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L’amour harcelant, Elena Ferrante

 

Amalia, la soixantaine, se noie la nuit de l’anniversaire de sa fille, Délia. On la retrouve avec pour seul vêtement un soutien-gorge, neuf et d’une marque de luxe, alors que ce n’est pas son habitude de porter ce genre de lingerie. La noyade est suspecte : est-elle le fruit d’un accident ou d’un suicide ? Peut-être même d’un meurtre ? Délia commence une enquête méticuleuse qui va l’amener à fouiller dans ses souvenirs d’enfance, sur les traces d’une mère séductrice qui, peut-être, menait une double vie. Se dessine alors un rapport mère-fille très ambigu, à la fois glaçant et passionné, allant de l’empathie ponctuelle à la haine profonde, sur fond de violences familiales.

« L’amour harcelant » démarre comme un roman policier, mais ce n’en n’est pas un. L’ambigüité est partout, dans le genre littéraire, mais aussi dans les personnages, parfois grotesques, toujours surréalistes. Sous l’œil précis de la narratrice, qui ne nous épargne pas les détails obscènes de ce que j’appellerai plutôt son cheminement que son enquête, nous évoluons dans une atmosphère assez sinistre.

Elena Ferrante nous offre des descriptions détaillées de Naples, par exemple du quartier du Vomero, où tout paraît sale et négligé, et donc très éloigné de la réalité. Tout ce qui concerne Naples et le passé de Délia est visiblement douloureux. La figure du père elle-même est sordide. Dans les moments les plus sombres, la narratrice, Délia, recourt au dialecte, ce napolitain qu’elle ne veut pourtant plus parler. L’écriture est très littéraire, rien n’est laissé au hasard, mais elle est aussi très animale car elle fait appel à tous les sens.

Au total, « L’amour harcelant » (à mon sens « l’amour meurtri », comme traduction de « L’amore molesto », aurait été plus évocateur) est un roman cruel, négatif et ambigu, que je n’ai pas aimé. Ceci dit, j’ai été ravie de l’avoir lu, car il m’a aidé à comprendre en profondeur la saga d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse », qu’elle a écrit vingt ans plus tard. Tous les thèmes de « L’amie prodigieuse » étaient déjà présents dans « L’amour harcelant » :  la peur de l’abandon, le rapport ambivalent à la mère, la sensualité, un certain dégoût pour le dialecte, la ville de Naples. Ils seront développés et présentés de façon plus objective et équilibrée dans la saga qui a rendu célèbre Elena Ferrante dans le monde entier.

L’amour harcelant, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano, Collection Du monde entier, Gallimard, Paris,1995, 192 p.

 

Livre lu dans le cadre du Challenge Il viaggio chez Martine et du Challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

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Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, Boualem Sansal

 

Ute von Ebert écrit à sa fille Hannah qui vit au Royaume-Uni pour lui expliquer qu’elle se trouve bloquée à Erlingen, petite ville d’Allemagne où elle vit. Les envahisseurs sont aux portes de la ville et les autorités vont envoyer un train pour évacuer la population. Il faudra d’ailleurs deux ou trois convois pour emmener tout le monde, mais cela semble impossible, d’une part parce que le temps est compté et d’autre part parce que les moyens à la disposition des autorités sont limités.

En effet, le train n’arrive jamais. Les autorités de la petite ville ne pensent qu’à sauver leur peau et envisagent déjà de pactiser avec l’ennemi : mais à qui les dénoncer ? Partout se reproduit le même scénario, ceux qui représentent le peuple sont victimes d’une « épidémie de veulerie ».  Quant aux envahisseurs, on ne les connaît pas car « il y en a toujours, ils peuvent venir de partout, de l’extérieur comme de l’intérieur, par métamorphose, et revêtir toutes les formes, des plus visibles aux plus invisibles ».

On connaît le discours de Boualem Sansal qui cherche à avertir l’Occident du danger que représente l’islamisme : un nouveau nazisme, un nouveau totalitarisme. Comme Salman Rushdie, Kamel Daoud et bien d’autres intellectuels engagés, Boualem Sansal fait preuve d’un grand courage et répète, de livre en livre, que l’Europe doit ouvrir les yeux. Dans « Le train d’Erlingen », les hommes sont devenus des moutons, ils suivent mais ne s’interrogent pas. Boualem Sansal se pose la question : « quand avons-nous cessé d’être intelligents, ou simplement attentifs ? »

Au passage, l’auteur brocarde les responsables de notre mollesse, les valeurs dévoyées de notre monde moderne, et notre manque d’anticipation.  « Le vrai drame pour un peuple » écrit-il, « c’est l’ataraxie, lorsque meurt en lui le goût de se battre, et c’est ce qui nous arrive, tout nous effraie, tout nous décourage, un bruit et hop, nous voilà à genoux, tremblant, battant notre coulpe, bafouillant des excuses ».

La seconde partie du roman délaisse Ute Von Hebert et sa fille pour adopter une autre voie, ce qui peut surprendre le lecteur. L’auteur nous avait pourtant avertis dans son prologue : « la construction du roman s’éloigne notablement des codes habituels de la narration romanesque et peut dérouter ».  C’est vrai et c’est ce qui fait du « Train d’Erlingen » un roman exigeant. Echanges de lettres, notes de lectures, notes en vue de l’écriture du roman… la forme est inhabituelle, – le roman se veut aussi essai- et les références littéraires et philosophiques nombreuses, Kafka, Buzzatti, Thoreau, Baudelaire, l’écrivain roumain Virgil Gheorghiu… Pas besoin de tout connaître pour comprendre que l’auteur veut avant tout que nous nous posions les bonnes questions, que nous adoptions une vision à long terme.

La pensée de Boualem Sansal, intelligente, ouverte sur le monde, enracinée dans la connaissance du passé et préoccupée de l’avenir, s’exprime dans une très belle langue classique. Son roman aurait mérité un grand prix littéraire…

 

Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, Boualem Sansal, Gallimard, Paris, 2018, p.

 

Dixième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie.

Concours pour le paradis, Clélia Renucci.

 

En 1577, un incendie détruit le palais des Doges à Venise : parmi tant d’autres œuvres remarquables, l’immense fresque de la salle du Grand Conseil, représentant le Paradis, part en fumée. Après quelques mois, le doge et ses conseillers décident de remplacer la fresque par une toile peinte à l’huile et ils ouvrent un concours à quelques peintres vénitiens. Pour peindre le nouveau Paradis, le Doge met en compétition deux jeunes peintres, Palma le jeune et Francesco Bassano ainsi que les célèbres Tintoret et Véronèse. Pour arbitrer le concours, il nomme également le moine Bardi, mal accepté par certains conseillers parce qu’étranger à Venise.

Les peintres essaient d’imaginer le futur Paradis, mais les dimensions de la toile, et notamment sa largeur, compliquent la réflexion. Dix ans passent dans une grande inertie, d’autant que le pouvoir politique se désintéresse de l’affaire-, jusqu’au moment où un nouveau doge, Cicogna, relance le concours et demande à voir les esquisses des candidats. Il choisit alors deux peintres qui devront réaliser ensemble la commande : Véronèse et Bassano. Mais tout ne se déroulera pas comme prévu…

Qui dit concours dit émulation, mais aussi concurrence et jalousies. L’art à Venise, qui répond à des commandes politiques ou religieuses, se plie aux règles du pouvoir et les coups bas et trahisons sont nombreux. Pour réussir, un peintre doit être bien sûr talentueux, mais aussi très rusé, comme le sera Véronèse, en utilisant l’un des fils du Tintoret, Marco, ignorant et naïf, pour accéder à l’esquisse de son père et en voler la composition.

« Concours pour le paradis » est un premier roman réussi. Très documenté, il nous apprend beaucoup en ce qui concerne l’art vénitien principalement, mais aussi sur la façon dont la Sérénissime était administrée à cette époque et les relations inextricables entre la politique et la religion. J’ai toutefois regretté quelques rares maladresses lorsque l’auteure pêche par excès d’informations, par exemple lorsqu’elle évoque le Carnaval de Venise. Mais cela reste tout à fait secondaire. Clélia Renucci parvient en effet à instiller beaucoup de romanesque comme lorsqu’elle met en avant la vie familiale des peintres : les relations des artistes avec leurs enfants tout particulièrement, dont beaucoup prenaient la suite du père, mais aussi avec les courtisanes, tandis que les épouses étaient en retrait. Il y a également l’amour pur que l’un des personnages, Domenico, éprouve pour la fille du Doge.

« Concours pour le Paradis » plaira à ceux qui s’intéressent à Venise, à l’art et à l’histoire. Pas besoin de connaissances en la matière, juste de la curiosité, qui nous poussera par ailleurs à découvrir sur Internet les esquisses et tableaux évoqués. D’autre part, le roman est prenant, l’écriture permet une lecture fluide et facile. Classique dans sa forme, il lui manque peu pour constituer un excellent roman : juste de quoi se démarquer dans une production riche, variée et de haut niveau, où il a bien sa place de toute façon. Bref, nous suivrons avec intérêt Clélia Renucci…

 

Concours pour le paradis, Clélia Renucci, Albin Michel, Paris, août 2018.

 

Huitième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire, participation au challenge vénitien ici.

 

Blogoclub : Le refuge des cimes, d’Annemarie Schwarzenbach / Et vos lectures

 

Pour ce numéro un peu spécial du Blogoclub, puisque nous pouvons parler du livre de notre choix, j’ai eu beaucoup de mal à me décider. L’exercice est toujours plus difficile quand il ne comporte pas de contraintes, mais il m’a permis de relire de nombreux billets anciens, jamais publiés, ou publiés sur mon premier blog qui avait été piraté et que je n’ai jamais remis en ligne lors de la création de la nouvelle version du Livre d’après. Finalement, après beaucoup de tergiversations, et parce que le but est notamment de favoriser les découvertes, mon choix s’est porté sur une auteure suisse peu connue et de grande qualité, Annemarie Schwarzenbach, et son très beau roman, « Le refuge des cimes ».

 

Publié pour la première fois en 2013 en édition de poche, quelques années après sa  première traduction française, « Le refuge des cimes » n’est pourtant pas un roman récent.  Il s’agit du quatrième roman d’Annemarie Schwarzenbach, auteur originaire de Suisse allemande, née en 1908 et décédée en 1942, et dont les œuvres, romans et récits de voyage, n’ont été publiées en français que dans les années 90 et 2000. « Le refuge des cimes » était d’ailleurs considéré comme un texte perdu, auquel seuls quelques articles de journaux suisses faisaient référence, jusqu’à la découverte d’un manuscrit en 1997 à la bibliothèque de Zurich, au sein d’un legs de la maison d’édition qui avait publié deux autres ouvrages d’Annemarie Schwarzenbach. C’est d’ailleurs à partir de ce texte original qu’a travaillé la traductrice française, Dominique Laure Miermont.

« Le refuge des cimes » a été écrit au début des années 1930 et met en scène des personnages de la bourgeoisie helvétique ou allemande, confrontés à des difficultés existentielles nées de la crise de l’entre-deux-guerres. Francis est l’un d’eux : expatrié une première fois en Amérique du Sud, il pense n’avoir pu saisir sa chance là-bas et rentre en Europe où le désœuvrement le gagne. Réfugié dans une station de ski fictive au-dessus d’Innsbruck, Alptal, il attend l’événement qui lui donnera l’occasion de quitter l’inertie qui l’envahit, tout comme les autres personnages qu’il fréquente et qui, comme lui, sont à la recherche d’une voie, d’un avenir même : il y a Adrienne Vidal, dont la maladie l’oblige à rester en montagne, alibi facile pour excuser le peu d’attention qu’elle prête à son fils, le jeune Klaus. Il y a aussi Wirtz, moniteur de ski malhonnête, tricheur et menteur, Matthisel, jeune groom influençable et Esther von M., la jeune épouse d’un riche vieillard, qui noie son ennui dans les hôtels de luxe et les bars des grandes stations.

Les protagonistes hésitent à redescendre, craignant de retrouver dans les vallées la noirceur de la société. Il veulent échapper au monde d’en bas, qu’il faut fuir et combattre, tout comme l’auteure elle-même s’était réfugiée à Zürs en Autriche pour écrire ce roman, désapprouvant la montée du fascisme en Allemagne et cherchant comment lui marquer son opposition.

 » (…) désormais elle savait que les montagnes sont davantage qu’un beau paysage héroïque, qu’elles dégagent de grandes forces et en libèrent dans l’être humain, le conduisant ainsi tout près des sources originelles. On y vivait comme aux premiers temps de l’humanité, dans le voisinage des vents, des aurores, des levers et des couchers de soleil, mais très loin de tous ceux qui jugent sans trop savoir du bien et du mal, de l’apte et de l’inapte, du bénéfique ou du nuisible ».

Les pages décrivant la montagne sont particulièrement évocatrices. À ces descriptions classiques, succèdent des monologues intérieurs de facture plus moderne, dont les questionnements sont toujours d’actualité. Et aussi de très beaux passages sur l’exil et la recherche d’un sens à donner à sa vie.

« Le refuge des cimes » m’a d’abord frappé par son charme un peu désuet et la mélancolie qui s’en dégage. Puis il m’est apparu comme un roman transposable aujourd’hui car, si le décor a changé, les difficultés de communication et les frustrations demeurent finalement les mêmes.

« On était toujours dans l’attente de quelque chose (…). Et quand tout d’un coup tout cela arrivait, on était déçu, c’était un jour comme les autres, mis à part une heure de tension particulière. »

Une belle lecture et une auteure à découvrir !

 

Le refuge des cimes, Annemarie Schwarzenbach, Petite Bibliothèque Payot, Edtions Payot et Rivages, Paris, Janvier 2013, 266 p.

 

 

Les lectures présentées par les membres du Blogoclub :

 

 

Et les colosses tomberont, de Laurent Gaudé, par Gambadou.

Consuelo, suivi de La comtesse de Rudolstadt, de George Sand, par Cléanthe.

My absolute darling, de Gabriel Talent (audio), par Sylire.

-Un gentleman à Moscou, de Amor Towles, par Eve.

-Sans nom, de Wilkie Collins, par Itzamna.

– Au petit bonheur la chance, d’Aurélie Valogne, par Amandine :

Au petit bonheur la chance / Aurélie Valogne
Jean a 6 ans en 1968. Sa mère le dépose chez sa grand-mère, Lucette. Elle a besoin de temps pour s’installer, trouver un travail, avant de reprendre son fils dans un endroit confortable. Mais les jours et les semaines passent, sans nouvelles. Lucette, qui vit seule depuis la mort de son mari, et Jean doivent s’apprivoiser.
Sans avoir vécu cette période, j’ai replongé dans des souvenirs d’enfance, avec cette lecture. Lucette n’a ni frigo, ni télé et encore moins l’eau courante. Et elle doit chaque jour aller chercher une bassine d’eau en bas de son immeuble. Pourtant, cela ne l’empêche pas de faire sa vie et voit d’un oeil méfiant tous ces appareils modernes qui apparaissent dans les foyers. Rien ne vaut un torchon humide pour garder les aliments au frais !
Jean se voit chamboulé par tous ces changements, et attend désespérément des nouvelles de sa mère. Petit à petit, déçu, il se renferme jusqu’à détester cette dernière. Et Lucette, malgré son autorité, doit faire face à cette situation en apportant du réconfort à son petit-fils.
A la fois drôle, touchant, ce roman se lit facilement. J’ai eu du mal à le lâcher car je me suis bien attachée aux personnages. Jusqu’à une fin pleine d’émotions. Un bon roman à lire au coin du feu…
Amandine.

 

 

Elsa mon amour, Simonetta Greggio

 

Elsa Morante est née à Rome en 1912. Elle est reconnue par le mari de sa mère, mais son vrai père est l’amant de celle-ci. Très jeune, Elsa Morante écrit des nouvelles et des fables, et elle vivra dans le dénuement, se privant souvent de repas, jusqu’à son mariage en 1941 avec le déjà célèbre Alberto Moravia.

Elsa évoque ses amours, ses amitiés, mais aussi, son ressenti sur la nature, les animaux -elle adore les chats et les considère comme nos anges gardiens-, la mer et le soleil sur sa peau… elle s’attarde longuement sur ces impressions. Elle nous livre également des souvenirs plus intimes. Elsa raconte ainsi comment elle a choisi -ou plutôt elle n’a pas choisi mais a attendu qu’il soit trop tard- de ne pas avoir d’enfant, à cause, dit-elle, « d’un âpre besoin de solitude ». Et puis, son long mariage avec Moravia, avec qui elle ne fut jamais heureuse. Et enfin, l’écriture, centrale dans sa vie.

Toutes sortes de personnages mythiques de la littérature, de la peinture et du cinéma italiens traversent ces pages : Anna Magnani, Malaparte, Pasolini, Leonor Fini, Visconti et bien sûr Moravia. Et c’est sans doute ces évocations qui m’ont le plus intéressées dans le roman.

Il y a certes de très belles pages dans cette autobiographie romancée, mais l’ensemble m’a paru un peu confus. Des chapitres très courts qui se succèdent et sont entrecoupés d’informations, de lettres dont on ne sait pas de qui elles émanent : ainsi « RTM » dont on apprend dans les notes finales qu’il s’agit d’un amant non-identifié d’Elsa. A la lecture, J’ai sans doute perdu de vue le fait qu’il s’agit d’un roman et non d’une biographie, et que par conséquent, les éléments biographiques servent seulement de fil conducteur. J’aurais aimé disposer de davantage d’informations, de faits peut-être, pour comprendre Elsa Morante, personnage certes complexe, mais que je ne suis pas parvenue à cerner et pour laquelle je n’ai éprouvé aucune empathie.

Ce qui m’a également gênée est l’emploi de la première personne, et c’est peut-être, à la réflexion, ce qui m’a empêchée d’entrer dans le roman. Je n’ai jamais « cru » que c’était Elsa qui parlait. De fait, certaines allusions, particulièrement au début du roman, m’ont paru hermétiques et j’ai gardé par la suite une distance avec « Elsa mon amour ».

On ressent pourtant très nettement la passion que Simonetta Greggio éprouve pour Elsa Morante, mais celle-ci n’a pas été communicative en ce qui me concerne. Les critiques sur « Elsa mon amour » sont dans l’ensemble très positives, donc je vous conseille de vous faire votre avis en lisant notamment les billets des autres participants à cette lecture commune. A cet égard, Martine est particulièrement enthousiaste pour ce roman qu’elle a beaucoup aimé.

J’avais quant à moi beaucoup apprécié les deux longs romans d’Elsa Morante,« La storia » et « Mensonges et sortilèges », lus en français, lorsque j’ai commencé à apprendre l’italien et à me passionner pour la littérature italienne. La lecture de « Elsa mon amour » n’est pas une rencontre tout à fait ratée puisqu’elle m’aura vraiment donné envie de relire ces œuvres.

Elsa mon amour, Simonetta Greggio, Flammarion, Paris, août 2018, 239 p.

 

Les avis des autres participants à cette lecture commune :

-Martine

-Marianne

-Mireille

 

 

Septième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire 2018.

 

Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal

De Maylis de Kerangal, je n’avais lu qu’un récit de son voyage à bord du Transsibérien, « Tangente vers l’est », que j’avais d’ailleurs beaucoup apprécié. Les quelques pages lues au hasard alors que je feuilletais ses romans « Naissance d’un pont » et « Réparer les vivants », ne m’avaient pas donné envie de poursuivre ma lecture, notamment parce que les domaines évoqués ne m’intéressaient pas, et parce que le procédé, s’intéresser à un domaine, en maîtriser le jargon, imaginer une histoire… me paraissait quelque peu artificiel. Mais le sujet de son nouveau roman, « Un monde à portée de main », celui de la peinture, de l’art et du trompe-l’œil, m’a décidée à sauter le pas et je me suis régalée ! Voici donc mon premier coup de cœur de cette rentrée littéraire, il était temps !

 

C’est à l’Institut de Peinture de la rue du Métal à Bruxelles, école très réputée, que la jeune Paula Karst trouve enfin sa voie après deux années d’essais, abandons et autres tergiversations. Pendant six mois, la jeune fille de vingt ans assimile les innombrables teintes et leurs noms évocateurs, prépare sa palette et apprend à reproduire à la perfection bois et marbres, pierres semi-précieuses, moulures et frises, patines et dorures, jusqu’à devenir spécialiste de l’écaille de tortue qu’elle copie à merveille pour son travail de fin d’études. Le trompe-l’œil n’aura bientôt plus de secrets pour elle. Paula apprend à explorer les formes que revêt la nature « pour capter sa structure » dans un « patient travail d’appropriation » où les nuits et les jours se ressemblent, dilués dans l’odeur de térébenthine qui ne quitte plus l’appartement qu’elle partage avec Jonas, son colocataire, étudiant dans la même école qu’elle.

Le diplôme en poche, Paula part à la recherche de chantiers de décoration d’appartements ou d’hôtels particuliers. C’est la voisine de ses parents, chez qui elle est revenue vivre, qui lui met le pied à l’étrier, en lui demandant de peindre un ciel pour la chambre de son fils. Paula se lance passionnément dans le projet, « comme s’il s’agissait de réaliser le plafond de la Chapelle Sixtine » et elle s’étonne elle-même du résultat. Et lorsqu’une ancienne élève de l’Institut de Peinture de Bruxelles l’appelle pour lui proposer de participer à la préparation d’une exposition du Musée des Antiquités égyptiennes de Turin, Paula n’hésite pas un instant.

De modestes chantiers s’enchainent dans le nord de l’Italie, puis c’est la mythique Cinecittà qui l’appelle et, après un détour par Moscou, c’est le « fac-similé ultime » qui s’offre à elle, la réplique de la grotte de Lascaux. Un retour aux origines, « l’occasion d’être préhistorique » ? Paula fonce.

« (…) Paula a le sentiment de les connaître tous, de retrouver sa bande, les copistes, les braqueurs de réel, les trafiquants de fiction, employés sur le fac-similé de Lascaux car scénographes, vitraillistes, costumiers, stratifieurs, mouleurs, maquilleurs de théâtre, aquarellistes, cinéastes, restaurateurs d’icônes, doreurs ou mosaïstes. Ils se disséminent comme des acteurs sur un plateau avant le lever de rideau, chacun prend place dans son îlot de lumière, devant sa paroi, bientôt leur concentration commune maille entièrement l’espace et Paula y est prise, subitement euphorique ».

Le roman de Maylis de Kerangal nous ouvre les portes d’un monde captivant. Son écriture originale, multipliant les synonymes, insistant sur les descriptions, explorant toutes les facettes d’un sujet, reste toujours fluide. Elle hypnotise parfois, comme lorsque l’auteure évoque un souvenir d’enfance en une seule phrase longue de plus d’une page, comme un seul souffle. Roman initiatique, histoire d’amour aussi, même si elle est secondaire, ode au travail de l’artisan, questionnement sur l’art du trompe-l’œil, sur le rôle du copieur dans l’art, et par extension sur celui de la fiction dans la réalité, « Un monde à portée de main » est aussi la métaphore du travail de l’écrivain et du rôle de la littérature. Une très belle lecture, qui fait donc partie de mes coups de cœur 2018, et qui désormais me fera regarder les faux marbres et patines d’un autre œil !

 

Coup de coeur 2018 !

 

Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal, Editions Verticales, juin 2018, 285 p.

 

Sixième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire.

 

Au loin, Hernan Diaz, Matchs de la rentrée littéraire 2018, #MRL 18 #Rakuten

 

Cet homme gigantesque, véritable force de la nature, est une légende. Même en Alaska, tous en ont entendu parler, sans savoir qui il est réellement. Alors, parce que les hommes sont curieux, mais surtout parce qu’il arrive au terme de son périple, Hakan a décidé de raconter son histoire et c’est le récit de toute une vie qu’il livre aux passagers du baleinier échoué dans les glaces.

Hakan est né en Suède, dans une ferme dont ses parents ne sont pas propriétaires. Lorsque les terres sont épuisées, le père décide d’envoyer ses deux fils en Amérique. Mais à leur arrivée à Portsmouth, où Hakan et Linus doivent monter à bord du bateau qui les emmènera à New York, les deux frères se perdent de vue. Hakan trouve le navire pour New York et embarque, sûr d’y retrouver son frère. Malheureusement, Hakan s’est trompé de bateau et, après de longs mois de traversée, c’est sur la côte ouest des Etats-Unis qu’il débarque. Ce n’est pour lui qu’un contretemps : Hakan est fermement décidé à traverser le continent pour rejoindre Linus qui doit déjà se trouver à New York.

C’est un long périple qu’Hakan entreprend, au cours duquel il fait quelques rencontres, bienveillantes parfois, mais également hostiles. Au cours d’un épisode où il est amené à défendre une caravane d’émigrants, sa légende naît, colportée sur les pistes de la ruée vers l’or, tantôt amplifiée, tantôt déformée. Hakan est connu et reconnu en de nombreux endroits du continent, parfois perçu comme un héros, mais souvent aussi comme un dangereux criminel. Il évite alors les hommes, allant jusqu’à se terrer dans une grotte où il répète chaque jour les mêmes gestes, ceux de la survie. Des décennies passent ainsi …

« Au loin » n’est pas du tout le récit que j’avais imaginé à la lecture de diverses critiques et de la quatrième de couverture. Certes, il démarre très vite et je me suis lancée dans une histoire qui a indéniablement du souffle mais je me suis laissée prendre par le suspense de la recherche de Linus, le grand frère. J’ai donc attendu pendant les deux premiers tiers du roman quelque chose qui n’est jamais venu. J’étais déçue, espérant qu’Hakan allait enfin vivre pour lui-même et être heureux. On m’avait parlé de grands espaces et d’aventures, de personnages truculents : alors, certes il y en a, un peu, mais pourtant, il ne se passe rien pendant de très longues pages.

Et la tristesse s’installe : la solitude encore et toujours, celle d’un homme qui vit terré, comme un animal. Une vie si monotone, alors qu’Hakan avait montré dans ses jeunes années un grand intérêt et de fortes dispositions pour la science lors de sa rencontre avec un jeune naturaliste qui, selon Hakan, savait, comme son frère Linus, « donner un sens au monde ». Tristesse aussi que le destin de cet homme qui aura été un étranger toute sa vie :

« Jamais aucun de ces territoires ne l’avait étreint ni adopté – pas même lorsqu’il avait creusé la terre pour trouver refuge en son sein. Tous ceux qu’il avait rencontrés dans ce pays, y compris les enfants, y étaient plus légitimes que lui. Ici rien n’était sien. Hakan était parti à l’aventure dans ces contrées sauvages avec l’intention de les traverser pour ressortir de l’autre côté. Il y avait renoncé. Mais cela ne voulait pas dire qu’il y avait pour autant trouvé sa place. »

Le rêve américain n’a pas fonctionné pour Hakan, peut-être parce que le personnage est intègre, entier, fidèle à lui-même, et qu’il ne recherche pas le contact avec ses semblables : extrême, Hakan est pourtant à l’image de l’Amérique et de ses grands espaces. C’est sans doute aussi parce que le rêve américain, comme tout rêve d’un « ailleurs » a son revers, parce que celui qui n’est pas chez lui restera toujours un étranger, et que pour certains, cela est insupportable à vivre.

Grand point fort du roman, « Au loin » est servi par une écriture magnifique, à la grande puissance évocatrice, qu’il s’agisse de la lumière, de la chaleur et du froid, de la nature en général.  C’est sans doute grâce à elle que je ne me suis pas ennuyée. Au total, « Au loin » est une réussite, car il s’agit d’un premier roman, mais il comporte néanmoins quelques défauts : le roman est un peu trop démonstratif. L’auteur défend une thèse et en oublie l’histoire. Une intrigue plus fournie aurait été bienvenue, car une écriture, aussi belle soit-elle ne suffit pas !

 

Au loin, Hernan Diaz, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Barbaste, Editions Delcourt, Mai 2018, 334 p.

  

Livre lu dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire Rakuten

Quatrième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire