Les somnambules, Gilda Piersanti

 

   J’ai découvert Gilda Piersanti avec « Roma enigma » et « Vengeances romaines » qui font partie d’une série intitulée « Les saisons meurtrières ». L’attrait principal de cette série d’enquêtes, si l’on excepte l’intrigue et les deux policières, tenait pour moi à la façon dont l’auteure évoquait différents aspects politiques et sociaux de la société italienne contemporaine. Et c’est ce que j’ai retrouvé dans « Les somnambules », polar « unique » puisqu’il ne fait pas partie d’une série.

   « Les somnambules », ce sont notamment -car on peut voir une autre signification à ce titre- les trois protagonistes principaux de ce roman : Dario, Massimo et Gabriele, trois hommes occupant une place de choix dans la société : Gabriele est médecin, Massimo a créé une entreprise très prospère, et Dario est Ministre de l’Intérieur ! Tous les trois sont amis depuis longtemps, mais à des degrés divers, car l’intérêt est à la base de leurs relations dictées par Dario qui, sans conteste, mène la danse.  Adolescents, ils évoluaient dans le même milieu et se retrouvaient chaque année au bord de la mer où leur famille avait une résidence secondaire. Et c’est là qu’est survenu un événement dramatique qui a marqué leur vie à tout jamais et dont ils étaient responsables. Un crime resté impuni, qu’ils ont enfoui dans leurs souvenirs et qu’ils pensaient bien, vingt-cinq ans plus tard, ne jamais voir ressurgir.

   Je ne vous dévoile rien de plus que ce que la quatrième de couverture révèle au lecteur et, même si j’ai regretté au début de ma lecture de savoir que ce crime impuni était central dans le roman, je me suis vite rendu compte que je l’aurais deviné très rapidement et que cela ne gênait en rien le suspense mis en place par l’auteure. En effet, l’essentiel du roman repose sur la fuite en avant qui va mener les trois hommes et leur famille respective dans un engrenage irréversible. Le suspense est maintenu jusqu’aux dernières pages et l’on suit avec plaisir et horreur les protagonistes dans une descente aux enfers autour des manipulations les plus noires et cyniques. Il y a aussi quelques personnages féminins intéressants, comme Flora, Alice et surtout Valentina, dont le rôle s’avère décisif.  

   Gilda Piersanti, franco-italienne qui vit à Paris et écrit en français depuis longtemps, est une fine observatrice de la société italienne dont elle évoque les excès. Ici, on navigue dans des milieux aisés romains où la réussite sociale est primordiale. L’auteure est également scénariste et cela se sent dans ses polars qui sont assez visuels et comportent un bon nombre de dialogues et de rebondissements qui nous embarquent pour plusieurs heures de lecture. Enfin, j’ai particulièrement apprécié les analyses psychologiques assez fouillées qui permettent de donner beaucoup d’épaisseur aux personnages et d’évoquer des questions comme le pouvoir et la relation d’emprise psychologique. « Les somnambules », comme les autres romans de Gilda Piersanti, est donc un polar intéressant à plus d’un titre !

 

Les somnambules, Gilda Piersanti, éditions Le Passage, collection Ligne noire, mars 2021, 320 pages.

 

Participation au challenge Polars et thrillers 2020-21 chez Sharon.

Masse critique Babelio

La femme de Gilles, Madeleine Bourdouxhe

Pour ce nouveau mois belge, dont je vous invite à parcourir régulièrement le récapitulatif sur le Blog d’Anne « Des mots et des notes », j’ai choisi de commencer par un classique, « La femme de Gilles ». Paru en 1937, chez Gallimard, ce roman a fait la renommée de son auteur, Madeleine Bourdouxhe (1906-1996), écrivain belge peu prolifique mais de grande qualité.

Elisa aime passionnément Gilles et chaque minute de sa journée lui est consacrée, qu’il s’agisse du ménage comme de l’entretien du jardin, de la préparation des repas ou des soins apportées à leurs petites jumelles. Elisa se trouve figée dans « un vertige de tendresse » et dans l’attente de l’être aimé. Son corps est « anéanti de douceur, fondu de langueur ».

Le roman se déroule dans le quartier ouvrier d’une petite ville belge. Gilles travaille dans les hauts-fourneaux, comme une grande partie des habitants, tandis qu’Elisa s’occupe du foyer et des enfants. L’amour qui les unit est fort, sensuel et partagé. Le couple goûte également un bonheur familial tendre et paisible. Elisa est heureuse, entièrement occupée par son amour. Aussi, lorsque son mari rentre accompagné de sa belle-soeur, Victorine, Elisa les incite à aller au cinéma ensemble. Fatiguée par une deuxième grossesse, Elisa est heureuse que Gilles ait une occasion de se distraire avec sa jeune soeur.

Découvrant peu après que Gilles aime Victorine, Elisa est terrassée par la douleur. Elle ne montre rien pourtant, elle cherche à s’habituer à cette idée et préfère penser à l’avenir. Femme amoureuse et réfléchie, elle décide de la conduite à tenir.

« Quoi qu’il arrivât, quoi qu’il fût arrivé, il ne fallait pas faire d’éclat. Seulement veiller, et n’agir qu’en de petits actes subtils, et garder intact cet amour autour de lui, et auquel il reviendrait : elle l’aimait, on n’échappe pas à un tel amour… »

Elisa est fière, déterminée, optimiste, forte de tout l’amour engrangé jusqu’alors, mais elle est aussi naïve jusqu’à la candeur. Gilles est quant à lui follement amoureux de Victorine, mais la belle est inconstante et l’amour de Gilles ne sera plus que douleur… Quelle voie choisira alors Elisa pour regagner l’amour de Gilles ?

Madeleine Bourdouxhe nous propose une belle écriture, pure, simple et pudique, tendre et pleine d’émotions, tout comme l’héroïne du roman. Cette limpidité cache des sentiments bien plus complexes et s’il est bien question d’amour pur et de jalousie, « La femme de Gilles » est loin de se limiter à cela. Tout l’art de l’auteur est ici de nous emmener en une centaine de pages du bonheur à la tragédie, dans un rythme parfait, au gré d’une histoire simple, presque banale, mais dont le traitement et la profondeur sont remarquables.

« La femme de Gilles » est aussi le roman d’une époque, celle de la première moitié du XX ème siècle mais il est intemporel et peut être transposé dans le présent. L’héroïne n’est pas une femme soumise ; éprise d’absolu, elle s’oublie mais n’est jamais dominée par son mari. Le roman n’est donc pas seulement la dénonciation du sacrifice d’Elisa mais il s’attache aussi à disséquer l’amour, ses multiples facettes et les conséquences tragiques qu’il peut avoir sur nos vies. D’une grande richesse, « La femme de Gilles » se prête à plusieurs lectures et interprétations. C’est un classique de la littérature belge francophone, à ne pas manquer. Voilà qui commence bien ce mois belge !

Coup de cœur 2021 !

La femme de Gilles, Madeleine Bourdouxhe, Labor, collection Espaces Nord, 2005 / ou chez Actes Sud, Babel, 2010.

Participation au mois belge d’Anne et au challenge Objectif Pal chez Antigone.

Mémoire de soie, Adrien Borne

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Quand Emile, vingt ans, part pour le service militaire, c’est presque une matinée comme les autres, baignée du soleil drômois. Son père lui a dit au revoir la veille, il est au magasin. Sa mère s’active déjà, courbée devant le lavoir. Nous sommes en 1936 et la famille, épargnée lors de la Grande guerre, semble n’avoir rien à craindre. «Pas de fierté ni d’inquiétude. Que ce soit pour deux années pleines ne change rien à l’affaire». On s’attend alors à un avenir sombre. Pas la peine. C’est que le passé l’a déjà été.

Emile ne s’en doute pas, jusqu’à ce qu’il découvre dans le livret de famille que sa mère lui a remis avant son départ que son père y figure sous le prénom de Baptistin. Pourtant son père à lui se prénomme Auguste… Pour comprendre, Emile se penche sur le passé de sa famille, étroitement lié à la magnanerie, cet élevage de vers à soie qui faisait leur fierté jusqu’à la fin de la guerre 14-18. Comme sa mère, Suzanne, autrefois, Emile doit dévider le cocon et tirer le fil. Il s’agit d’un travail difficile mais Suzanne était experte :

« — Alors je commence à tirer, tout délicatement, à dévider, et à enrouler, la magie s’organise. Parfaitement ordonnée. Le fil s’étire, le cocon s’abandonne, j’ai la main, je fais de la soie ou tout comme, elle prend forme sous mes yeux.

Suzanne répète sa tâche sur les six bassines qui composent sa machine. Mêmes yeux, mêmes doigts, même férocité. Ne pas se précipiter, de la vigilance, toujours, pour changer les cocons épuisés ou renouer les fils rompus. D’une exigence extrême. Un monde à écouler. »

Et c’est que qu’Adrien Borne s’attache à faire, petit à petit, soigneusement et précisément, dévidant le cocon, tirant le fil jusqu’à « imaginer l’infini ». Il nous révèle ainsi une histoire familiale douloureuse, qui a tissé son quotidien autour d’un secret bien enfoui, sans que cela ait été décidé, parce que les choses étaient comme cela, tout simplement. Derrière l’apparente dureté des personnages et leur silence, l’amour ne manque pas, celui de Suzanne et Baptistin, et celui d’Auguste qui a toujours été là.  Un monde comme il en existait autrefois, rompu au travail, acceptant le destin et peu enclin à exprimer ses sentiments.

L’écriture de l’auteur est à l’image du roman, dure et précise, âpre et poignante. C’est un premier roman très maîtrisé que nous offre Adrien Borne, plein de non-dits et de sentiments qui se cachent au détour d’une phrase. Un beau roman littéraire et un auteur à suivre !

Mémoire de soie, Adrien Borne, JC Lattès, août 2020, 248 p.

 

Lu dans le cadre du challenge Objectif Pal chez Antigone.

Les protégés de Sainte Kinga, Marc Voltenauer

Après avoir voyagé en Suède avec « L’aigle de sang », j’ai pris beaucoup de plaisir à retrouver l’inspecteur Auer en Suisse, évoluant entre son bureau de Lausanne et ses magnifiques montagnes de Gryon. Car c’est quand même de ce cadre qu’il tire une partie de sa spécificité. Et puis, la Suède, c’est bien mais, après la vague des polars nordiques qui déferlent depuis des années, j’avais un peu envie d’autre chose. Et justement, cette fois, c’est dans la vallée du Rhône, entre Monthey et Martigny, que se déroule l’action et plus précisément dans les mines de sel de Bex.  

L’inspecteur Auer est en effet appelé en urgence suite à une prise d’otage qui se déroule dans ces mines toujours en activité et exploitées également par le tourisme local pour leur intérêt historique. L’affaire est sérieuse et parmi les otages se trouvent les élèves d’une classe de la région en visite pédagogique. L’homme qui les retient est déguisé en Charlot et il faudra pas mal de temps à l’équipe de l’inspecteur Auer pour l’identifier.  

Parallèlement à cette affaire, l’auteur opère quelques retours en arrière sur les traces d’Aaron Salzberg, un jeune homme qui en 1826 a quitté la Pologne pour venir travailler dans les mines de sel de Bex. Son exil tournera à la tragédie et comme vous vous en doutez, aura un rapport avec la délicate prise d’otages en cours.  

Ce quatrième volet des enquêtes de l’inspecteur Auer nous offre presque 550 pages d’un suspense parfaitement mené, dans un cadre original et passionnant. Outre l’intrigue, qui nous conduit aussi sur les traces d’un mouvement politique extrémiste et multiplie habilement les péripéties, nous assistons à une véritable enquête historique qu’a menée l’auteur sur ce patrimoine unique : il y a là un énorme travail de recherche qui est adroitement intégré au roman, pour notre plus grand intérêt.  Une lecture prenante, passionnante et qui ajoute à l’intérêt historique des questions bien actuelles.

Avec « Les protégés de Sainte Kinga », Marc Voltenauer confirme, s’il en était besoin, son talent et s’installe désormais parmi les grands noms du polar suisse, voire européen. A noter la sortie en poche du tome précédent, « L’aigle de sang ».

Les protégés de Sainte Kinga, Marc Voltenauer, Editions Slatkine et Cie, 2020, 542 p.

Napoli mon amour, Alessio Forgione

Premier coup de cœur de l’année avec ce roman italien qui a connu un beau succès à sa sortie en 2018 de l’autre côté des Alpes : « Napoli mon amour » est le premier roman d’Alessio Forgione, jeune auteur qui, depuis, a publié un second roman qui était en lice pour le prix Strega 2020, l’équivalent de notre prix Goncourt.

Le protagoniste de « Napoli mon amour » est un jeune Italien de trente ans qui vit toujours chez ses parents à Naples. Titulaire de deux diplômes universitaires, Amoresano recherche un travail depuis des années. Il vit désormais sur les économies qu’il a réalisées en étant marin pendant six ans. Il raconte son quotidien qui s’enlise, entre la recherche d’un emploi, les soirées dans les bars napolitains avec son ami Russo qui vit les mêmes difficultés que lui, et sa passion pour le foot et plus particulièrement pour l’équipe de Naples.

Un soir, plus désespéré que d’habitude, Amoresano décide d’en finir avec la vie et d’abord, de dépenser l’argent qu’il lui reste. Mais il rencontre une jeune fille très belle qui lui redonne espoir. Il se présente comme écrivain, ce qui n’est pas tout à fait faux puisqu’il a déjà écrit quelques nouvelles. Lola est plus jeune que lui et n’a donc pas les mêmes aspirations, elle en est encore à l’âge où tout est possible et où l’on découvre le monde. L’horizon d’Amoresano se dégage mais cela ne dure pas :  euro après euro, il compte les dépenses qui s’accumulent et qui bientôt le mèneront au point de rupture, quand il ne pourra même plus offrir un verre à Lola …

« Napoli mon amour » est un roman d’initiation qui décrit la réalité que doivent affronter beaucoup de jeunes Italiens. Le chômage des jeunes est un des thèmes principaux du roman, avec ses deux corollaires, l’obligation de vivre chez ses parents et l’expatriation des jeunes diplômés qui, comme le héros, cherchent tout simplement une place dans le monde. L’auteur sollicite notre empathie pour toute une génération qui souffre de ne pouvoir s’insérer dans la vie économique du pays, malgré son sérieux et sa préparation et qui oscille entre détermination et résignation.

Le roman d’Alessio Forgione est en grande partie autobiographique, l’auteur travaillait en effet dans un pub à Londres lorsqu’il l’a rédigé.  L’écriture est maitrisée : simple mais précise, fluide, parfois dynamique ou plus lente en fonction des fluctuations de l’humeur du personnage. Alessio Forgione ne verse jamais dans les stéréotypes et le Naples que vous découvrirez n’est ni enchanteur, ni haut en couleur mais ce n’est pas non plus le pire endroit sur terre, malgré la pluie qui arrose les journées sans but du héros. C’est une ville qui ressemble à toutes les villes européennes et les jeunes y ont les mêmes préoccupations et les mêmes loisirs qu’ailleurs. Et il y a quand même la bulle d’oxygène que représentent pour Amoresano et Russo les séances de plongée dans les eaux limpides de l’île de Procida. Le narrateur aime et déteste Naples, il ne peut la quitter, comme la protagoniste du film de Resnais, « Hiroshima mon amour ».

« Napoli mon amour » n’est pas que la dénonciation des difficultés de toute une génération. L’amour de la littérature se révèle en filigranes tout au long du roman, apparaissant ainsi comme une sorte de remède et d’espoir. « Napoli mon amour » fait partie de ces lectures qui résonnent en nous longtemps et qui sont la marque des auteurs talentueux. A découvrir.

Coup de cœur 2021 !

Napoli mon amour, Alessio Forgione, traduit de l’italien par Lise Caillat, Editions Denoël et d’ailleurs, janvier 2021, 272  p.

Efface toute trace, François Vallejo

A la réouverture des librairies, je me suis précipitée pour faire un plein, craignant que l’épisode funeste ne se répète et me laisse sans stock, ce qui n’est pourtant pas près de se produire ! J’ai eu tout de suite l’œil attiré par la couverture rouge et noire des éditions Viviane Hamy et par le nom de François Vallejo, qui m’ont rappelé l’excellent « Hôtel Waldheim » que j’avais tant apprécié il y a deux ans. Un très bon choix que je n’ai finalement pas eu le temps de lire tout de suite, mais avec lequel je me suis régalée :

L’auteur change totalement de lieu, d’époque, et de genre pour nous proposer… le rapport d’un expert en art contemporain ! Dit comme cela, ce n’est guère engageant, et pourtant… On n’a pas le temps de s’ennuyer car on apprend vite que ledit expert a été missionné par un groupe de collectionneurs anonymes qui craignent pour leur vie, depuis que trois décès violents ont eu lieu à Hong-Kong, New-York et Paris et qu’il est apparu dans les milieux initiés que les victimes ont en commun d’être fortunées, bien qu’à des degrés très divers, et surtout, d’avoir collectionné des œuvres d’art contemporain. Notre expert mettra peu à peu en évidence le fait que tous avaient acquis au moins une œuvre d’un artiste inconnu, un certain jv (initiales avec lesquelles il signe en minuscules).

« Le mystère entretenu par un pseudo, l’art de ne pas montrer son visage, sous un chapeau, une casquette, des lunettes noires, visent, chez la plupart des artistes, à amplifier leur notoriété ; chez jv, la dissimulation semble sincère, le devoir de reconnaissance étouffé ».

Qui est ce mystérieux jv ? Connaissait-il les victimes ? Quel art pratique-t-il ? François Vallejo nous propose ainsi un « thriller artistique », écrit avec toute la distance administrative que la rédaction d’un rapport exige. Pourtant le narrateur, au fil de sa rédaction froide et nuancée, commence à se laisser aller à une certaine ironie… et c’est ainsi qu’il nous emporte dans un roman original et très prenant.

En chemin, l’auteur évoque de nombreux thèmes liés à l’art contemporain comme la modernité de l’art collaboratif poussé à l’extrême ou le rôle de l’art moralisateur, la question de ce qui fait un chef-d’œuvre de nos jours, et tant d’autres. Les références à Banksy et à d’autres artistes moins connus du grand public sont nombreuses et ne séduiront pas que les connaisseurs, mais aussi les néophytes comme moi. « Efface toute trace » est un roman intelligent qui m’a fait passer un excellent moment !

Efface toute trace, François Vallejo, Editions Viviane Hamy, septembre 2020, 294 p.

Bonne année à tous !

Depuis trois ans, j’ai pris l’habitude d’émettre quelques souhaits pour la nouvelle année. En 2019, j’espérais que les librairies indépendantes renaissent et que les centres-ville redeviennent les lieux de rencontre animés qu’ils étaient encore il y a quelques années. Je voulais aussi que tout aille moins vite, afin que l’on puisse profiter de nos lectures, comme du reste, et approfondir, réfléchir, au lieu de papillonner !

L’année dernière, je souhaitais que 2020 soit l’occasion pour tous de faire attention aux personnes âgées, en imaginant simplement les difficultés qu’elles rencontraient dans la vie quotidienne, et notamment l’isolement, suite à la généralisation de l’économie numérique. Il suffisait pour cela d’observer ce qui se passait autour de soi.

Ces objectifs restent d’actualité et la crise que nous avons vécue n’a fait que souligner la nécessité de changer certaines choses à notre façon de vivre. Parfois, la crise a même accentué ce qui n’allait pas. Je pense notamment au fait que certaines entreprises ait accéléré leur transition vers une économie toujours plus numérique, mais toujours moins au service des usagers ou des consommateurs. Autour de moi, certaines personnes en ont fait les frais, et là encore, c’est pour les personnes âgées que cela a été le plus difficile : de petits bureaux de poste fermés, qui ont obligé les usagers à se déplacer jusqu’à un bureau plus grand en ville, pour un simple envoi, et faire la queue dehors, dans le froid, debout. Des boutiques de téléphonie où il faut prendre rendez-vous des jours à l’avance pour régler un simple problème… tout cela pour s’entendre dire qu’il faut téléphoner soi-même à un service client qui ne répond jamais. Les exemples de ce type abondent…

Je n’entrerai pas dans les détails de ce qu’ont vécu nos concitoyens les plus âgés pendant cette crise, nous le savons tous, si nous sommes un tant soit peu informés. Il en va de même pour les commerces et l’épisode, qui aurait pu être comique s’il n’était aussi triste, de la fermeture des librairies doit nous faire réfléchir. Et puis bien sûr les restaurants, les cafés, les cinémas, les théâtres… Il y a évidemment tant d’autres choses à améliorer, à commencer par notre système hospitalier et par l’attention que l’on doit porter au personnel de ce secteur, mais je ne m’aventurerai pas sur ce terrain qui n’est pas de ma compétence.

Je me limiterai à espérer que le monde redevienne ce qu’il était avant dans les domaines plus légers de la vie sociale : sortir, aller au restaurant, rencontrer des amis, voir notre famille, voyager. En espérant que nous privilégierons des destinations moins lointaines, mais que l’on connaît mal ou pas du tout. Souvenez-vous des nombreux reportages de l’été dernier, dans lesquels nous avons découvert des paysages magnifiques et autant d’idées de vacances, dans notre propre pays.

Et pour que cela soit possible, nous avons tous un rôle à jouer, en nous vaccinant par exemple pour nous protéger tout en protégeant les autres. En continuant à faire attention aux autres. Et pour le reste, pourquoi ne pas adopter une démarche responsable dans notre consommation ? Acheter français, belge, suisse, portugais… en tout cas européen, à chaque fois que cela est possible; alors, certes, c’est plus cher, mais l’on peut alors acheter moins, beaucoup moins, et mieux.

Cette crise nous aura montré en tout cas le grand pouvoir des livres. Nous n’avions pas besoin de cela et nous en étions déjà convaincus, me direz-vous. Oui, les livres sont pour nous un refuge, un divertissement, une aide, un enseignement… et nous ne pouvons pas vivre sans eux. Nous continuerons 2021 avec eux, et ce sera, assurément, une excellente année !

Les brumes de Riverton, Kate Morton

Grace est une très vieille dame, presque centenaire, qui a eu une vie bien remplie et heureuse, malgré quelques périodes difficiles. Mais il y a ce secret et le poids permanent d’une culpabilité très ancienne qu’il impose à Grace depuis si longtemps.

C’est à l’âge de quatorze ans que Grace est entrée au service des maîtres de Riverton, comme l’avait fait sa mère auparavant. D’abord simple domestique, elle devient rapidement la femme de chambre attitrée d’Hannah, une des jeunes filles de la maison. Non sans raison, elle lui vouera une fidélité à toute épreuve…

Bien que ce roman soit de la pure fiction, l’auteur a effectué de nombreuses recherches pour restituer l’atmosphère qui régnait dans la haute société britannique des années 1914 à 1924. Le point de vue adopté est celui de « ceux d’en bas », les domestiques, ce qui donne au roman un petit air de « Downton Abbey ». Les fans de la série devraient donc aimer ce roman.

Comme dans « L’enfant du lac », Kate Morton réussit parfaitement à faire naître un univers et à créer une intrigue fondée sur des secrets de famille. Elle maîtrise la narration à merveille, l’entrecoupant de nombreux retours en arrière et laisse le suspense intact jusqu’à la fin, même si elle sème de nombreux indices depuis le début du roman. Voilà une lecture fluide malgré ses presque 700 pages, et très divertissante ; de quoi passer un bon moment.

Les brumes de Riverton, Kate Morton, traduit de l’anglais (Australie) par Hélène Collon, Pocket n° 13649, 2009, 696 p.

Participation au challenge Objectif Pal chez Antigone

Voyage au royaume de Naples, Dominique Vivant Denon

Peu avant mon voyage à Naples, et pour changer des nombreux guides que j’ai consultés, je me suis plongée dans un ouvrage écrit en 1778 par Dominique Vivant Denon. Né en 1747, ce dernier est connu pour avoir été le premier directeur du Musée du Louvre. Il fut aussi graveur, diplomate et écrivain. Il est l’auteur, entre autres, de récits de voyages en Italie ainsi qu’en Egypte. Il connaissait bien Naples où il avait passé plusieurs années en tant que secrétaire d’ambassade.

Après une rapide évocation des premiers jours de son « Voyage au royaume de Naples », de Marseille en Toscane, d’abord en bateau puis à pied, l’auteur nous invite à visiter la grande cité parthénopéenne de l’époque. La rue de Tolède, grande artère commerçante actuelle, est alors le lieu de résidence de la noblesse. En arrivant sur le port, nous découvrons le Castel dell’Ovo. La rade de Naples nous est présentée comme le plus grand port de l’univers. Il y a aussi à Naples « la plus belle chartreuse de l’univers ».

On note la « grande affluence », la « vivacité », les « embarras » car, « de toutes les villes de l’univers, Naples est celle où il y a le plus de voitures ». L’auteur critique le ridicule des obélisques, mais aussi le but incertain que poursuivent les voyageurs. Il souligne la paresse des napolitains et la jalousie qui les anime, mais il évoque aussi la légèreté et la gaieté qui les caractérisent. Il nous parle des crèches napolitaines, nous décrit le culte des morts. 

Enfin, Dominique Vivant Denon nous emmène à la découverte des environs de Naples, au pied du Vésuve, à Pompéi, Herculanum, puis dans les îles, et notamment sur l’île de Caprée -l’actuelle Capri-, et dans les mystérieux Champs Phlégréens.  Il dit de Caserta : « Je trouvai ce lieu fort triste ». Il termine son itinéraire en descendant de Naples à Reggio de Calabre, en passant par la Pouille, puis il se rend en Sicile, avant de rentrer en bateau à Naples.  Voilà un ouvrage passionnant, riche en références à l’antiquité romaine et aux auteurs latins, qui nous fait voyager dans l’espace et dans le temps.

 

Voyage au royaume de Naples, Dominique Vivant Denon, Préface de Pierre Rosenberg, Editions Perrin, 1997, 309 p.

 

Participation au challenge objectif Pal chez Antigone.

Lire des romans de montagne

C’est en constatant que les éditions « J’ai lu » republiaient les romans de Roger Frison-Roche que j’ai eu l’idée d’écrire une chronique sur les romans de montagne, ou qui se déroulent à la montagne.

Voici donc quelques-uns de mes livres préférés dans ce domaine, qu’il s’agisse de récits d’aventures ou de pure fiction. J’ai marqué une préférence pour les livres qui existent en collection de poche, et j’ai exclu les beaux-livres, car trop d’entre eux méritent que l’on s’y arrête.

Il en existe évidemment beaucoup d’autres, mais je n’ai mentionné ici que les livres que j’ai lus. J’espère que cela vous donnera des idées de lecture. N’hésitez pas à me recommander les vôtres en commentaire.

 

 

Le classique des classiques 

C’est la série des Frison-Roche, « Premier de cordée », « La grande crevasse » et « Retour à la montagne » et beaucoup d’autres. La trilogie nous conte l’histoire d’un jeune chamoniard qui rêve de devenir guide, comme son père, mais qui se résigne à l’hôtellerie et à ne pratiquer la montagne que comme loisir.

 

 

Les classiques au sens classique 

« La montagne magique » de Thomas Mann nous immerge dans l’ambiance désuète d’un sanatorium Suisse au début du XXème siècle.

 « La grande peur dans la montagne », du suisse Charles-Ferdinand Ramuz : un roman mystérieux, un peu fantastique, dans lequel jeunes et vieux se disputent au sujet d’une terre délaissée dans les alpages. Du même auteur, le très beau « Derborence » dans lequel un jeune berger et son oncle qui étaient en alpage sont tenus pour morts par les habitants du village après la survenue d’un énorme éboulement.

 

 

Des polars 

Là encore, nous partons en Suisse, avec « Avalanche hôtel » de Niko Takian, qui se déroule dans un hôtel abandonné des hauteurs de Montreux et qui restitue parfaitement l’atmosphère hivernale et mystérieuse des lieux.

Sans oublier les polars de Marc Voltenauer qui vous emmèneront non loin de là, à Gryon et aux alentours, en compagnie de l’inspecteur Auer. Les deux premiers polars, « Le dragon du Muveran » et « Qui a tué Heidi ? », sont de véritables « page-turner ». Les suivants également, mais le second se passe en Suède, et le dernier vient de sortir en grand format et se déroule en plaine, dans le Valais suisse.

 

Les romans du terroir 

J’avais découvert il y a déjà plusieurs années « La grande avalanche » de Patrick Breuzé, mais l’auteur a écrit beaucoup d’autres romans. Dans celui-ci, un jeune soldat rentre de la guerre, blessé, pour effectuer sa convalescence dans son village de Haute-Savoie, avant de repartir au combat. Victime d’un accident de montagne, il est néanmoins sauf et se réfugie dans un chalet coupé du monde. Il hésite alors à faire croire qu’il est mort pour ne plus repartir sur le front.

« Le bout du monde : nos plus belles années » d’Edith Reffet évoque l’isolement vécu par une jeune institutrice de montagne. On y retrouve l’atmosphère particulière des années de guerre en montagne.

 

Les récits de voyage 

Dans « La légende des montagnes qui naviguent », Paolo Rumiz nous apprend que le dépaysement est à notre portée, loin du tourisme de masse. Voici un récit d’une grande richesse qui parle aussi d’écologie, d’histoire, de toponymie…

« Victoire sur l’Everest » est un incontournable pour qui veut tout savoir de la grande expédition à la conquête de l’Everest en 1953. Ecrit par un des participants, John Hunt.

D’autres romans étrangers 

Paolo Cognetti, « Les huit montagnes » :   L’amitié entre deux garçons sert de prétexte à évoquer une passion pour la montagne. Un roman authentique couronné par des prix prestigieux.

 

Annemarie Schwarzenbach, « Le refuge des cimes » :  des personnages de la bourgeoisie helvétique et allemande sont confrontés à des difficultés existentielles nées de la crise de l’entre-deux-guerres et cherchent à échapper à la noirceur du monde d’en bas.

Erri de Luca, « Le poids du papillon » : déçu par ses rêves révolutionnaires, un homme revient vivre dans ses montagnes natales, quelque part au nord de l’Italie. Il braconne et abat des centaines de chamois… un texte magnifique.  

 

Il y en tant d’autres encore… lesquels me conseillez-vous ?