Un certain M.Piekielny, François-Henri Désérable

Si comme moi, vous avez adoré « La promesse de l’aube » de Romain Gary, vous vous plongerez avec délice dans l’enquête passionnante que nous livre François-Henri Désérable sur « Un certain M. Piekielny ». Ce nom ne vous dit sans doute rien, à moins que vous n’ayez une excellente mémoire et que vous vous souveniez du vieux voisin à qui Romain Gary, qui n’était alors que Roman Kacew, avait fait une promesse : parler de lui aux grands de ce monde, lorsqu’il les rencontrerait plus tard. Parce que ce brave M. Piekielny, petit homme gris au museau de souris que rien ne semble distinguer de la masse de ses contemporains, était le seul à croire, -ou du moins à faire semblant de croire- que les vœux de Mina, la mère de Roman, se réaliseraient un jour : l’enfant allait devenir un grand homme, un écrivain, un diplomate, un Français surtout, et il allait donc forcément fréquenter du beau monde…

Fidèle à sa promesse, Romain Gary allait tenir parole, à l’ONU, à l’Elysée, devant la Reine d’Angleterre et tant d’autres encore ; c’est ce qu’il raconte dans « La promesse de l’aube » qui, on le sait, est une autobiographie romancée, voire un roman autobiographique, le tout étant savoir quelle est la dose de romance dans l’histoire… !  Seule certitude, Romain Gary aimait travestir la réalité, pour ne pas dire mentir, et puisque c’est le propre de l’écrivain, on ne peut pas lui en vouloir.

Alors, Romain Gary a-t-il vraiment fait cette promesse à M.Piekielny ? L’a-t-il accomplie ? Monsieur Piekielny a-t-il seulement existé ?  C’est à toutes ces questions que François-Henri Désérable essaie de répondre, en se lançant sur les traces de son écrivain préféré (là c’est moi qui interprète, il ne me semble pas qu’il le dise aussi clairement, mais je ne suis sans doute pas très loin de la vérité en l’affirmant…).

Toujours est-il que l’auteur nous emmène à Wilno -l’ancienne Vilnius-, au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à la recherche de M. Piekielny. Il se lance dans une enquête approfondie et tente de démêler le vrai du faux, le probable du possible… Des années plus tard, on retrouve Romain Gary, à Paris, sur le plateau de l’émission « Apostrophes », tremblant de peur que son imposture ne soit révélée. Il a menti en créant Emile Ajar, et F.H Désérable a compris les leçons du maître…

Et pourtant « Un certain M.Piekielny » n’est pas un récit, ni un documentaire ; c’est bien un roman. Jouant sur ses points communs avec le grand homme, comme le fait d’avoir une mère qui a tendance à décider pour lui (toutes proportions gardées), François-Henri Désérable brode à partir de quelques mots, de quelques phrases, d’une seule scène du chapitre VII de « La Promesse de l’aube », et au passage, il nous parle de lui aussi, de son amour pour la littérature, du rôle qu’elle joue dans la vie des hommes. Le tout avec passion et humour, inventivité et inspiration.

Que M.Piekielny ait ou non existé, vous le découvrirez (peut-être ?) en lisant ce roman, mais cela a au fond peu d’importance. Nous serons certes un peu déçus si nous apprenons que le visage désormais familier de l’homme gris au museau de souris n’a pas existé. Nous serons également soulagés car, comme le souligne l’auteur, si M.Piekielny n’a pas existé, au moins il n’a pas pris cette balle allemande dans la tête… mais grâce à Romain Gary, on aura parlé de lui, cet inconnu parmi les inconnus, morts sous les balles allemandes et dans les chambres à gaz. Et avoir tenu cette promesse, c’est déjà tellement !

Coup de cœur 2017 !

 

Un certain M. Piekielny, François-Henri Désérable, Gallimard, Paris, juin 2017, 259 p.

 

11 ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire

 

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La promesse de l’aube, Romain Gary

En 2014, année du centenaire de la naissance de Romain Gary, l’auteur aux multiples personnalités était à l’honneur dans beaucoup de librairies. Ce fut pour moi l’occasion de (re)découvrir une œuvre magnifique au sein de laquelle « La promesse de l’aube » occupe une place particulière. Trois ans plus tard, un roman de la rentrée littéraire 2017 a retenu mon attention, puisqu’il rend hommage à Romain Gary et à « La promesse de l’aube » en se lançant sur les traces de M.Piekielny, personnage entrevu dans l’autobiographie de Romain Gary. Avant d’écrire ma chronique sur « Un certain M.Piekielny » de François-Henri Désérable, il m’a paru nécessaire de publier la chronique que j’avais écrit il y a trois ans et demi sur mon premier blog « Le livre d’après 1 » et qui ne figurait donc pas ici. Parce que le roman de François-Henri Désérable et « la promesse de l’aube » sont étroitement liés et qu’à mon avis, on ne peut lire l’un, sans l’autre.

 

« La promesse de l’aube » est une autobiographie d’un genre un peu spécial , puisque l’auteur y raconte son enfance à Vilnius, située alors en Pologne, puis à Nice, et sa vie de jeune adulte jusqu’à la fin de la guerre, en décrivant les événements qu’il a vécus, de façon parfois romancée, parfois interprétée, avec même un brin de mythomanie, mais en rendant un hommage presque inconditionnel à sa mère qui l’a élevé seule. Romain Gary disait d’ailleurs de « La promesse de l’aube » qu’elle était « d’inspiration autobiographique ». On comprendra que l’auteur avait une grande imagination, qu’il tenait d’ailleurs de sa mère, et à laquelle il laisse libre cours dans ce roman autobiographique, comme dans le reste de son œuvre.

De sa mère, Mina  Owczynska , il est beaucoup question dans « La promesse de l’aube« . Elle en devient même le personnage central, volant très souvent la vedette à son fils. Mina est omniprésente, toujours en train d’encenser un fils qu’elle adorait et en qui elle croyait de toutes ses forces. Tant et si bien qu’elle passait en revue tous les futurs possibles pour lui, l’imaginant tour à tour héros, général, « virtuose violoniste », écrivain, et même ambassadeur de France! Il sera aussi, elle imagine, entouré des plus belles femmes.

La mère espérait tellement pour son fils, que celui-ci allait s’employer à ne pas la décevoir, en réalisant les ambitions artistiques qu’elle n‘avait pu atteindre elle-même. Il s’essaya au violon, à la peinture, la poésie. Il tenta le sport également, mais échoua en natation : « une fois de plus, je dus me rabattre vers la littérature, comme tant d’autres ratés », conclut-il. Il ramena toutefois une médaille d’argent en ping-pong, que sa mère allait garder près d’elle toute sa vie. Il fut aussi décoré Commandeur de la légion d’honneur suite à son engagement dans les Forces Aériennes Françaises Libres, et enfin diplomate, notamment Consul de France à Los Angeles !

Passionnée jusqu’à l’excès, la mère de Roman était parfois drôle dans l’expression de sentiments exacerbés envers son fils. Elle ne reculait devant rien, ne se sentait jamais ridicule lorsqu’il s’agissait de son Roman adoré… Elle fut ainsi prête à aller dire aux professeurs de sciences de Roman, qui l’accablaient de zéros, qu’ils ne le comprenaient pas. Plus tard, à Nice, elle se rendait de temps en temps au marché, et montée sur un banc, informait les maraîchers des dernières prouesses de Roman !

Mina  Owczynska fut maîtresse du destin de son fils, elle, la « fille d’un horloger juif de la steppe russe de Koursk » qui l’avait élevé dans l’amour de la France et de la langue française. Il serait français, et même, Ambassadeur de France ! Et Roman, bien que parfois humilié par les moqueries de son entourage, continuait à croire que l’avenir que sa mère lui annonçait avec tant de conviction allait finir par se réaliser. Il lui fit d’ailleurs la promesse, alors qu’il n’était encore qu’un enfant, de devenir un jour ce grand homme qu’elle attendait. La promesse de l’aube, c’était aussi celle qu’il avait fait à un vieux voisin, M. Piekielny, qui voulait que Roman parle de lui aux grands de ce monde, lorsqu’il les rencontrerait, plus tard. Et Romain Gary allait tenir parole, à l’ONU, à l’Elysée, devant la Reine d’Angleterre, parce qu’il n’oubliait pas de rendre un peu de dignité aux hommes et parce qu’il croyait à son destin annoncé, sans toutefois être jamais arrogant.

C’est l’humour, bien présent dans l’autobiographie, qui sauve Romain Gary en le préservant de toute arrogance et en l’aidant à surmonter les humiliations. Comment un enfant ainsi admiré, adulé, a-t-il pu devenir un adulte humble ? Comment a-t-il pu continuer à respecter une mère si excessive ? Certainement en partie grâce à cet humour narquois et sans concession qu’il jette sur lui-même, sur l’enfant qu’il était alors et sur l’homme qu’il est devenu lorsqu’il écrit La promesse de l’aube à quarante-quatre ans. Romain Gary nous livre ici une très belle définition de l’humour :

« L’humour a été pour moi, tout le long du chemin, un fraternel compagnonnage ; je lui dois mes seuls instants véritables de triomphe sur l’adversité. Personne n’est jamais parvenu à m’arracher cette arme, et je la retourne d’autant plus volontiers contre moi-même, qu’à travers le « je » et le « moi », c’est à notre condition profonde que j’en ai. L’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive » (p160).

C’est aussi l’amour qui l’a sauvé, celui qu’il portait à sa mère. Le livre tout entier est un hommage à celle-ci, qui en fait une des plus belles déclarations d’amour filial de la littérature, avec « Le livre de ma mère » d’Albert Cohen.

« La promesse de l’aube » est donc un livre essentiel, magnifique, très bien écrit, au contenu d’une richesse exceptionnelle. Assurément l’un de mes coups de cœur parmi les classiques de la littérature française du XXème siècle !

La promesse de l’aube, Romain Gary, Folio n°373, avril 2012, 391 p.

 

A noter que le film « La promesse de l’aube » sort en décembre prochain, avec Charlotte Gainsbourg et Pierre Niney. Alors vite, lisez le livre avant !

 

 

Le camp des autres, Thomas Vinau

Gaspard est un jeune garçon en fuite dans la forêt. Privé d’amour, maltraité, apeuré, il a préféré prendre la tangente en compagnie du bâtard, un chien blessé lui-aussi. Ils ont besoins de soins, au cœur et au corps.  L’homme qui les recueille est Jean-Le-Blanc, mais Gaspard ne sait pas s’il peut lui faire confiance. Il a déjà tant souffert.

Jean-Le-Blanc « travaille le serpent », il en « apprivoise le venin ». Qu’il s’agisse des plantes, des animaux, des champignons, il sait que « c’est la dose qui fait le poison » et sous ses airs de sorciers, il s’avère finalement être un homme rationnel, de ceux qui réfléchissent avant de parler :

« Tout est là justement, dans la différence entre croire et savoir. C’est là qu’habite la peur, pas loin de l’ignorance ».

Jean-le-Blanc ne demande qu’une chose à Gaspard, si celui-ci veut rester : qu’il travaille et apprenne. Gaspard choisit de rester dans « le camp des autres », le camp des exclus, de tous ceux qui vivent en marge de la société. « Tirailleurs, déserteurs, romanichels, bagnards ou brigands », ils ont faim, ils souffrent, ils sont rejetés. Dans « l’eau du bain sale », depuis leur naissance. Et ils rejettent aussi :

« Et quoi ?! Votre guerre. Votre champ. Votre messe. Votre progrès, votre empereur, votre république. Rien n’est à nous à part le vent dans les ventres et le noir dans les dents. »

L’enfant est vif, intelligent, débrouillard. Il apprend à lire. « C’est bien, petit. Il faut un grand courage pour attaquer ses chaînes avec de l’encre mais c’est à ce prix que tu pourras sortir de la geôle où tu es né ». Jean-Le-Blanc lui apprend à retrouver la confiance qu’il n’a plus, lui enseigne à refuser, à être libre, à compenser par ses choix l’amour que ses parents ne lui ont pas donné.

Et puis bientôt il l’emmènera à la grande foire annuelle de la Tremblade où le « camp des autres » côtoie chaque année les marchands, les paysans… C’est à la fin du livre seulement que l’on prend connaissance du contexte historique et social de l’époque. Et que l’on apprend que la « Caravane à pépère » a bel et bien existé et qu’il s’agissait d’une bande organisée qui commettait des vols et escroqueries. Une partie de ses membres a été arrêtée par les Brigades du Tigre, première brigades mobiles créées par Clémenceau.  Et le récit prend là un tour plus tranché. On ne retrouvera Gaspard à grands regrets, avec tout l’espoir qu’il porte en lui, que dans l’épilogue.

Le message de l’auteur est très actuel et il établit d’ailleurs lui-même un parallèle avec les exclus de nos sociétés contemporaines. Il y a de très belles pages prônant la liberté que devrait connaître tout homme et pas seulement les plus chanceux. On en peut qu’adhérer et pourtant la position si absolue de l’auteur, opposant les « bourgeois » et « les gueux » m’a quelque peu dérangée. Lorsqu’il moque le besoin de « sécurité, propriété, moralité et santé publique » des bourgeois (les ouvriers et les paysans ne ressentent-ils pas eux aussi ces besoins et n’ont-ils pas eux aussi été terrorisés par ces bandes de brigands ?), il m’a empêchée d’éprouver de l’empathie pour « le camp des autres ». Un léger manque de nuances qui a son importance, car il dessert la cause plaidée.

En revanche, l’écriture de Thomas Vinau est magnifique ! Le récit foisonne : ça bouillonne, ça grouille, ça suinte. Les odeurs, les remugles, les bruits, la fange et la violence nous montrent l’humanité dans toute son animalité. L’écriture est dure et rude, nerveuse et parfois tendue. On s’accroche à ses angles saillants. Elle nous malmène et nous dérange : elle adhère si bien au récit…

Le camp des autres, Thomas Vinau, Alma éditeur, avril 2017, 194 p.

 

Matchs de la rentrée littéraire de Price Minister. 

10 ème participation au challenge 1% de la rentrée littéraire.

Quand sort la recluse, Fred Vargas

Un nouveau Fred Vargas est toujours un événement pour ses lecteurs qui se délectent à l’avance. J’ai un peu différé la lecture de ce nouvel épisode des aventures du commissaire Adamsberg paru avant l’été, et le plaisir n’en n’a été que plus grand. Il me fallait en effet un peu de temps devant moi, car un Vargas doit se savourer, même si l’envie est grande de le lire d’une traite.

Cette fois, l’auteur nous emmène d’abord sur la piste de l’assassin d’une jeune femme : s’agit-il du mari ou de l’amant ? Adamsberg expédie l’affaire en quelques jours, là où ses collègues avaient échoué au point d’estimer nécessaire de le faire rentrer d’Islande. L’intuition et surtout l’expérience permettent au commissaire de trouver l’élément déterminant dans cette enquête. Une simple routine pour Adamsberg, qui a pourtant la tête ailleurs : trois morts par accident, -à cause de la piqûre d’une araignée, la recluse-, attirent en effet son attention.

Les morts sont des hommes âgés. Le phénomène est rare mais rien n’a été constaté d’anormal : l’âge avancé des victimes suffit à expliquer l’issue fatale. Pour autant, cela ne satisfait pas Adamsberg qui décide de mener des recherches, bien que la majorité de la brigade refuse d’abord de le suivre. L’enquête est en effet officieuse, ce qui n’empêche pas Adamberg de s’y lancer tête baissée.

Fred Vargas nous entraîne à sa suite dans l’enfance d’une bande d’orphelins qui, plusieurs décennies auparavant, a fait régner la terreur : s’agirait-il de la vengeance d’une des victimes de cette bande perverse et cruelle ?  L’auteur multiplie les pistes, à partir des deux acceptions du terme « recluse » : la recluse est une araignée originaire du continent américain, qui est présente depuis peu dans le sud de la France. Sa morsure est parfois douloureuse et dangereuse. La « recluse », c’est aussi une pénitente qui, au Moyen Âge, s’emmurait dans un reclusoir, dans lequel elle survivait parfois très longtemps, grâce à la nourriture déposée dans un petit orifice, au gré de la charité publique. On apprend toujours beaucoup dans les polars de Vargas, même lorsque Danglard, le flic érudit de la brigade passe au second plan, ce qui est le cas dans cet épisode.

L’enquête d’Adamsberg évolue au gré des « bulles gazeuses » qui se croisent dans le cerveau du commissaire. Autant de « proto-pensées » indéfinissables, proches de l’intuition, qui finissent par devenir de véritables pensées et aboutissent à des avancées remarquables dans l’enquête. Tout n’est pas crédible et l’intrigue devient parfois tortueuse, voire alambiquée ou nébuleuse -Adamberg n’est-il pas « dans les brumes » ? -mais c’est là tout le charme du roman : Fred Vargas excelle dans l’usage des mots et des concepts avec lesquels elle joue comme une virtuose jusqu’à fournir à ses lecteurs un vrai plaisir intellectuel. Et c’est cela qui compte, comme dans les autres romans de Fred Vargas : l’enquête n’est qu’un prétexte, même si on la dévore, et c’est aussi pour tout le reste que l’on aime Fred Vargas : les personnages, notamment Adamsberg et ses méthodes peu cartésiennes mais si efficaces, l’atmosphère poétique, la qualité de l’écriture, les références historiques…tout ce qui fait de « Quand sort la recluse » non seulement un excellent polar, mais surtout un excellent roman !

Quand sort la recluse, Fred Vargas, Flammarion, Paris, mai 2017, 478 p.

 

Challenge Polars et thrillers chez Sharon, et challenge Femmes de lettres chez George.

Là où l’histoire se termine, Alessandro Piperno

C’est le premier roman d’Alessandro Piperno que je lis et il est vrai que j’en attendais beaucoup, de par les critiques que j’avais lues au sujet de cet auteur. L’impression est pourtant mitigée : intéressant, le roman l’est par de nombreux côtés, notamment par la peinture qu’il offre d’une classe supérieure décadente, incapable de donner un nouveau souffle à sa vie. Mais pendant les trois quarts du roman, on se demande où l’auteur nous emmène et cela m’a paru un peu long. D’autant qu’il est difficile d’éprouver de la sympathie pour les personnages.

En effet, qu’il s’agisse de Matteo que l’on ne peut que détester, de ses enfants que l’on comprend pourtant dans leur refus de faire la paix avec leur père, mais dont le comportement superficiel est plus que discutable, de l’amitié trouble de Martina avec sa belle-sœur et amie, de son mariage (comment une fille de ce milieu a-t-elle pu se marier si jeune, sans conviction ?), des beaux-parents ou même de Lorenzo, il est difficile de s’attacher aux personnages. Il n’y a guère que pour Federica, l’épouse officielle de Matteo, que j’aie éprouvé quelque chose, mais il s’agissait plutôt de pitié…

La famille élargie dans laquelle nous entrons n’a en commun que Matteo, père bigame, voire polygame, qui a quitté l’Italie quinze ans auparavant pour échapper à de nombreuses dettes, abandonnant au passage femme et enfants.  De retour au pays, il espère renouer avec sa famille, mais à part Federica, prête à passer l’éponge (pour de mauvaises raisons), personne ne s’intéresse à Matteo dont le roman parle finalement très peu. Quant aux autres personnages, ils sont tourmentés, et l’on aimerait que l’auteur nous en dise davantage sur leur histoire, leur ressenti, les raisons profondes.

En s’intéressant à tous, Alessandro Piperno ne s’attache à personne en particulier et c’est un peu frustrant. Des souvenirs sont évoqués, certes, mais il m’a semblé que le portrait psychologique de chacun manquait de profondeur. C’est le cas dans de nombreux romans qui fonctionnent très bien, mais le sujet aurait mérité que l’on approfondisse, d’autant qu’il ne se passe rien jusqu’à quelques pages de la fin du roman.

C’est en effet « là où l’histoire se termine » que le roman prend son sens, devant l’ampleur de la catastrophe à laquelle le lecteur ne pouvait s’attendre. Il peut alors interpréter de différentes façons la vie des personnages, ou alors ne pas chercher d’explications et s’en tenir à la question de savoir si la vie n’est qu’une farce dans laquelle chacun se débat… Chacun choisira ! Le cynisme qui se dégage de ce roman n’est pas forcément négatif, il dérange certes, mais interpelle aussi.

Là où l’histoire se termine, Alessandro Piperno, Editions Liana-Levi, Paris, août 2017, 297 p.

 

Challenge 1% de la rentrée littéraire 2017, semaine italienne chez Martine, challenge Il viaggio.

 

Minuit sur le canal San Boldo, Donna Leon

Très au fait des problèmes de logement à Venise, la Comtesse Lando-Continui, grande amie de la belle-mère du commissaire Brunetti, recherche des fonds afin de financer la rénovation d’appartements qui seront ensuite loués à des prix modiques à de jeunes couples vénitiens. Au cours d’une des soirées de gala consacrées à cette œuvre, elle demande à Brunetti de passer la voir prochainement pour lui faire part d’une question qui la taraude depuis des années.

Suite à cette rencontre, le commissaire accepte d’enquêter sur l’accident qui est arrivé quinze ans auparavant à Manuela, la petite-fille de la comtesse. Tombée dans un canal, Manuela a été sauvée in extremis, mais a gardé des séquelles irréversibles : la jeune femme d’une trentaine d’années a l’âge mental d’une fillette de sept ans. La grand-mère de Manuela est persuadée qu’il s’agit d’un crime et non d’un simple accident et elle veut connaître la vérité avant de mourir.

Brunetti n’est pas seulement ému par cette demande. Son instinct le pousse à demander la réouverture de l’enquête et c’est rapidement chose faite, grâce à l’aide d’Ellettra (vraie magicienne quand il s’agit d’accéder à des informations essentielles pour l’enquête, sans attendre les autorisations administratives nécessaires) et de Claudia Griffoni, la collègue de Brunetti, également très efficace.

Je ne vous en dirai pas davantage sur l’enquête elle-même sinon que l’on y retrouve les ingrédients qui font la saveur des romans de Donna Leon : l’humanité du commissaire Brunetti, la détermination d’Ellettra, la vanité de Patta, le supérieur hiérarchique de Brunetti, la malhonnêteté de Scarpa et la bonhommie de Viannello, bien que moins présent dans cette enquête, sans oublier l’intelligence discrète de Paola.

Et puis, bien sûr, le personnage sans doute le plus important des romans policiers de Donna Leon, Venise, ville sur laquelle Brunetti s’émerveille toujours autant : le commissaire partage son amour pour certains lieux de Venise, comme la magnifique Chiesa dei Miracoli ou le Campo San Giacomo dell’Orio dans le quartier Santa Croce. Pour autant, le commissaire ne manque pas de s’interroger sur l’avenir de Venise : « est-ce que les gens, ailleurs, passaient leur temps à parler de leur ville ? ». Les préoccupations évoquées sont brûlantes d’actualité : la présence des migrants, la montée de la Ligue du Nord, la fuite vers le continent de jeunes vénitiens en raison de l’embourgeoisement de quartiers autrefois populaires, dans une ville qui est toute entière dédiée au tourisme…

Pour sa vingt-cinquième enquête, Brunetti est à la hauteur et comme ses fidèles lecteurs, j’espère le retrouver encore de nombreuses fois…

Minuit sur le canal San Boldo, Donna Leon, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gabriella Zimmermann, Calmann-Lévy, septembre 2017, 339 p.

 

Retrouvez les avis des autres participantes à cette lecture commune:

-Eimelle.

Martine

 

Lecture commune dans le cadre de la semaine italienne chez Martine. 8ème participation au challenge de la rentrée littéraire 2017. Participation au challenge vénitien et au challenge Polars et thrillers chez Sharon.

La ferme (vue de nuit), Anne-Frédérique Rochat

Par une chaude après-midi d’été, Annie retourne à la ferme, cet endroit difficile d’accès, loin de la ville, que l’on ne gagne qu’après avoir peiné à monter le « grand escalier » sous un soleil harassant. Annie ne sait pas pourquoi elle a entrepris ce chemin qui la ramène quinze ans en arrière, vers son grand amour d’alors. Il a suffi d’une carte blanche, sans aucun mot, glissée dans une enveloppe par Etienne, et Annie a accouru. Sans doute parce que la plaie n’était pas refermée.

La ferme n’en est pas une ; c’est au contraire une grande maison moderne, aux larges baies vitrées ouvertes sur la forêt. Elle est un peu décrépie maintenant, après quinze ans. D’ailleurs, Annie ne s’y était jamais sentie bien : trop peu d’intimité, l’impression d’être épiée en permanence, le besoin insatisfait d’un cocon le soir venant. Etienne non plus n’était pas parfait : maniaque, peu tolérant, exclusif. Le portrait en creux qui se dessine au fur et à mesure des petites révélations d’Annie est peu flatteur. Mais elle l’aimait et lui était fou d’elle mais pas cependant au point de faire des sacrifices. Ni d’accepter de fonder une famille.

Alors, un jour, Annie est partie. Fatiguée de devoir renoncer à être elle-même et pourtant si malheureuse de quitter les bras rassurants d’Etienne. Aujourd’hui de retour, elle se demande si elle va pouvoir donner une seconde chance à cet amour, comme si c’était de sa faute, ou si lui a changé. Elle a envie d’y croire, d’être naïve peut-être, mais d’espérer.

Anne-Frédérique Rochat nous offre une histoire très sensible, très belle. Etienne est-il un homme entier ou est-il simplement égoïste ? Que recherchent-ils tous les deux dans l’amour ? Ont-ils projeté leur vision du couple sur l’autre ? Quelle est la perception que chacun a de l’amour et celle-ci est-elle bien proche de la réalité ?  Autant de questions sur le couple, sur l’amour, et sur différents thèmes qui lui sont liés, comme la solitude, la maternité, le temps qui passe, que l’auteur traite avec poésie en créant un univers très particulier.

L’atmosphère, née de l’écriture et de l’étrangeté des lieux décrits, -une maison ouverte sur la nature, dans laquelle on vit en huis clos, la présence d’un lama au comportement presque humain, -confère un véritable charme à ce roman. L’angoisse n’est jamais loin, et parfois elle pourrait céder la place à la colère face à la résistance d’Etienne et pourtant on ne ressent qu’une légère tristesse, une douceur, l’impression de quelque chose d’inéluctable. Une incompréhension qui ne s’explique pas, comme dans tant d’histoires amoureuses.

« La ferme (vue de nuit) » est une belle découverte et je remercie Babelio (Masse critique) et les Editions Luce Wilquin de m’avoir envoyé ce roman.

 

La ferme (vue de nuit), Anne-Frédérique Rochat, Editions Luce Wilquin, Août 2017, 197 p.

 

7ème participation au Challenge 1% de la rentrée littéraire 2017