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La valse des arbres et du ciel, Jean-Michel Guenassia

la-valse-des-arbres-et-du-cielComme celle de tout génie, la vie de Vincent Van Gogh a suscité de nombreuses questions ; et si sa biographie est bien connue, elle comporte néanmoins plusieurs zones d’ombres et parmi celles-ci, les circonstances de sa mort sont pour le moins mystérieuses. Le grand peintre se serait suicidé, en se tirant une balle de révolver dans l’abdomen, mais il ne décéda que deux jours plus tard, dans la chambre de l’auberge où il s’était réfugié.

On sait que Van Gogh souffrait d’une grave maladie psychiatrique qui pouvait expliquer ce suicide. Pourtant, dès le début du vingtième siècle, la thèse du suicide fut contestée. De nombreux historiens de l’art la considèrent aujourd’hui comme invraisemblable, même si personne n’a pu apporter de preuve pour réfuter le suicide ou mettre en avant la thèse d’un accident.

Jean-Michel Guenassia a donc choisi de romancer les derniers jours de la vie du peintre et d’explorer les éléments qui auraient pu expliquer la mort accidentelle de Van Gogh, à trente-sept ans, à la suite d’une dispute qui aurait mal tourné. L’auteur nous propose le récit de Marguerite Gachet, la fille du docteur Gachet qui était alors connu pour son amitié envers plusieurs peintres impressionnistes qu’il aidait en achetant certaines de leurs toiles.

Van Gogh est arrivé en Mai 1890 à Auvers-Sur-Oise, sur le conseil de Pissaro, pour rencontrer le docteur Gachet qui devait le soigner. C’est ainsi qu’il a fait la connaissance de Marguerite Gachet, jeune fille passionnée qui étouffait dans le carcan imposé par la bourgeoisie de l’époque. Marguerite rêvait de faire les beaux-Arts, ce qui était alors impossible pour une jeune femme. Elle jeta son dévolu sur Van Gogh, se lançant dans une relation passionnée mais déséquilibrée. Van Gogh en effet, n’attachait pas la même importance que Marguerite à cet amour. Ce qui bien souvent conduit au drame…

« La valse des arbres et du ciel » est un roman qui se lit avec plaisir et donne envie d’en savoir davantage sur la vie de Van Gogh et sur sa mystérieuse disparition.  Il est bien écrit, et l’auteur rend très bien l’ambiance de l’époque en intercalant dans le récit de courts extraits de presse en italique. Outre les difficultés que rencontrent les impressionnistes, Jean-Michel Guenassia met en avant la froideur qui caractérisait les relations familiales dans la bourgeoisie, ainsi que la difficulté pour les femmes de se faire une place dans le milieu artistique. Des thèmes passionnants donc, mais pour autant, je n’ai pas été emportée par ce roman de la même façon que par « Le club des incorrigibles optimistes ».  Un bon roman que je ne rangerai pas dans la catégorie « à lire absolument », mais plutôt dans « attendre la sortie en poche ».

La valse des arbres et du ciel, Jean-Michel Guenassia, Albin Michel, Paris, août 2016, 299p.

Livre lu dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire

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Brunetti en trois actes, Donna Leon

brunetti-en-trois-actesPour le vingt-quatrième tome des enquêtes du commissaire Brunetti, Donna Leon situe son intrigue dans le milieu de l’opéra qui lui est cher. Cela lui permet de retrouver le personnage de Flavia Petrelli, diva qui était en tête d’affiche du premier Brunetti « Mort à la Fenice ». La grande cantatrice est donc de passage à Venise pour quelques représentations de la Tosca. A la fin du spectacle, auquel Brunetti et son épouse Paola ont d’ailleurs assisté, une pluie de roses jaunes s’est abattue sur la scène. Rien d’anormal pour les spectateurs, habitués à ce genre de marques d’admiration.

Il n’en va pas de même pour Flavia Petrelli qui découvre dans sa loge des centaines d’autres roses, d’autant que ce n’est pas la première fois. L’admiration des fans tourne parfois au harcèlement et il semble bien que ce soit le cas. Après de longs moments d’angoisse, Flavia décide finalement de faire appel au commissaire Brunetti qui commence à prendre l’affaire très au sérieux lorsqu’une jeune fille est agressée sur un pont de Venise. Celle-ci venait en effet de recevoir des félicitations de la part de la Flavia qui l’avait entendue répéter.

L’enquête est lancée et elle permet à la fois à l’auteure d’explorer la psychologie des harceleurs et d’emmener le lecteur dans les coulisses de l’opéra. L’intrigue se déroule en trois actes, comme l’opéra lui-même et se termine en beauté, avec une bonne dose d’action (pour un Brunetti !).

Et puis, comme d’habitude, il y a le charme particulier de Venise, la grâce de Paola et la sérénité parfois teintée d’humour qui se dégage de la famille Brunetti et l’insolence intelligente et déterminée de la signorina Ellettra. Sans oublier un commissaire qui ne soit ni alcoolique, ni dépressif, mais qui, heureusement, rencontre constamment des difficultés avec sa hiérarchie et avec l’administration en général, sinon sa vie serait trop parfaite pour être vraie…

C’est donc un Brunetti particulièrement intéressant et dynamique que j’ai retrouvé avec cette lecture et qui me donne envie de me plonger rapidement dans un autre tome de la série !

Brunetti en trois actes, Donna Leon, traduit de l’anglais par Gabriella Zimmermann, Calmann-Lévy, 2016, 338p.

Livre lu dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire, du challenge Il viaggio chez Eimelle, du challenge Femmes de lettres chez George et du challenge vénitien.

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L’archipel d’une autre vie, Andreï Makine

larchipel-dune-autre-vie-andrei-makineRetour aux découvertes de la rentrée littéraire avec « L’archipel d’une autre vie » publié par l’académicien Andreï Makine : j’attendais avec impatience de lire ce roman dont la couverture, comme le titre et le nom de l’auteur, évoquent les grands espaces, le froid limpide mais sévère de la Sibérie, l’aventure, l’inconnu…

Et de fait, l’auteur nous emmène en Sibérie orientale, où nous rencontrons un jeune orphelin envoyé à Tougour pour y faire un stage d’apprentissage. Il y croise un homme qui lui raconte une histoire étrange et mélancolique, celle de sa vie : Pavel Gartsev n’avait que vingt-sept ans en 1952 et la vie semblait s’arranger pour lui, malgré les circonstances. Il venait de rencontrer Svéta qu’il espérait épouser bientôt. Mais alors qu’il n’était plus sûr de ce mariage, il fut mobilisé par le comité militaire et saisit cette occasion pour se libérer de ses entraves sentimentales.

Au terme de sa mobilisation, Pavel Gartsev fut envoyé avec quelques camarades sur les traces d’un fugitif : commence alors un long voyage au sein de la taïga, sous les ordres de l’odieux capitaine Louskass. La mission s’avère plus difficile que prévue. La marche se prolonge, les hommes suivent le fugitif mais ne parviennent pas à le rejoindre, ni à l’attraper. Il est d’ailleurs très rusé. Bientôt, avec la fin du dernier mois d’été, les jours déclinent et le mauvais temps se profile. Il est temps de passer à l’action, d’encercler le fugitif, puis de rentrer au camp, la mission accomplie.

Mais la chasse à l’homme prend une autre dimension lorsque Pavel découvre l’identité du fugitif. Tout bascule, et Pavel se trouve face à son destin, un destin qu’il choisit de mener vers l’Archipel des Chantars, en plein Pacifique, où il pourra enfin vivre « une autre vie »…

Le nouveau roman d’Andreï Makine est une sorte de conte qui commence doucement, puis prend son envol peu à peu, pour finir par se laisser emporter par un souffle puissant, violent et doux à la fois, qui mène vers une autre vie, celle de l’amour, aux confins de l’Extrême-Orient russe : un très beau texte, à ne pas manquer !

 

L’archipel d’une autre vie, Andreï Makine, Seuil, Paris, août 2016, 283 p.

 

Lu dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire

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Une lame de lumière, Andrea Camilleri.

une-lame-de-lumiereVoici la dernière enquête du commissaire Montalbano qui vient de paraître en français, avec un décalage de quatre ans par rapport à la version originale ; le roman italien est en effet sorti depuis 2012, et j’ai donc eu la mauvaise surprise de découvrir en lisant les premières pages  d’« Une lame de lumière » que je connaissais déjà cette enquête, grâce à l’adaptation télévisée des romans de Camilleri.

Peu importait finalement, j’étais lancée et il y avait longtemps que je n’avais pas lu de « Montalbano ». J’étais en outre curieuse, après avoir lu l’avertissement du traducteur quant aux choix qu’il a dû effectuer pour rendre toute la saveur de la langue bien particulière de l’auteur, de voir comment il s’en était tiré !

Je redoutais en effet que la lecture ne soit pas fluide, ayant lu quelques avis négatifs au sujet de la traduction. Pourtant, les libertés prises par l’excellent Serge Quadrupanni, loin de me gêner, m’ont au contraire rappelé l’atmosphère qui règne dans la série italienne (que je regarde toujours en VO avec les sous-titres italiens pour m’aider face au dialecte sicilien). J’ai vraiment eu l’impression d’y être !

Cet épisode des enquêtes de Montalbano m’a bien plu. On y retrouve les travers des enquêteurs de Vigata, Montalbano, Mimi Augello, Fazio et bien sûr Catarella qui n’en rate pas une ! La vie privée du commissaire occupe une place importante dans le roman : on en apprend un peu plus sur Livia et sur le fait que Montalbano et Livia n’aient jamais eu d’enfant. La relation du commissaire avec sa fiancée éternelle est d’ailleurs mise en danger par la rencontre avec la belle Marian qui vient d’ouvrir une galerie d’art à Vigata. Montalbano cède à la tentation et hésite à quitter Livia…

Quant à l’enquête, elle est assez classique. Sont présents les nombreux ingrédients souvent utilisés par l’auteur, mais cela fonctionne toujours bien. Cette fois, c’est une jeune femme de vingt ans, Loredana, qui est agressée alors qu’elle allait déposer l’argent de la recette de son mari, un commerçant de cinquante ans, après avoir fait un long détour chez son amie Valeria. En même temps, un agriculteur se plaint d’avoir découvert des indices laissant penser que des individus occupent une grange qui lui appartient : la piste de tunisiens, réfugiés politiques ayant fui leur pays, semble se confirmer…

Comme d’habitude, Andrea Camilleri nous invite à assister aux repas du commissaire Montalbano, délices souvent préparés par la prévenante Adelina, ou pris chez Enzo. Dans cet épisode, comme la plupart du temps, Montalbano est seul à table, sous sa véranda  face à la mer. Nous partagerions bien avec lui quelques délicieux plats siciliens… (n’est-ce-pas Martine ?)

Pour retrouver l’univers de Montalbano, je vous conseille de faire un petit tour sur le blog de Martine ici et ici. Et pour en savoir plus sur « Une lame de lumière », découvrez son avis ici.

 

Une lame de lumière, Andrea Camilleri, traduit de l’italien (Sicile) par Serge Quadruppani, Fleuve noir, septembre 2016, 255p.

 

Livre lu dans le cadre du mois italien chez Eimelle, du challenge Polars et thrillers chez Sharon et du challenge 1% de la rentrée littéraire.

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Belgravia, de Julian Fellowes

belgravia-julian-fellowesLe roman s’ouvre à Bruxelles en 1815 sur le grand bal donné par la duchesse de Richmonds. Il s’agit pour elle de réunir la haute société anglaise, et notamment les nombreux réservistes basés à Bruxelles pour protéger la ville face à une possible invasion de Napoléon Bonaparte. La famille de Richmonds s’était elle-même établie à Bruxelles pour montrer sa solidarité avec le duc de Wellington qui y avait installé son QG, mais aussi pour faire des économies, loin des tentations londoniennes. Les temps étaient en effet difficiles, mais pas assez cependant pour renoncer à ce genre de festivités !

Au début du bal, la duchesse est interloquée de voir qu’elle a invité, par l’entremise de son neveu, M. James Trenchard, principal fournisseur de Wellington, qui n’est pour elle qu’un simple « épicier ». Lord Edmund Bellasis, le neveu de la duchesse de Richmonds, n’avait en réalité d’yeux que pour la fille de Trenchard, la belle Sophia, à qui il avait fourni trois invitations, pour elle et ses parents.

Le bal se déroule sans autre déconvenue pour la duchesse, jusqu’au moment où l’on apprend que Napoléon approche dangereusement de Bruxelles. Wellington se prépare à partir pour arrêter les Français du côté de Waterloo, tout comme les nombreux officiers présents au bal, qui commencent à faire leurs adieux à leurs proches. M. et Mme Trenchard retrouvent leur fille Sophia pleurant à chaudes larmes dans les bras du jeune Edmund qui doit lui aussi participer à la bataille désormais inévitable.

Dès le deuxième chapitre, l’auteur nous emmène en 1941, à Londres. La famille Trenchard est devenue très riche et participe à certains « thés d’après-midi » de l’aristocratie. Elle est en effet reçue dans de « grandes maisons » mais n’est pas considérée comme leur égale. Au cours d’une de ces réceptions, Anne Trenchard  rencontre  la vieille duchesse Richmonds, organisatrice du bal de Bruxelles devenu légendaire, et lui apprend que sa fille Sophia est décédée peu de temps après le neveu de la duchesse Lord Edmund Bellasis, tué dans la bataille. La duchesse laisse échapper que sa famille était inquiète d’une possible relation entre Edmund et Sophia, alors impossible à envisager en raison des origines sociales différentes des amoureux. La mère de Lord Edmund, Lady Brockenhurst est présente également, et Anne Trenchard fait sa connaissance. Les deux mères auront bientôt beaucoup à se dire, notamment à propos de Charles Pope, le brillant fils d’un révérend de la campagne, monté à Londres pour faire fortune à la City.

Le bandeau de couverture de « Belgravia » nous rappelle que Julian Fellowes est l’auteur de « Downton Abbey » : de quoi attirer les fans de la série dont je fais partie. Mais en commençant « Belgravia », je pensais surtout retrouver les ingrédients du précédent roman de Julian Fellowes,  « Passé imparfait », appliqués à une autre période de l’histoire.

« Belgravia » tient sans doute davantage de « Downton Abbey » que de « Passé imparfait ». En effet, comme dans la série, l’auteur s’intéresse ici principalement à la vie privée des personnages et à l’exploration de leurs sentiments, même si dans « Belgravia », il est beaucoup moins question de la vie des domestiques que dans « Downton Abbey». Au contraire, dans « Belgravia », ce sont les relations difficiles entre une famille aristocrate et une famille de nouveaux riches qui a réussi dans le commerce, et les amours contrariées qui en découlent, qui sont au centre de l’intrigue.

Ce qui m’a manqué ici, c’est un peu de la profondeur qui existait dans  le roman « Passé imparfait » : on se souvient que Julian Fellowes s’interrogeait sur les souvenirs, leur subjectivité, sur le temps qui passe et la nostalgie qui l’accompagne. « Belgravia » est donc un roman agréable à lire, mais pas indispensable. L’auteur se cantonne-t-il à appliquer une recette qui marche à une autre période ? On a en tout cas l’impression qu’il a moins à dire sur le sujet et s’en tient à une simple histoire très romanesque. Je ne regrette donc pas d’avoir emprunté ce roman en bibliothèque et d’avoir préféré, pour mes achats, d’autres romans de la rentrée littéraire. Je vous conseille de faire de même, ou d’attendre sa sortie en poche…

Belgravia, Julian Fellowes, Traduit de l’anglais par Valérie Rosier et Carole Delporte, JC Lattès,  juin 2016, 476 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge 1% de la Rentrée littéraire 2016

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Le dragon du Muveran, Marc Voltenauer : un polar dans la rentrée littéraire

le-dragon-du-muveran-slatkineGénéralement, il y a peu de polars parmi les romans de la rentrée littéraire et c’est encore le cas cette année. Ce n’est pas une raison pour les oublier, d’autant qu’ils y en a de très bons. Alors, si vous voulez changer d’ambiance,  je vous conseille « Le dragon du Muveran » de Marc Voltenauer, premier roman d’un auteur suisse francophone qui vient de paraître en France, en Belgique et au Canada.

Le livre est sorti en Suisse, l’année dernière, dans une maison d’édition locale et j’en ai parlé en juin dernier  (les lecteurs fidèles ont donc déjà lu les paragraphes qui suivent), après avoir fait un tour dans une librairie suisse de Lausanne où il m’avait été recommandé. Je n’ai pas regretté mon achat, puisque j’ai lu d’une traite cette sombre histoire qui se déroule dans le cadre enchanteur des Alpes vaudoises! Voilà qui change des polars nordiques, quoique…

Gryon est en effet un paisible village de montagne où se côtoient des paysans enracinés dans ces alpages depuis des générations et des propriétaires de résidences secondaires parfois originaires de l’autre bout du monde. Parmi les habitants de Gryon, il y a aussi des personnes qui travaillent en ville, dans la vallée, à Monthey ou à Bex, voire à Lausanne, comme Andreas Auer, inspecteur de police tombé sous le charme de ce coin tranquille où il est installé depuis peu, avec son compagnon, Mickaël, un journaliste indépendant.

Mais une fois n’est pas coutume, le village est secoué par un événement dramatique, puisqu’un crime atroce vient d’être commis. Erica, pasteure protestante du village, se rend au temple, en ce dimanche matin radieux de septembre 2012. Elle découvre un cadavre allongé sur la table de communion, installé dans la pose du Christ crucifié, nu, les jambes croisées. Un énorme couteau est planté dans le cœur du malheureux, les orbites sont privées de leurs yeux. Pour seul indice, un morceau de papier attaché par un petit lien au couteau porte une inscription qui reproduit un verset biblique.

L’enquête démarre doucement, le verset étant difficile à interpréter. Andreas est aidé par Karine, une collègue de Lausanne qui se demande si elle a bien fait de sacrifier sa vie personnelle pour son métier et par Mickaël, son compagnon, un as des recherches en tous genres qui se retrouve à fouiller les archives communales. Ce dernier envisageait justement d’écrire un polar ayant pour cadre le romantique village de Gryon, mais il n’imaginait pas un instant que la réalité puisse le devancer ! Il sera d’autant plus utile dans cette enquête qu’il est diplômé de théologie, et que le meurtrier prendra un malin plaisir à semer des versets bibliques sur son passage…

Pour son premier roman, Marc Voltenauer nous offre un « page-turner » qui n’a rien à envier aux plus sombres polars scandinaves, notamment pour ce qui est des meurtres sordides qui y sont perpétrés. L’auteur, qui est helvético-suédois, est d’ailleurs un fan de polars scandinaves. Mais on est loin de l’ambiance glauque de certains d’entre eux. A Gryon, la qualité de la vie n’est pas un vain mot, la lumière de septembre baigne le pays de sa douceur automnale, et pourtant… ! Ce décalage entre l’apparence et la réalité fait le charme du « Dragon du Muveran », qui nous promène sans arrêt entre la noirceur de l’âme humaine et la beauté à la fois éclatante et sereine du paysage.

Certes, « Le dragon de Muveran » comporte quelques coïncidences un peu trop flagrantes qui pourraient déplaire aux grands lecteurs de polars, mais à côté de cela, il y a de nombreux points positifs : le suspense maintenu jusqu’au bout, l’écriture fluide, les retours en arrière dans les années 60 et 70 où l’on apprend à connaître « celui qui n’était pas un meurtrier » sans découvrir de qui il s’agit, ainsi que la présence permanente du meurtrier qui observe le déroulement de l’enquête et les réactions des villageois.

Les personnages sont attachants, et notamment l’enquêteur principal, Andreas, un flic intelligent qui aime profiter de la vie mais sans excès : enfin, un policier qui ne sombre pas dans l’alcool … ! Avec son compagnon Mickaël, ils se détendent en dégustant un verre ou de bons petits plats sur leur terrasse, face à un paysage somptueux. Par moments, on s’y croirait… L’auteur restitue à merveille l’atmosphère de ces villages de montagne, où l’on a l’impression d’être au paradis, mais où la trop grande beauté des lieux ne fait que cacher la face obscure des sentiments humains…

Le dragon du Muveran, Marc Voltenauer, Editions Slatkine et Cie, Genève, août 2016.

 

Livre présenté dans le cadre du challenge 1% de la rentrée littéraire.

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Ada, d’Antoine Bello

adaImaginez un ordinateur capable d’écrire un roman, de rédiger n’importe quel article de journal, couvrant aussi bien le dernier match de votre équipe préférée que l’évolution des chiffres du chômage. Rien ne l’empêcherait d’écrire les discours des politiciens, ni de corriger les copies des étudiants et j’en passe… Cette intelligence artificielle existe, en plusieurs exemplaires : à chacun d’eux est assignée une tâche particulière et c’est à Ada que revient la mission littéraire qui consiste à écrire et publier un roman à l’eau de rose qui soit un immense succès.

Malheureusement, Ada a disparu, sûrement kidnappée, et l’entreprise high-tech de la Sillicon Valley qui a conçu ce programme révolutionnaire appelle à l’aide Franck Logan, un inspecteur de police appartenant à une unité spécialisée dans les disparitions et le trafic d’êtres humains. Ce dernier demande à être déchargé de l’affaire lorsqu’il s’aperçoit que la disparue n’est autre qu’un programme informatique et qu’il s’agit certainement d’un vol dû à un concurrent de la Turing Corp. Peine perdue, sa supérieure hiérarchique, l’arriviste Snyder, en lice pour les élections au poste de procureur général, ne peut se mettre à dos une entreprise si influente.

Franck Logan commence donc une enquête qui prend très vite une direction pour le moins inattendue. Flic d’une grande honnêteté, marié à une française qui vit depuis trente ans avec lui en Californie et qui continue à regarder les Etats-Unis à travers le prisme de ses principes marxistes, Franck est un personnage émouvant pour lequel je me suis prise d’affection. D’autant plus qu’il n’y connaît presque rien en intelligence artificielle, ce qui représente un grand avantage pour le lecteur qui n’éprouve aucune difficulté à le suivre, puisqu’il se fait tout expliquer !

D’abord roman policier, le livre d’Antoine Bello devient rapidement un roman d’anticipation qui s’intéresse à …la littérature. En pointant les dérives probables de la haute technologie, il nous propose de réfléchir au rôle que revêt la littérature au sein de nos sociétés démocratiques et nous avertit des risques que représentent les intelligences artificielles. En ce qui me concerne, j’y ai décelé également un cri d’amour pour la langue, les mots et les écrits en général. J’ai adoré le cours pratique que l’inspecteur Logan nous donne sur le haïku, ce poème japonais en trois vers et dix-sept pieds, véritable hymne à la concision !

On retrouve un des thèmes qu’Antoine Bello a développé dans son roman « Les falsificateurs », à savoir le pouvoir des mots et la manipulation des masses que permet la falsification des écrits. Antoine Bello ne résiste pas à nous faire une démonstration de ce pouvoir de manipulation à la fin de son roman. D’ailleurs qui nous dit qu’il est bien l’auteur de ce roman et que ce n’est pas Ada elle-même qui a mené sa mission à bien ?

Heureusement, Ada n’existe pour l’instant que dans le roman d’Antoine Bello. Les écrivains, poètes, journalistes et autres rédacteurs ont encore quelques beaux jours devant eux avant d’être remplacés par des robots qui les enverraient tous à la retraite prématurée et qui mettraient en péril nos démocraties et notre civilisation ! Quoiqu’on ne sache pas vraiment où nous en sommes dans ce domaine aussi novateur qu’effrayant…

Un roman intelligent, captivant, mais aussi inquiétant, qui plaira et effraiera tout à la fois les amoureux de la littérature !

Ada, Antoine Bello, Gallimard, Paris, juin 2016, 362 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois américain 2016 et du challenge 1% de la rentrée littéraire

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