c’était tellement énorme que c’est resté dans mon esprit. Et puis, elle avait une amie dans son immeuble, mais c’est tout. Sur cela, juste sur cette idée, l’imaginaire est venu se greffer. Et je me suis demandée qui pourrait vivre dans un immeuble comme cela. Ce qui est drôle, c’est que, quand j’ai su que le livre allait être publié quelques années après, j’ai recherché cette femme pour lui expliquer comment sa phrase avait contribué à réaliser mon rêve. Elle m’a annoncé qu’elle était en couple depuis un an, et un couple intense, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, tous les deux à la retraite, donc l’opposé du renoncement !

Avez-vous mis quelque chose de vous dans chacune des habitantes de l’immeuble ou l’une d’elles vous ressemble-t-elle plus particulièrement ?

On m’a souvent demandé si mon roman était autobiographique ou si j’étais l’un de ces personnages. Je pense que la part d’autobiographie n’est pas forcément là où les gens l’imaginent, dans l’histoire par exemple. Ce qui est autobiographique, ce sont plutôt les émotions que je mets dans ces personnages. Cela peut être de la colère, mais ce n’est pas ma colère à moi. Ce sont plutôt les choses qui me touchent et que je fais vivre, à travers les personnages. Mais ce ne sont pas des choses que j’ai vécues moi. C’est comme quand je lis. Quand j’écris, je n’ai pas forcément envie de raconter mon histoire dans ma rue à Bruxelles, c’est pourquoi mon roman se passe à Paris. Quand j’écris, j’ai aussi envie d’aller ailleurs, avec d’autres personnes, dans d’autres lieux, de vivre d’autres vies.

 

La Reine, Simone, Guiseppina, Rosalie ou Juliette, laquelle de ces femmes préférez-vous ?

Je les aime toutes ! On a vécu pendant un an, un an et demi, nuit et jour ensemble. Je me suis attachée à elles. Ce qui était étrange, c’est qu’elles me parlaient tout le temps. Et le jour où j’ai posté mes enveloppes avec mon manuscrit pour les éditeurs, elles se sont tues. C’était très particulier… comme si elles m’avaient tout dit.

 

La Reine, ancienne danseuse étoile, est-elle inspirée de quelqu’un que vous connaissez ?

Non, j’ai fait beaucoup de recherches par rapport à la danse, j’ai beaucoup lu. Sur les divas, la Callas, Greta Garbo aussi. J’avais envie de parler du fait d’avoir séduit et de ne plus pouvoir séduire, et du traumatisme que cela induit. Je voulais parler d’une femme qui a été adulée sur tous les plans. Je me suis beaucoup documentée. Après, se greffent des caractéristiques que j’ai peut-être observées chez certaines personnes : c’est toujours un mélange d’imaginaire, d’observation, d’interviews. J’ai interviewé pas mal de femmes sur l’amour, sur le renoncement. Je voulais ancrer mon imaginaire dans la réalité.

 

Et vos lecteurs, vous disent-ils laquelle de ces femmes ils préfèrent ?

Ils ne me parlent pas spécifiquement de l’un ou l’autre personnage. Les lecteurs me disent souvent qu’ils s’identifient à certaines de ces femmes, sans me spécifier laquelle. Beaucoup de gens m’ont dit « c’est mon histoire, celle de ma sœur, de ma copine… ». On dirait qu’il y a une épidémie de femmes qui ont renoncé ! Je n’imaginais pas cela. Peut-être les lecteurs sont-ils touchés par ce qui a mené ces femmes à ce renoncement et leur capacité à rebondir ?

 

On voit de plus en plus des modes de vie « alternatifs » se développer, des expériences de colocation par exemple, qui ne concernent pas que les étudiants d’ailleurs…

Oui, il existe à Montreuil les « Babayagas », ce sont des femmes plus âgées. Ce n’est pas tellement dans l’esprit du renoncement. Elles sont veuves, ce n’est pas un choix. Mais plutôt que de partir en maison de retraite, elles ont créé une colocation pour pouvoir, au lieu d’être chacune dans leur coin, vivre dans une même maison.

 

Pensez-vous que les changements dans la société actuelle, plus d’isolement, de solitude, soient responsables du développement de nouveaux modes de vie?

Responsables, je ne sais pas. Une conséquence certainement. Les gens sont hyper-connectés et ils sont hyper-seuls !

 

La casa Celestina aurait-elle pu exister il y a cinquante ans ?

En France, je ne crois pas. Il y a d’autres cultures où l‘on vit beaucoup plus ensemble, en famille, comme dans les cultures africaines. Mais chez nous, non effectivement, il y a cinquante ans, cela n’aurait pas existé.

 

Votre roman est optimiste malgré les moments tristes…

Souvent les gens retiennent cela. Oui, bien sûr, il est optimiste et il se veut optimiste. Pourtant il y a eu beaucoup de choses difficiles dans la vie de mes personnages, mais en effet les gens ont davantage retenu la légèreté. Ce n’était pas dans mon intention d’être dans le pathos, mais je m’étonne à quel point on me parle peu de cet aspect des choses, pourtant présent dans mon roman. Chacune va évoluer à sa façon … j’aime bien ouvrir une porte, une fenêtre : la vie est compliquée, je n’ai pas envie de l’alourdir encore plus, j’ai plutôt envie de distraire, de faire passer un bon moment. Beaucoup de lecteurs m’ont dit que c’était un « feel-good book », un livre qui leur faisait du bien. Tant mieux.

 

Comment s’est passé votre travail d’écriture ?

Je voulais qu’on comprenne le point de bascule dans la vie de mes personnages, par rapport à leur renoncement. Pourquoi elles étaient dans cet immeuble, comment elles le vivaient et comment elles évoluaient. J’aurais perdu du rythme si j’avais développé les personnages sur d’autres aspects de leur vie. Et le rythme, c’est important pour moi. Sinon, de manière plus générale, je n’ai jamais de page blanche, les mots se bousculent dans ma tête, il faut calmer le jeu, se séparer de certains à contre cœur et travailler encore et encore pour rendre l’écriture la plus fluide possible et faire passer ce que je ressens.

 

Le titre peut faire penser à un livre féministe. Or, ce n’est pas du tout cela. Les hommes sont absents de la « Casa Celestina », mais il est finalement question d’eux sans arrêt. Est-ce une façon de dire qu’on ne peut pas se passer d’eux ?

En effet, ce n’est pas du tout un réquisitoire contre les hommes. Est-ce qu’on peut les oublier ? Et que fait-on du désir ? Non, la vraie question c’est : est-ce possible de renoncer ? Mes personnages ont toutes renoncé par défaut, plus que par choix. Oui, par défaut de faire la rencontre qui leur correspondait. Alors, les hommes sont présents dans la colère de ces femmes, dans leurs regrets, dans leur trouble. Et puis la nouvelle locataire vient bousculer tout cela car elle est dans la quête de l’amour et cela fait remonter les choses en surface chez les autres. Elles remettent leur choix en question. Les hommes sont partout. Je ne pense pas qu’on puisse les oublier et heureusement !

 

Qu’est-ce qu’on dirait si les hommes annonçaient qu’ils ont décidé de renoncer aux femmes ?

On dirait que c‘est de la science-fiction ! Rires…

 

Continuez-vous à écrire ? Avez-vous d’autres projets de romans ?

Je termine l’écriture du deuxième.

 

Pouvez-vous nous en dire quelques mots, ou nous dévoiler juste le thème ?

C’est une histoire d’amour !

 

Un grand merci, Karine Lambert, d’avoir partagé ce moment avec moi et avec les lecteurs du Livre d’après ! A bientôt.

 

 

 

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10 réflexions sur “Une belle rencontre avec Karine Lambert, auteur de « L’immeuble des femmes qui ont renoncé aux hommes ».

  1. J’ai beaucoup aimé ce livre que tu m’avais conseillé et l’interview que tu as réalisée est très intéressante; Hâte de lire son second roman. Sortie prévue ? Catherine

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    • Merci Catherine. L’échange avec Karine Lambert était très intéressant en effet. Pour le deuxième roman, je n’en sais pas davantage : sans doute en 2016. Je ne manquerai pas d’en faire un petit billet dès que j’aurai des nouvelles !

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  2. Pingback: Eh bien, dansons maintenant ! | Le livre d'après

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