Archive | mars 2015

Avril, le mois belge d’Anne et Mina

 

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Après une première édition en 2014, Anne et Mina nous proposent de faire d’avril un mois belge. En effet, si l’on excepte quelques grands noms comme Simenon, ou aujourd’hui Amélie Nothomb, la littérature belge est parfois méconnue parce que trop souvent considérée comme faisant partie des lettres françaises. Et pourtant, quelle richesse ! Le mois d’avril belge s’intéressera donc à tous les genres, romans, nouvelles contes, poésie, théâtre, ainsi que les écrits non-fictionnels : récits, essais, biographies, correspondance… sans oublier la bande dessinée, bien sûr.

 

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Pour explorer les différentes facettes de la littérature belge, Anne et Mina nous ont concocté quelques rendez-vous qui ne sont pas obligatoires, mais qui pourront être l’occasion de discuter autour de lectures communes. Les voici :

 

Vendredi 3 : une nouvelle ou un recueil de nouvelles.

Mardi 7 : un classique, publié avant 1960 : proposition de LC, Marie Gevers

Vendredi 10 : un auteur flamand

Du lundi 13 au vendredi 17, semaine éditoriale, Esperluète éditions

Mardi 14 : un livre jeunesse, proposition de LC Eva Kavian

Vendredi 17 : une femme auteur

Mardi 21 : de la non-fiction

Vendredi 24 : une bande dessinée

Mardi 28 : un polar

Pour plus d’informations, je vous invite à vous rendre sur le Blog d’Anne, ou celui de Mina.

 

 

Pour ma part, je suis en plein dans mes lectures belges:

la route des coquelicots

 

autour de l'amour

 

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ève et autres nouvelles

 

comme des larmes sous la pluie

 

vie et mort d'un étang

 

age d'or de la BD belge

 

mais je ne sais pas si j’aurai le temps de tout chroniquer pour cause de vacances (comme toujours sans connexion) !

A bientôt chez Anne et Mina !

 

 

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Berezina, de Sylvain Tesson

BerezinaSylvain Tesson est coutumier des longs voyages sur les traces de héros du passé, dans une tentative de dépassement de soi, et sans doute également à la recherche de lui-même. Il nous régale au passage de récits entremêlés d’aphorismes, de références culturelles, historiques et géographiques variées. J’avais beaucoup aimé, entre autres, « L’axe du loup », dans lequel il raconte son périple de la Sibérie à L’inde, sur les pas des évadés du Goulag.

Avec « Berezina », c’est à nouveau dans un périple historique, sur les traces de la Grande Armée napoléonienne, lors de la retraite de Russie en 1812, « l’une des plus désastreuses campagnes militaires de l’Histoire », que Sylvain Tesson nous emmène. Mais cette fois, il n’est question ni de marche à pied, ni de vélo, ni de chevauchée : c’est dans un side-car soviétique de marque Oural, en compagnie de Thomas Goisque, photographe et aventurier lui aussi, et de Cédric Gras, alpiniste et écrivain-voyageur, ainsi que de deux amis russes, que Sylvain Tesson a choisi de revivre ce moment sombre de l’histoire de la France et de l’Europe. Pourquoi ce choix du side-car ? Serait-ce pour épargner les chevaux qui ont payé un lourd tribut à la folie des hommes, comme l’auteur le dénonce à la fin du récit en célébrant « les chevaux de 1812 à la juste hauteur de leur souffrance » ?

Quoi qu’il en soit, puisque « le mouvement encourage la méditation », le voyage en side-car, à 80 kilomètres heures, est l’occasion de rendre hommage au sacrifice des soldats de la Grande Armée. Mais il permet surtout de réfléchir sur le destin de Napoléon et sur son apport à la France : un monstre sanguinaire qui a eu le tort de vouloir construire la paix à l’échelle du continent européen, mais qui a « su donner une forme civile et administrative aux élans abstraits des Lumières », et qui œuvrait pour l’accès de tous, en toute égalité, à des postes élevés, en fonction du mérite. Tesson évoque également avec tendresse l’âme russe, dont il salue la « vision tragique de la vie » qu’il dit incomprise chez nous. Enfin, il remet certaines pendules à l’heure : la Berezina fut, du point de vue stratégique, une victoire militaire, Napoléon ayant « berné les Russes ». De plus, l’armée russe a compté davantage de pertes humaines que l’armée française. L’expression « c’est la berezina » devrait donc être synonyme de réussite, mais l’histoire n’a retenu que les pertes humaines, qui se comptaient certes en dizaines, voire centaines de milliers :

« D’un point de vue humain, les soldats de l’Empire avaient produit des efforts surnaturels. La grande Armée exsangue s’était payé le luxe d’une victoire. La mémoire collective française, pourtant, ne retint que l’horreur du carnage. Le nom de ce cours d’eau, insignifiant pour la géographie, passa dans l’Histoire et dans le langage courant pour signifier ce que l’on sait. Si l’on se conformait à la pure réalité des faits, « c’est la bérézina » aurait dû signifier « on l’a échappé belle, on l’a senti passer, on a laissé des plumes, mais la vie continue et merde à la Reine d’Angleterre ».

Un des torts de Napoléon fut en effet de « mépriser la météorologie ». Le froid a eu raison de ses soldats, comme l’a souligné Caulaincourt dans ses mémoires, au moins autant que la famine et la vermine !

Berezina est un ouvrage tout à fait intéressant à plus d’un titre, même s’il n’est pas mon préféré de cet auteur. J’y ai retrouvé, outre le côté historique et les références relatives à la géographie et à la culture des peuples visités, l’originalité d’un auteur qui refuse le politiquement correct et le prêt-à-penser qui nous submergent, et qui essaie de nous ouvrir les yeux sur la vacuité de vies tournées vers la consommation. Il fait partie de ces hommes qui cultivent l’esprit de contradiction et c’est pour cela que je vous conseille vivement de le découvrir, avec Bérezina si vous aimez l’histoire et Napoléon, ou en lisant ses nouvelles, essais ou autres récits de voyage.

Berezina, Sylvain Tesson, éditions Guérin, Chamonix, janvier 2015, 199 p.

Senso, de Camillo Boito

 

sensoCamillo Boito est né en 1836 à Rome et mort en 1914 à Milan. Architecte et écrivain, il n’a écrit que quelques nouvelles, ainsi que des essais concernant les arts et la restauration du patrimoine. Son frère, Arrigo Boito, fut une des figures de proue de la “Scapigliatura” milanaise, courant qui s’oppose à la culture officielle et se tourne vers l’expression de la folie, du macabre, et du morbide. Nous sommes au début du processus d’unification italienne, entre 1860 et 1888, à la transition entre le romantisme, le vérisme et le décadentisme. Ces auteurs rêvent à un accord parfait entre les trois arts qu’ils affectionnent, poésie, musique et peinture.

Camillo Boito n’est connu que pour sa nouvelle « Senso », court récit qui a été adapté au cinéma par Luchino Visconti en 1954. En un peu moins de soixante pages, la Comtesse Livia confie à son « carnet secret » une aventure vécue seize ans auparavant, alors qu’elle n’avait que vingt-trois ans et était mariée depuis peu à un vieux et digne représentant de la noblesse tyrolienne, mariage qu’elle avait cyniquement choisi, pour des motifs peu louables et  contre l’avis de sa famille.

Le récit commence à Venise où la belle Livia promène sa vanité et parade au milieu d’une cour d’officiers et de fonctionnaires, parmi lesquels elle remarque le beau Remigio. Celui-ci n’hésite pas à séduire la Comtesse, en pénétrant dans la « sirène » -large vasque entourée de parois de bois- dans laquelle elle se baigne nue le matin. Ainsi commence une liaison en apparence follement romantique, mais qui devient très vite pour la jeune femme inexpérimentée un piège sordide dont elle se vengera avec une cruauté ne souffrant aucun remord !

« Senso » est une magnifique nouvelle où le romantisme et le cynisme atteignent des sommets. L’écriture est précise et concise, et excelle à placer le lecteur à plusieurs reprises au centre d’un tableau vénitien dont il imagine sans peine les couleurs, les ombres et les reflets de l’eau omniprésente. La scène dans laquelle Remigio apparaît dans l’eau de la « sirène » est d’une grande beauté, à l’opposé de ce que deviendront les sentiments des amants quelques mois plus tard…

Senso, carnet secret de la Comtesse Livia, Camillo Boito, traduit de l’italien par Jacques Parsi, Actes Sud, Babel, Paris, 1994, 61p.

 

Lecture faite dans le cadre du challenge Il Viaggio, du challenge Italie 2015, du Challenge vénitien et du challenge Un classique par mois.

challenge italie

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Challenge un classique par mois

Amours, de Léonor de Récondo

AmoursDans son troisième roman, Léonor de Récondo nous emmène dans le quotidien triste et reclus d’une famille bourgeoise du début du XXème siècle. C’est en effet un mariage arrangé et sans amour qui lie Victoire à Anselme de Boisvaillant depuis 5 ans. Le maître de maison désespère d’avoir un jour un héritier et ne se prive pas pour autant d’exercer son droit de cuissage sur l’une des deux domestiques de la maison, Céleste, une jeune fille de dix-sept ans, qui subit en essayant de garder la tête haute, parce que sa condition le lui impose.

Mais Céleste se retrouve enceinte. Lorsque Victoire l’apprend, il est trop tard pour que Céleste avorte. Victoire comprend rapidement que cet enfant est une chance pour elle : il deviendra celui du couple. Tout est alors organisé pour que l’on croie à la grossesse de Victoire et à la naissance de l’héritier des Boisvaillant, Adrien. Mais dès les premiers jours, Victoire est incapable de s’occuper d’Adrien qui ne suscite en elle aucune émotion. L’enfant ne se nourrit plus et dépérit. Poussée par son instinct maternel, la jeune Céleste décide d’intervenir…

Amours explore quelques déclinaisons de ce sentiment : l’amour conjugal inaccompli, l’amour maternel, la naissance de la sensualité avec la découverte de l’amour homosexuel. Certes, le roman de Leonor de Récondo est, comme son écriture, tout en finesse et en poésie. Il y a quelques très beaux passages, mais j’en ai regretté d’autres qui me sont apparus, dans leur évocation seulement, un peu anachroniques. Vous l’aurez compris, j’ai nettement préféré Pietra Viva !

 

Amours, Léonor de Récondo, Sandrine Wespieser éditeur, Paris, Janvier 2015, 276 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge Au service de chez  The french book lover.

Challenge Au service de

Manet, le secret, de Sophie Chauveau

manet le secret Décidément, Sophie Chauveau nous régale de biographies romancées de grands artistes, des peintres principalement, malgré une incursion très réussie dans l’univers des philosophes des Lumières chez Diderot. J’avais particulièrement apprécié sa trilogie qui se déroulait à Florence pendant la Renaissance et explorait les univers de Fra Filippo Lippi, Sandro Botticelli et Leonardo Da Vinci. Alors quand j’ai vu que la dernière opération Masse critique de Babelio proposait le dernier ouvrage de Sophie Chauveau, j’ai sauté sur l’occasion et j’ai donc reçu le récent « Manet le secret » qui ne m’a pas déçue.

Edouard Manet, génie précurseur, chef de file -contre son gré- des impressionnistes, est en effet un personnage fascinant, un homme élégant au caractère mélancolique. Né dans un milieu bourgeois, il s’oppose à son père qui veut qu’il « fasse son droit » et préfère s’engager dans la marine pour échapper à un destin monotone. De retour en France, il se lance dans la peinture, mais continue à mener une vie bourgeoise au sein de sa famille. Il tombe bientôt éperdument amoureux de la jeune pianiste hollandaise engagée par sa mère pour enseigner la musique à la famille. Une liaison débute, cachée soigneusement à ses parents, puis révélée à sa mère quand il ne pourra plus faire autrement.

Le ton est donné : comme le démontre Sophie Chauveau, la vie de Manet s’article toujours autour d’un « entre-deux ». Au Salon officiel, seules certaines de ses œuvres sont admises, et pas à chaque fois. Vivant en bourgeois, il se montre respectueux des convenances, mais pas tout à fait. Le jugement que ses contemporains portent sur son œuvre est longtemps ambigu, sa situation financière est incertaine. Il aime la peinture en plein air, mais pas que cela : il aime aussi s’attacher aux regards et à ce qu’ils transmettent.

Manet, « le secret », car il a longtemps suscité l’incompréhension, d’où sont nés le scandale et le rejet : les rires autour du « Bain » (« Le déjeuner sur l’herbe »), de l’ « Olympia », dont le réalisme et la sincérité choquent. Manet est célèbre pour certaines de ses couleurs qui ont déclenché moqueries et réprobation : le noir d’ « Olympia », le vert du « Balcon » ou le bleu d’ « Argenteuil ». Comme tout novateur, il choque.

 

déjeuner sur l'herbe

Le Bain ou Le déjeuner sur l’herbe

olympia de Manet

Olympia

  Argenteuil de Mnaet

Argenteuil

 

Et en même temps, Manet se veut classique. Il n’aime pas faire partie d’une école, être embrigadé. Il a d’abord repoussé le réalisme de Zola. Il refuse ensuite d’être considéré comme un impressionniste, se sentant plus proche des poètes symbolistes. Oui, il est un classique qui allie tradition et modernité. Encore l’entre-deux !

Le secret, c’est aussi celui qui régit sa vie privée. Suzanne qu’il n’épouse qu’après la mort de son père. Léon, un fils élevé au sein de la famille, mais jamais reconnu, sacrifié par respect des convenances. Son grand amour pour Berthe Morisot, leur enfant perdu, enfin, ses nombreuses maîtresses…

Comme d’habitude, le roman de Sophie Chauveau se lit d’une traite et nous donne envie d’en savoir davantage sur cette période. On croise en effet dans le livre de nombreux artistes, critiques d’art, amis de Manet : Pissarro, Sisley, Degas, Cézanne, Antonin Proust, Baudelaire, Mallarmé… et bien sûr Berthe Morisot. Je n’émettrai qu’une critique à l’encontre de l’objet-livre lui-même : quel dommage que les principales œuvres de Manet évoquées ici ne soient pas illustrées dans un encart central, ce qui oblige le lecteur à se reporter à une encyclopédie ou à Internet et à interrompre sa lecture !

 

Manet, Le secret, Sophie Chauveau, Editions Télémaque, novembre 2014, 382 p.

 

Je remercie Babelio et les Editions Télémaque de m’avoir envoyé « Manet le secret ».

masse critique Babelio

Livre lu dans la cadre du challenge Histoire chez Lynnae

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La fin du monde a du retard, en poche

la fin du monde a du retard

Et oui, les choses ne sont plus ce qu’elles étaient : même La fin du monde a du retard, c’est vous dire…

Tout commence au sein de la clinique Saint-Charles, temple high-tech de la psychiatrie dirigé par le docteur Mendez qui a saisi l’opportunité que les malades psychiatriques lui offraient pour se faire bâtir à moindre coût un magnifique domaine. Alors que les fêtes du centenaire de la clinique se préparent, l’un de ses pensionnaires, Julius, passe ses journées devant son ordinateur à alimenter le site internet qu’il a crée afin de révéler au monde entier l’existence d’un gigantesque complot contre l’humanité, un « complot séculaire destiné à brider les capacités de l’homme, à limiter ses sens, à réduire ses ambitions ».

C’est de ses nombreuses lectures sur Internet, interprétées à l’aune de sa grande culture, qu’est née chez Julius cette idée de complot séculaire, unique et global : notre héros pense ainsi qu’une organisation secrète, Tirésias, est à l’origine de toutes les rumeurs de complots qui circulent sur Internet : attentats du 11 septembre, mort de Lady Diana et j’en passe… En diffusant ces rumeurs, Tirésias avait pour seul objectif de discréditer la notion même de complot, afin de cacher l’existence (véritable cette fois, puisque fomenté par Tirésias elle-même) d’un « grand complot ».

Julius est donc le seul à avoir deviné la vérité, et c’est pour cela que les agents de Tirésias sont à ses trousses. Ils ont d’ailleurs réussi à effacer la mémoire de Julius, avant que celui-ci ne leur échappe. Suite à quoi Julius a trouvé refuge dans la clinique psychiatrique Saint-Charles. Mais Julius est là provisoirement, et compte bientôt passer à l’action en s’évadant. En effet, même s’il est arrivé à Saint-Charles de son plein gré, Julius doit absolument s’évader afin de passer inaperçu des sbires de Tirésias qui surveillent l’entrée de la clinique ! Il s’agit pour Julius de retrouver la preuve de l’existence du complot, mentionné dans un codex, puis de la porter à la connaissance de tous.

Mais voilà que Julius est tombé amoureux ! La belle n’est autre que la pensionnaire de la chambre d’en face, arrivée depuis peu dans la clinique, en raison d’une amnésie consécutive à une traumatisme crânien. Alice a survécu en effet à un accident terrible survenu le jour de son mariage. Terrible est un mot bien trop faible d’ailleurs pour qualifier l’explosion et les 262 morts qu’elle a provoqués, tous invités au mariage d’Alice, famille, amis… jusqu’au marié ! Alice est donc seule au monde, mais cela ne lui fait ni chaud ni froid, puisqu’elle ne ressent plus aucune émotion depuis le drame ! Et Julius parvient à la convaincre de le suivre dans son évasion et sa quête du codex.

La course-poursuite démarre, le couple sera pris en chasse d’abord par les paparazzis, puis par la police et le duo policier infernal Gaboriau-Matozzi . Je ne vous en dirai pas davantage pour laisser un peu de suspense. La suite de l’histoire est truffée de rebondissements, et ressemble étrangement à l’aventure effrénée qu’ont vécue les deux héros du Da Vinci Code. En effet, l’auteur se lance dans une parodie savoureuse du livre de Dan Brown, pleine d’humour!

Dans La fin du monde a du retard, les références culturelles sont aussi nombreuses que variées, d’Astérix à Platon, de Madonna ou Mickael Jackson à Jean de la Fontaine, en passant par Léon Zitrone, les mythes grecs, Le seigneur des anneaux, et le cinéma américain dans son ensemble, qualifié par le héros d’« arme de manipulation massive », avec ses Mad men, Star Wars et autres fictions pourvoyeuses de superhéros.

En bref, le livre de J.M. Erre est tout à fait jubilatoire. L’humour y est omniprésent et chacun en prend pour son grade. En outre, j’ai beaucoup aimé le procédé par lequel l’auteur annonce ses choix narratifs et les justifie devant le lecteur. J’ai également adoré certains passages parsemés de « bons mots », et des personnages qui n’apparaîssent que rapidement comme ce libraire qui à la fin du roman, extermine de bon matin quelques cartons d’e-books !

La fin du monde a du retard, mais elle finit par arriver, comme vous le comprendrez à la fin de ce roman qui est un vrai divertissement, un moment d’évasion, et qui plus est, non dénué de sens, puisqu’il nous amène à réfléchir, entre autres, sur les messages transmis par les médias, et les certitudes que nous avons parfois mais qui ne reposent sur rien. Un vrai coup de cœur que je vous conseillerai de lire de toute urgence !

 

La fin du monde a du retard, J.M. Erre, Pocket, Paris, février 2015.

 

Dans le café de la jeunesse perdue, Patrick Modiano

Louki ou l’art de la fugue

 

dans le café de la jeunesse perdue

Pour cette lecture commune du blogoclub de Sylire, j’ai choisi un roman relativement récent de Patrick Modiano, « Dans le café de la jeunesse perdue », publié en 2007. Un très beau roman, émouvant et troublant, qui guide le lecteur dans un Paris onirique, à la recherche de Louki, une jeune femme de 22 ans.

De Louki, nous ne savons d’abord presque rien, sinon qu’elle n’est pas étudiante, mais passe de nombreuses heures dans un café du quartier de l’Odéon, Le Condé. La clientèle du café est étrange, différente de celle des autres établissements du quartier latin. À moins que ce ne soit Louki et quelques autres habitués qui confère au Condé ce caractère étrange.

Louki, ce n’est pas son vrai nom, mais celui que lui ont donné les fidèles du café. Louki est parfois assise seule. Il lui arrive aussi de se mêler à certains groupes de clients ; ce sont d’autres jeunes de son âge, pour la plupart, qui vivent « à l’ombre de la littérature et des arts » et qui boivent beaucoup : ils constituent la jeunesse perdue. Mais Louki est différente.

Le premier narrateur est un ancien étudiant de l’Ecole des Mines. Il se souvient de Louki et s’interroge sur son passé : d’où venait-elle ? Pourquoi toutes ces heures passées au Condé ? Autre chapître, autre narrateur ; celui-ci, plus âgé, est un ancien des Renseignements généraux qui enquête sur Jacqueline Delanque, le vrai nom de Louki. Il possède deux photomatons de Louki, confiés par son mari deux mois après la disparition de Louki. Le détective retrouve Louki au Condé, mais renonce finalement à révéler à son mari où elle se trouve.

Louki  prend ensuite la parole et se retourne sur son enfance solitaire, lorsqu’elle s’aventurait seule, la nuit, dans les rues de Paris, tandis que sa mère travaillait comme ouvreuse au Moulin Rouge. C’est enfin Roland qui termine, ami -ou amant ?-, mystérieux également, qui partageait avec Louki un certain intérêt pour l’ésotérisme.

Modiano nous emmène ainsi sur les traces de Louki, à la recherche de son passé et des raisons qui l’ont amenée au Condé. « Dans le café de la jeunesse perdue » établit peu à peu le portrait d’une jeune femme mystérieuse, à travers le récit de quatre narrateurs, un étudiant, un détective, Louki elle-même et enfin, Roland. Rien de bien extraordinaire ne se dégage de ce portrait, une vie banale, que l’auteur sublime pourtant. Comme à son habitude, Modiano nous promène dans un Paris où la géographie l’emporte  sur le temps.

En effet, l’époque est difficile à situer précisément. Rien ne l’indique vraiment, malgré quelques références aux années soixante. Et d’ailleurs, peu importe, puisque Modiano nous entraîne sur le thème de l’Eternel retour et c’est sans doute ce qui confère cette poésie particulière au roman. L’Eternel retour, que Roland a expérimenté, une seule fois dans sa vie, et c’était avec Louki : « je suis resté un moment immobile et je lui ai serré le bras. Nous étions là, ensemble, à la même place, de toute éternité, et notre promenade à travers Auteuil, nous l’avions déjà faite au cours de mille et mille autres vies. Pas besoin de consulter ma montre, je savais qu’il était midi ».

Les lieux sont, quant à eux, explicites : l’Odéon, le Moulin Rouge, Neuilly, la place de l’Etoile. Les trajets de Louki s’y inscrivent et l’on recherche avec les différents narrateurs leur signification. Le lecteur erre également avec Modiano dans les « zones neutres » de Paris, la rue d’Argentine par exemple, où habitent des dizaines d’ « absents », ces gens à la recherche d’une identité.

On retrouve dans ce roman l’un des thèmes majeurs de l’œuvre de Modiano, la quête de l’identité de l’autre : « On dit tant de choses… Et puis les gens disparaissent un jour et on s’aperçoit qu’on ne savait rien d’eux, même pas leur véritable identité ». Comme Louki, qui à la fin du roman reste pour toujours une héroïne insaisissable.

Dans le café de la jeunesse perdue, Patrick Modiano, Folio n°4834, 2008,160 p.

 

Lecture commune faite dans la cadre du Blogoclub de Sylire et Lisa

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