Chevreuse, Patrick Modiano

Pas de chroniques depuis deux mois car, même si les lectures se sont enchaînées, bien peu m’ont « transportée ». Ce terme ancien n’est plus utilisé et pourtant il évoque ce que j’attends d’une lecture, m’émouvoir, m’étonner, me ravir, me captiver et bien sûr, induire une réflexion et laisser des traces… Alors, j’hésite à me tourner pendant quelques temps vers des classiques. En attendant, heureusement, il y a Modiano !

Dès les premières pages, nous voici plongés dans cette atmosphère modianesque que j’aime tant : la musique de son écriture est rassurante, elle nous conduit « sur une frontière étroite entre la réalité et le rêve », à la recherche de souvenirs qui n’en sont pas toujours, de demi-oublis et autres impressions de déjà-vu, si chers à l’auteur.

Nous, (lecteurs assidus de Modiano), nous constituons prisonniers volontaires d’une sorte de brouillard temporel indéfinissable qui habille une époque révolue. Elle nous est désormais familière et par là-même rassurante, mais elle reste inquiétante : car il y a toujours une énigme, plus ou moins trouble et angoissante mais rarement très grave, même si elle est permanente : c’est celle qui dissimule l’écoulement du temps sous un voile léger que l’on peut soulever mais jamais retirer, au grès des souvenirs qui vont et viennent, jusqu’à disparaître avec les années et avec nos vies. Et pourtant, cette atmosphère n’est pas triste, mélancolique certes, mais aussi envoûtante.

Cette fois, c’est dans la vallée de Chevreuse et à Auteuil que commence sa nouvelle recherche. Le narrateur songe et se laisse traverser par des pensées, des détails, des sonorités. « Chevreuse » fait partie de ces noms dont les sons lui rappellent quelque chose, Auteuil également. Comme un titre de chanson, « Douce dame » interprétée par Serge Latour, ou « Tête de mort », le surnom donné à Camille, cette jeune femme étrange à la voix douce qui fredonnait la chanson de Latour. « Mais comment mettre en ordre tous ces signaux et ces appels en morse, venue d’une distance de plus de cinquante ans, et leur trouver un fil conducteur » ?

Modiano déroule la bobine, libérant des impressions et laissant réapparaître au grand jour des noms jusque-là enfouis dans sa mémoire. Les souvenirs se précisent, des lieux surgissent, des événements minuscules refont surface et donnent lieu à de nouvelles interrogations. Que se passait-il dans cet appartement d’Auteuil ? Pourquoi tant de gens s’y retrouvaient-ils, la nuit venue ? Appeler au téléphone Auteuil 15.28, était-ce l’assurance de tomber sur des gens peu fréquentables ?

Modiano est fidèle à lui-même, usant des mêmes procédés, faisant revivre un passé flou, fait de souvenirs personnels et de références à certains de ses romans, avec son écriture si particulière, distanciée et pourtant précise. Peut-être écrit-il toujours le même livre, mais c’est à chaque fois une histoire nouvelle que nous lisons. Ainsi, Modiano réussit-il, avec « Chevreuse » à faire revivre ses fantômes et à créer une histoire très différente des autres. Ce trentième roman, est donc pour moi, comme beaucoup d’autres de Modiano, un régal de lecture grâce au plaisir d’avoir été dépaysée et apaisée à la fois. Un roman qui doit se lire lentement, et qui distille pendant longtemps en nous ses réflexions énigmatiques…

Coup de coeur 2021 !

Chevreuse, Patrick Modiano, Gallimard, Paris, octobre 2021, 159 p.

Au bon roman, Laurence Cossé

« Au bon roman » est un excellent roman, l’accroche est facile, même si certains trouveront contestable l’idée qui l’anime, toute relative, mais qui a le mérite de nous faire réfléchir : les romans peuvent-ils être catégorisés en fonction de leur valeur littéraire et surtout, où se trouve la limite permettant de définir une œuvre comme étant de qualité et une autre, sans intérêt littéraire ?

C’est pour mettre en pratique cette idée qu’une riche italienne, Francesca, a décidé d’ouvrir une librairie où l’on ne trouverait que de bons romans. Quel fervent lecteur n’a pas rêvé de passer des heures dans un tel endroit qui ne recèlerait que des trésors ?

« -Et dire que tant de gens autour de moi se plaignent de ne rien trouver de bon à lire. Quelle aberration.

-Quel dommage. Alors que vous et moi découvrons chaque mois un chef-d’œuvre. C’est que quatre-vingt-dix pour cent des romans qui se publient sont « des livres que c’est pas la peine » comme les appelait Paulhan. La critique ne devrait parler que des autres, mais elle est paresseuse et frivole. »

Et le projet est bien ficelé : Francesca dispose du local, un magnifique magasin en plein cœur du centre intellectuel et culturel de la capitale. Elle en déniche également le responsable, un libraire autodidacte passionné, Yvan Georg, dit Van ; ensemble, ils forment un comité de sélection secret composé d’excellents auteurs qui fournissent les listes des romans qui figureront dans le stock de la librairie. Quant à la viabilité financière du projet, Francesca y attache peu d’importance, concevant l’idée comme un mécénat tel qu’il se pratique dans d’autres domaines artistiques.

Bien sûr, un tel projet n’est pas du goût de tous et suscite rapidement jalousies et rancœurs. Il déchaîne également la concurrence car, contre toute attente, la librairie remporte un immense succès. Mais qui aurait imaginé que les membres du comité auraient risqué leur vie en participant au choix des romans dignes d’intérêt ? Qui est prêt à tuer et pour quelle raison ? Un auteur dont le roman n’a pas été retenu pour être vendu « au bon roman » ?

« Au bon roman » ne parle que de livres, de toutes les façons possibles. Le policier qui mène l’enquête sur les meurtres qui ouvrent le roman est lui-même un fervent lecteur. Le petit monde du livre, libraires, éditeurs, critiques littéraires et médias sont de la partie. Jusqu’aux romans évoqués pour faire partie du stock de la librairie « Au bon roman ». L’auteur nous donne d’ailleurs ici de nombreuses pistes de lecture et j’ai même noté quelques titres parmi les auteurs qui reviennent le plus souvent, tels Cormac Mc Carthy, Carlo Fruttero et Franco Lucentini, Pierre Michon et Marcel Aymé, mais beaucoup d’autres sont cités : amateurs de listes, à vos crayons !

On ne s’ennuie pas une minute dans ce roman qui allie à la fluidité et à la simplicité de l’écriture un fourmillement de références littéraires et culturelles. Il y a matière à réflexion dans ce manifeste en faveur de la bonne littérature, mais pas de la littérature élitiste, comme la profession de foi envers les bons livres l’atteste (p307 et 308 de l’édition Folio). Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire sur ce roman qui débute comme un polar pour revêtir ensuite diverses formes et nous propose des personnages très intéressants. Au bout du compte, je ne sais toujours pas ce qu’est exactement un bon roman, notion particulièrement subjective, mais je sais aussi que chacun peut accéder à de la bonne littérature et que comme dans beaucoup de domaines, un minimum d’exigence s’impose. C’est aussi à cela qu’on reconnait les bons auteurs… simplicité et hauteur de vue !

Au bon roman, Laurence Cossé, Folio n° 5074, 2010, 469 p

Participation au challenge Objectif Pal chez Antigone

Toutes les vagues de l’océan, Victor del Arbol

Quand Gonzalo Gil apprend le suicide de sa soeur Laura, il ne ressent pas plus d’émotion que s’il s’agissait de la mort d’une inconnue. Sa mère non plus, de même que Luis, l’ex-mari de Laura, une indifférence qui n’est pas commune. Quant à la police, dont Laura faisait partie, elle classe rapidement l’affaire, prenant le suicide de Laura comme une preuve de sa culpabilité : un certain Zinoviev, meurtrier de Roberto, le fils de Laura, a en effet été tué après avoir été longuement torturé. Quel meilleur mobile que l’enlèvement et l’assassinat froid et cruel d’un enfant de six ans, dont le corps flotte à plat ventre, donnant ainsi le ton ce que vont être les presque sept cents pages suivantes ?

Nous passons de Barcelone en 2002 à Moscou en 1933. Elias Gil arrive en URSS pour parfaire ses connaissances d’ingénieur. Ce jeune communiste espagnol a obtenu une bourse et il est accompagné d’étudiants internationaux qui sont dans le même cas que lui. Leur enthousiasme idéaliste face à la grandeur soviétique va aussitôt se heurter aux méthodes staliniennes : les jeunes hommes se retrouvent dans un train de déportés en route vers la Sibérie orientale et vers un destin cruel sur l’île de Nazino.

Qui est vraiment Elias Gil ? Quel rapport a-t-il avec la mort de Laura et de son fils ? Qu’est devenue Anna, la fille d’Irina, qu’Elias s’était juré de protéger ? Peu à peu, les éléments du puzzle s’imbriquent et nous révèlent de sombres secrets familiaux qui s’inscrivent dans les heures plus plus noires de l’histoire européenne du XX ème siècle.

Victor del Arbol nous promène ainsi avec talent de l’URSS de Staline à la guerre civile espagnole. Il nous dévoile les dessous d’un régime qui a cédé à la folie d’un dirigeant, en pourchassant ses ennemis jusque parmi ses plus fidèles défenseurs, puis qui s’est fourvoyé dans le pacte germano-soviétique. Il nous emmène ensuite dans les excès tout aussi criminels de l’Espagne franquiste, nous montrant les abjections auxquelles peut conduire la nature humaine quand elle érige une frontière trop mince entre le bien et le mal et bascule avec une facilité déconcertante du mauvais côté, mais aussi quand elle est acculée face à la menace. La lancinante question se pose à chaque fois qu’une situation historique extrême est évoquée : qu’aurions-nous fait à leur place ?

Et puis il y a la Barcelone des années 2000 en proie à des corruptions en tous genres, centre des trafics les plus odieux et des mafias les plus violentes, comme la Matriochka à laquelle Zinoviev obéissait peut-être… Avec de réelles surprises quant à ceux qui tirent les ficelles. Enfin, il y a ces personnages que l’on aime puis que l’on déteste, et dont on ne sait plus finalement qui ils sont : quel brio dans la manipulation, dans les retournements de situations, dans les rebondissements !

« Toutes les vagues de l’océan » est un pavé de 680 pages difficile à lâcher. L’auteur fait preuve d’une réelle virtuosité dans la construction du roman, dans la qualité de l’évocation historique, la richesse de l’intrigue ainsi que le soin apporté à l’écriture. Je n’ai qu’un regret : l’avoir terminé et ne pas pouvoir prolonger ma lecture !

Coup de coeur 2021 !

« Toutes les vagues de l’océan », Victor del Arbol, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, Babel Noir n° 169, janvier 2017, 680 p.

Lu dans le cadre du challenge Pavé de l’été chez Brizes, du challenge polars et thrillers chez Sharon et du challenge Objectif Pal chez Antigone.

Etés anglais, la saga des Cazalet 1, Elizabeth Jane Howard

Voici ma participation au mois anglais, in extremis, pour cause de vacances hors-saison : j’avais emporté « Etés anglais », le premier volume de la saga des Cazalet, du nom de cette famille aisée de la bourgeoisie londonienne qui se retrouve chaque été à la campagne. Ce fut une belle découverte, même si j’ai dû m’accrocher un peu pendant le premier tiers du roman, le temps de faire connaissance avec les nombreux personnages et de m’habituer à ce type de récit qui s’attache d’abord aux petites choses du quotidien : quelle robe porter, quelle chambre donner à une adolescente mal dans sa peau… ? Est-ce qu’on prend un café ? Oui, mais seulement si tu en prends un… Il s’en est fallu de peu que j’abandonne les Cazalet, mais je suis finalement très contente d’avoir poursuivi !

étés anglais la saga des cazalet

Le roman débute en juillet 1937 dans le Sussex, à Home Place, résidence de William et Kitty Cazalet. Kitty, surnommée La Duche, prépare la maison avec ses domestiques, en attendant l’arrivée des enfants et petits-enfants. Leur fille Rachel, célibataire, vit avec eux, mais les trois garçons vivent à Londres avec leur famille.  L’aîné, Hugh, est rentré de la Grande Guerre amputé d’une main et en proie à de violents maux de tête. Il a deux enfants et sa femme est enceinte au début du récit. Le deuxième fils, Edward, est un homme séduisant à qui tout réussit, marié à une ancienne danseuse étoile et père de trois enfants. Enfin, Rupert, le plus jeune, est professeur et peintre-artiste lorsqu’il en trouve le temps. Il a perdu sa première femme en couches et a épousé ensuite la jeune Zoé qui a du mal à se faire à son statut de belle-mère.

Tout ce petit monde, accompagné de gouvernantes et autres domestiques, vient passer l’été à Home Place où les apéritifs dans le jardin font place à des repas de famille ou à des pique-niques sur la plage. Les paysages enchanteurs, d’un vert tendre tout britannique, les roses du jardin, et la canicule -car il faisait chaud aussi dans les années trente en Angleterre- nous promènent dans ce quotidien privilégié, doux et attachant. Mais derrière les préoccupations des uns et des autres, les petites disputes et les bouderies, apparaissent bientôt des non-dits, des incertitudes et des questions finalement bien plus importantes.

Née en 1923, Elizabeth Jane Howard a sans aucun doute vécu bon nombre de ces moments qu’un don pour l’observation lui permet de retracer avec finesse et psychologie. Sous une apparence d’abord légère, le roman évoque des thèmes beaucoup plus sérieux, le traumatisme qu’a représenté la guerre 14-18, le rôle des femmes et leur difficulté à trouver leur place dans la société masculine de l’époque, l’homosexualité, les relations intra-familiales, la peur des enfants face à la guerre… Dans la seconde moitié du roman, on assiste peu à peu à la montée de l’inquiétude de la famille face aux risques de conflit mondial. On découvre aussi que derrière l’apparente unité de la famille, il existe beaucoup de petits secrets… On ne peut donc pas abandonner la lecture à la fin de l’été 1938. Alors, je ne sais pas si j’irai jusqu’à la fin de la saga, mais il est sûr que je vais me procurer le second tome rapidement !

Etés anglais, La saga des Cazalet 1, Elizabeth Jane Howard, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff, Quai Voltaire, paris 2020.

 

Lu dans le cadre du mois anglais, du challenge Objectif pal et du challenge Pavé de l’été chez Brizes.

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La mer ne baigne pas Naples, Anna Maria Ortese

C’est un recueil de nouvelles et de reportages, paru en 1953 en Italie puis pour la première fois en France en 1993. Il vient d’être réédité en 2020 chez Gallimard, dans une édition augmentée de deux textes inédits servant de préface et de postface, pour notre plus grand intérêt car Anna Maria Ortese figure parmi les principales représentantes de la littérature italienne du XXème siècle.

la mer ne baigne pas naples

L’ouvrage réunit donc deux nouvelles de facture classique, suivies de trois textes proches du reportage mais à la valeur littéraire incontestable. L’ensemble témoigne en effet d’une grande puissance d’évocation, d’abord qualifiée de néo-réaliste, mais la préface et la postface ajoutées à l’édition de 2020 donne un nouvel éclairage à ces textes, révélant une auteure bouleversée par le réel au point de ne pas le supporter.

Certes, le pessimisme et la noirceur sont bien présents dans cet ouvrage et la première nouvelle donne le ton : « Une paire de lunettes » nous présente une fillette presque aveugle qui vit dans un typique « basso », rez-de-chaussée étriqué et sombre des quartiers pauvres de Naples. L’enfant chausse ses premières lunettes, offertes par une tante qui insiste lourdement sur le prix indécent que cela lui coûte, et elle découvre enfin le monde qui l’entoure : elle se met aussitôt à pleurer…

« La ville involontaire » ressort plutôt du reportage et décrit les « Granili », un édifice de 300 mètres de long, qui abrite toute la misère humaine. Ce n’est pas seulement « ce que l’on peut appeler un relogement provisoire de sans-abri, mais bien plutôt la démonstration, en termes clinique et juridique, de la déchéance d’une race », celle qui tolère un tel quartier où survivent les « larves d’une vie dans laquelle existaient le vent et le soleil » et qui ne « conservent de ces biens qu’un vague souvenir ». Le lecteur a vite compris que « la mer ne baigne pas Naples », de la même façon que « le Christ s’est arrêté à Eboli ».

Anna Maria Ortese va plus loin dans le dernier reportage qui est particulièrement intéressant : « Le silence de la raison » évoque les intellectuels napolitains que Ortese rencontre dans les beaux quartiers de Chiaia. Elle livre une description critique de leurs rapports, dénonce l’hypocrisie de ces progressistes, remet en question leur engagement révolutionnaire. Ce texte est à l’origine de la polémique sur le recueil, d’autant que les vrais noms des auteurs concernés sont conservés : on y croise entre autres, Luigi Compagnone, Raffaele La Capria, Vasco Pratolini, des écrivains qui avaient participé, avec Anna Maria Ortese, à la revue « Sud » entre 1945 et 1947.

L’écriture de Anna Maria Ortese est en effet sans concession. Elle est précise et ciselée, voire méticuleuse quand il s’agit par exemple des Granili. Elle est également parfois « exaltée », « fébrile » et presque hallucinée, comme l’auteure la qualifie elle-même dans la nouvelle préface. D’ailleurs, elle y insiste sur l’écriture : « peu de gens parviennent à comprendre comment l’écriture renferme la seule clé de lecture d’un texte, et la trace de son éventuelle vérité ». Et elle nous donne d’importantes clés : … « je me demande si La mer était vraiment un livre « contre Naples ». Je me demande où je me suis trompée, si je me suis trompée en l’écrivant et de quelle façon il faudrait aujourd’hui le lire. » Je vous laisse découvrir la suite. A vous de juger.

Coup de cœur 2021

La mer ne baigne pas Naples, Anna Maria Ortese, traduit de l’italien par Louis Bonalumi, Gallimard, Paris, juin 2020, 193 p.

La farce, Domenico Starnone

Après l’excellent « Les liens », je retrouve avec joie Domenico Starnone dont le talent ne se dément pas même si ce nouveau roman est moins percutant que le précédent. Pour autant, il « résonne » en moi depuis plusieurs jours et sollicite sans cesse ma réflexion vers de nouvelles interprétations. Voilà ce que j’appelle de la littérature et Domenico Starnone est, à mon avis, l’un des plus grands écrivains italiens contemporains.

la farce domenico starnone


« La farce » est à prendre au sens propre, mais je ne vous la raconterai pas bien sûr, tandis que métaphoriquement, elle sous-tend tout le roman.  La trame est simple : le narrateur, Daniele, est appelé au secours par sa fille Betta pour venir chez elle à Naples s’occuper de son fils Mario car elle doit se rendre avec son mari à un colloque de mathématiques en Sardaigne. Daniele hésite parce qu’il a une commande pour illustrer une nouvelle de Henry James et parce que rester seul avec un enfant de quatre ans pendant quelques jour lui paraît au-dessus de ses forces. A soixante-dix ans, il se remet difficilement d’une opération, mais conscient de son peu d’empressement en tant que père et grand-père, il accepte et se rend à Naples.

On l’imagine bien, ces quelques jours ne seront pas de tout repos pour Daniele. C’est un homme distrait, envers les autres notamment et même dans l’amour qu’il porte à sa fille, il l’admet lui-même. Daniele a été un artiste ambitieux, dont le travail a compté, mais il commence à s’interroger sur l’opportunité d’arrêter de dessiner. A ces questions existentielles, s’ajoute le fait qu’il déteste Naples, tout comme l’appartement de Betta qui n’est autre que celui dans lequel il a été élevé. Un endroit pour lui plein de fantômes, comme la nouvelle d’Henry James, « The jolly corner », sur laquelle il doit travailler et qui évoque un homme qui « retourne dans une vieille maison qu’il possède à New York et y retrouve un fantôme, le fantôme de celui qu’il aurait été s’il n’était pas devenu homme d’affaires ».

Daniele se rend compte qu’il s’est attribué à tort « la capacité de faire ce qui n’avait jamais été fait ». Les promesses de son enfance se sont engluées dans l’âge adulte et dans la concurrence avec d’autres artistes plus compétents que lui. Il est donc proche de ce petit Mario à qui ses parents font croire, en s’extasiant devant son intelligence, que le monde sera un jour à ses pieds. L’enfant est en effet brillant mais il s’abreuve des compliments qu’il reçoit ; il est en outre un petit génie domestique, capable de presque tout faire dans la maison, mais il est également capricieux, parfois incontrôlable et ne pense qu’à jouer, comme tout enfant de son âge, ce que Daniele, tout à son travail, a tendance à oublier. Il s’en mordra les doigts d’ailleurs…

« La farce » souligne l’importance des souvenirs qui hantent nos vies. C’est une satire de la vieillesse et de l’enfance qui pointe leurs points communs : elles connaissent les deux extrêmes de l’ambition, sa naissance et les espoirs qu’elle procure, et la désillusion amère dans laquelle elle s’évanouit. Les thèmes que Domenico Starnone met en avant sont nombreux et l’on retrouve ceux qui sont chers à Elena Ferrante, comme la dualité de la ville de Naples et celle du dialecte napolitain. L’auteur est soupçonné « d’être » Elena Ferrante et je dois dire que quelques pages m’ont laissée bouche bée, tant j’ai cru entendre la voix d’Elena Ferrante. Ainsi, l’imposture sociale chère à l’écrivaine napolitaine est un des éléments du malaise ressenti par le grand-père.

L’événement central du roman, la farce, amène Daniele à se découvrir « sans qualités et vide » : il constate amèrement que les compliments de l’enfance n’ont pas tenu leurs promesses et que son petit-fils devra affronter les mêmes désillusions. Le roman se termine par un « appendice » qui est un journal illustré -par Dario Maglionico- reprenant les principaux moments du séjour à Naples de Daniele et il apporte plusieurs clés de lecture, notamment dans le parallèle qu’il établit avec la nouvelle d’Henry James.


« La farce » est un duel entre un grand-père et son petit-fils qui se lit d’une traite et qui se prolonge par de nombreuses réflexions, sur l’art aussi notamment, et sur tant d’autre sujets que je n’ai pas pu évoquer ici. Divertissant et enrichissant !

La farce, Domenico Starnone, traduit de l’italien par Dominique Vittoz, Fayard, avril 2021, 229 p.

« Les liens » est désormais disponible en poche

les liens poche

Les routes de poussière, Rosetta Loy

C’est déjà presque un classique : ce roman est paru en 1987 en Italie et a connu un grand succès, remportant plusieurs prix littéraires. Il avait été publié en français en 1995 et il vient d’être réédité chez Liana Levi en 2019. Rosetta Loy, née en 1931 à Rome, appartient à la féconde « génération des années trente » et est désormais une figure importante de la littérature italienne contemporaine.

les routes de poussière rosetta loy

« Les routes de poussière » nous plonge dans le XIXème siècle italien, celui du Risorgimento, un processus lent qui culmine avec la réalisation de l’unité italienne en 1861. Le roman de Rosetta Loy a le souffle épique des sagas historiques, même s’il ne nous offre finalement que le quotidien d’une famille de paysans aisés du Piémont sur trois générations. En effet, il ne s’agit pas d’un roman historique, la « grande Histoire » n’étant présente qu’en toile de fond et les événements n’étant que rapidement évoqués. C’est au contraire le destin de paysans inconnus qui est détaillé, leurs amours, leurs épreuves, leurs joies, leurs superstitions et leurs sentiments.

Le roman débute avec le dix-neuvième siècle, dans les collines du Piémont, au nord-est de Turin. Les étés sont chauds et secs, les hivers pluvieux, et la neige recouvre tout en hiver. Un climat difficile pour les descendants du « Grand Masten », ce paysan devenu propriétaire après s’être enrichi en revendant fourrage et blé aux soldats de passage : la région subit en effet de nombreuses invasions, notamment au cours des campagnes napoléoniennes ou lorsque les Autrichiens tentent de s’approprier le Nord de l’Italie.

Tout commence avec les deux fils du Grand Masten, Pietro, dit « Pidren » et Giuseppe, dit « le Giaï ». Les frères tombèrent tous deux amoureux de la même jeune fille, la très jolie Maria, mais celle-ci choisit le plus jeune des deux frères, le Giaï. Et c’est ainsi que démarre une saga qui se centre sur ses personnages. Ils sont assez nombreux, mais pas trop -un arbre généalogique nous est d’ailleurs proposé en fin de volume- et tous très attachants. Leur quotidien est fait de labeur, de repas pris à la hâte autour de l’invariable polenta, de pain et de fromage, et ils parlent un dialecte local, mâtiné de mots français.

Il y a Gavriel qui n’a aimé qu’une seule femme, sa sœur Bastianina devenue nonne et surnommée par son frère « la tante bonne-soeur », avant de triompher « dans son habit immaculé », le petit Gioacchino qui « volait comme une plume », Teresa des Maturlin devenue trop tôt « symbole de la jeunesse et du bonheur perdus » Fantina, sacrée meilleure brodeuse de toute la région, Mandrognin, « serviteur et esclave «  de Maria qui la contemplait, « heureux parce que Dieu se laissait voir en chemise avec juste un châle. Et Dieu était si beau », et tant d’autres qui forment une galerie riche et savoureuse.

« Les routes de poussière » est un roman plein de charme et de poésie mais aussi de vivacité et de passion. Son style fluide et concret nous rapproche de ces paysans, l’auteure ayant un don, au moyen de mille anecdotes, pour les rendre charmants. Une belle découverte que je poursuivrai en lisant l’un des nombreux autres romans de Rosetta Loy.

Les routes de poussière, Rosetta Loy, traduit de l’italien par Françoise Brun, Editions Liana Levi, collection Piccolo n°145, 2019, 288 p.

 

Lu dans le cadre du mois italien chez Martine et du challenge Objectif Pal chez Antigone.

Mai, le joli mois italien

C’est un moment que j’attends toujours avec impatience car je peux donner libre cours à ma passion pour la littérature italienne : je participe donc, comme chaque année, au mois italien organisé par Martine sur le thème du voyage, de ville en ville.

Je ne résiste pas à la tentation de faire ce petit billet de présentation, très ambitieux, même si je sais à l’avance que je n’arriverai pas à chroniquer toutes mes lectures. Peu importe, voici déjà ma Pal italienne pour ce joli mois de mai :

Deux essais consacrés à l’Italie : « L’Italie buissonière » de Dominique Fernandez qui a consacré de nombreux essais, récits et romans à l’Italie, et une « Histoire de l’Italie » de Catherine Brice.  Ce sont deux ouvrages qui se lisent petit à petit et que j’ai donc commencés il y a quelques semaines.

Passons aux romans d’auteurs italiens :

« Les routes de poussière » de Rosetta Loy m’emmèneront dans le Piémont au XIXème siècle. Paru en 1987, ce roman a remporté de nombreux prix et est presque devenu un classique.

« Les aventuriers de l’autre monde », un roman jeunesse que l’on doit à  Luca di Fulvio, auteur de l’excellente série « Les enfants de Venise », « Le soleil des rebelles », « Le gang des rêves »

« Le cheval des Sforza » de Marco Malvaldi, de l’histoire avec un meurtre et beaucoup d’imagination, comme Malvaldi en a l’habitude, mais cette fois, avec Léonard de Vinci.

« La farce » est le dernier roman traduit en français de Domenico Starnone. L’auteur nous a régalés l’année dernière avec « Les liens ». Starnone, c’est cet auteur qui pourrait être, seul ou à quatre mains avec son épouse, l’auteur des romans d’Elena Ferrante… Quoi qu’il en soit, il a beaucoup de talent et une œuvre importante dont peu de romans sont traduits en français.

« La mer ne baigne pas Naples » sont des nouvelles d’Anna Maria Ortese, grand écrivain italien du XXème siècle qui dresse ici un portrait noir et réaliste de certains quartiers de la Naples d’après-guerre. Une réédition longtemps attendue.

« La maison aux miroirs », de Cristina Caboni, beaucoup plus léger, un feel-good à l’italienne qui nous emmènera sur la Côte amalfitaine.

Enfin, j’ai peu de romans en VO : au programme, encore Domenico Starnone avec « Confidenza », qui semble être dans la même veine que « Lacci/les liens » et « Scherzetto/La farce ».

Et une auteure dont on ne parle malheureusement pas en France, car je pense qu’elle n’est pas traduite en français : Valeria Parrella dont je lirai le recueil de nouvelles « Troppa importanza all’amore » (Trop d’importance à l’amour).

Et vous, qu’allez-vous lire, regarder ou manger ?  Je n’aurais pas le temps de parler de films, séries ou recettes, mais je vous lirai. Bon mois italien à tous !

Sa dernière chance, Armel Job

Le mois belge se termine pour moi en beauté avec le dernier roman d’Armel Job qui nous emmène à Liège et Verviers, dans les méandres d’un fait divers a priori banal. Mais ce qui peut paraître sans grand intérêt prend tout son relief grâce au talent de l’auteur qui excelle à explorer les vies de chacun, les passions et frustrations et tout ce qu’il y a derrière les apparences, petits et grands secrets…

Elise Dubois vit chez sa sœur et son beau-frère, garde leurs quatre enfants et s’occupe du ménage et des repas. Elle dispose d’un appartement au sein de leur villa et peut puiser l’argent de poche dont elle a besoin dans la boite familiale… une situation pour le moins étrange. Elise passe pour une femme fragile, à la limite de la dépression et incapable d’être indépendante. Sa sœur aînée, Marie-Rose, est une gynécologue réputée dans la région, chacun loue son professionnalisme et son empathie. Son mari Edouard Gayet dirige une agence immobilière qui assure de confortables revenus à la famille.

L’équilibre de cette famille atypique est rompu lorsque Elise, qui a trente-neuf ans, décide de s’émanciper. Elle s’inscrit sur un site de rencontre et, laissant les enfants livrés à eux-mêmes, elle se rend à  un premier rendez-vous :  Pierre Fauvol est antiquaire à Liège. D’ordinaire, cet homme qui multiplie les aventures féminines n’a pas besoin d’Internet pour faire des rencontres. Il se présente pourtant à Elise comme un célibataire qui n’a eu qu’un amour dans sa vie, il y a très longtemps …

Le chanoine, collectionneur d’art religieux et client de Pierre Fauvol, observe celui-ci avec curiosité. Il pense que Fauvol est homosexuel et qu’il a décidé de mettre fin à ses « errements » en envisageant le mariage. Mais est-ce bien pour cela que le chanoine espère que la rencontre entre Pierre et Elise portera ses fruits ?

Dans ce roman qui se lit d’une traite, chacun décide de tenter « sa dernière chance » : celle de s’enrichir enfin, de posséder ce qui le rendra heureux, de donner libre cours à ses passions. Certains se trompent, d’autres pas. Tous cachent quelque chose et donnent une image fausse de ce qu’ils sont réellement. L’écriture simple et efficace d’Armel Job nous conduit sur différentes pistes, pour mieux nous perdre ensuite. « Sa dernière chance » est un thriller psychologique calme et provincial, où il n’y a pas de cadavre mais beaucoup de secrets, ainsi qu’une part de lumière pour ceux qui auront saisi leur dernière chance. Un petit régal pour moi, comme ce fut le cas pour « Une drôle de fille » et « Une femme que j’aimais ».

Sa dernière chance, Armel Job, Editions Robert Laffont, Paris, février 2021, 330 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois belge chez Anne Des mots et des notes.

Retour à Montechiarro, Vincent Engel

Pour ce mois belge, j’avais envie de voyager dans le temps et dans l’espace et je me suis donc plongée dans la saga que Vincent Engel a publiée il y a déjà vingt ans.

« Retour à Montechiarro » se déroule principalement en Toscane et évoque plusieurs générations d’une famille en s’appuyant sur des personnages féminins qui aspirent au bonheur. Il faut dire qu’à part le Comte Della Rocca, noble éclairé et bienveillant avec lequel Vincent Engel ouvre son roman, il n’y a pas dans ses descendants et leurs conjoints beaucoup d’hommes recommandables, même si ces derniers existent dans le roman : Sébastien, un jeune photographe belge qui voyage en Italie dans les années vingt, et Ulysse, le libraire de Montechiarro que les fascistes envoient en confinement sur l’île de Lipari (certains découvriront ici ce que signifiait le mot « confinement » sous Mussolini).

Le roman est découpé en trois parties qui correspondent à trois périodes importantes de l’histoire de l’Italie. Nous faisons ainsi connaissance avec le Comte Della Rocca au début du « Risorgimento » en 1849. Nous suivons ensuite sa petite-fille, Agnese, pendant la période mussolinienne de l’entre-deux-guerres, avant de terminer dans les années de plomb, celles des Brigades rouges, en 1978, avec Laetitia, petite-fille d’Agnese. La toile de fond historique est très évocatrice, en particulier pendant les deux premières périodes. Les années soixante-dix sont à mon sens moins réussies.

Le principal défaut de cette saga est que l’ensemble est très noir. Il n’y a aucune période heureuse, sur un siècle et demi d’histoire familiale ! Les choix que font certains personnages, notamment Agnese, m’ont paru manquer de réalisme, peut-être dictés par les nécessités de l’intrigue. Enfin, le tout manque un peu de rythme, certainement en raison de quelques longueurs.

Pour autant, ce roman vaut le détour. C’est une fresque historique intéressante, bien écrite, qui parvient à imposer son univers et à nous plonger dans l’atmosphère de l’époque et du lieu.

 

Retour à Montechiarro, Vincent Engel, Le livre de poche, 2003, 727 p.

 

 

Roman lu dans le cadre du mois belge chez Anne, et du challenge Objectif Pal chez Antigone.