Rentrée littéraire : La grande escapade, Jean-Philippe Blondel

 

Le nouveau roman de Jean-Philippe Blondel ne se raconte pas : la trame est simple, puisque l’on assiste à une année de la vie de quelques personnes qui habitent sur le site du groupe scolaire Denis-Diderot, dans une ville de province de l’Est de la France. Nous sommes en 1975, et les institutrices et instituteurs bénéficient encore de logements de fonction. Ils sont donc quelques couples, avec leurs enfants, à vivre dans le même bâtiment, sur leur lieu de travail. L’auteur nous fait entrer dans le quotidien de chacun, nous faisant assister aux préoccupations, aux commérages mesquins ainsi qu’aux jeux de séduction qu’implique cette promiscuité.

Au-delà de la vie des personnages, c’est un monde en pleine mutation que Jean-Philippe Blondel pointe du doigt. Quelques années après mai 68, les tendances qui vont sous-tendre notre société pendant plusieurs décennies se dessinent, entre les tenants du progressisme et les conservateurs : la querelle entre les anciens et les modernes s’affirme sous nos yeux et le petit groupe scolaire composé d’une école maternelle et d’une école primaire en ressent les premiers effets.

C’est aussi le début de la mixité à l’école, de la grande consommation et des vacances de masse et enfin de l’émancipation des femmes. Les personnages féminins en sont conscients et leurs conjoints ne sont pas tous favorables à ces changements. D’ailleurs, chacun des personnages le répète, avec une connotation plus ou moins positive : « le monde est en train de changer ». La fin abrupte n’a finalement pas d’importance, si ce n’est de nous rappeler que l’essentiel est de « se précipiter sur ceux qui nous entourent encore pour les assurer de notre amour ».

Comme dans « Un hiver à Paris » du même auteur, j’ai trouvé que dans « La grande escapade », les parties étaient de qualité assez inégale. C’est clairement dans la quatrième partie que je suis vraiment entrée dans le roman et que je me suis attachée aux personnages. Et c’est sûrement pour cela que j’ai trouvé la fin un peu brutale et que j’aurais aimé continuer encore un peu.

Ceci dit, j’ai beaucoup aimé l’évocation de l’ambiance des années soixante-dix qui m’a semblé très juste. Enfin, pour finir par le meilleur, j’ai énormément apprécié l’humour, fin et léger qui émaille l’ensemble du récit. Est-ce dû au style indirect libre et à la distanciation qu’il introduit, comme un œil ironique qui contemple tout ce petit monde ?  Une lecture que je recommande aux nostalgiques de ces années-là, et qui pourra aussi intéresser les moins de cinquante ans, d’autant que les thèmes évoqués dans le roman sont toujours très actuels.

Je remercie Netgalley pour sa confiance, ainsi que les Editions Buchet-Chastel.

#LaGrandeEscapade #NetGalleyFrance

 

La grande escapade, Jean-Philippe Blondel, Editions Buchet-Chastel, Paris, 15 août 2019, 272 p.

 

1ère participation au challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie.

 

 

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Selfies, Jussi Adler-Olsen

Pour sa septième enquête, le département V de la police de Copenhague va faire d’une pierre … trois coups. En effet, ce sont plusieurs enquêtes que Carl Mørck et ses collègues vont résoudre, des « cold-case » comme à leur habitude, mais aussi un cas très récent, puisqu’un « serial-chauffard » sévit en ville et qu’il faut vite l’arrêter. Le département V, qui est sur la sellette car il est accusé de ne pas être assez rentable, met donc les bouchées doubles.

Les victimes du chauffard sont de très jolies jeunes filles, qui n’ont rien dans la tête et préfèrent toucher les aides sociales que de travailler. Le coupable ? Une assistante sociale trop zélée, fatiguée de la bêtise de ses « clientes », qui bascule lorsqu’elle apprend qu’elle est gravement malade : pourquoi elle, alors qu’elle mérite davantage de vivre que ces petites oies sans cervelle qui coûtent si cher à la collectivité ?

Anne-Line décide donc de les éliminer une à une et elle agit méthodiquement. Carl et Assad sont sur le pont mais ils ont un nouveau problème à affronter : Rose, dont les soucis psychologiques se sont aggravés, se fait interner volontairement, avant de disparaître. Les deux policiers sont prêts à beaucoup pour sauver leur collègue et l’aider à retrouver une vie normale, mais ce ne sera pas si facile…

Cette nouvelle enquête du trio danois spécialisé dans les affaires non classées est toujours aussi bien ficelée. Jussi Adler-Olsen examine cette fois un aspect moderne de la société danoise, ces jeunes qui rêvent d’une seule chose : devenir vedette de reality-show. Un thème qui m’a moins intéressée que ceux évoqués dans les précédents opus (« Promesse » et « Dossier 64 » notamment). Nous avançons aussi dans la connaissance des personnages principaux et nous découvrons les raisons de la complexité psychologique de Rose. Que dire de plus ? L’auteur nous offre un bon polar, qui se lit d’une traite et dont l’épaisseur ne doit donc pas rebuter, comme le savent les fidèles d’Adler-Olsen.

Selfies, Jussi Adler-Olsen, traduit du danois par Caroline Berg, Le livre de poche, Paris, janvier 2019, 768 p.

 

Participation au challenge Pavé de l’été chez Brizes , au challenge Objectif Pal chez Antigone et au challenge polars et thrillers chez Sharon

Théorie de la dictature, Michel Onfray

Même sur la plage, l’été n’empêche pas de penser et pour changer, j’ai eu envie de lire des essais. En haut de ma liste, le dernier livre de Michel Onfray, « Théorie de la dictature ». C’est aussi le premier livre que je lis de cet auteur, et s’il a attiré mon attention, c’est parce que Michel Onfray part de l’oeuvre de George Orwell, et notamment de ses deux romans, « 1984 », et « La ferme des animaux », pour bâtir une théorie applicable à ce qu’il considère comme « un nouveau type de totalitarisme ».

« 1984 » est le roman qu’il faut absolument lire, à mon avis, -avec « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley– pour comprendre notre époque et pour commencer une réflexion sur le rôle des avancées technologiques et du progrès. Orwell s’y livre à l’analyse d’une dictature imaginaire, qui reprend en fait les éléments de la dictature soviétique, et les transpose à un futur… qui est très semblable à l’époque que nous vivons. « La ferme des animaux » est également intéressant quant à la façon dont ce court roman décrit le déroulement d’une révolution menée par les animaux de la ferme, puis confisquée par les cochons au détriment des autres animaux.

 

Après une introduction dans laquelle Michel Onfray amène le sujet et évoque rapidement sa pensée politique et la situation actuelle de la France, « Théorie de la dictature » comporte deux parties qui sont en fait chacune une explication de texte des deux œuvres d’Orwell. Onfray y analyse en détail les éléments importants de « 1984 » et de « La ferme des animaux » et développe les principes qui sous-tendent les fictions politiques d’Orwell.

Je ne saurais dire s’il est préférable d’avoir lu les œuvres d’Orwell pour comprendre, tant l’ensemble est clair, complet et structuré (j’ai lu et étudié « 1984 » donc il m’est difficile de me prononcer). Au contraire, l’ensemble est assez long et un peu trop didactique pour ceux qui connaissent les romans d’Orwell. Pour les autres, il serait toutefois dommage de se contenter de l’analyse de Michel Onfray et de faire l’impasse sur « 1984 » qui, outre ses qualités sur le plan de la théorie politique, est avant tout une dystopie très réussie.

En fait, pour le lecteur averti, c’est-à-dire ici qui connait l’œuvre d’Orwell, l’intérêt du livre d’Onfray réside dans sa conclusion, dédiée au « progressisme nihiliste » dans laquelle il distingue progrès et progressisme à tout va :

« Ce qui nous est présenté comme un progrès est une marche vers le nihilisme, une avancée vers le néant, un mouvement vers la destruction. (…) le culte actuellement voué au progrès du simple fait qu’il est progrès par ceux-là mêmes qui, de ce fait, se disent progressistes, ressemble à une génuflexion devant l’abîme avant le moment suivant qui consiste à s’y précipiter – comme les moutons de panurge dans les flots… Le progrès est devenu un fétiche et le progressisme la religion d’une époque sans sacré, l’espérance d’un temps désespéré, la croyance d’une civilisation sans foi. »

Et l’auteur développe, thèses à l’appui : il explique et illustre comment notre liberté se voit « rétrécie », notre langue « attaquée », la « vérité abolie », l’histoire « instrumentalisée », la nature « effacée », la haine « encouragée » et comment un nouvel empire est en construction. Onfray fait bien souvent mouche. La lecture n’est pas difficile, fluide, à la portée de tous ceux qui s’intéressent un peu à l’histoire et à la politique : pas de concepts compliqués, pas de vocabulaire spécialisé. Et un lien indéniable avec l’actualité.

Les parties consacrées à l’attaque de la langue et à l’instrumentalisation de l’histoire m’ont évidemment particulièrement intéressée. La simplification de la langue que l’on constate régulièrement dans les reparutions ou nouvelles traductions, et plus grave, la généralisation d’un discours peu nuancé, amènent à des incompréhensions et malentendus fréquents et au final, à un appauvrissement de la pensée. Il n’y a qu’à penser à la nouvelle traduction de « 1984 » qui, entre autres, abolit le terme « novlangue » (et le remplace par « néoparler »), qui était pourtant passé dans le langage courant pour décrire un phénomène consistant à déformer une réalité par l’utilisation d’un nouveau mot ou d’une périphrase. Comment « 1984 » est lui-même victime de ce qu’il dénonce…

Au total, l’essai de Michel Onfray est une belle démonstration. Qu’on soit d’accord ou non avec l’auteur, il y a là matière à réflexion et discussion, du moins pour ceux qui acceptent encore cet exercice…

Théorie de la dictature, Michel Onfray, Robert Laffont, Paris, avril 2019, 230 p.

Florence en VO, Annick Farina

De « l’afa », la chaleur humide qui caractérise Florence en été, aux « viola » de la Fiorentina, l’équipe de foot de la ville, c’est à partir d’une quarantaine de mots-clés qu’Annick Farina nous propose de découvrir la belle cité toscane et sa culture. L’auteure est professeure de langue et traduction françaises à l’Université de Florence, ce qui se ressent dans le choix des entrées de ce petit dictionnaire qui fait la part belle au lexique : on apprendra ainsi, anecdote à l’appui, que le terme « Inglesi » qui désigne les Anglais en italien a pu aussi faire référence aux étrangers en général, voire aux non-catholiques s’agissant du « Cimitero degli Inglesi » (cimetière des Anglais).

Des particularités historiques sont également mises en avant, comme lorsque Florence fut à la tête d’un Grand-Duché ou lorsqu’elle devint capitale de l’Italie peu après l’unification du pays en 1860. En filigranes, c’est donc toute l’histoire de l’Italie qui se dessine : l’apparition du « ghetto », « le mot et la pratique » à Venise, les conflits entre villes rivales qui persistent, comme entre Florence, Sienne et Pise, ou même le « Calcio Storico », né à Florence et ancêtre violent du football actuel.

J’ai aussi découvert avec plaisir le sens de la « métaphore meunière » et le folklore pittoresque de l’Academia della Crusca, laquelle servit de modèle à l’Académie française et dont les italianisants consultent aujourd’hui le site internet pour trouver des références linguistiques et culturelles.

Chacune des entrées est complétée par une référence littéraire à des textes aussi divers que « La science en cuisine et l’art de bien manger » de Pellegrino Artusi, « Morte a Firenze/ Mort à Florence », roman policier de Marco Vicchi qui se déroule dans une Florence dévastée par la grande inondation de 1966 (« l’alluvione ») ou « Cronache dei poveri amanti /Chroniques des pauvres amants » de Vasco Pratolini. On croise aussi des auteurs incontournables tels que Machiavel, Stendhal, Michel-Ange, Bocacce ou même John Keats, car si les extraits proposés sont souvent italiens, ils peuvent également être anglais, portugais, russes, danois… de quoi nous montrer l’universalité de l’intérêt pour la ville de Florence et nous donner de nombreuses idées de lecture.

Florence en VO est un guide thématique pour les amateurs de tourisme citadin mais pas seulement. Il est écrit pour celui qui s’intéresse à Florence, à la Toscane ou plus généralement à l’Italie, à son histoire et sa culture et qui dégustera ce guide petit à petit, une entrée à la fois, même chez lui, loin de ce berceau de la Renaissance, du Ponte Vecchio et des fontaines de Boboli.

 

Florence en VO, Annick Farina, Editions Atlante, 2019, 187 p.

 

Je remercie Babelio et les éditions Atlante de m’avoir permis de découvrir ce guide passionnant qui fait d’ailleurs partie d’une série : les villes en VO.

 

 

 

 

Les mains vides, Valerio Varesi

 

C’est dans une Parme surchauffée, quelques jours avant le pont du quinze août qui voit les villes italiennes se vider complètement, que se déroule la nouvelle enquête du commissaire Soneri. Une fois n’est pas coutume, l’automne et ses brumes humides ont fait place à une atmosphère brûlante et moite à la fois, que le commissaire Soneri déteste tout particulièrement. Il rêve en effet de brouillards hivernaux qui, pour lui, confèrent à la ville tout son enchantement. Comme dans les précédents volumes que Valerio Varesi a consacrés aux enquêtes du commissaire parmesan, le climat et ses affres constituent un personnage à part entière, présent en toutes circonstances.

Accablé par la chaleur et recherchant le moindre courant d’air, Soneri se déplace dans le petit périmètre luxueux du centre-ville de Parme où un commerçant a été assassiné. Tout indique que Francesco Galluzzo a subi une punition qui a mal tourné. Mais les pistes sont maigres et partent dans des directions opposées. Soneri va pourtant s’entêter, même s’il veut résoudre en même temps le curieux vol qu’a subi Gondo, un pauvre musicien qui joue habituellement de l’accordéon sur les marches du Teatro Regio (Théâtre Royal).

Le dernier roman policier de Valerio Varesi traduit en français est l’occasion de retrouver ce commissaire que j’aime tout particulièrement. Fidèle à lui-même, il se montre attaché à la valeur des choses et au sens critique qui disparaissent chaque jour davantage. Il voit dans ses contemporains des gens « plumés et contents » qui ne se rebellent plus. « C’est ça la barbarie » constate-t-il. Soneri est nostalgique du passé et notamment des luttes historiques, à une époque où les parmesans se battaient pour défendre leur avenir, intolérants à toute forme d’injustice.

Même les bandits regrettent le passé et remarquent la perte des valeurs des nouvelles mafias calabraises qui montent dans le nord et n’hésitent pas à s’allier aux mafias albanaises. Ce qui fait dire à Gerlanda, usurier et escroc de la pire espèce, mais lui aussi dépassé par les méthodes de la nouvelle pègre et par les mutations du monde, en s’adressant à Soneri : « Vous parlez comme un curé ou un communiste. Vous pensez que les gens la veulent vraiment la liberté ? (…) Aucun n’a de véritable projet de vie, tous derrière leurs fantasmes ou leur apparence, la chose la plus stupide et la plus vaine qui soit ».

Au terme d’une enquête qui a mis en évidence le coupable, mais qui aurait pu faire beaucoup plus si Soneri n’avait pas été lâché par son supérieur qui désire avant tout ne pas faire de vagues, notre cher commissaire est plus que jamais découragé. Son intégrité lui refuse l’indifférence qui, à l’instar de la majorité de ses concitoyens, lui permettrait de mener une vie calme et tranquille. Il ne peut que se lamenter :

« Regresser vers le primitif, ne plus penser qu’en termes d’utilité, faire fi du moindre frémissement de spiritualité. On n’avait pas seulement volé la musique de cette ville en attaquant Gondo, on l’avait aussi dépossédée du sens du beau ».

Je crois bien que Soneri est mon commissaire italien préféré. Vivement que la suite de ses aventures soit traduite !

 

Les mains vides, Valerio Varesi, traduit de l’italien par Florence Rigollet, Agullo Noir, avril 2019, 259 p.

 

Retrouvez les volumes précédents : Le fleuve des brumes, La pension de la via Saffi, Les ombres de Montelupo.

 

 

Lu dans le cadre du challenge Il viaggio et du challenge Polars et thrillers chez Sharon.

 

 

Venise à double tour, Jean-Paul Kauffmann

 

Voici une belle lecture d’été qui nous emmène à l’ombre des églises fermées de Venise, mais il ne s’agit pas d’un énième guide des endroits prétendument secrets d’une ville. Et quand je dis lecture d’été, c’est juste parce qu’il faut prendre le temps de la déguster, se laisser mener au gré des méandres d’une quête nostalgique et philosophique à la fois.

Jean-Paul Kauffmann a effectué de nombreux séjours à Venise mais il n’est jamais parvenu à retrouver une église et un tableau qui avaient été sources d’émerveillement lors de sa première visite de la ville dans les années soixante. Cet instant vécu fugacement est devenu mystérieux avec le temps, à la fois parce que l’endroit n’était pas identifiable pour l’auteur -qui avoue n’avoir pas beaucoup cherché dans un premier temps-, et parce qu’il correspondait à un moment sacré, celui de « la fin de l’insouciance, ce délectable moment de vacance avant le passage à l’âge adulte ».

Cette impression fugitive, Jean-Paul Kauffmann a eu envie de la retrouver, il lui fallait la « reconnaître », la revivre à nouveau. Le besoin est devenu si fort que l’auteur a décidé de s’installer à Venise pour quelques mois pour essayer d’explorer toutes les églises fermées de la ville car, au cours des années, il a visité les églises ouvertes au public et n’a pu retrouver la grâce de ce moment.

La difficulté première fut de déterminer les responsables des lieux à visiter : les édifices religieux n’appartiennent pas à la commune mais au Patriarcat de Venise ou à différents ordres religieux ; il fallait ensuite rencontrer la personne et souvent, entrer dans ses grâces car rien n’est plus aléatoire que le bon vouloir des responsables de ces lieux endormis. Il fallait notamment convaincre du bien fondé de la démarche or, l’auteur peinait à expliquer ce qui le poussait à mener cette enquête. Il se dévoile peu à peu dans son récit et l’on discerne un mélange de nostalgie et de curiosité, et peut-être aussi une quête psychothérapeutique pour celui qui a été otage pendant plus de trois ans au Liban. L’auteur se défend d’évoquer cette période de sa vie, mais on comprend que son souvenir rôde toujours et le fait souffrir.

« Moi qui ne cessais d’affirmer qu’au grand jamais je n’écrirais sur cette ville, je me trouve face à elle dans cette familiarité naturelle proche de la griserie. J’ai pris la mesure ici-bas que la vraie joie ne peut s’accomplir que si elle est adossée à l’expérience de l’adversité. Un support nécessaire. Cet état intense, débordant, s’est consolidé sur les ruines du désespoir et de l’angoisse. « Il ne faut pas perdre l’utilité de son malheur » assurait Saint-Augustin. La joie, on peut la rencontrer bien sûr sans avoir connu l’épreuve. C’est un contentement confortable, parfois exquis ou jubilatoire. Mais l’exaltation de l’instant présent, l’authentique allégresse qui vous fait ressentir avec acuité la succulence de la vie, c’est autre chose. Elle a triomphé d’un sort hostile, parcourue cependant par une cicatrice qui a sans doute cessé de faire mal mais qu’on n’a pas oubliée. Cette marque qui ne s’effacera pas donne à la vie une consistance prodigieuse, presque sauvage ».

« Venise à double tour » est aussi l’occasion de parler d’art et de spiritualité, de la désertion des églises et de la crise de la foi en Europe, mais aussi du tourisme de masse. Le récit prend souvent des accents autobiographique et l’auteur évoque sa foi catholique, née dans une petite église d’Ille-et-Vilaine. Il raconte l’ennui de l’enfant qui assistait aux messes quotidiennes, ce qui a forgé son imagination, lui a appris l’autonomie par le développement de l’aptitude à la solitude, toutes choses qu’il ne comprenait pas alors et qui revêtent un sens maintenant. Au fond, il découvre qu’il recherche quelque chose de sacré : la présence qui habitait l’église de son enfance.

Kauffmann évoque le catholicisme et ses ressources infinies qui plaisait tant à Lacan et la glorification du corps que les peintres catholiques n’ont cessé d’exalter, tout particulièrement à Venise, ville où la culpabilité inhérente au catholicisme lui semble bien absente. Il n’oublie pas les églises disparues, comme San Geminiano détruite par Napoléon pour agrandir la Palais royal ou Santa Lucia, rasée par Mussolini pour construire la gare de Venise. « Venise à double tour » est riche de références littéraires : on y croise Paul Morand mais aussi le commissaire Brunetti, Jean-Paul Sartre, Hugo Pratt et bien d’autres encore.

« Venise à double tour » est difficile à qualifier : c’est un récit autobiographique qui retrace une recherche nostalgique tout en soulevant des questions philosophiques. On ressent une certaine souffrance de l’auteur qui se cache derrière un intérêt profond pour l’esthétique du religieux. Est-ce que la visite des églises fermées lui apportera l’apaisement ? Elle intéressera en tout cas ceux qui se passionnent pour Venise et qui dégusteront cette enquête très bien écrite avec beaucoup de plaisir.

 

Venise à double tour, Jean-Paul Kauffmann, Equateurs littérature, Paris, février 2019, 333 p.

 

Challenge vénitien

 

Luca, Franck Thilliez

C’est un pavé de 550 pages que l’on dévore en quelques heures. Il faut d’ailleurs avoir un peu de temps devant soi pour le commencer, car il est tellement addictif que l’on risque d’y laisser des heures de sommeil. Le dernier Franck Thilliez ne déçoit pas : diaboliquement efficace, l’auteur nous offre une intrigue remarquablement bien ficelée qui nous embarque dès les premières pages, sur fond de thèmes scientifiques aussi passionnants qu’effrayants.

Cette fois, Thilliez aborde la question de la gestation pour autrui, de la procréation médicalement assistée et des manipulations génétiques, mais aussi du transhumanisme, ce courant qui veut utiliser les progrès scientifiques et techniques pour surmonter les limites biologiques de l’homme et augmenter ses capacités intellectuelles et physiques jusqu’à repousser, voire un jour abolir la mort. Il est également question de l’intelligence artificielle et de ses limites, autant de problématiques qui nous interpellent sur le plan de l’éthique : pouvons-nous tout laisser faire, au nom du progrès scientifique ?

Parmi les thèmes secondaires bien présents, il y a aussi l’importance des réseaux sociaux et plus généralement des GAFA, leur influence sur nos vies via les algorithmes et les manipulations dont nous sommes victimes quotidiennement. Pour ce qui est de l’intrigue, je ne dévoilerai rien ici, si ce n’est que le roman s’ouvre sur la rencontre dans un chambre d’hôtel entre un couple en mal d’enfant et une jeune femme prête à louer son utérus et à vendre son ovule : la peur au ventre, se sachant hors-la-loi, mais plein d’espoir malgré de multiples échecs, Bertrand et Hélène accordent leur confiance à Natacha et lui remettent leurs cinq mille euros d’économies, une simple avance…

Les fidèles lecteurs de Franck Thilliez retrouveront un Sharko un peu assagi, et Lucie sa femme, toujours prête à visiter des endroits sordides et dangereux, seule, en pleine nuit. Ils ont quitté le 36, Quai des Orfèvres, pour le tout nouveau « Bastion ». Et comme si une nouvelle époque s’ouvrait, ils ne sont plus à l’avant-plan. C’est Nicolas, le collègue de Sharko, qui vit sur une péniche et se remet difficilement de la mort de Camille, et une jeune collègue, fraichement débarquée de Nice, mais pas indemne elle non plus, qui sont au-devant de la scène dans cette enquête particulièrement captivante.

Après la lecture, restent les questionnements, non sur l’intrigue mais sur les problématiques qu’elle soulève : les manipulations folles évoquées ne sont pas encore tout à fait réelles, mais on y touche, il n’y a qu’à penser à la naissance en 2018 de ces bébés chinois dont l’ADN aurait été modifié. Ethique contre eugénisme, c’est à nous de choisir !

 

Luca, Franck Thilliez, Fleuve noir, mai 2019, 550 p.

 

Challenge Polars et thrillers chez Sharon.