Betty, Tiffany McDaniel

Quand on a un papa qui est allé sur la lune, perché sur le dos d’un « Attrapeur d’Etoiles Agité », ces magnifiques lions noirs chargés de ramasser les étoiles tombées sur terre, on ne peut qu’aimer les histoires. D’ailleurs, le jour où elle cesse de croire aux histoires de son père, Betty se met à en écrire : des histoires qu’elle enfouit sous terre au fil des années. 

Néanmoins gaie, pleine d’entrain et d’attention pour les autres, Betty a beaucoup à raconter : l’écriture devient le réceptacle de sa douleur. Quand on est la sixième d’une famille de huit enfants qui a connu beaucoup de deuils, la vie qui se dévoile peu à peu est rude et sans concessions. Surtout quand se profilent de terribles secrets de famille qui expliquent le comportement parfois fantasque, souvent irrationnel et déséquilibré de la mère. Mais il y a l’amour inconditionnel du père ainsi que sa bienveillance et le monde imaginaire qu’il met à la disposition de ses enfants.

Chez les Carpenter, la vie est difficile également parce que la mère est blanche et que le père est un Cherokee. Betty tient de lui, c’est d’ailleurs la seule des enfants à avoir la peau si foncée, ce qui lui vaut d’être la proie des moqueries des habitants et des écoliers de Breathed, la petite ville de l’Ohio où la famille Carpenter a fini par s’installer. Mais Betty, forte de la tendresse de son père, qui la surnomme « la Petite Indienne » et lui enseigne un peu de la culture des Cherokees, apprend à sécher ses larmes et à garder la tête haute.

Voilà un très beau roman qui évoque l’enfance, la perte des illusions et de l’innocence et qui nous offre un magnifique duo père-fille. Les sept cent pages défilent rapidement car l’écriture fluide et facile à lire n’en n’est pas moins recherchée et poétique. J’ai beaucoup aimé les petits mots pour se souhaiter une bonne nuit que les sœurs gardent précieusement, des mots qui rassurent et qui réparent, comme ceux de Landon, le père, et qui rendront Betty plus forte et l’aideront plus tard, non pas à oublier, mais à prendre son envol.  

Betty, Tiffany McDaniel, traduit de l’américain par François Happe, Gallmeister, 2020, 716 p.

Herland, Charlotte Perkins Gilman

Pour ma deuxième participation à ce mois américain, j’ai choisi un roman qui se trouvait depuis un an dans ma Pal , « Herland, ou l’incroyable équipée de trois hommes piégés au royaume des femmes ». Publié en 1915 sous forme de feuilleton dans un mensuel que l’auteure éditait elle-même, ce roman n’est paru en livre qu’en 1979, au moment de la redécouverte de l’œuvre de cet auteure prolifique. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des ouvrages ayant le plus influencé le mouvement féministe américain et c’est à ce titre qu’il est intéressant et par ce qu’il révèle en creux de la société du début du vingtième siècle.

 

Trois amis américains participant à une importante expédition scientifique, entendirent parler d’un royaume exclusivement composé de femmes et de bébés filles : cette étrange « terre des femmes » d’où personne n’était jamais revenu vivant, devint leur obsession et ils décidèrent de partir tous les trois à sa découverte. Après une préparation sérieuse, Terry, Jeff et Vandyck, le narrateur, se rendirent aux confins de l’Amazonie, tout en devisant sur ce qu’ils s’attendaient à trouver sur place. Comment, à la lumière de leur savoir, pouvaient-ils concevoir un pays sans hommes ?

Ce pays existait pourtant bel et bien et peu après leur arrivée, les trois amis furent capturés sans violence par des « gardiennes » qui mirent en place une « détention pacifique » que les trois hommes n’avaient jamais imaginée. Le but des femmes étant d’en apprendre le plus possible sur une civilisation qu’elles ne connaissaient pas, elles commencèrent par enseigner leur langue aux trois intrus.

La suite de la détention des hommes se passa en de longues conversations au cours desquelles chacun des deux groupes apprenait à l’autre le fonctionnement de la civilisation à laquelle il appartenait. On découvre alors un peuple de femmes qui se reproduit depuis deux mille ans par parthénogénèse. Peu à peu, les femmes ont édifié une société harmonieuse, sans violence et respectueuse de la nature, à partir d’une conception bienveillante de la maternité et de l’éducation, et fondée sur une entente parfaite entre ses membres.

Un siècle après son écriture, ce texte a certes vieilli, mais par certains côtés seulement. Ainsi, la « sororité » parfaite décrite par l’auteur nous paraît impossible ; comme si les femmes étaient toutes dotées de tolérance et pleines d’attentions les unes pour les autres… mais il est vrai qu’il s’agit d’une utopie ! Il y a également l’eugénisme, caractéristique de cette époque, qui est très présent dans le roman. En effet, les femmes de Herland ont contrôlé les naissances pour éviter la surpopulation qui menaçait leur petit territoire, mais ce faisant, elles ont écarté de la fonction reproductrice les filles qui avaient des problèmes physiques et psychologiques, créant ainsi un peuple homogène de souche aryenne et performant sur tous les plans.

Quoi qu’il en soit, le roman reste très intéressant par ce qu’il révèle de la société américaine de l’époque, puisqu’il met l’accent sur ses nombreuses imperfections quant à la place des femmes, comme sur d’autres travers d’ailleurs. Enfin, s’il y a bien un domaine où ce roman est précurseur, voir prémonitoire, c’est celui de l’écologie, puisque les femmes de « Herland » respectent la nature, en préservent la diversité et ont déjà adopté des techniques de permaculture très développées. Voilà donc un court roman d’anticipation, une utopie qui tient un peu de la fable, qui n’est pas inintéressant et que je recommanderais plus particulièrement à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du féminisme.

 

Herland, ou l’incroyable équipée de trois hommes piégés au royaume des femmes, Charlotte Perkins Gilman, traduit de l’américain par Yolaine Destremau et Olivier Postel-Vinay, Books Editions, mars 2018, 207 p.

ou Pavillons poche Robert Laffont dans une autre traduction, 2019, 288 p.

 

 

Participation au mois américain chez Martine et au Challenge Objectif Pal chez Antigone.

Dégels, Julia Phillips

 

Pour cette première lecture du mois américain, j’ai choisi un roman qui se déroule en Russie, et plus précisément au Kamtchatka, cette péninsule lointaine et mystérieuse de l’Extrême-Orient russe qui n’est pas très souvent évoqué dans la fiction. C’est la couverture qui m’a attirée, ainsi que la quatrième de couverture qui fait référence à « la lignée de Laura Kasischke et d’Alice Munro, où l’émotion se mêle au suspense ».

Sophia et Alyona sont sœurs. Elles vivent à Pétropavlosk, une ville du sud de la péninsule du Kamtchatka. Nous sommes en août et les deux petites filles se promènent au bord de l’eau le long de la baie, tandis que leur maman travaille. Elles sont pourtant prévenues des dangers, mais lorsqu’un inconnu, blessé à la cheville, leur demande de l’aide, elle ne se méfient pas. Elles ne réapparaîtront plus et malgré les appels à l’aide de leur mère, la police ne fait qu’une enquête rapide, avant de conclure à une probable noyade.

Dans une autre famille, c’est une jeune fille de dix-huit ans qui a disparu, il y a déjà quelques années. Lilia n’était pas considérée comme une fille sérieuse et les rumeurs sur son compte ont sans doute contribué à écourter l’enquête : elle serait partie vers la ville, peut-être Moscou, en tout cas vers un avenir meilleur, ce que tout le monde feint de croire pour se rassurer.

Douze mois de l’année et douze chapitres qui explorent la vie quotidienne de familles banales, de femmes qui gravitent autour de ces deux familles et qui vivent, chacune à leur façon, ces disparitions : voici un premier roman d’une jeune auteure américaine qui, passionnée par la Russie, a reçu une bourse pour aller passer un an dans cette terre du bout du monde, et qui nous fait découvrir la vie de ces habitants de l’ancienne Union Soviétique, oubliés du miracle économique et qui cherchent à préserver leur identité, leurs spécificités culturelles.

Dans ce roman au suspense diffus mais toujours présent, ce n’est pas l’intrigue qui compte mais la façon dont les femmes vivent ces disparitions. L’auteure explore la douleur des mères des enfants disparus, insistant sur le rôle de l’entourage et même le mal qu’il peut faire inconsciemment, en voulant simplement aider. Et autour d’elles, c’est toute une région qui souffre, s’interroge et n’ose plus laisser ses enfants libres alors que rode peut-être un tueur…

 

Dégels, Julia Phillips, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, J’ai lu n°12810, juillet 2020, 379 p.

 

 

Participation au mois américain chez Martine et au challenge polars et thrillers chez Sharon.

 

 

La montagne magique, Thomas Mann

 

Voilà presque un mois que je n’ai pas publié de chronique, mais j’avais cet été décidé de beaucoup lire et de passer peu de temps sur Internet. Comme chaque année, j’aime participer au challenge « Pavé de l’été », et cette fois, plus qu’un pavé, c’est un « bloc » que j’ai lu et dont je suis ravie d’être venue à bout (au prix de quelques efforts c’est vrai). Mon prochain Thomas Mann sera « Mort à Venise », soit environ dix fois moins long que « La montagne magique »…

Nous sommes un peu avant la première guerre mondiale. Hans Castorp, est un jeune Allemand, orphelin mais néanmoins très aisé. Il se rend en Suisse, à Davos, afin de rendre visite à son cousin qui se trouve depuis de longs mois dans un sanatorium où l’on soigne la tuberculose. Hans y découvre un monde dont il ne soupçonnait pas l’existence : la vie des malades est rythmée par des cures de repos en chaise longue qui leur permet de respirer l’air pur et bienfaisant qui règne en altitude, par de riches et fréquents repas et par des prises de températures aussi longues que répétitives.

Les pensionnaires du sanatorium forment un véritable microcosme constitué de représentants de l’aristocratie et de la bourgeoisie européenne. Tous souffrent de la tuberculose à des degrés divers et, si certains guérissent, d’autres restent au « Berghof » pendant des années ou ne survivent pas et disparaissent alors subrepticement…

Alors qu’il aurait dû rentrer à Hambourg au bout de trois semaines, Hans Castorp est sujet, peu avant son départ, à de faibles fièvres qui conduisent le médecin chef à lui conseiller de prolonger son séjour… Il restera sept ans à Davos (je ne divulgue rien car cela est annoncé dès les premières pages).

« La montagne magique », roman culte et chef d’œuvre de la littérature allemande, a attiré mon attention en librairie il y a quelques temps, parce qu’il venait de sortir dans une nouvelle traduction. Et je n’ai pas regretté ma lecture, même si le roman est parfois long (près de 1200 pages tout de même). Les digressions sont tellement diverses qu’elles ne peuvent pas toutes nous intéresser : sont passés en revue des sujets aussi variés que la médecine, la botanique, la politique, l’astronomie, la philosophie et bien d’autres encore.

L’auteur use de différents procédés pour écrire une sorte d’encyclopédie des savoirs du début du vingtième siècle : il nous fait part des réflexions du jeune Castorp, des enseignements de Settembrini, écrivain et pédagogue italien qui se fait un devoir d’instruire Castorp des bénéfices des progrès de la science, de la raison et des arts. Nous assistons également aux discussions enflammées que Settembrini a régulièrement avec Naphta, un jésuite qui a des opinions radicalement opposées aux siennes.

Roman en partie autobiographique, « La montagne magique » est difficile à définir : c’est à la fois une somme philosophique, un roman d’initiation qui échoue et se moque ainsi de ce genre, et le témoin de l’évolution politique et philosophique de Thomas Mann qui a écrit « La montagne magique » entre 1912 et 1924 et a changé d’opinion sur la guerre, entre autres, comme nous l’explique la traductrice dans une postface très éclairante. Et même s’il comporte de nombreuses connotations hermétiques pour le lecteur lambda, le roman a un grand intérêt aussi en tant que fresque qui illustre un monde ancien et une civilisation en déclin.

Enfin, pour moi qui ne connaît rien à la littérature allemande, à part Goethe et deux ou trois auteurs contemporains, il est intéressant de rapprocher le roman de Thomas Mann du « Candide » de Voltaire, auquel Hans Castorp ressemble par certains aspects. Et de l’œuvre de Proust qui était le contemporain de Thomas Mann. Le temps joue d’ailleurs un rôle très particulier dans « La montagne magique » où la perception qu’en ont les protagonistes est analysée, voire disséquée dans de longs passages.

Thomas Mann réussit le paradoxe de nous faire entrer dans un monde clos et monotone dans lequel règnent la maladie et la mort, et d’en faire un cocon qu’il est ensuite difficile de quitter. Il faut du temps, un peu de courage et de détermination, mais l’on retrouve dans ce roman tout l’intérêt et le plaisir des œuvres classiques. Comme l’on dit, à lire au moins une fois dans sa vie…

 

 

La montagne magique, Thomas Mann, traduit de l’allemand, annoté et postfacé par Claire de Oliveira, Le livre de poche n°35564, 2019, 1170 p.

 

 

Lu dans le cadre du challenge Pavé de l’été chez Brizes, et du challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

Bleu calypso, Charles Aubert, finaliste du Prix Nouvelles Voix du Polar 2020.

 

Niels est fabricant de leurres pour la pêche et le « bleu calypso » est son dernier-né. Fruit d’une longue expérience dans la pêche, sculpté à la main à partir d’une petite pièce de cèdre, le « bleu calypso » est une vraie réussite pour pêcher le loup, un poisson que Niels s’empresse de remettre à l’eau car sa passion est la pêche, seulement la pêche, à la différence du Vieux Bob, son voisin, excellent pêcheur lui aussi mais également fin cuisinier ; les deux hommes partagent parfois un délicieux « dos de loup rôti au beurre d’agrumes », mais plus souvent ils prennent ensemble une bonne bière, tout en échangeant de rares paroles. Vieux Bob n’est pas bavard.

Niels vit de la vente des leurres qu’il fabrique. Il a peu de besoins depuis qu’il s’est installé dans cette cabane au bord de l’étang, près du canal du Rhône à Sète. Il préfère profiter de la vie plutôt que de mener celle qui emprisonne la plupart de ses concitoyens. Sa routine quotidienne est toutefois bouleversée lorsqu’il découvre un cadavre dont le visage affleure dans l’étang. Elle l’est encore davantage lorsqu’il voit débarquer Lizzie, une journaliste hyperactive, qui est en réalité la fille du Vieux Bob. Parce qu’il avait une fille, celui-là ?

Niels se rend bien compte qu’il vit retranché du monde. D’ailleurs, il ne sait même pas qu’un premier cadavre a été découvert quelques jours avant sur un chemin des environs. Très vite, les gendarmes locaux arrivent, dirigés par le capitaine Malkovitch, de la section de recherches de Montpellier. L’enquête démarre et Niels, sans alibi, se retrouve aussitôt suspect.

Premier roman de Charles Aubert, « Bleu calypso » est très réussi. Dès le premier chapitre, j’ai été « ferrée », et pourtant ce n’était pas gagné puisque celui-ci évoque les leurres et la pêche. Mais l’auteur sait très bien happer notre attention et finalement, certains paragraphes consacrés à des techniques de pêche se sont révélés très intéressants, tout comme la façon dont l’auteur plante ses personnages qui m’ont intriguée d’entrée de jeu.

S’il m’a passionnée en ce qui concerne l’enquête, c’est l’atmosphère, la psychologie des personnages et l’écriture qui sont les points forts de « Bleu calypso ». J’ai particulièrement apprécié la description des éléments et certaines métaphores inattendues qui permettent à l’auteur de se forger un style bien à lui. Il y a également beaucoup d’humanité dans ce polar qui évite les détails sanguinolents pour se concentrer sur la psychologie des protagonistes et dans lequel, de temps en temps, l’auteur donne discrètement son avis sur notre monde, son organisation et ce qui pourrait aller mieux : il y a des éléments autobiographiques dans « Bleu calypso », Charles Aubert, comme son personnage, ayant abandonné un travail bien rémunéré dans une grande ville pour se consacrer à une activité manuelle, dans une maison située au bord de l’eau…

J’ai donc dévoré ce roman d’une traite, tout en ralentissant afin de savourer certains passages très beaux, notamment lorsqu’un orage déverse des quantités d’eau sur l’étang et la mer. Je me suis promis de me procurer rapidement le deuxième roman de Charles Auber, « Rouge tango », tout en espérant que l’auteur reçoive le prix Nouvelles Voix du polar dans sa catégorie !

 

Coup de cœur 2020 !

 

Bleu calypso, Charles Aubert, Pocket n° 17724, décembre 2019, 331 p.

1793, Niklas Natt Och Dag, finaliste du Prix Nouvelles Voix du Polar 2020.

 

Dépaysement total avec ce roman policier historique qui nous transporte dans la Suède de la fin du 18 ème siècle. Si le pays reçoit des nouvelles des « Lumières » qui progressent en France, de ses excès et frayeurs, il se trouve quant à lui dans l’obscurité la plus totale : les bas quartiers de Stockholm vivent dans le dénuement, la violence, la vermine et connaissent même l’esclavage au sein des filatures. Bourgeois et nobles viennent ajouter la corruption à ce tableau peu reluisant et toutes les classes sociales se retrouvent unies dans une passion pour l’alcool qui corrompt les raisonnements et abrège les vies.

Mickel Cardell est un « boudin ». Il a servi dans l’artillerie durant la guerre de Russie du roi Gustav. Au cours d’une bataille, il a perdu son bras, ce qui lui a sauvé la vie et fait perdre son innocence, après qu’il eût compris pour quel homme il se battait. C’est Cardell que quelques enfants viennent chercher pour repêcher un cadavre flottant dans les eaux putrides du lac de Fatburen. Une fois ce travail accompli, Cardell appelle la garde nationale et Cécil Winge arrive sur les lieux. Cet homme de loi, encore jeune mais atteint de tuberculose, est épuisé. Bien que sa santé l’abandonne, il se laisse convaincre par le chef de la police de mener l’enquête lorsqu’il apprend que les sévices qui marquent le cadavre ont été pratiqués du vivant de celui-ci, à plusieurs mois d’écart. Winge sait qu’il ne peut enquêter seul et il parvient à convaincre Cardell de faire équipe avec lui dans cette enquête qui mènera ces deux hommes peu assortis des bas-fonds de Stockholm aux palais de l’aristocratie.

« 1793 » est un polar passionnant, extrêmement bien documenté et très bien écrit, qui arrive à nous faire ressentir l’atmosphère de la capitale suédoise pendant cette période dominée par la violence et l’horreur. Sa construction en trois parties qui d’abord remontent le temps, nous permet de comprendre peu à peu les relations entre les protagonistes de l’affaire. Le polar se termine sur une quatrième partie qui voit le dénouement de l’enquête.

« 1793 » se trouve en concurrence avec « Sur le toit de l’enfer » d’Ilaria Tuti pour le Prix Nouvelles Voix du Polar 2020 dans la catégorie « Polar étranger ». Les deux romans sont excellents tous les deux, mais très différents, et mon choix sera dicté clairement, en ce qui me concerne, par une simple question de goût.

 

1793, Niklas Natt Och Dag, traduit du suédois par Rémi Cassaigne, Pocket n° 17372, mars 2020, 521 p.

 

 

 

Sur le toit de l’enfer, Ilaria Tuti, finaliste du Prix Nouvelles Voix du polar 2020.

Voici ma deuxième chronique dans le cadre du prix Nouvelles Voix du polar des éditions Pocket. Il s’agit cette fois du premier des deux romans finalistes que j’ai lus dans la catégorie « Polar étranger ». Encore une fois, le niveau est élevé !

 

Dans une vallée sauvage et sombre des montagnes du nord de l’Italie, aux confins de l’Autriche, là où les hommes ont gardé l’habitude de l’isolement et le goût du secret, un crime odieux vient d’être commis dans les bois. Un cadavre sans yeux, nu, est découvert par un randonneur. Il est aussitôt identifié, puisqu’il s’agit d’un habitant du village qui avait disparu depuis deux jours.

C’est la commissaire Battaglia qui fait les premières constatations et démarre l’enquête. A ses côtés, Massimo Marini, jeune inspecteur qui arrive de la ville, soucieux de bien faire mais attentif à ne pas se laisser marcher sur les pieds. C’est par son regard que nous faisons connaissance avec sa chef, Teresa Battaglia, profiler d’une soixantaine d’années qui, c’est le moins que l’on puisse dire, ne l’accueille pas aimablement…

En effet, Teresa ne s’embarrasse pas de conventions. Ce qui compte est l’efficacité et elle utilise son expérience et sa mémoire des anciennes affaires pour se faire une idée du profil psychologique de l’assassin ; ou plutôt de celui que l’on recherche et qu’elle considère comme une victime également car, pour elle, il faut avoir subi beaucoup pour en arriver à de telles extrémités. En tout cas, ce dont Teresa Battaglia est sûre, c’est que celui qui a commis le crime recommencera. Il faut donc le retrouver au plus vite afin d’éviter de nouvelles victimes.

L’enquête s’annonce difficile, par le caractère des gens de la montagne qui aident peu les enquêteurs et par le fait que le meurtrier n’a pas recours au même mode opératoire lors de ses différents crimes. Mais Teresa Battaglia ne s’en laisse pas compter. Elle se bat farouchement d’autant qu’elle a affaire à un nouvel ennemi, puisqu’elle est victime de plus en plus souvent de pertes de mémoires et de courts moments pendant lesquels elle se sent désorientée. Autant d’éléments qui lui font penser à une maladie qui s’installe, ce qui serait un drame pour elle qui ne vit que pour son métier.

Avec ce premier polar, Ilaria Tuti a déjà inscrit son nom parmi les maîtres du polar italien. Le succès est bien mérité. L’atmosphère de ce village de bout de vallée est très bien rendue -il ressemble à celui dont l’auteure est originaire-. Et j’ai beaucoup aimé le personnage de Battaglia qui, sous ses airs bourrus, est en fait une femme sensible et humaine qui cherche à comprendre l’assassin et progresse ainsi rapidement dans son enquête. Avec en toile de fond, la problématique du syndrome de privation affective sur les nouveaux-nés. Une question d’actualité, qui m’a fait frémir quand j’ai pensé à un article lu en mai dernier, relatif à des nouveaux-nés issus de la GPA qui attendaient leurs futurs parents dans des berceaux bien alignés d’un hôtel ukrainien, soignés mais sans aucun amour, et bloqués là par les effets du confinement…

Bref, j’aime quand un polar fait référence à une question d’actualité ou à un fait historique, quand l’horreur du crime s’explique d’une façon ou d’un autre et nous ouvre les yeux sur une problématique. Très bonne lecture donc. Je lirai avec plaisir le second volet des enquêtes de Teresa Battaglia qui est déjà sorti.

 

Sur le toit de l’enfer, Ilaria Tuti, traduit de l’italien par Johan-Frédérik Hel Guedj, Editions Pocket n°17644, janvier 2020, 430 p.

 

 

L’empathie, d’Antoine Renand, finaliste du Prix Nouvelles Voix du polar 2020.

 

Comme je vous le disais hier, je participe au jury du prix Nouvelles Voix du polar des éditions Pocket. Voici mon avis sur le premier des deux romans finalistes que j’ai lus dans la catégorie « Polar français » :

 

Une jeune infirmière de vingt-huit ans, Déborah Joubert, se retrouve au 2ème district de police judiciaire, la « Brigade du viol », après avoir été sauvagement agressée dans l’ascenseur de son immeuble par un individu portant un casque de moto. Marion Mesny, et son collègue Anthony Rauch, surnommé La Poire, écoutent attentivement la jeune femme avant de se lancer dans une enquête urgente, convaincus d’avoir affaire à un violeur en série qui ne tardera pas à recommencer.

Si les deux enquêteurs sont des spécialistes dans ce domaine, ils se trouvent aussi face à un ennemi de taille : celui qu’ils surnomment « le lézard » a différents modes opératoires, mais la plupart du temps, il pénètre dans les appartements parisiens, quel que soit l’étage, en escaladant les façades les plus lisses. Redoutablement puissant et intelligent, Alpha -c’est cette fois le nom que lui-même s’est donné- est la haine incarnée et il ne recule devant rien pour assouvir ses pulsions. Marion et Anthony vont l’apprendre à leurs dépens. Mais les deux enquêteurs ne sont pas n’importe qui et en plus, ils entretiennent une relation amicale forte et atypique… Impossible d’en dire plus sans risquer de dévoiler des éléments essentiels !

« L’empathie » est un polar très efficace, véritable page-turner qui menace votre sommeil -et pas seulement parce que vous n’arriverez pas à le lâcher. La construction permet de s’intéresser à chacun des personnages en particulier, avec beaucoup de psychologie, et d’explorer son passé et les secrets qu’ils recèle, même si cela occasionne quelques répétitions. A cette nuance près, c’est donc remarquable pour un premier roman.

Pour le reste, il y a des viols et des sévices sexuels en tous genres, accompagnés de descriptions violentes et crues. Beaucoup trop pour moi en tout cas, ce qui a fini par me dégoûter. J’ai trouvé cela vraiment dommage car le polar aurait pu être aussi prenant et bien ficelé si les scènes avaient été davantage suggérées que racontées froidement comme dans un rapport policier. Âmes sensibles donc, s’abstenir, et pour les autres, dont je fais pourtant partie, il vaut mieux être prévenue !

Ah, j’oubliais le titre, il est bien trouvé, car si l’empathie tarde à arriver, il y en a quand même dans cet univers glauque et « noirissime », histoire de souffler un peu de temps en temps…

 

L’empathie, Antoine Renand, Pocket n°17640, février 2020, 489 p.

 

 

 

 

Prix Nouvelles Voix du polar 2020

 

J’ai la joie de faire partie cette année du jury pour la sélection du Prix Nouvelles Voix du Polar 2020. Quatre romans policiers sont en lice, après avoir été sélectionnés par les libraires. Deux donc, pour chacune des catégories suivantes : polars français et polars étrangers.

 

Polars français

 

Bleu calypso

Charles Aubert

 

L’empathie

Antoine Renand

 

 

Polars étrangers

 

1793

Niklas Natt Och Dag

 

Sur le toit de l’enfer

Ilaria Tuti

 

 

J’ai reçu les quatre livres suivants début juillet. Le timing est serré, puisque nous devons voter au plus tard le 31 juillet pour celui que nous préférons dans chacune des catégories. Le défi est intéressant car les livres proposés sont tous d’un niveau remarquable pour des premiers romans. Mais heureusement, ils sont aussi très différents, ce qui facilitera ma décision finale.

Le prix sera remis à chacun des deux lauréats en septembre prochain.

Comme il ne reste qu’une semaine avant la date limite des votes, je posterai mes quatre chroniques sur ces romans avant le 31 juillet. Honneur aux polars donc pendant quelques jours, avec beaucoup de frissons en perspective !

 

 

 

Il était deux fois, Franck Thilliez

Grandiose, diabolique, génial, brillant, addictif… je pourrais aligner deux lignes de qualificatifs pour parler du dernier polar de Franck Thilliez qui parvient toujours à me surprendre : mais comment fait-il pour se renouveler de la sorte, tout en étant fidèle à ce que l’on aime chez lui ? Une intrigue parfaitement ficelée, avec des criminels qui rivalisent d’horreur et de folie, une construction magistrale, un sujet scientifique doublé d’une question sociétale ou culturelle, de nombreuses références et, comme dans « Le manuscrit inachevé », des palindromes et des énigmes qui invitent le lecteur à se creuser la cervelle. Une recette parfaite, mais il faut être un grand chef pour la réussir !

Et quand on sait que Thilliez aime à semer dans son texte quelques indices qui prendront leur signification plus tard, on essaie de freiner la lecture pour être plus attentif aux détails. Et pourtant, il est difficile de ralentir quand l’intrigue est si prenante. Cette fois, nous sommes à Sagas, une petite ville des Alpes coincée au fond d’une vallée sinistre, froide et sombre. Gabriel Moscato se réveille dans une chambre d’hôtel, tout aussi glauque que la vallée-n’y logent que des familles qui viennent visiter leurs proches détenus dans la prison voisine-, et se rend compte, stupéfait, qu’il ne se trouve pas dans la même chambre que celle où il s’était endormi. Le pire est à venir puisqu’il découvre dans le miroir de la salle de bains un visage amaigri et vieilli qu’il reconnaît à peine.

Moscato était venu dans cet hôtel retrouver sa fille Julie, disparue un mois plus tôt, en mars 2008. Or, nous sommes en novembre 2020. Moscato ne se souvient de rien, sa mémoire occulte soudainement douze ans de sa vie. Il pense être choqué par ce qu’il a vu pendant la nuit, une pluie d’oiseaux morts, bien réelle car elle a réveillé d’autres clients de l’hôtel. Le cauchemar continue lorsque Moscato apprend qu’il n’est plus gendarme et que ses anciens amis ou collègues ne veulent plus lui parler…

Je n’en dirai pas davantage sinon que Thilliez aborde le thème de la mémoire et celui, passionnant, de « l’art criminel » ou de la représentation de la mort par crime dans la peinture, la littérature ou d’autres domaines que vous découvrirez si vous lisez « Il était deux fois ». A cet égard, les références au polar en général et à des auteurs contemporains sont assez savoureuses.

Les lecteurs fidèles de Thilliez trouveront dans ce nouveau roman de nombreuses références au « Manuscrit inachevé », son roman paru en 2018, ainsi qu’une surprise de taille. Je leur conseillerai d’ailleurs de relire « Le manuscrit inachevé » ou au moins, d’en relire quelques résumés assez complets. Les autres découvriront « Il était deux fois » sans aucune incompréhension, c’est aussi cela le génie de l’auteur.

 

Il était deux fois, Franck Thilliez, Fleuve Editions, collection Fleuve Noir, avril 2020, 506 p (+ ?).

 

 

Participation au challenge polar et thriller chez Sharon