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Rentrée littéraire : La grande escapade, Jean-Philippe Blondel

 

Le nouveau roman de Jean-Philippe Blondel ne se raconte pas : la trame est simple, puisque l’on assiste à une année de la vie de quelques personnes qui habitent sur le site du groupe scolaire Denis-Diderot, dans une ville de province de l’Est de la France. Nous sommes en 1975, et les institutrices et instituteurs bénéficient encore de logements de fonction. Ils sont donc quelques couples, avec leurs enfants, à vivre dans le même bâtiment, sur leur lieu de travail. L’auteur nous fait entrer dans le quotidien de chacun, nous faisant assister aux préoccupations, aux commérages mesquins ainsi qu’aux jeux de séduction qu’implique cette promiscuité.

Au-delà de la vie des personnages, c’est un monde en pleine mutation que Jean-Philippe Blondel pointe du doigt. Quelques années après mai 68, les tendances qui vont sous-tendre notre société pendant plusieurs décennies se dessinent, entre les tenants du progressisme et les conservateurs : la querelle entre les anciens et les modernes s’affirme sous nos yeux et le petit groupe scolaire composé d’une école maternelle et d’une école primaire en ressent les premiers effets.

C’est aussi le début de la mixité à l’école, de la grande consommation et des vacances de masse et enfin de l’émancipation des femmes. Les personnages féminins en sont conscients et leurs conjoints ne sont pas tous favorables à ces changements. D’ailleurs, chacun des personnages le répète, avec une connotation plus ou moins positive : « le monde est en train de changer ». La fin abrupte n’a finalement pas d’importance, si ce n’est de nous rappeler que l’essentiel est de « se précipiter sur ceux qui nous entourent encore pour les assurer de notre amour ».

Comme dans « Un hiver à Paris » du même auteur, j’ai trouvé que dans « La grande escapade », les parties étaient de qualité assez inégale. C’est clairement dans la quatrième partie que je suis vraiment entrée dans le roman et que je me suis attachée aux personnages. Et c’est sûrement pour cela que j’ai trouvé la fin un peu brutale et que j’aurais aimé continuer encore un peu.

Ceci dit, j’ai beaucoup aimé l’évocation de l’ambiance des années soixante-dix qui m’a semblé très juste. Enfin, pour finir par le meilleur, j’ai énormément apprécié l’humour, fin et léger qui émaille l’ensemble du récit. Est-ce dû au style indirect libre et à la distanciation qu’il introduit, comme un œil ironique qui contemple tout ce petit monde ?  Une lecture que je recommande aux nostalgiques de ces années-là, et qui pourra aussi intéresser les moins de cinquante ans, d’autant que les thèmes évoqués dans le roman sont toujours très actuels.

Je remercie Netgalley pour sa confiance, ainsi que les Editions Buchet-Chastel.

#LaGrandeEscapade #NetGalleyFrance

 

La grande escapade, Jean-Philippe Blondel, Editions Buchet-Chastel, Paris, 15 août 2019, 272 p.

 

1ère participation au challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie.

 

 

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Devouchki, Victor Remizov

La Russie fait partie de mes fascinations : nourrie de lectures plus ou moins classiques qui vont du feuilletonesque « Dames de Sibérie » de Troyat à la magnifique « Anna Karénine » de Tolstoï, des nouvelles de Tchékov et Dostoïevski au « Maître et Marguerite » de Boulgakov ou aux œuvres de Soljenitsyne, mon intérêt pour ce pays souffre toutefois d’un manque de connaissance de la Russie actuelle, faute de temps ou d’occasion, à mon grand regret. Heureusement, la lecture du second roman du russe Victor Remizov m’a remis le pied à l’étrier, car je ne compte pas en rester là mais j’espère lire très prochainement le premier roman de cet auteur, intitulé « Volia Volnaïa ».

Proposé dans la dernière opération Masse critique de Babelio, « Devouchki », le second roman de Victor Remizov, a tout de suite attiré mon attention, par sa couverture tout d’abord, à la fois attirante et énigmatique et par la quatrième de couverture qui nous propose « le portrait d’une jeunesse qui cherche à se construire » dans « une Russie à deux vitesses, entre campagne sibérienne et faune moscovite ». Tout un programme.

Katia et Nestia, sont deux « Devouchki », deux jeunes filles. Cousines, elles sont aussi différentes que l’eau et le feu et seul les rapproche leur lien de parenté ainsi que le fait qu’elles habitent toutes deux en Sibérie, dans la petite ville de Beloretchensk. Katia, qui est très belle, n’a que vingt ans. Timide, elle aime Mozart et la littérature. Elle n’a été amoureuse que de Pouchkine, au point de s’être juré de lui rester fidèle. Katia aimerait étudier, mais malheureusement, son père est infirme suite à un accident. Une opération est possible, mais elle coûte trop cher pour une famille qui, sans le salaire du père, peine déjà à joindre les deux bouts.

La cousine de Katia, Nestia, vingt-quatre ans, est très jolie également, mais elle s’habille et se comporte de façon vulgaire et sa morale, d’abord peu exigeante, va se révéler franchement inexistante. Elle ne cache pas son unique but : gagner beaucoup d’argent ou mieux, « mettre le grappin » sur un homme riche qui l’entretiendra. Pour cela, il lui faut aller à Moscou, ce qui lui permettra aussi d’échapper à une mère alcoolique et à une ville sans attrait ni espoir. Lorsqu’elle propose à Katia de partir avec elle, celle-ci pense aussitôt à son père et à la possibilité de financer l’opération qui lui rendra sa mobilité.

A Moscou, les difficultés s’accumulent pour les Devouchki. Il faut d’abord trouver un endroit où passer la nuit, puis un logement et ensuite un travail. Nestia dépense tout son argent et se jette à la tête du premier venu, tandis que Katia, prudente, mais aussi naïve, ne se rend pas compte que Nestia ne pense qu’à elle-même et est prête à trahir sa cousine pour obtenir ce qu’elle veut. Le destin des jeunes filles prend alors des chemins différents…

« Devouchki » est un roman d’initiation, sur fond de misère sociale et d’arrivisme. Il dépeint une société fracturée entre des campagnes qui vivent chichement d’un travail laborieux, et Moscou, où règne un faune qui papillonne autour de quelques riches parvenus et où chacun, riche ou espérant le devenir, veut prendre sa part d’une croissance nouvelle, au mépris de la morale et du respect d’autrui. A Moscou, on est toujours le pauvre de quelqu’un, l’immigré d’un autre, et les jeunes ou moins jeunes venus des anciennes républiques soviétiques se heurtent à la méfiance et au racisme des russes ou des moscovites.

« Devouchki » comporte beaucoup de dialogues, ce qui crée une forme de proximité avec les personnages et donne une impression d’authenticité à l’histoire qui se crée sous nos yeux. Les références littéraires sont nombreuses, ce qui ancre le roman dans une continuité littéraire assez cohérente. J’ai un peu regretté le trop grand manichéisme qui existe entre les deux jeunes filles, à l’une le mal absolu, à l’autre la pureté.  Ce qui n’est pas vrai des deux principaux personnages masculins : Andreï, l’ami d’âge mûr de Katia, richissime et admiré, se révèle plus délicat et respectueux que ce que l’on aurait pu attendre d’un tel homme.  Il en va de même avec Alexeï, le jeune homme avec lequel Katia partage une colocation à Moscou, qui n’a pas l’assurance qu’aurait pu lui donner son appartenance à un milieu aisé. Car vous l’aurez compris, la question sociale qui occupe la première partie du roman fait place ensuite à une histoire d’amour qui se tisse sur un cruel dilemme : Andreï ou Alexei, vers lequel Katia se tournera-t-elle ? Vous le saurez vite, car « Devouchki » se lit d’une seule traite : il a, comme beaucoup de grands romans russes, un vrai souffle romanesque. Je remercie donc les éditions Belfond de m’avoir permis de découvrir cet auteur extrêmement prometteur.

 

Devouchki, Victor Remizov, traduit du russe par Jean-Baptiste Godon, éditions Belfond, Paris, janvier 2019, 399p.

 

Hôtel Waldheim, François Vallejo

 

A l’ère de la communication électronique, Jeff Valdera est étonné de recevoir une vieille carte postale des années soixante-dix, représentant l’hôtel Waldheim à Davos, accompagnée de ces mots : « ça vous rappel queqchose ? ». Et en effet, Jeff reconnait tout de suite l’hôtel où il séjourna dans les années soixante-dix avec sa tante Judith, tandis qu’il avait aux environs de seize ans.

Cet envoi l’intrigue : qui peut bien en être l’auteur ? Dans quel but ? Le seul indice consiste en cette phrase truffée de fautes d’orthographe qui semble être le fait d’un étranger, bien que la formulation soit juste. Jeff s’interroge sur ses souvenirs de cette époque et n’en extrait guère plus qu’un voyage en train-couchettes au cours duquel deux jeunes suissesses qui se déshabillaient éveillèrent les premiers émois érotiques d’un garçon alors en pleine adolescence.

Deux autres cartes postales aussi énigmatiques suivent, livrant quelques maigres indices. Mais la troisième comporte un nom et une adresse postale et Jeff ne résiste pas à répondre et à proposer une rencontre à son mystérieux correspondant. Et c’est ainsi qu’il fait la connaissance d’une femme, Frieda Steigl, qui est à la recherche de son père disparu, lequel séjournait à l’hôtel Waldheim en même temps que Jeff. Dans une carte adressée à sa fille, cet homme avait évoqué le jeune Jeff Valdera. Pourquoi, se demande Jeff ? Il n’était pas l’ami de cet homme.

Jeff se trouve pris malgré lui dans un échange qui l’amène à reconstituer ses souvenirs de l’époque. La mémoire est curieuse, qui avait enfoui des moments vécus et les extirpe des limbes à la première évocation. Mais ce que Frieda suggère à Jeff a-t-il réellement existé ? Est-il en train de se fabriquer de nouveaux souvenirs ? Ou a-t-il à l’époque vécu dans une réalité autre ? Etait-il réellement naïf pour ne s’être pas aperçu de ce qui se tramait ? A-t-il été manipulé alors, ou cette femme veut-elle lui voir jouer un rôle qu’il n’a en aucun cas tenu ?

Autant de questions qui sous-tendent cette plongée dans les souvenirs d’un adolescent qui n’avait en tête que des préoccupations futiles bien de son âge, tandis que certaines des personnes qu’il côtoyait pendant ses vacances faisaient partie d’un réseau visant à la fuite d’historiens de la RDA vers la Suisse. « Hôtel Waldheim » est un roman très prenant qui nous fait revivre l’atmosphère à la fois calme et dramatique de la guerre froide et qui s’interroge sur la perception que nous avons des événements lorsque nous les vivons.

A l’instar d’une enquête, le roman progresse par petites touches, pas à pas, mais très surement. L’auteur met en place un univers dans lequel notre imagination a libre cours, notamment en ce qui concerne les personnages, et qui diffuse lentement un charme désuet et mystérieux. Une écriture soignée couronne le tout, ainsi que de nombreuses références à Thomas Mann et sa « montagne magique ». Une très belle lecture qui constitue mon deuxième coup de cœur de l’année 2019, même s’il s’agit d’un roman de la rentrée littéraire de septembre 2018.

 

Hôtel Waldheim, François Vallejo, éditions Viviane Hamy, août 2018, 298 p.

Le mangeur de livres, Stéphane Malandrin

 

Voilà un livre original, dont le titre, qui est d’ailleurs à prendre au premier degré, ne manquera pas d’interpeller les grands lecteurs : « Le mangeur de livres » est bien l’histoire d’un jeune garçon qui dévore tous les livres qu’il trouve, les engloutit en se pourléchant les babines, trouvant au goût particulier du vélin fin des beaux codex enluminés une saveur envoûtante et addictive.

Nous sommes à la fin du Moyen Age à Lisbonne, et Adar et Faustino sont frères de lait  :  la mère de Faustino, Rosa, enfante le même jour que celle d’Adar, Maria, mais cette dernière meurt en couches et Rosa recueille Adar. Les deux garçons sont élevés ensemble, dans une famille qui comptait déjà une nombreuse marmaille, et, livrés à eux-mêmes, Adar et Faustino passent leur temps à chaparder ou à subtiliser discrètement pâtés, saucisses et autres charcuteries, tout simplement pour calmer leur inextinguible faim.

Un jour, alors qu’ils sont emprisonnés par un curé qui voulait les utiliser pour connaître le contenu d’un livre interdit, et que la faim les tenaille encore davantage qu’à l’habitude, Adar mange les pages en vélin d’un vieux codex. Or, le livre était empoisonné et Adar se retrouve condamné à se nourrir exclusivement de livres.

« Je savais que si je plongeais dans ma folie je serais comme un tigre affamé dans un enclos de porcelets, reniflant les vélins pour identifier le côté poil du côté chair, déchirant les livres en deux par la reliure, arrachant les cahiers, les quaternions, binions et ternions, les engloutissant par portions, les mâchouillant, les mastiquant bruyamment, les joues énormes, les lèvres luisantes de bave alcaline, reniflant, suintant, bientôt à quatre pattes pour être plus près de ma pâture, ogre que j’étais, moi l’enfant-veau dans la grande prairie des livres, chaque cahier comme un touffe d’herbes, j’allais les avaler, j’allais les déglutir, j’allais les ruminer, ces pages-luzerne qui me faisaient décoller de terre, les mains en râteau, la bouche en golem à vélin, mâchant les yeux fermés devant ce plaisir sorcier, au bord de l’extase ». 

Adar explore les bibliothèques de la contrée, dévore tous les livres, au sens propre, sans jamais en lire aucun, jusqu’à devenir un géant gros et gras, le « Mangeur de livres », bientôt recherché par tous pour être mis à mort… Réussira-t-il à échapper à la vindicte générale ? Quoi qu’il en soit, le passage à l’imprimerie, avec ses nouvelles encres, rendra les pages peu appétissantes pour « Le mangeur de livres » qui préférera arrêter son monstrueux festin.

Stéphane Malandrin nous propose un récit picaresque, truculent, foisonnant, boulimique, aux situations absurdes, en un mot :  rabelaisien. Comme Rabelais, l’auteur écrit pour le plaisir des mots, il accumule les synonymes, nous livrant ainsi un texte haut en couleur. Y-a-t-il, comme chez son inspirateur, un message, une vocation ? De la joie de vivre qui domine d’abord chez les deux garçons, sourd une critique du monde de l’époque : les livres d’alors apportent la connaissance, et rivalisant de beauté, ils constituent les trésors des plus belles bibliothèques, ils sont les nourritures de l’esprit d’une élite qui vit à côté des hommes du peuple. Ces derniers, loin de se préoccuper de lire et écrire, meurent littéralement de faim. L’éternelle question… mais chacun interprètera la fable comme il l’entend, l’auteur n’ayant pas prévu de « morale » à cette histoire.

Stéphane Malandrin, auteur de livres pour la jeunesse, scénariste et réalisateur, publie là son premier roman et c’est une vraie découverte, dont la lecture peut être prolongée grâce à une bibliographie riche, originale et facile d’accès !

Mon premier coup de cœur 2019 !

Le mangeur de livres, Stéphane Malandrin, Seuil, Paris, janvier 2019, 191 p.

 

 

Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, Boualem Sansal

 

Ute von Ebert écrit à sa fille Hannah qui vit au Royaume-Uni pour lui expliquer qu’elle se trouve bloquée à Erlingen, petite ville d’Allemagne où elle vit. Les envahisseurs sont aux portes de la ville et les autorités vont envoyer un train pour évacuer la population. Il faudra d’ailleurs deux ou trois convois pour emmener tout le monde, mais cela semble impossible, d’une part parce que le temps est compté et d’autre part parce que les moyens à la disposition des autorités sont limités.

En effet, le train n’arrive jamais. Les autorités de la petite ville ne pensent qu’à sauver leur peau et envisagent déjà de pactiser avec l’ennemi : mais à qui les dénoncer ? Partout se reproduit le même scénario, ceux qui représentent le peuple sont victimes d’une « épidémie de veulerie ».  Quant aux envahisseurs, on ne les connaît pas car « il y en a toujours, ils peuvent venir de partout, de l’extérieur comme de l’intérieur, par métamorphose, et revêtir toutes les formes, des plus visibles aux plus invisibles ».

On connaît le discours de Boualem Sansal qui cherche à avertir l’Occident du danger que représente l’islamisme : un nouveau nazisme, un nouveau totalitarisme. Comme Salman Rushdie, Kamel Daoud et bien d’autres intellectuels engagés, Boualem Sansal fait preuve d’un grand courage et répète, de livre en livre, que l’Europe doit ouvrir les yeux. Dans « Le train d’Erlingen », les hommes sont devenus des moutons, ils suivent mais ne s’interrogent pas. Boualem Sansal se pose la question : « quand avons-nous cessé d’être intelligents, ou simplement attentifs ? »

Au passage, l’auteur brocarde les responsables de notre mollesse, les valeurs dévoyées de notre monde moderne, et notre manque d’anticipation.  « Le vrai drame pour un peuple » écrit-il, « c’est l’ataraxie, lorsque meurt en lui le goût de se battre, et c’est ce qui nous arrive, tout nous effraie, tout nous décourage, un bruit et hop, nous voilà à genoux, tremblant, battant notre coulpe, bafouillant des excuses ».

La seconde partie du roman délaisse Ute Von Hebert et sa fille pour adopter une autre voie, ce qui peut surprendre le lecteur. L’auteur nous avait pourtant avertis dans son prologue : « la construction du roman s’éloigne notablement des codes habituels de la narration romanesque et peut dérouter ».  C’est vrai et c’est ce qui fait du « Train d’Erlingen » un roman exigeant. Echanges de lettres, notes de lectures, notes en vue de l’écriture du roman… la forme est inhabituelle, – le roman se veut aussi essai- et les références littéraires et philosophiques nombreuses, Kafka, Buzzatti, Thoreau, Baudelaire, l’écrivain roumain Virgil Gheorghiu… Pas besoin de tout connaître pour comprendre que l’auteur veut avant tout que nous nous posions les bonnes questions, que nous adoptions une vision à long terme.

La pensée de Boualem Sansal, intelligente, ouverte sur le monde, enracinée dans la connaissance du passé et préoccupée de l’avenir, s’exprime dans une très belle langue classique. Son roman aurait mérité un grand prix littéraire…

 

Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, Boualem Sansal, Gallimard, Paris, 2018, p.

 

Dixième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie.

Les Disparus de la lagune, Donna Leon.

Curieusement, cette année, il me semble avoir peu entendu parler du nouveau volume de la série de Donna Leon. Pourtant, cette 26ème enquête, présentée sur la quatrième de couverture comme l’une des meilleures de la série (mais c’est ce que l’on a tendance à dire régulièrement, non ?), s’est révélée à la hauteur et je dirai même qu’elle m’a particulièrement plu, peut-être parce qu’elle ne se passe pas exactement à Venise, et donc qu’elle est assez dépaysante, même si le commissaire ne s’éloigne de sa chère ville que pour se rendre… dans la lagune ; et aussi certainement, parce que Brunetti va mal, et que cela ne semble pas seulement passager.

Et cela commence lorsque, pour dissimuler la réaction mal contrôlée d’un collègue lors d’un interrogatoire, le commissaire Brunetti est amené à simuler un malaise. Il joue tellement bien la comédie, si l’on peut dire, qu’il est transporté à l’hôpital où il est obligé de se soumettre à quelques examens. En discutant avec sa femme Paola de la supercherie, il se rend compte qu’il ne supporte plus du tout son métier. Surmenage, burn-out, simple fatigue passagère ? Le commissaire Brunetti décide de prendre quelques semaines de repos, seul avec quelques livres, dans une villa qu’une vieille tante de sa femme possède dans l’île de Sant’Erasmo.

Il y est accueilli par Davide Casati, un ancien ami de son père, qui s’occupe de la maison de la tante de Paola. Les deux hommes sympathisent et Davide propose à Brunetti de l’accompagner chaque matin à bord de son « puparin », une barque à deux rameurs, utilisée pour les régates notamment : l’homme doit se rendre dans différents endroits de la lagune pour s’occuper de ses ruches et récolter le miel. Brunetti est ravi car il avait l’intention de faire de l’exercice et les heures de rame lui seront d’un grand bénéfice, d’autant plus qu’elles sont accompagnées de longues discussions avec Davide.

Mais une nuit d’orage, Davide disparaît. Sa fille Federica pense qu’il est allé « parler » à sa femme au cimetière de San Michele, comme il en a l’habitude, mais il n’y a pas de traces de Davide là-bas. Le commissaire Brunetti prend l’affaire en mains et accompagne les garde-côtes dans leurs recherches. Le voilà parti dans une nouvelle enquête qui le mène à s’interroger sur la pollution dans la lagune, sur l’attitude volontairement criminelle de certaines entreprises industrielles des environs, comme sur les conséquences de la légèreté de tous en matière d’environnement pendant des années. Le thème est d’actualité !

L’enquête de Brunetti est officieuse, et aidé de Vianello, de la perspicace commissaire Griffoni, et de la Signorina Ellettra, ils vont mettre à jour beaucoup d’éléments avant de conclure que parfois, la vérité n’est pas bonne à dire. Les révélations de personnes impliquées à des degrés divers dans une vieille histoire qui a des retentissements désastreux sur le présent, plongent Brunetti dans un questionnement philosophique profond.

Encore une fois, notre cher commissaire révèle sa sincérité et son humanité. Le rythme lent du roman, au cours duquel Brunetti nous emmène avec lui ramer dans la lagune, pédaler sur la charmante petite île, partager repas et discussions avec les gens du cru, ainsi que les interrogations que le commissaire se pose grâce à la distance qu’il prend, font de ce nouvel épisode un des meilleurs en effet.

 

Les Disparus de la lagune, Donna Leon, traduit de l’anglais (américain) par Gabriella Zimmermann, Editions Calmann-Lévy, collection Noir, Paris, septembre 2018, 355 p.

 

9ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire 2018, participation au challenge Polars et thrillers chez Sharon, participation au Challenge vénitien ici.

 

Concours pour le paradis, Clélia Renucci.

 

En 1577, un incendie détruit le palais des Doges à Venise : parmi tant d’autres œuvres remarquables, l’immense fresque de la salle du Grand Conseil, représentant le Paradis, part en fumée. Après quelques mois, le doge et ses conseillers décident de remplacer la fresque par une toile peinte à l’huile et ils ouvrent un concours à quelques peintres vénitiens. Pour peindre le nouveau Paradis, le Doge met en compétition deux jeunes peintres, Palma le jeune et Francesco Bassano ainsi que les célèbres Tintoret et Véronèse. Pour arbitrer le concours, il nomme également le moine Bardi, mal accepté par certains conseillers parce qu’étranger à Venise.

Les peintres essaient d’imaginer le futur Paradis, mais les dimensions de la toile, et notamment sa largeur, compliquent la réflexion. Dix ans passent dans une grande inertie, d’autant que le pouvoir politique se désintéresse de l’affaire-, jusqu’au moment où un nouveau doge, Cicogna, relance le concours et demande à voir les esquisses des candidats. Il choisit alors deux peintres qui devront réaliser ensemble la commande : Véronèse et Bassano. Mais tout ne se déroulera pas comme prévu…

Qui dit concours dit émulation, mais aussi concurrence et jalousies. L’art à Venise, qui répond à des commandes politiques ou religieuses, se plie aux règles du pouvoir et les coups bas et trahisons sont nombreux. Pour réussir, un peintre doit être bien sûr talentueux, mais aussi très rusé, comme le sera Véronèse, en utilisant l’un des fils du Tintoret, Marco, ignorant et naïf, pour accéder à l’esquisse de son père et en voler la composition.

« Concours pour le paradis » est un premier roman réussi. Très documenté, il nous apprend beaucoup en ce qui concerne l’art vénitien principalement, mais aussi sur la façon dont la Sérénissime était administrée à cette époque et les relations inextricables entre la politique et la religion. J’ai toutefois regretté quelques rares maladresses lorsque l’auteure pêche par excès d’informations, par exemple lorsqu’elle évoque le Carnaval de Venise. Mais cela reste tout à fait secondaire. Clélia Renucci parvient en effet à instiller beaucoup de romanesque comme lorsqu’elle met en avant la vie familiale des peintres : les relations des artistes avec leurs enfants tout particulièrement, dont beaucoup prenaient la suite du père, mais aussi avec les courtisanes, tandis que les épouses étaient en retrait. Il y a également l’amour pur que l’un des personnages, Domenico, éprouve pour la fille du Doge.

« Concours pour le Paradis » plaira à ceux qui s’intéressent à Venise, à l’art et à l’histoire. Pas besoin de connaissances en la matière, juste de la curiosité, qui nous poussera par ailleurs à découvrir sur Internet les esquisses et tableaux évoqués. D’autre part, le roman est prenant, l’écriture permet une lecture fluide et facile. Classique dans sa forme, il lui manque peu pour constituer un excellent roman : juste de quoi se démarquer dans une production riche, variée et de haut niveau, où il a bien sa place de toute façon. Bref, nous suivrons avec intérêt Clélia Renucci…

 

Concours pour le paradis, Clélia Renucci, Albin Michel, Paris, août 2018.

 

Huitième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire, participation au challenge vénitien ici.