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Concours pour le paradis, Clélia Renucci.

 

En 1577, un incendie détruit le palais des Doges à Venise : parmi tant d’autres œuvres remarquables, l’immense fresque de la salle du Grand Conseil, représentant le Paradis, part en fumée. Après quelques mois, le doge et ses conseillers décident de remplacer la fresque par une toile peinte à l’huile et ils ouvrent un concours à quelques peintres vénitiens. Pour peindre le nouveau Paradis, le Doge met en compétition deux jeunes peintres, Palma le jeune et Francesco Bassano ainsi que les célèbres Tintoret et Véronèse. Pour arbitrer le concours, il nomme également le moine Bardi, mal accepté par certains conseillers parce qu’étranger à Venise.

Les peintres essaient d’imaginer le futur Paradis, mais les dimensions de la toile, et notamment sa largeur, compliquent la réflexion. Dix ans passent dans une grande inertie, d’autant que le pouvoir politique se désintéresse de l’affaire-, jusqu’au moment où un nouveau doge, Cicogna, relance le concours et demande à voir les esquisses des candidats. Il choisit alors deux peintres qui devront réaliser ensemble la commande : Véronèse et Bassano. Mais tout ne se déroulera pas comme prévu…

Qui dit concours dit émulation, mais aussi concurrence et jalousies. L’art à Venise, qui répond à des commandes politiques ou religieuses, se plie aux règles du pouvoir et les coups bas et trahisons sont nombreux. Pour réussir, un peintre doit être bien sûr talentueux, mais aussi très rusé, comme le sera Véronèse, en utilisant l’un des fils du Tintoret, Marco, ignorant et naïf, pour accéder à l’esquisse de son père et en voler la composition.

« Concours pour le paradis » est un premier roman réussi. Très documenté, il nous apprend beaucoup en ce qui concerne l’art vénitien principalement, mais aussi sur la façon dont la Sérénissime était administrée à cette époque et les relations inextricables entre la politique et la religion. J’ai toutefois regretté quelques rares maladresses lorsque l’auteure pêche par excès d’informations, par exemple lorsqu’elle évoque le Carnaval de Venise. Mais cela reste tout à fait secondaire. Clélia Renucci parvient en effet à instiller beaucoup de romanesque comme lorsqu’elle met en avant la vie familiale des peintres : les relations des artistes avec leurs enfants tout particulièrement, dont beaucoup prenaient la suite du père, mais aussi avec les courtisanes, tandis que les épouses étaient en retrait. Il y a également l’amour pur que l’un des personnages, Domenico, éprouve pour la fille du Doge.

« Concours pour le Paradis » plaira à ceux qui s’intéressent à Venise, à l’art et à l’histoire. Pas besoin de connaissances en la matière, juste de la curiosité, qui nous poussera par ailleurs à découvrir sur Internet les esquisses et tableaux évoqués. D’autre part, le roman est prenant, l’écriture permet une lecture fluide et facile. Classique dans sa forme, il lui manque peu pour constituer un excellent roman : juste de quoi se démarquer dans une production riche, variée et de haut niveau, où il a bien sa place de toute façon. Bref, nous suivrons avec intérêt Clélia Renucci…

 

Concours pour le paradis, Clélia Renucci, Albin Michel, Paris, août 2018.

 

Huitième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire, participation au challenge vénitien ici.

 

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Elsa mon amour, Simonetta Greggio

 

Elsa Morante est née à Rome en 1912. Elle est reconnue par le mari de sa mère, mais son vrai père est l’amant de celle-ci. Très jeune, Elsa Morante écrit des nouvelles et des fables, et elle vivra dans le dénuement, se privant souvent de repas, jusqu’à son mariage en 1941 avec le déjà célèbre Alberto Moravia.

Elsa évoque ses amours, ses amitiés, mais aussi, son ressenti sur la nature, les animaux -elle adore les chats et les considère comme nos anges gardiens-, la mer et le soleil sur sa peau… elle s’attarde longuement sur ces impressions. Elle nous livre également des souvenirs plus intimes. Elsa raconte ainsi comment elle a choisi -ou plutôt elle n’a pas choisi mais a attendu qu’il soit trop tard- de ne pas avoir d’enfant, à cause, dit-elle, « d’un âpre besoin de solitude ». Et puis, son long mariage avec Moravia, avec qui elle ne fut jamais heureuse. Et enfin, l’écriture, centrale dans sa vie.

Toutes sortes de personnages mythiques de la littérature, de la peinture et du cinéma italiens traversent ces pages : Anna Magnani, Malaparte, Pasolini, Leonor Fini, Visconti et bien sûr Moravia. Et c’est sans doute ces évocations qui m’ont le plus intéressées dans le roman.

Il y a certes de très belles pages dans cette autobiographie romancée, mais l’ensemble m’a paru un peu confus. Des chapitres très courts qui se succèdent et sont entrecoupés d’informations, de lettres dont on ne sait pas de qui elles émanent : ainsi « RTM » dont on apprend dans les notes finales qu’il s’agit d’un amant non-identifié d’Elsa. A la lecture, J’ai sans doute perdu de vue le fait qu’il s’agit d’un roman et non d’une biographie, et que par conséquent, les éléments biographiques servent seulement de fil conducteur. J’aurais aimé disposer de davantage d’informations, de faits peut-être, pour comprendre Elsa Morante, personnage certes complexe, mais que je ne suis pas parvenue à cerner et pour laquelle je n’ai éprouvé aucune empathie.

Ce qui m’a également gênée est l’emploi de la première personne, et c’est peut-être, à la réflexion, ce qui m’a empêchée d’entrer dans le roman. Je n’ai jamais « cru » que c’était Elsa qui parlait. De fait, certaines allusions, particulièrement au début du roman, m’ont paru hermétiques et j’ai gardé par la suite une distance avec « Elsa mon amour ».

On ressent pourtant très nettement la passion que Simonetta Greggio éprouve pour Elsa Morante, mais celle-ci n’a pas été communicative en ce qui me concerne. Les critiques sur « Elsa mon amour » sont dans l’ensemble très positives, donc je vous conseille de vous faire votre avis en lisant notamment les billets des autres participants à cette lecture commune. A cet égard, Martine est particulièrement enthousiaste pour ce roman qu’elle a beaucoup aimé.

J’avais quant à moi beaucoup apprécié les deux longs romans d’Elsa Morante,« La storia » et « Mensonges et sortilèges », lus en français, lorsque j’ai commencé à apprendre l’italien et à me passionner pour la littérature italienne. La lecture de « Elsa mon amour » n’est pas une rencontre tout à fait ratée puisqu’elle m’aura vraiment donné envie de relire ces œuvres.

Elsa mon amour, Simonetta Greggio, Flammarion, Paris, août 2018, 239 p.

 

Les avis des autres participants à cette lecture commune :

-Martine

-Marianne

-Mireille

 

 

Septième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire 2018.

 

Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal

De Maylis de Kerangal, je n’avais lu qu’un récit de son voyage à bord du Transsibérien, « Tangente vers l’est », que j’avais d’ailleurs beaucoup apprécié. Les quelques pages lues au hasard alors que je feuilletais ses romans « Naissance d’un pont » et « Réparer les vivants », ne m’avaient pas donné envie de poursuivre ma lecture, notamment parce que les domaines évoqués ne m’intéressaient pas, et parce que le procédé, s’intéresser à un domaine, en maîtriser le jargon, imaginer une histoire… me paraissait quelque peu artificiel. Mais le sujet de son nouveau roman, « Un monde à portée de main », celui de la peinture, de l’art et du trompe-l’œil, m’a décidée à sauter le pas et je me suis régalée ! Voici donc mon premier coup de cœur de cette rentrée littéraire, il était temps !

 

C’est à l’Institut de Peinture de la rue du Métal à Bruxelles, école très réputée, que la jeune Paula Karst trouve enfin sa voie après deux années d’essais, abandons et autres tergiversations. Pendant six mois, la jeune fille de vingt ans assimile les innombrables teintes et leurs noms évocateurs, prépare sa palette et apprend à reproduire à la perfection bois et marbres, pierres semi-précieuses, moulures et frises, patines et dorures, jusqu’à devenir spécialiste de l’écaille de tortue qu’elle copie à merveille pour son travail de fin d’études. Le trompe-l’œil n’aura bientôt plus de secrets pour elle. Paula apprend à explorer les formes que revêt la nature « pour capter sa structure » dans un « patient travail d’appropriation » où les nuits et les jours se ressemblent, dilués dans l’odeur de térébenthine qui ne quitte plus l’appartement qu’elle partage avec Jonas, son colocataire, étudiant dans la même école qu’elle.

Le diplôme en poche, Paula part à la recherche de chantiers de décoration d’appartements ou d’hôtels particuliers. C’est la voisine de ses parents, chez qui elle est revenue vivre, qui lui met le pied à l’étrier, en lui demandant de peindre un ciel pour la chambre de son fils. Paula se lance passionnément dans le projet, « comme s’il s’agissait de réaliser le plafond de la Chapelle Sixtine » et elle s’étonne elle-même du résultat. Et lorsqu’une ancienne élève de l’Institut de Peinture de Bruxelles l’appelle pour lui proposer de participer à la préparation d’une exposition du Musée des Antiquités égyptiennes de Turin, Paula n’hésite pas un instant.

De modestes chantiers s’enchainent dans le nord de l’Italie, puis c’est la mythique Cinecittà qui l’appelle et, après un détour par Moscou, c’est le « fac-similé ultime » qui s’offre à elle, la réplique de la grotte de Lascaux. Un retour aux origines, « l’occasion d’être préhistorique » ? Paula fonce.

« (…) Paula a le sentiment de les connaître tous, de retrouver sa bande, les copistes, les braqueurs de réel, les trafiquants de fiction, employés sur le fac-similé de Lascaux car scénographes, vitraillistes, costumiers, stratifieurs, mouleurs, maquilleurs de théâtre, aquarellistes, cinéastes, restaurateurs d’icônes, doreurs ou mosaïstes. Ils se disséminent comme des acteurs sur un plateau avant le lever de rideau, chacun prend place dans son îlot de lumière, devant sa paroi, bientôt leur concentration commune maille entièrement l’espace et Paula y est prise, subitement euphorique ».

Le roman de Maylis de Kerangal nous ouvre les portes d’un monde captivant. Son écriture originale, multipliant les synonymes, insistant sur les descriptions, explorant toutes les facettes d’un sujet, reste toujours fluide. Elle hypnotise parfois, comme lorsque l’auteure évoque un souvenir d’enfance en une seule phrase longue de plus d’une page, comme un seul souffle. Roman initiatique, histoire d’amour aussi, même si elle est secondaire, ode au travail de l’artisan, questionnement sur l’art du trompe-l’œil, sur le rôle du copieur dans l’art, et par extension sur celui de la fiction dans la réalité, « Un monde à portée de main » est aussi la métaphore du travail de l’écrivain et du rôle de la littérature. Une très belle lecture, qui fait donc partie de mes coups de cœur 2018, et qui désormais me fera regarder les faux marbres et patines d’un autre œil !

 

Coup de coeur 2018 !

 

Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal, Editions Verticales, juin 2018, 285 p.

 

Sixième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire.

 

Maria Vittoria, Elise Valmorbida

Il y a quelques semaines, j’ai eu la chance de remporter un jeu-concours organisé par les Editions Préludes, ce qui m’a permis de recevoir le roman d’Elise Valmorbida et de découvrir une auteure, un roman et une maison d’édition que je ne connaissais pas. Une lecture que j’ai beaucoup appréciée !

 

En 1923, dans les Dolomites, les bons partis sont peu nombreux et, tout en brodant leur futur trousseau, les jeunes filles rêvent à un homme qui les protège et leur permette de fonder une famille nombreuse. Alors, quand Maria Vittoria, déjà âgée de vingt-cinq ans, voit son père revenir à la maison en compagnie d’un homme grand, mince et fort, elle sait que le mariage aura lieu et que l’homme sera bon pour elle.

Achille n’est pourtant pas le meilleur des hommes, loin s’en faut, mais Maria Vittoria n’est pas irréprochable non plus et elle faillira d’ailleurs à sa promesse. Mais, malgré les difficultés et les privations dues à la guerre, c’est une belle et grande famille qu’ils construiront tous les deux.

Maria Vittoria écoute parfois ses instincts, mais elle sait aussi se souvenir des préceptes que lui ont enseignés ses parents. « Ne faire confiance à personne », c’est une devise qui lui servira de nombreuses fois lors des moments difficiles. Croyante, Maria Vittoria prie beaucoup ; elle parle même avec la Vierge Marie qui la guide et se fait la voix de sa conscience pour l’amener à assumer ses responsabilités et l’aider à trouver une paix intérieure.

Comme les femmes de son époque, Maria Vittoria vit sous la coupe de son mari, elle est soucieuse du « qu’en dira-t-on » et cherche toujours à faire bonne figure. L’auteure nous fait découvrir le quotidien si rude de ces femmes qui perdaient plusieurs enfants, étaient soumises à leur mari ainsi qu’au jugement de leur fils aîné qui d’ailleurs prenait la relève lorsque le mari était absent ou défaillant. Des comportements qu’elles s’empressaient de transmettre à leurs enfants, et notamment à leurs filles, sans les remettre en question, tout en rêvant pourtant au grand amour, à l’amour véritable, celui qu’elles ne connaîtraient jamais.

L’héroïne n’est donc pas parfaite. Son manque d’éducation la conduit à adopter des comportements erronés. Elle ne fait pas toujours les bons choix, mais c’est une femme courageuse qui ne baisse jamais les bras. Une héroïne humaine au sens premier du terme, et donc très crédible.

« Maria Vittoria » est une saga qui nous ouvre l’intimité d’une famille italienne de paysans devenus petits commerçants. Nous les suivons de 1923 jusqu’au début des années cinquante, vivant avec eux le fascisme de Mussolini, puis la guerre et la période trouble et difficile de la Libération en Italie du Nord. C’est un roman historique, assez réaliste, qui se lit avec plaisir et présente l’intérêt de retracer un aspect de l’histoire italienne qui est peu évoqué dans la littérature contemporaine. Sans dévoiler la fin du roman, qui marque un nouveau départ pour la famille de Maria, je dirai seulement qu’elle appelle une suite que j’espère rapide !

 

Maria Vittoria, Elise Valmorbida, traduit de l’anglais par Claire Desserrey, Editions Préludes, septembre 2018, 444 p.

 

Cinquième participation au challenge de la rentrée littéraire

 

Les ombres de Montelupo, Valerio Varesi.

 

Voici la troisième enquête du commissaire Soneri que je lis et j’aime tout particulièrement la façon dont l’auteur installe les ambiances et décrit les atmosphères. Après les pluies incessantes et les brumes enveloppantes du Pô (Le fleuve des brumes), après le froid humide et perçant du centre historique de Parme (La pension de la via Saffi), c’est encore en automne, mais cette fois dans les montagnes des Apennins, que Valerio Varesi déroule son intrigue. Entre les brouillards qui tour à tour enrobent les sommets et envahissent les fonds de vallée, l’été de la Saint-Martin laisse subsister quelques moments d’un soleil automnal éblouissant dans un air d’une limpidité propre à l’altitude. Autant de lumière, de sensations, d’odeurs de terre mouillée dans lesquelles l’auteur nous plonge.

Le commissaire Soneri se trouve en vacances dans le village dont son père était originaire. Il recherche la tranquillité et la solitude de la montagne et s’élance chaque matin sur les sentiers pour ramasser des champignons. Mais la disparition de Rodolfi, producteur de charcuterie et employeur d’une grande partie des habitants du village, met un terme à des vacances qui n’avaient pas vraiment commencé.

Soneri apprend en effet que la plupart des habitants avaient prêté de l’argent aux Rodolfi : l’endroit n’est plus qu’un village peuplé de créanciers qui tremblent de tout perdre et qui se lancent à la recherche du fils de Rodolfi, espérant récupérer les économies d’une vie entière.

On retrouve, comme dans les deux précédents épisodes, la nostalgie que Soneri éprouve face au passé. Elle prend cette fois la forme d’une légère amertume lorsque Soneri s’aperçoit qu’il est devenu un étranger pour les habitants du village dont il n’a pas toute la confiance. Comme il est attachant ce commissaire au fort besoin d’introspection, avec sa lucidité, son humanité, mais aussi sa mélancolie ! Il recherche le silence et réfléchit, et à son image, le roman se déroule lentement, il nous envoûte sans nous lasser. Je ne crois pas que, comme le « Slow food », gage de qualité, le « Slow Giallo » existe en Italie, mais si tel était le cas, les romans policiers de Valerio Varesi en seraient les dignes représentants !

 

* Giallo : nom donné en Italie au roman policer, au genre policier. Signifie « jaune », de la couleur des couvertures d’une ancienne collection de policiers publiée par les éditions Mondadori.

 

Les ombres de Montelupo, Valerio Varesi, traduit de l’italien par Sarah Amrani, Agullo Editions, mars 2018, 309 p.

 

Lu dans le cadre du Challenge Il viaggio chez Martine, du challenge Objectif Pal chez Antigone et du challenge Polars et thrillers chez Sharon.

La triomphante,Teresa Cremisi

 

Editrice et chef d’entreprise franco-italienne, Teresa Cremisi a publié son premier roman en 2015, à l’âge de soixante-dix ans. Un roman en grande partie autobiographique qui évoque l’enfance alexandrine de cette fille d’expatriés, de nationalité italienne alors, mais élevée dans la langue française.

L’enfance heureuse se déroule au pensionnat Notre-Dame de Sion d’Alexandrie. La fuite en 1956, lors de la crise du canal de Suez, y met un terme et c’est le retour brutal dans un pays qui n’était pas le sien, puis l’installation à Milan.

L’âge adulte, vécu en France, marque le début d’une période d’ombre pour la narratrice. La vie professionnelle, pourtant riche et pleine de succès, semble sans intérêt pour elle, du moins quand elle se retourne sur son passé. Elle n’hésite d’ailleurs pas à démissionner quand elle ne se sent pas en accord profond avec ce qu’elle fait. Finalement, on la retrouve, sereine et en paix avec elle-même, à l’heure de la retraite, qu’elle passe en grande partie à Atrani, un village de la magnifique côte amalfitaine.

J’ai beaucoup aimé la façon dont la narratrice évoque sa vie, avec retenue et pudeur. Un contrôle d’elle-même qui semble naturel, qui montre qu’elle se respecte, comme elle respecte les autres : une politesse que l’on ne trouve plus beaucoup actuellement. Le fruit de son éducation assurément, qui lui sert aussi dans sa vie professionnelle : parce qu’on l’avait élevée dans cette simplicité de sentiments, dans cette liberté, sans lui mettre de barrières psychologiques, notamment en ce qui concernait sa féminité, Teresa Cremisi ne savait pas que les femmes pouvaient rencontrer des difficultés dans le monde du travail ; elle ne les a donc pas éprouvées, et les choses se sont avérées plus faciles pour elle que pour nombre de ses contemporaines.

Côté mariage, la narratrice dit ne pas connaître la passion amoureuse. Elle est pourtant heureuse avec Giacomo qui semble posséder la même forme d’intelligence qu’elle. Sans enfant par choix, le couple est vu comme moderne par les autres, mais il dure parce qu’il est construit sur une base forte faite de respect mutuel. Teresa Cremisi évoque également la religion, dont elle ne ressent pas les émotions. Juive par sa naissance, baptisée suite à son propre choix à l’âge de neuf ans, elle s’interroge sur ce qu’une religion représente pour celui qui a la foi.

La narratrice est pourtant une femme passionnée; par les batailles navales, passion qu’elle redécouvre à la retraite grâce aux recherches que lui permet Internet; par la littérature aussi : les récits d’Homère, des héros comme Lauwrence d’Arabie, ou la poésie de Constantin Cavafis, l’ont accompagnée toute sa vie…

Elle réfléchit beaucoup, s’interroge sur le monde et mène la vie simple d’une femme qui, dit-elle, n’a pas agi sur le monde, mais l’a beaucoup regardé. Ce qu’elle nous raconte avec une grande élégance.

 

La triomphante, Teresa Cremisi, Folio n°6231, 2016, 225p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge objectif Pal et Destination Pal.

La pension de la via Saffi, Valerio Varesi

Après avoir beaucoup apprécié « Le fleuve des brumes » de Valerio Varesi, j’attendais avec impatience la sortie en poche de la seconde enquête du commissaire Soneri intitulée « La pension de la Via Saffi ». Paru en avril dernier, il arrivait à point nommé pour le mois italien.

Nous sommes à Parme, quelques jours avant Noël et le commissaire Soneri est l’un des seuls à ne pas se laisser gagner par l’effervescence mercantile qui règne dans la ville. Alors qu’il espère avoir enfin le temps de laisser libre cours à ses pensées, il se trouve face à une nouvelle énigme : la propriétaire d ’une petite pension de famille située dans le centre historique de Parme vient d’être assassinée. Or le commissaire Soneri connaissait la victime, Ghitta Tagliavini, puisque celle-ci accueillait par le passé dans sa pension de nombreux étudiants, dont Ada, sa future femme. Soneri passait d’ailleurs souvent à la pension pour rencontrer Ada.

L’enquête laisse très vite apparaître que la pension Saffi n’avait plus grand-chose à voir avec celle que Soneri avait connue. Devenus riches, les étudiants ne se contentent plus aujourd’hui d’une simple pension et la propriétaire s’était tournée depuis quelques temps vers une nouvelle clientèle, en choisissant de louer ses chambres en journée à des couples, dont beaucoup étaient illégitimes…

Le commissaire Soneri se dévoile un peu plus dans cette seconde enquête, où l’on apprend l’épisode douloureux de son veuvage précoce. Angela est toujours fidèle au poste pour le soutenir, ce qui n’est pas forcément drôle pour elle, car Soneri exprime peu ses sentiments. L’ensemble se déroule dans une atmosphère froide et brumeuse : les petites rues tortueuses du centre de la ville, pleines d’un épais brouillard, évoquent sans doute les méandres du passé de Soneri.

Le commissaire est en effet nostalgique de son passé, mais aussi de toute une époque, où Parme était encore une ville provinciale, où les gens se connaissaient, se parlaient. Il regrette que la ville soit maintenant gangrénée par la corruption et envahie par des étrangers, qu’il ne rejette pas, bien au contraire, mais dont il regrette qu’ils ne parviennent pas à s’intégrer et constituent des communautés qui vivent à côté des italiens, et non avec eux.

J’aime beaucoup le regard lucide et nostalgique que Soneri porte sur l’Italie, d’autant qu’il reste toujours mesuré dans ses propos. L’enquête elle-même nous en dit beaucoup sur l’évolution du pays, et cela prime sur les faits en eux-mêmes et sur l’intrigue et le suspense qui sont finalement secondaires. Le rythme lent donne une certaine profondeur au roman, mais risque de ne pas plaire aux amateurs de polars rapides aux multiples rebondissements. En revanche, pour les autres, c’est une série à suivre, sans aucun doute !

 

La pension de la Via Saffi, Valerio Varesi, traduit de l’italien par Florence Rigollet, Points Seuil P4772, avril 2018, p306.

 

Lu dans le cadre du mois italien chez Martine et du challenge polars et thrillers chez Sharon