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Loups solitaires, Serge Quadrupanni

 

De l’auteur, je connaissais les excellentes traductions de l’italien, celles des romans d’Andrea Camilleri notamment. Je découvre maintenant Serge Quadrupanni en tant qu’auteur.

« Loups solitaires » est un roman d’espionnage sur fond de djihadisme qui relate la traque d’un membre des forces spéciales par différents services secrets. On fait la connaissance du héros, Pierre Dhiboun, dans les Alpes, à la frontière franco-italienne. L’homme y rencontre fortuitement un écrivain italien qui se rend à Lyon pour participer à un colloque littéraire.

Quelques temps auparavant, Pierre Dhiboun a été envoyé au Mali pour infiltrer un groupe de djihadistes. Pour endosser le rôle, il se convertit même à l’Islam. Mais, ayant décidé de rentrer en France, il disparaîtra aux environs de Lyon, plongeant sa hiérarchie et les différents services qui le suivent dans un doute d’autant plus horrible que son « ultra-compétence » dans des domaines sensibles le rend très dangereux. Que signifie ce revirement apparent ? Pierre Dihboun est-il passé à l’ennemi ? S’est-il radicalisé ?

C’est son périple que l’on suivra en France, mais aussi en Afrique, aux côtés d’une mystérieuse rousse, éthologue de son état, qui vit dans le Limousin, et se console dans les bras d’un chirurgien en burn-out de la disparition soudaine de son mari, dont elle avait décidé de divorcer. Dit comme ça, cela paraît un peu loufoque, et en effet, il y a un certain humour sous-jacent dans ce roman, qui mêle des épisodes sérieux de traque avec des moments plus calmes d’observation de la faune du Limousin, blaireaux, choucas et autres témoins de la bêtise humaine… Tandis que le loup, le vrai, depuis le plateau de Millevaches, observe tout ce cirque et semble se dire que décidément, l’homme est bien un loup pour l’homme !

J’ai apprécié ce roman assez différent des thrillers que le lis habituellement, par ses références animalières et par l’humour ironique qui s’en dégage, de même que par le thème, puisqu’il s’agit pour l’auteur de dénoncer les excès auxquels conduisent la lutte contre le terrorisme. L’écriture de Serge Quadrupanni est l’un des points forts du roman. Spécialiste de la langue, il m’a séduite par certaines images poétiques et par la précision de son vocabulaire.

En revanche, la construction du roman, avec des sauts parfois indistincts dans le temps et dans l’espace, peut rendre l’intrigue difficile à suivre. De même, il n’est pas facile de s’y retrouver dans les différents services secrets et dans le but que chacun d’entre eux poursuit (outre de traquer Pierre Dhiboun). Un minimum de concentration est donc nécessaire. Le livre de Serge Quadrupanni n’est donc pas un roman d’espionnage traditionnel, il n’a rien du page-turner à l’écriture fluide et efficace mais sans recherche.

Loups solitaires, Serge Quadrupanni, éditions Métailié, collection Noir, Paris, octobre 2017, 228 p.

 

Je remercie les éditions Métaillié et le site lecteurs.com de m’avoir fait découvrir ce roman.

 

Cette lecture participe au challenge Polars et Thrillers chez Sharon

 

 

 

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Origine, Dan Brown

La recette de Dan Brown tient apparemment à peu de choses : un secret sur le point d’être révélé, des personnes prêtes à tout pour empêcher cette divulgation, un peu d’histoire, d’art, de philosophie et de sciences, le tout parfumé d’un bouquet d’ésotérisme, de forces occultes ou, en l’occurrence, de religion. Ajoutez à cela une course-poursuite-jeu de piste en compagnie d’une jeune femme, quelques voyages rapides et une fin à l’américaine où tout est bien qui finit bien !

Evidemment, il faut que la sauce prenne et pour cela, une bonne dose de talent de conteur est nécessaire : Dan Brown n’en manque pas, dans « Origine » comme dans les précédents opus, même si l’on commence à connaître les procédés de l’auteur et à s’en lasser… L’avantage de ce genre de thriller est qu’il suffit de se laisser porter ; c’est parfait si c’est ce que l’on recherche et c’était précisément le cas le week-end dernier, qui était particulièrement hivernal. Les aventures du professeur Langdon m’ont permis de me reposer en m’assignant au canapé pour plusieurs heures !

Cette fois, c’est à Bilbao que l’on retrouve ce cher professeur Langdon, invité par l’un de ses anciens étudiants qui a brillamment réussi en tant que futurologue (?!) : Edmond Kirsch est sur le point de révéler à des invités triés sur le volet, mais aussi en direct via les réseaux sociaux, la découverte scientifique révolutionnaire qu’il a faite en menant des recherches sur les deux grandes questions existentialistes encore sans réponse : d’où venons-nous ? Où allons-nous ? Le problème est que cette découverte risque de bouleverser les adeptes des religions. Edmond Kirsch avait d’ailleurs pris soin de rencontrer trois représentants des grandes religions afin, disait-il, de connaître et évaluer leur réaction. Ils ne sont donc que quatre au monde à être au courant…

La cérémonie est réglée comme du papier à musique car Edmond ne laisse jamais rien au hasard. Ainsi, les trois religieux pensent que le secret ne sera divulgué que trois semaines plus tard. Qui donc pourrait empêcher la révélation au monde ? C’est après plus de cinq cents pages que vous le saurez, après avoir visité le musée Guggenheim de Bilbao, la Sagrada Familia et différents quartiers de Barcelone, et être passé par le Palais Royal de Madrid et l’Escorial, entre autres.

Les aventures de Robert Langdon amènent finalement le lecteur à entrevoir une découverte scientifique qui n’a rien de « révolutionnaire » à mon avis : je vous conseille donc de ne pas vous attendre à quelque chose d’exceptionnel. En revanche, la lecture devient enrichissante si l’on mène quelques recherches, ne serait-ce qu’en s’intéressant aux lieux visités par le tandem Robert Langdon-Ambra Vidal et par quelques personnages secondaires, ou aux théories scientifiques évoquées, ainsi qu’à l’église palmarienne, qui existe vraiment et qui possède en effet son propre pape.

Vous pouvez d’ailleurs consulter le site « Guide Origine », qui se veut le guide illustré du dernier livre de Dan Brown, et a été crée par deux fans de l’auteur. Photos des lieux, d’œuvres d’art, morceaux de musique cités… de quoi prolonger intelligemment le divertissement !

Origine, Dan Brown, traduit de l’anglais par Dominique Defert et Carole Delporte, JC Lattès, Paris, octobre 2017, 566 p.  

 

Lu dans le cadre du Challenge Polars et thrillers chez Sharon et du Challenge 1% de la rentrée littéraire (14 ème participation).

 

 

 

La mémoire des morts, Eric Berg.

Léa est photographe et vit à Buenos Aires. Quand elle sort de l’hôpital après plusieurs opérations suite à un accident de voiture, Léa décide de reconstituer son passé : amnésique, elle a déjà recouvré ses souvenirs les plus anciens, mais pas ceux qui précèdent l’accident, pourtant essentiels car ils pourraient expliquer son voyage et son séjour dans l’ile de Poel, au bord de la Baltique.

Léa se trouve en effet en Allemagne, pays dont elle est originaire, et non en Argentine où elle vit depuis presque vingt-cinq ans. A l’hôpital de Wismar, elle a appris qu’elle était sur son île natale au moment de l’accident, dans une voiture conduite par sa sœur Sabina, décédée sur le coup. Aucun souvenir ne lui permet de comprendre ce qu’elle faisait là, ni de savoir où les deux sœurs se rendaient alors. La psychologue qui suit Léa à l’hôpital lui laisse entendre que son amnésie, d’origine psychique, est due à un événement traumatisant que Léa aurait vécu peu avant l’accident, ou à une information bouleversante qu’elle aurait appris à ce moment-là. Dès sa sortie, Léa choisit de mener l’enquête, afin de retrouver la mémoire, perdue quatre mois auparavant, en septembre 2013.

Elle franchit donc la digue qui relie l’île de Poel au continent, tout en passant en revue les événements qui jalonnèrent son enfance et son adolescence sur cette île. Poel se situait alors en RDA, et Léa repense à la chute du mur de Berlin et à tous les changements qui s’ensuivirent pour elle et ses amis qui ne connaissaient alors rien de l’occident ni du monde.  N’ayant plus ses parents, Léa décide de rendre visite à chacun de ses amis de l’époque ; c’étaient alors les seuls jeunes de l’île, ils étaient sept et étaient, dans son souvenir, inséparables : ils pourront sans doute l’aider à retrouver les pièces manquantes du puzzle… Mais ce qui était pour Léa un paradis perdu ne cache-t-il pas autre chose ? Qu’est devenu Julian, son petit ami de l’époque ? Pourquoi n’est-il pas rentré de son tour du monde ? La petite bande a vieilli mais n’a pas oublié. La mémoire va resurgir peu à peu, les souvenirs vont remonter à la surface, avec leur lot de surprises…

L’angoisse monte au fur et à mesure que l’héroïne découvre les secrets de chacun. La méfiance s’installe alors. Sur qui Léa peut-elle encore compter ? Ne serait-il pas plus sage pour elle de rentrer à Buenos Aires… ? « La mémoire des morts » est le second polar allemand que je lis (après  « Hier ou jamais » d’Elisabeth Herrmann, publié chez Slatkine également), et c’est à nouveau une belle découverte que ce thriller psychologique au rythme lent mais implacable.  Un roman où l’atmosphère est essentielle, oscillant entre une confiance sereine caractéristique des amitiés enfantines et une étrangeté due à l’isolement du lieu qui confine parfois au huis-clos.

La mémoire des morts, Eric Berg, traduit de l’allemand par Catherine Barret, Slatkine et Cie, novembre 2017, 381 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge polars et thrillers chez Sharon et du challenge 1% de la rentrée littéraire 2017 ( 13 ème participation).

 

 

 

 

 

 

Zéro, de Marc Elsberg

Comme l’auteur tient à le souligner dans son prologue, bien qu’il puisse être considéré comme une dystopie, « Zéro » est très peu éloigné de la réalité puisque toutes les technologies évoquées dans le roman existent bel et bien. L’auteur de « Black-out », qui est un expert scientifique en matière de nouvelles technologies avant d’être un romancier, veut attirer notre attention sur des réalités qu’il considère comme dangereuses et le thriller dystopique qu’il nous propose convient à merveille pour diffuser ce genre de message tout en étant captivant.

Cinthia est journaliste au Daily à Londres. Son quotidien se voit bouleversé lorsqu’une organisation mystérieuse qui se présente sous le nom de Zéro publie sur Internet les images en direct du Président des Etats-Unis, en train de jouer jouant au golf, entouré de sa famille. Des drones se sont en effet invités dans les vacances présidentielles et le suivent pendant de longues minutes, alors que le service de sécurité, paniqué, tente de mettre le président à l’abri, faisant ainsi la démonstration de son incompétence…

Le rédacteur en chef du Daily, Anthony Heast, décide de se lancer sur les traces de Zéro, un groupe d’activistes du Net désireux de sensibiliser la population à la surveillance de la société que les nouvelles technologies mettent en place insidieusement. Cinthia est, par nature, réfractaire à ces nouveautés qui sont selon elle bien loin de la modernité, en ce qu’elles limitent les libertés fondamentales. Elle comprend d’autant mieux la résistance menée par Zéro.

En revanche, elle n’a pas conscience des dérives qui menacent les jeunes et en particulier sa fille Viola. Et c’est parce qu’elle prête à Viola les lunettes connectées qu’elle essayait dans le cadre de son travail de journaliste qu’elle se trouve confrontée à la mort d’un ami de sa fille. Cinthia découvre alors avec stupeur que sa fille, comme les autres étudiants, vendent leurs données personnelles en échange de l’utilisation gratuite des « Act App », des applications qui les conseillent dans tous les domaines de la vie quotidienne.

Après une rapide enquête, Cinthia se rend compte que ces applications, qui influencent leurs utilisateurs, ont parfois des conséquences dramatiques : le nombre de mort non naturelles apparaît d’ailleurs anormalement élevé chez les utilisateurs des « Act App » !  Cinthia se lance alors dans une course qui la conduit de Londres à Vienne, puis à New York, avec comme objectif la volonté de préserver son esprit critique à tout prix : pas facile en effet de ne pas se laisser aller à la facilité que permettent les nouvelles applications et que l’on tente de lui imposer de toutes parts !

Après « Black-out », Marc Elsberg signe un nouveau thriller qui vise avant tout à attirer notre attention sur les risques et les menaces que font peser sur le monde l’excès de surveillance et de transparence. Certes, j’avais été davantage impressionnée par « Black-out », mais c’est sans doute parce que je n’imaginais pas les menaces qui pesaient sur nous en cas de rupture de l’approvisionnement en électricité. Au contraire, les excès des nouvelles technologies en matière de surveillance et plus encore, de modification des comportements, sont un des sujets qui me préoccupent tout particulièrement, peut-être parce que je ressens avec beaucoup d’acuité leur intrusion dans notre vie. Je n’ai donc pas été surprise par ce que je lisais, mais plutôt admirative par la façon dont l’auteur illustre le message qu’il veut nous délivrer. Rien que pour cela, ce roman est donc à diffuser largement autour de soi !

Zéro, Marc Elsberg, traduit de l’allemand par Pierre Malherbet, Le livre de poche n°34486, avril 2017, 505p. 

 

Livre lu dans le cadre du challenge Polars et Thrillers chez Sharon et du challenge Objectif Pal chez Antigone

Qui a tué Heïdi ? Marc Voltenauer

 

« Pourtant que ta montagne est belle… », disait la chanson. Mais la beauté n’empêche pas le mal de rôder, et c’est bien ce qui se passe dans les alpages bucoliques de Gryon, très beau village du Chablais suisse, où résident l’inspecteur Andreas Auer, attaché à la police de Lausanne, et son compagnon, Mikael Achard, journaliste. Nous avons fait leur connaissance l’année dernière dans le très réussi « Dragon du Muveran », premier roman du Suisse Marc Voltenauer.

L’auteur n’a donc pas tardé à nous offrir cette deuxième aventure dans laquelle nous retrouvons de nombreux ingrédients du premier volume, avec encore davantage de maîtrise. Marc Voltenauer est un admirateur des polars nordiques, -sa mère, suédoise, lui en a donné le goût-, et l’on retrouve dans ses romans le fonctionnement de ce type de polars, avec, toutefois, un ancrage local important fondé sur le mode de vie d’un village de montagne partagé entre le tourisme et l’agriculture. A Gryon, tous se connaissent et s’épient et pourtant, au sein de ce huis-clos parfois étouffant, certains parviennent à dissimuler des penchants bien peu avouables.

C’est le cas de « l’homme qui s’enivrait du parfum de sa mère », redoutable psychopathe victime d’une mère castratrice, et dont on ne connaitra l’identité qu’à la fin du roman. Une intrigue qui se superpose à une autre, de dimension internationale, qui permet à l’auteur de débuter son roman à Berlin où nous découvrons un tueur à gage œuvrant pour le compte d’une mafia russe. Litso Ice, c’est le pseudonyme de l’homme, atterrit ensuite à Genève où il doit rencontrer un banquier qui a visiblement quelque chose à se reprocher, avant de se rendre à Gryon où il s’installe dans un magnifique chalet prêté par son commanditaire…

Quel est le lien avec Gryon ? La question se pose avec plus d’acuité lorsque survient le meurtre de Heïdi, qui n’a rien en commun avec l’héroïne du roman pour la jeunesse…  Quant à Andreas Auer, il mène son enquête en parallèle, ayant été suspendu pour quelques temps par sa supérieure. C’est donc en apparence seulement qu’il laisse sa coéquipière Karine seule, en proie à ses doutes. Mais cela n’empêche pas Andreas de déprimer ; il sent que quelque chose le ronge qu’il faudra chercher du côté familial. La sœur d’Andreas, qui participe au déroulement des événements bien malgré elle, pourrait nous en apprendre beaucoup sur l’enfance d’Andreas.  Mais cela, c’est pour le prochain roman… !

Je remercie beaucoup Marc Voltenauer de m’avoir fait bénéficier de cette lecture en avant-première et je n’ai qu’un reproche à lui faire : nous laisser dans l’attente d’une façon si cruelle ! Pour le reste, un style fluide et rythmé, une double enquête très prenante et l’impossibilité, pour moi du moins, de trouver qui est « « l’homme qui n’enivrait du parfum de sa mère », font de « Qui a tué Heïdi ? » un polar très convaincant qui se lit d’une traite ! Nul doute qu’une série est lancée, et j’attendrai la suite avec impatience.

Une dernière précision : je vous conseille de lire tout d’abord « Le dragon du Muveran » dans lequel l’auteur plante les personnages. Cela tombe bien, il sort demain en collection de poche, aux éditions Pocket.

 

Qui a tué Heïdi ? Marc Voltenauer, éditions Slatkine, Genève, août 2017, 448 p.

Le dragon du Muveran, Marc Voltenauer, Pocket, parution le 7/09/17, 608 p.

 

 

Participation n°3 au Challenge 1% de la rentrée littéraire 2017. Challenge polars et thrillers chez Sharon.

 

Les falsificateurs, Antoine Bello

les falsificateurs antoine bello

 

Sliv Dartunghuver est un jeune Islandais de vingt-trois ans qui vient d’obtenir son diplôme de géographie à l’Université de Reykjavik. En ce mois de septembre 1991, le marché de l’emploi n’est guère brillant en Islande. Sliv est donc sur le point d’accepter un travail d’adjoint au sein d’une conserverie de poisson. Il répond pourtant à une annonce qui semble convenir tout à fait à son profil et à ce qu’il recherche, un poste de chef de projet dans un cabinet d’études environnementales.

À la suite d’une série d’entretiens et de tests psychologiques, Sliv est engagé et envoyé au Groënland pour une première mission visant à étudier les répercussions écologiques de la construction d’une nouvelle station d’épuration. Sliv apprécie beaucoup son travail, même si le jeune idéaliste s’aperçoit rapidement qu’il doit composer avec de nombreux impératifs politiques et économiques, parfois au détriment de la vérité… Mais cela n’est rien par rapport à ce qu’il apprend ensuite : la firme pour laquelle il travaille n’est qu’une couverture pour certains de ses collègues, et notamment pour Gunnar Eriksson, celui qui l’a recruté et qui est désormais son supérieur hiérarchique.

En effet, Eriksson appartient à une organisation secrète présente sur tous les continents, dans plus de cent pays, le CFR, dont le travail principal consiste à modifier la réalité en inventant des scénarii. Ces derniers prennent appui sur différentes sources qui ont elles-mêmes été modifiées ou créées de toutes pièces par les agents du CFR, afin de rendre le scénario crédible. Ainsi le CFR est-il à l’origine du scénario ayant inventé l’envoi de la chienne Laïka dans l’espace à bord du vaisseau soviétique Spoutnik 2. Ce sont aussi les agents du CFR qui ont écrit un faux roman attribué ensuite à Alexandre Dumas, « Le chevalier de Sainte-Hermine » (pièce longtemps manquante de l’œuvre de Dumas, et publiée tardivement). Et d’autres inventions du CFR ont eu des retentissements historiques beaucoup plus importants…

Le CFR est divisé en centres, en bureaux et en antennes, comme celle de Reykjavik, installée au sein d’un cabinet d’études environnementales. Le CFR, initiales désignant probablement le « Consortium de Falsification du Réel » suit de grandes orientations définies par un Plan et dont les priorités sont fixées annuellement. Mais nul ne sait par qui et dans quel but…

Sliv peut choisir de ne pas travailler pour le CFR, mais il se prend au jeu, comme l’avait imaginé Gunnar en le recrutant. A partir de là, Antoine Bello nous emmène dans les coulisses d’un jeu infernal qui ne fait rien moins qu’orienter la destinée du monde. Nous suivons Sliv à Hawaï, puis en Argentine et en Sibérie où il est appelé à progresser au sein de la hiérarchie du CFR. Le chemin est difficile, comme le comprendra vite notre héros qui a fait preuve de légèreté et de naïveté en choisissant d’appartenir à cette organisation secrète dont il ne sait toujours rien –et nous non plus- à la fin du roman.

Le suspense est complet, mais « Les falsificateurs » est loin de se limiter à un thriller très bien ficelé. C’est avant tout un roman intelligent qui pose de nombreuses questions sur le monde globalisé que nous connaissons actuellement. Tout y est possible, et notamment la manipulation via la falsification des écrits. L’écrit qui joue un rôle central dans le CFR dont les agents sont en fait des écrivains doués d’une grande imagination. La manipulation est donc partout, et l’on se prend à se demander jusqu’à quel point elle l’est vraiment, hors de la fiction, dans les médias notamment.

Si vous êtes paranoïaque, abstenez-vous, car vous ne regarderez plus la réalité de la même façon. Vous ne pourrez même plus vous raccrocher à notre bonne vieille Histoire, qui a peut-être, elle aussi, été falsifiée depuis bien longtemps ! Si au contraire, comme moi, vous pensez que ce genre de roman  rend toute son importance à l’imagination, comme moyen au service de la littérature et de la réflexion sur le monde contemporain, alors foncez ! C’est une lecture jubilatoire qui se prolongera sans doute au long des deux tomes suivants, que j’espère savourer autant que ce premier volume.

 

Les falsificateurs, Antoine Bello, Folio n°4727, Paris, avril 2008, 589 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge thriller et polar de Sharon

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Hiver noir, de Cecilia Ekbäck

Hiver noir Cecilia EkbäckOriginaire d’Ostrobotnie, une région suédophone de l’ouest de la Finlande, Maija arrive avec sa famille en Laponie suédoise en 1717 pour s’installer dans la ferme d’un oncle. En Finlande, son mari, Paavo, était pêcheur, un métier qu’il avait dû abandonner en raison de l’apparition d’une phobie de la mer. L’oncle Teppo leur avait alors proposé d’échanger le bateau de Paavo contre une terre fertile qu’il possédait dans les montagnes de Laponie suédoise.

Dès leur arrivée, Maija et ses deux filles, Fédérica et Dorotea, se rendent compte que la montagne Bläckåsen n’est pas la terre riche que leur oncle leur avait vantée. Bien au contraire, l’endroit est isolé, sombre, la maison et le terrain sont négligés. Après quelques jours, Maija envoie ses filles conduire les chèvres dans une clairière proche du sommet de la montagne, mais en chemin, les deux jeunes sœurs font une macabre découverte : le cadavre d’un homme éventré, en état de putréfaction.

Dès qu’elle est avertie, Maija se rend chez ses voisins, et apprend qu’il s’agit sans doute d’Eriksson, un habitant de la montagne. On évoque naturellement l’œuvre d’une bête sauvage, ours ou loup. Maija, qui a peur pour ses filles, veut en savoir plus, afin de chasser l’animal qui rôderait dans la montagne. Mais les révélations étranges s’accumulent : la victime était absente depuis trois jours, et sa femme n’avait pourtant pas signalé sa disparition. Quant au frère d’Eriksson, il éclate de rire lorsqu’il apprend le décès. Enfin, il semble que des enfants aient disparu au cours des dernières années, mais qu’aucune recherche n’ait été menée…

Pour son premier roman, Cecilia Ekbäck, auteur suédoise aujourd’hui installée au Canada, retourne sur les terres de son enfance pour nous livrer un thriller très réussi qui a l’originalité d’être situé au début du XVIIIème siècle. On suit Maija, femme courageuse, qui refuse les superstitions de l’époque, y compris celles de l’église, mais qui va pourtant s’allier avec le prêtre du village dont dépend la montagne Bläckåsen, pour résoudre cette énigme. Elle traversera de nombreuses épreuves, seule avec ses filles, devant affronter la nature hostile pendant un hiver particulièrement rigoureux, mais aussi des familles peu compréhensives devant sa détermination.

J’ai beaucoup aimé ce polar qui emmène le lecteur dans un monde méconnu, celui de la Suède du XVIIIème siècle, épuisée par plusieurs décennies de guerres menées contre ses voisins. On y découvre les différentes composantes d’une population hétéroclite : Lapons aux traditions ancestrales, colons venus d’autres régions nordiques, membres du clergé et de l’aristocratie dont on se demande pourquoi ils ont été envoyés dans cette zone reculée. Parmi ceux-ci, Maija est une vraie héroïne : dotée d’un mari peureux et absent, elle se débrouille seule et relève toujours la tête face à l’adversité.

Les différents ingrédients d’ « Hiver noir », suspens, rivalités entre habitants, histoire, nature, saupoudrés d’un peu de fantastique, forment un roman très prenant, servi par une belle écriture que je ne peux que vous recommander.

 

Hiver noir, Cecilia Ekbäck, traduit de l’anglais par Carole Delporte, Terra Nova, Mars 2015, 382 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge Polars et thrillers chez Sharon et du challenge nordique chez Marjorie.

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