Conclave, Robert Harris

Robert Harris est un ancien journaliste qui s’est tourné vers la fiction avec beaucoup de succès puisqu’il est l’auteur de plusieurs best-sellers. Pour son avant-dernier livre, il a eu l’excellente idée de situer l’action au sein du conclave, cette assemblée de cardinaux chargés d’élire un nouveau pape. Et c’est d’un véritable roman policier dont il s’agit, sans aucun cadavre, mais avec un suspense très prenant, jusqu’au moment final où la petite fumée blanche indique au monde entier, suspendu aux informations télévisées, qu’un nouveau pape a été choisi.

Dans « Conclave », nous découvrons le microcosme du Vatican et plus particulièrement celui de la curie romaine, avec toute sa hiérarchie, depuis le Secrétaire d’Etat, bras droit du pape, jusqu’aux petites mains, auxquelles personne ne prête attention, comme les sœurs qui servent les repas dans le roman. C’est au doyen des cardinaux que revient la tâche de réunir l’ensemble des cardinaux âgés de moins de quatre-vingt ans, puis de diriger les travaux du conclave, et le cardinal Lomeli s’en charge dès qu’il apprend la mort du Pape. Peu à peu, les cardinaux arrivent à Rome, ils s’installent puis, pendant des jours et des jours, ils ont pour seule occupation, entre deux tours de vote, de méditer et de prier, de contempler le magnifique plafond de la chapelle Sixtine et de lire des passages du Nouveau Testament, seul texte écrit autorisé dans la chapelle.

Parmi les cardinaux, il y a les « papables » (de l’italien « papabile »), ceux qui ont le plus de probabilités d’être élus et qui souvent n’attendent que cela, il y a ceux qui espèrent ne pas être choisis, et ceux qui s’en remettent à Dieu… Mais ce n’est pas si simple que cela, beaucoup changent d’avis au cours du conclave, il y a des campagnes menées plus ou moins secrètement, et comme dans tout ce qui est humain, tout un lot de trahisons, intrigues de couloir, mensonges, manipulations… A cela s’ajoute la présence d’un mystérieux nouveau cardinal, Monseigneur Benitez, nommé secrètement par le défunt pape, quelques jours avant sa mort.

Dans un roman très documenté, Robert Harris réussit à nous intéresser à la procédure, il nous explique les règles, les exceptions, et parvient à construire un véritable suspense autour de la figure très attachante du cardinal-doyen Lomeli, un homme sensible, intelligent, honnête, et qui, pétri de doutes, se sent différent de l’image que les autres perçoivent de lui. Lomeli cherche avant tout à mener à bien sa mission, il est attentif à ce qui se passe vraiment au fond de lui, ayant très peur de désirer inconsciemment être pape.

Un roman à rapprocher du très beau film de Nanni Moretti, Habemus papam, qui s’intéresse à la lourde charge du pape et aux doutes qui en découlent, mais ici, c’est davantage le suspense qui prime !

Conclave, Robert Harris, traduit de l’anglais par Nathalie Zimmermann, Pocket n°17035, octobre 2018, 384 p.

 

Livre lu dans le cadre du challenge Objectif Pal chez Antigone et du challenge Polars et thrillers chez Sharon.  

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Blogoclub: la lecture du 1er mars

Les membres du Blogoclub ont choisi, dans le cadre du thème littérature japonaise, un roman récent d’Ito Ogawa : Le restaurant de l’amour retrouvé, de Ito Ogawa, arrivé premier devant « Le pavillon d’or » de Yukio Mishima, et « Certaines n’avaient jamais vu la mer » de Julie Otsuka.

 

 

Vous trouverez ci-dessous quelques indications pour vous aider à vous procurer le roman. Si vous n’êtes pas membre du Blogoclub, mais que vous désirez participer à cette lecture commune, vous êtes le ou la bienvenu(e). Dans ce cas, il suffit de vous inscrire dans les commentaires ci-dessous. Vous n’aurez qu’à laisser le lien vers votre blog (votre page Babelio ou autre…) le premier mars en commentaire du billet que je publierai ce jour-là. Vous pouvez également trouver des informations sur le fonctionnement du Blogoclub ici.

 

Bonne lecture et à bientôt !

Florence.

 

Le restaurant de l’amour retrouvé, de Ito Ogawa.

Roman traduit du japonais par Myriam Dartois

Collection(s) Picquier Poche

Auteur(s) : OGAWA Ito
Traducteur(s) : DARTOIS-AKO Myriam

Langue originale : Japonais
256 pages
8€
ISBN-13 : 978-2-8097-1072-4
Date de parution : janvier 2015

 

 

Livres, librairies, médias : que souhaiter pour 2019 ?

Avant de reprendre mes chroniques habituelles, j’ai réfléchi à ce que je souhaiterais pour 2019. Voici ce que j’aimerais :

-Que le monde « tourne » moins vite : je ne veux pas ralentir la vitesse de rotation de la terre 🙂, mais je voudrais pouvoir réduire l’emballement que l’on constate tous dans de nombreux domaines. Celui de la consommation et des médias me semble particulièrement nuisible car synonyme de gaspillage et de superficialité. C’est vrai aussi dans le domaine de la littérature : trop de parutions, et à un rythme trop rapide ! Que dire de la rentrée littéraire de septembre qui nous stresse en nous précipitant en pleine rentrée, alors que l’on est en randonnée ou sur la plage, puisque l’on en entend parler de plus en plus tôt maintenant ?

Quelques semaines plus tard, le lecteur moyen -et même le lecteur aguerri- n’a fait que découvrir quelques titres de la rentrée littéraire de septembre que sortent déjà ceux de janvier. De nombreux auteurs l’ont compris, qui privilégient une parution hivernale, peut-être parce que les lecteurs auront davantage de temps devant eux. Combien de livres excellents passent en effet inaperçus parce qu’ils ont pour seul défaut de n’avoir pas été mis en avant dès août ou septembre ?

Il en est de même pour les médias : un événement remplace l’autre, tandis que les analyses approfondies, donc réfléchies, se font toujours plus rares. On se contente de rester à la surface des choses, et l’avènement de sources d’information provenant des GAFA, des chaînes d’information continue, qui vont de pair avec la chute inexorable de la presse écrite, ne vont pas arranger cela. Facebook peut être un excellent outil de connaissance grâce au partage d’informations, mais combien d’utilisateurs (avons-nous songé au sens du terme « utilisateur » ?), cliquent sur les liens et lisent entièrement les articles, au lieu de se contenter des posts comme le fait la majorité d’entre eux ? Combien de commentaires hors de propos révèlent que la personne n’a pas réellement pris connaissance de l’information, mais s’est limitée au simple titre ? D’ailleurs, pour démentir ce que j’écris, et pour me montrer que vous avez lu mon billet jusque là, laissez-moi un tout petit commentaire😃 !

-Que les librairies indépendantes renaissent : j’ai envie de petites ou moyennes librairies. J’en ai assez de ces endroits (je ne sais comment les nommer) qui tiennent davantage du supermarché de la culture que de la librairie. On nous y propose une foule de gadgets inutiles. Je me demande d’ailleurs si le mot « gadget » existe encore car, puisqu’il s’applique à tant d’objets de notre quotidien, il ne désigne plus rien en particulier. Bref, ces lieux foisonnent de marchandises en tous genres ayant un rapport plus ou moins vague avec le livre ou la papeterie, tant et si bien qu’il m’est arrivé plusieurs fois de sortir de ces « librairies » sans avoir acheté un seul livre, ce qui est impensable me concernant ! Pourtant, le choix ne manquait pas, bien au contraire ; c’est précisément parce que les rayons regorgeaient de marchandises que je n’ai pas réussi à choisir et que, sollicitée de toutes parts, j’ai préféré m’abstenir…

Que les centres-villes redeviennent les lieux de shopping, promenade et rencontres qu’ils étaient avant. Avec des petites librairies ! Cela implique pour nous d’accepter de renoncer aux courses rapides et au parking facile et généralement gratuit des horribles centres commerciaux qui sont toujours plus nombreux à la sortie de nos villes, créant des périphéries affreuses et déprimantes !

Voilà quelques-uns de mes souhaits pour l’année nouvelle, dans les domaines qui nous intéressent, parce qu’il y a évidemment beaucoup de choses à espérer en matière de politique intérieure ou internationale, d’écologie etc… D’où quelques bonnes résolutions qui découlent de ces souhaits :

Prendre le temps de lire, de découvrir les auteurs, sans céder à l’appel épuisant de la nouveauté, lire de bons articles de fond, plutôt que des catalogues de titres, privilégier les petites et moyennes librairies et les petits commerces en général.

 

En attendant, je vous souhaite à tous une excellente année 2019 !

Les « Légendes des pays du Nord » à Evian

Le très beau Palais Lumière d’Evian accueille en ce moment une exposition de saison et de circonstance, puisqu’elle est consacrée aux Légendes des pays du Nord. En fait, l’exposition s’attache essentiellement aux grands noms de l’illustration finlandaise dans le domaine des contes. C’est à Alexander Reichstein, illustrateur russe d’ouvrages pour la jeunesse, que l’on doit la scénographie de l’exposition : un univers de forêts, de neige et d’eau, des tons verts et bleus, qui recréent l’atmosphère des contes du grand nord.

 

 

 

Dans une première salle, on fait connaissance avec le Grand Kalevala, chant poétique en rimes fondé sur des mythes multiséculaires très connus en Finlande. Il s’agit de contes populaires finlandais collectés auprès des bardes de Carélie. En 1917, alors que la Finlande naissait comme Etat indépendant, un artiste cherche à illustrer ces contes : Akseli Gallen-Kallela (1865-1931) veut en effet leur donner une nouvelle forme littéraire et artistique qui colle mieux à leur origine très ancienne. C’est après un séjour au Nouveau-Mexique où il découvre le répertoire décoratif des indiens de Taos, qu’Akseli Gallen-Kallela entreprend un projet de livre enluminé qui respecte l’archaïsme du mythe.

 

La seconde salle de l’exposition nous présente les peintures de Joseph Alanen (1885-1920) qui illustrent le Kalevala. Ces toiles méconnues provenant dune collection particulière sont présentées pour la première fois. La plupart ont d’ailleurs été encadrées pour l’occasion. La technique a tempera utilisée par le peintre, sur une toile grossière, donne l’impression que nous sommes face à une tapisserie. Les toiles, de même format, et qui ont en commun une palette restreinte et harmonieuse, laissent à penser que les peintures faisaient partie d’une projet général et qu’elles étaient destinées à être présentées ensemble. En s’affranchissant du réalisme, Joseph Alanen prend sa place parmi les grands peintres modernes du début du XXème siècle. Sa disparition précoce explique qu’il soit tombé dans l’oubli.
Nous descendons et découvrons une salle consacrée à Rudolf Koivu (1890-1946), grand illustrateur finlandais né à Saint-Petersbourg et donc influencé par la culture et les contes russes. De très belles aquarelles, fines et infiniment variées évoquent les contes finlandais.
Les oeuvres lumineuses et gaies de Martta Wendelin (1893-1986) faisaient rêver les enfants finlandais au moment de Noël. Elles décoraient des magazines, des livres de contes et des cartes de Noël.
Enfin, la dernière salle présente le manoir légendaire de Suur-Merijoki, oeuvre totale alliant architecture et arts décoratifs, aujourd’hui disparue.
Voilà une très belle exposition à découvrir en famille, pour laquelle je vous conseille la visite commentée. Alors, si vous passez du côté d’Evian avant le 17 février prochain, allez y faire un petit tour.

L’amour harcelant, Elena Ferrante

 

Amalia, la soixantaine, se noie la nuit de l’anniversaire de sa fille, Délia. On la retrouve avec pour seul vêtement un soutien-gorge, neuf et d’une marque de luxe, alors que ce n’est pas son habitude de porter ce genre de lingerie. La noyade est suspecte : est-elle le fruit d’un accident ou d’un suicide ? Peut-être même d’un meurtre ? Délia commence une enquête méticuleuse qui va l’amener à fouiller dans ses souvenirs d’enfance, sur les traces d’une mère séductrice qui, peut-être, menait une double vie. Se dessine alors un rapport mère-fille très ambigu, à la fois glaçant et passionné, allant de l’empathie ponctuelle à la haine profonde, sur fond de violences familiales.

« L’amour harcelant » démarre comme un roman policier, mais ce n’en n’est pas un. L’ambigüité est partout, dans le genre littéraire, mais aussi dans les personnages, parfois grotesques, toujours surréalistes. Sous l’œil précis de la narratrice, qui ne nous épargne pas les détails obscènes de ce que j’appellerai plutôt son cheminement que son enquête, nous évoluons dans une atmosphère assez sinistre.

Elena Ferrante nous offre des descriptions détaillées de Naples, par exemple du quartier du Vomero, où tout paraît sale et négligé, et donc très éloigné de la réalité. Tout ce qui concerne Naples et le passé de Délia est visiblement douloureux. La figure du père elle-même est sordide. Dans les moments les plus sombres, la narratrice, Délia, recourt au dialecte, ce napolitain qu’elle ne veut pourtant plus parler. L’écriture est très littéraire, rien n’est laissé au hasard, mais elle est aussi très animale car elle fait appel à tous les sens.

Au total, « L’amour harcelant » (à mon sens « l’amour meurtri », comme traduction de « L’amore molesto », aurait été plus évocateur) est un roman cruel, négatif et ambigu, que je n’ai pas aimé. Ceci dit, j’ai été ravie de l’avoir lu, car il m’a aidé à comprendre en profondeur la saga d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse », qu’elle a écrit vingt ans plus tard. Tous les thèmes de « L’amie prodigieuse » étaient déjà présents dans « L’amour harcelant » :  la peur de l’abandon, le rapport ambivalent à la mère, la sensualité, un certain dégoût pour le dialecte, la ville de Naples. Ils seront développés et présentés de façon plus objective et équilibrée dans la saga qui a rendu célèbre Elena Ferrante dans le monde entier.

L’amour harcelant, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano, Collection Du monde entier, Gallimard, Paris,1995, 192 p.

 

Livre lu dans le cadre du Challenge Il viaggio chez Martine et du Challenge Objectif Pal chez Antigone.

 

Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, Boualem Sansal

 

Ute von Ebert écrit à sa fille Hannah qui vit au Royaume-Uni pour lui expliquer qu’elle se trouve bloquée à Erlingen, petite ville d’Allemagne où elle vit. Les envahisseurs sont aux portes de la ville et les autorités vont envoyer un train pour évacuer la population. Il faudra d’ailleurs deux ou trois convois pour emmener tout le monde, mais cela semble impossible, d’une part parce que le temps est compté et d’autre part parce que les moyens à la disposition des autorités sont limités.

En effet, le train n’arrive jamais. Les autorités de la petite ville ne pensent qu’à sauver leur peau et envisagent déjà de pactiser avec l’ennemi : mais à qui les dénoncer ? Partout se reproduit le même scénario, ceux qui représentent le peuple sont victimes d’une « épidémie de veulerie ».  Quant aux envahisseurs, on ne les connaît pas car « il y en a toujours, ils peuvent venir de partout, de l’extérieur comme de l’intérieur, par métamorphose, et revêtir toutes les formes, des plus visibles aux plus invisibles ».

On connaît le discours de Boualem Sansal qui cherche à avertir l’Occident du danger que représente l’islamisme : un nouveau nazisme, un nouveau totalitarisme. Comme Salman Rushdie, Kamel Daoud et bien d’autres intellectuels engagés, Boualem Sansal fait preuve d’un grand courage et répète, de livre en livre, que l’Europe doit ouvrir les yeux. Dans « Le train d’Erlingen », les hommes sont devenus des moutons, ils suivent mais ne s’interrogent pas. Boualem Sansal se pose la question : « quand avons-nous cessé d’être intelligents, ou simplement attentifs ? »

Au passage, l’auteur brocarde les responsables de notre mollesse, les valeurs dévoyées de notre monde moderne, et notre manque d’anticipation.  « Le vrai drame pour un peuple » écrit-il, « c’est l’ataraxie, lorsque meurt en lui le goût de se battre, et c’est ce qui nous arrive, tout nous effraie, tout nous décourage, un bruit et hop, nous voilà à genoux, tremblant, battant notre coulpe, bafouillant des excuses ».

La seconde partie du roman délaisse Ute Von Hebert et sa fille pour adopter une autre voie, ce qui peut surprendre le lecteur. L’auteur nous avait pourtant avertis dans son prologue : « la construction du roman s’éloigne notablement des codes habituels de la narration romanesque et peut dérouter ».  C’est vrai et c’est ce qui fait du « Train d’Erlingen » un roman exigeant. Echanges de lettres, notes de lectures, notes en vue de l’écriture du roman… la forme est inhabituelle, – le roman se veut aussi essai- et les références littéraires et philosophiques nombreuses, Kafka, Buzzatti, Thoreau, Baudelaire, l’écrivain roumain Virgil Gheorghiu… Pas besoin de tout connaître pour comprendre que l’auteur veut avant tout que nous nous posions les bonnes questions, que nous adoptions une vision à long terme.

La pensée de Boualem Sansal, intelligente, ouverte sur le monde, enracinée dans la connaissance du passé et préoccupée de l’avenir, s’exprime dans une très belle langue classique. Son roman aurait mérité un grand prix littéraire…

 

Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, Boualem Sansal, Gallimard, Paris, 2018, p.

 

Dixième participation au challenge 1% de la rentrée littéraire chez Sophie.

L’axe du loup, de Sylvain Tesson, et A marche forcée, de Slavomir Rawicz.

 

 « A marche forcée », de Slavomir Rawicz raconte le périple d’un groupe d’hommes, évadés du goulag, du cercle polaire à l’Himalaya, en 1941-1942. Soixante ans plus tard, Sylvain Tesson a suivi leurs traces et leur a rendu hommage dans « L’axe du loup ».

Slavomir Rawicz est un jeune officier de cavalerie polonais. Né de père polonais et de mère russe, son crime était de vivre en Pologne orientale, près de la frontière russe et de parler trop bien le russe pour un Polonais. Suspecté d’espionnage, il est fait prisonnier par les Soviétiques dès le début de la seconde guerre mondiale. Après quelques mois de torture et un simulacre de procès, il est envoyé en Sibérie orientale purger une peine de vingt-cinq ans d’emprisonnement.

Rawicz raconte les interrogatoires, le procès, la déportation en wagon à bestiaux jusqu’aux confins de la Sibérie, puis la longue marche  jusqu’au camp 303 , non loin de Iakoutsk et du cercle polaire, et enfin les premiers mois de travaux forcés au sein du camp. Déterminé à survivre, le jeune homme, qui n’a alors que vingt-cinq ans, envisage rapidement une évasion et avec l’aide de la femme du commandant du camp, il réunit une petite équipe de prisonniers et un jour de printemps, alors que la tempête de neige s’annonce idéale pour recouvrir leurs traces, les prisonniers s’élancent vers le sud, à pied, avec des miches de pain rassis et quelques peaux de zibeline pour tout vêtement.

« A marche forcée » devient alors le récit de ce cheminement à pied, d’abord vers le Lac Baïkal, puis à travers la Mongolie et le désert de Gobi, jusqu’aux contreforts de l’Himalaya qu’il faudra franchir pour arriver enfin en Inde. Les compagnons de cette marche forcée souffrent de la faim, de la soif et d’épuisement, mais leur détermination est sans faille et elle va conduire les plus forts d’entre eux jusqu’à la liberté.

Publié en 1956, ce récit a fait l’objet de vives critiques, dès sa parution, puis plus récemment. L’auteur n’aurait pas accompli lui-même cette évasion et la longue marche qui s’en est suivie, comme il le prétend, mais aurait écrit le récit d’un autre évadé. Il est vrai que l’accumulation des épreuves subies par ces quelques hommes peut sembler excessive, notamment lorsqu’ils affrontent le désert de Gobi puis l’Himalaya. Le lecteur en vient à se demander comment ils ont pu échapper à tant de difficultés… Mais  le récit reste particulièrement captivant et je l’ai lu d’une traite à la faveur d’un voyage ferroviaire.

 

C’est le livre de Sylvain Tesson qui m’avait poussé à acheter le récit de Slavomir Rawicz. En effet, agacé par les controverses suscitées par le livre de Rawicz, Sylvain Tesson, marcheur infatigable, a décidé il y a quelques années de refaire le voyage des évadés du camp 303. Il est parti de Sibérie vers le sud, à pied, de temps en temps à cheval et à vélo, mais toujours au seul « rythme de (son) effort physique », sur le « chemin de la liberté ». Il a connu les affres de la faim et du climat, même s’il ne se trouvait pas dans les mêmes conditions de dénuement que les prisonniers d’« A marche forcée ».

Comme à son habitude, Tesson nous livre de magnifiques pages, où les découvertes géographiques se mêlent aux rencontres souvent amicales. « L’axe du loup » est évidemment très différent du livre de Rawicz car Tesson ne devait pas se cacher ni éviter les rencontres pendant toute la partie du trajet qui se déroule en Sibérie. Loin d’être une redite de l’ouvrage de Rawicz, « L’axe du loup » lui est donc complémentaire et je vous conseillerais de le lire après « A marche forcée » que Sylvain Tesson vient éclairer.

L’objectif de Tesson n’était pas de mener une enquête pour déterminer si Rawicz avait dit vrai. En effet, l’écrivain-voyageur  ne se prononce pas, même s’il a pris le parti de croire le récit de Rawicz, comme il le souligne dès les premières pages : « Le drame des hommes à l’existence romanesque est qu’on les tient pour des affabulateurs quand ils racontent leur vie ». Il sait de quoi il parle !

Les arguments historiques que Sylvain Tesson développe ne sont pas sans fondements. Et en ce qui me concerne, j’ai envie de croire avec lui et de faire « mienne » sa profession de foi : « culturellement, je serais plutôt du côté des cœurs simples, qui aiment à croire aux belles histoires que du côté des sceptiques qui sont toujours prompts à réfuter chez les autres des actes qu’eux-mêmes n’auraient pu accomplir ».

 

À marche forcée, Slavomir Rawicz, traduit de l’anglais par Eric Chédaille, Libretto, Paris, 2011, 328p.

L’axe du loup, Sylvain Tesson, Pocket n°12815, Paris, 2007, 277 p.

 

Deux livres tirés de ma Pal pour le Challenge Objectif Pal 2018 chez Antigone.