Blanc, Sylvain Tesson

« Blanc » ne m’a pas emportée comme tant de romans de Sylvain Tesson l’ont fait. Et pourtant, tout y est : le périple, -cette fois une traversée des Alpes à ski de Menton à Trieste-, la nature et ses beautés, les références littéraires et historiques et cette belle écriture classique, qui porte tantôt la précision du géographe, tantôt l’émotion onirique du poète devant une nature qui le domine.

Alors pourquoi la recette a moins bien fonctionné pour moi ? Il y avait cette sensation de répétition trop présente, l’arrivée au refuge et le repos chaque jour tant attendu, la menace des avalanches, ainsi que le découpage en de nombreux chapitres très courts correspondant à un jour et une étape.

Certainement aussi, le fait que l’aventure ait été réalisée sur quatre années, de 2018 à 2021, pour des raisons bien compréhensibles, ce qui retire au lecteur l’impression d’être dans une traversée au long cours, avec des protagonistes coupés de la civilisation. Pour autant, « Blanc » est un très bon récit de voyage et je ne pouvais pas ne pas en parler. Peut-être ai-je simplement lu trop de livres de cet auteur, qui reste quand même parmi mes préférés…

Blanc, Sylvain Tesson, Gallimard, collection Blanche, septembre 2022, 235 p.

Dans les brumes de Capelans, Olivier Norek

Pour son huitième polar, Olivier Norek renoue avec le personnage de Victor Coste dont la nouvelle mission est classée « secret défense ». Et c’est sur l’île de Saint-Pierre-et-Miquelon, à des milliers de kilomètres de la Métropole, que Coste est chargé d’accueillir des témoins protégés, dans une résidence surveillée qui est une véritable forteresse. Mais alors que le policier reçoit habituellement des repentis ou des « balances », soit « les pires ordures de la criminalité organisée », la nouvelle protégée de Coste est une jeune fille qui a été victime pendant dix ans d’un prédateur de la pire espèce.

La mission de Coste est de faire parler Anna afin de retrouver son ravisseur ainsi que d’autres victimes qui se trouvent en danger de mort. Bénéficiant de critiques dithyrambiques, le roman de Norek ne pas déçue comme c’est souvent le cas lorsqu’un livre est encensé. Addictif, détaillé et précis -c’est un ancien flic qui écrit-, le roman nous plonge dans l’atmosphère bien particulière d’un petit bout de France lointain, envahi par des brumes opaques pendant trois semaines du début de l’été. Les héros, antihéros par excellence, ont des profils psychologiques difficiles à décrypter et le premier rebondissement m’a vraiment surprise. Un excellent polar !

Dans les brumes de Capelans, Olivier Norek, éditions Michel Lafon, avril 2022, 429 p.

2023, c’est parti !

Le blog reprend du service après presque un an d’inactivité en ce qui concerne les chroniques, mais pas la lecture, heureusement ! J’espère pouvoir à nouveau publier régulièrement, avec quelques changements, parce que le temps me manque en raison d’autres projets, parmi lesquels celui de lire presque exclusivement en italien pendant un an. « Presque »,  car il me serait impossible de ne lire aucun livre en français pendant un an, à moins de me couper du monde pendant tout ce temps, pour n’avoir aucune nouvelle envie de lecture, ce qui est ni possible, ni souhaitable.

Alors, j’ai choisi de réduire la taille de mes chroniques. Désormais, elles ne dépasseront pas les quinze lignes –c’est un défi lorsque l’on est bavarde-, sauf lorsque je présenterai des lectures peu connues et rarement chroniquées. Je continuerai à n’évoquer que les livres qui m’ont plu, un peu, beaucoup ou passionnément. Quant aux autres, j’ai pris l’habitude de ne pas y consacrer de temps : pourquoi critiquer le travail d’un auteur, alors que l’avis en matière littéraire est hautement subjectif ?

Il ne me reste que deux lignes pour conclure et je le ferai en vous présentant mes meilleurs vœux pour 2023 : je vous souhaite la santé, la réalisation de vos projets, beaucoup de rêves et des lectures enrichissantes ! A bientôt !

Ces montagnes à jamais, Joe Wilkins

 

ces montagnes à jamais poche

C’est le premier roman de Joe Wilkins mais l’auteur a aussi écrit de nombreux poèmes ainsi qu’un récit sur son enfance et son adolescence. Originaire du Montana, et plus particulièrement des Bull Mountains où se situe l’intrigue, Joe Wilkins nous offre un texte aux multiples facettes, roman social, western moderne, parsemé d’épisodes de « nature writing », avec deux personnages très forts, Wendell et Guillian, qui n’ont en apparence rien en commun sinon un fort attachement aux lieux.

Wendell Newman est un jeune homme de vingt-quatre ans qui vit dans un mobile-home et s’épuise au travail en tant qu’employé de ranch sur les terres perdues de ses défunts parents. Défunt, ce n’est pas sûr en ce qui concerne son père qui a simplement disparu une dizaine d’années plus tôt, et dont les extraits du journal qui nous sont livrés retracent la fuite éperdue dans les montagnes. Sa mère en revanche, n’a pu supporter la vie difficile qui lui restait, et Wendell travaille pour rembourser les factures médicales qu’elle lui a laissées…

Gillian Houlton est l’assistante du principal d’un collège de Colter, une petite ville des environs de Billings dans le Montana. Très déterminée, son seul but est d’aider les élèves à « faire des choix de vie corrects », même si ceux qui y parviennent sont très peu nombreux. La cinquantaine, elle est la mère d’une adolescente, Maddy, qu’elle élève seule depuis que Kevin est mort lorsque la petite avait six ans.

Il est vrai que le tableau est noir, et il serait faux de dire que le roman n’est pas sombre mais il n’est jamais misérabiliste. D’autant que Wendell se voit confier la garde de Rowdy, le fils de sa cousine qui est incarcérée, et qu’il noue un lien fort avec le jeune garçon qui ne parle pas. Wendell se révèle être protecteur et bon même s’il reste prisonnier de son passé; comme Gillian qui n’arrive pas à oublier son mari Kevin.

Le dénouement viendra lors d’une grande chasse au loup qui se déroule en toute légalité mais qui vient réveiller l’instinct des milices séparatistes dont le père de Wendell est encore le héros. Joe Wilkins fait monter le suspense et nous prend dans cette histoire envoûtante qui décrit également très bien la réalité sociale de cet Etat du Montana, dans les montagnes de l’Amérique profonde, lors des années Obama. Les hommes y sont profondément attachés au territoire, à leurs traditions et à leur mode de vie et ils s’opposent aux agences gouvernementales qui n’ont pas les mêmes objectifs qu’eux. La nature est centrale dans le roman et l’écriture poétique de Joe Wilkins est pour beaucoup dans le succès de « Ces montagnes à jamais ».  Une belle découverte que ce roman qui est paru en mai 2021 en édition de poche, chez Gallmeister également.

 

ces montagnes a jamais

 

« Ces montagnes à jamais », Joe Wilkings, traduit de l’américain par Laura Derajinski, Editions Gallmeister, février 2020, 306 p.

Edition de poche, Gallmesiter, Totem n°186, mai 2021, 288 p.

Chevreuse, Patrick Modiano

Pas de chroniques depuis deux mois car, même si les lectures se sont enchaînées, bien peu m’ont « transportée ». Ce terme ancien n’est plus utilisé et pourtant il évoque ce que j’attends d’une lecture, m’émouvoir, m’étonner, me ravir, me captiver et bien sûr, induire une réflexion et laisser des traces… Alors, j’hésite à me tourner pendant quelques temps vers des classiques. En attendant, heureusement, il y a Modiano !

Dès les premières pages, nous voici plongés dans cette atmosphère modianesque que j’aime tant : la musique de son écriture est rassurante, elle nous conduit « sur une frontière étroite entre la réalité et le rêve », à la recherche de souvenirs qui n’en sont pas toujours, de demi-oublis et autres impressions de déjà-vu, si chers à l’auteur.

Nous, (lecteurs assidus de Modiano), nous constituons prisonniers volontaires d’une sorte de brouillard temporel indéfinissable qui habille une époque révolue. Elle nous est désormais familière et par là-même rassurante, mais elle reste inquiétante : car il y a toujours une énigme, plus ou moins trouble et angoissante mais rarement très grave, même si elle est permanente : c’est celle qui dissimule l’écoulement du temps sous un voile léger que l’on peut soulever mais jamais retirer, au grès des souvenirs qui vont et viennent, jusqu’à disparaître avec les années et avec nos vies. Et pourtant, cette atmosphère n’est pas triste, mélancolique certes, mais aussi envoûtante.

Cette fois, c’est dans la vallée de Chevreuse et à Auteuil que commence sa nouvelle recherche. Le narrateur songe et se laisse traverser par des pensées, des détails, des sonorités. « Chevreuse » fait partie de ces noms dont les sons lui rappellent quelque chose, Auteuil également. Comme un titre de chanson, « Douce dame » interprétée par Serge Latour, ou « Tête de mort », le surnom donné à Camille, cette jeune femme étrange à la voix douce qui fredonnait la chanson de Latour. « Mais comment mettre en ordre tous ces signaux et ces appels en morse, venue d’une distance de plus de cinquante ans, et leur trouver un fil conducteur » ?

Modiano déroule la bobine, libérant des impressions et laissant réapparaître au grand jour des noms jusque-là enfouis dans sa mémoire. Les souvenirs se précisent, des lieux surgissent, des événements minuscules refont surface et donnent lieu à de nouvelles interrogations. Que se passait-il dans cet appartement d’Auteuil ? Pourquoi tant de gens s’y retrouvaient-ils, la nuit venue ? Appeler au téléphone Auteuil 15.28, était-ce l’assurance de tomber sur des gens peu fréquentables ?

Modiano est fidèle à lui-même, usant des mêmes procédés, faisant revivre un passé flou, fait de souvenirs personnels et de références à certains de ses romans, avec son écriture si particulière, distanciée et pourtant précise. Peut-être écrit-il toujours le même livre, mais c’est à chaque fois une histoire nouvelle que nous lisons. Ainsi, Modiano réussit-il, avec « Chevreuse » à faire revivre ses fantômes et à créer une histoire très différente des autres. Ce trentième roman, est donc pour moi, comme beaucoup d’autres de Modiano, un régal de lecture grâce au plaisir d’avoir été dépaysée et apaisée à la fois. Un roman qui doit se lire lentement, et qui distille pendant longtemps en nous ses réflexions énigmatiques…

Coup de coeur 2021 !

Chevreuse, Patrick Modiano, Gallimard, Paris, octobre 2021, 159 p.

Au bon roman, Laurence Cossé

« Au bon roman » est un excellent roman, l’accroche est facile, même si certains trouveront contestable l’idée qui l’anime, toute relative, mais qui a le mérite de nous faire réfléchir : les romans peuvent-ils être catégorisés en fonction de leur valeur littéraire et surtout, où se trouve la limite permettant de définir une œuvre comme étant de qualité et une autre, sans intérêt littéraire ?

C’est pour mettre en pratique cette idée qu’une riche italienne, Francesca, a décidé d’ouvrir une librairie où l’on ne trouverait que de bons romans. Quel fervent lecteur n’a pas rêvé de passer des heures dans un tel endroit qui ne recèlerait que des trésors ?

« -Et dire que tant de gens autour de moi se plaignent de ne rien trouver de bon à lire. Quelle aberration.

-Quel dommage. Alors que vous et moi découvrons chaque mois un chef-d’œuvre. C’est que quatre-vingt-dix pour cent des romans qui se publient sont « des livres que c’est pas la peine » comme les appelait Paulhan. La critique ne devrait parler que des autres, mais elle est paresseuse et frivole. »

Et le projet est bien ficelé : Francesca dispose du local, un magnifique magasin en plein cœur du centre intellectuel et culturel de la capitale. Elle en déniche également le responsable, un libraire autodidacte passionné, Yvan Georg, dit Van ; ensemble, ils forment un comité de sélection secret composé d’excellents auteurs qui fournissent les listes des romans qui figureront dans le stock de la librairie. Quant à la viabilité financière du projet, Francesca y attache peu d’importance, concevant l’idée comme un mécénat tel qu’il se pratique dans d’autres domaines artistiques.

Bien sûr, un tel projet n’est pas du goût de tous et suscite rapidement jalousies et rancœurs. Il déchaîne également la concurrence car, contre toute attente, la librairie remporte un immense succès. Mais qui aurait imaginé que les membres du comité auraient risqué leur vie en participant au choix des romans dignes d’intérêt ? Qui est prêt à tuer et pour quelle raison ? Un auteur dont le roman n’a pas été retenu pour être vendu « au bon roman » ?

« Au bon roman » ne parle que de livres, de toutes les façons possibles. Le policier qui mène l’enquête sur les meurtres qui ouvrent le roman est lui-même un fervent lecteur. Le petit monde du livre, libraires, éditeurs, critiques littéraires et médias sont de la partie. Jusqu’aux romans évoqués pour faire partie du stock de la librairie « Au bon roman ». L’auteur nous donne d’ailleurs ici de nombreuses pistes de lecture et j’ai même noté quelques titres parmi les auteurs qui reviennent le plus souvent, tels Cormac Mc Carthy, Carlo Fruttero et Franco Lucentini, Pierre Michon et Marcel Aymé, mais beaucoup d’autres sont cités : amateurs de listes, à vos crayons !

On ne s’ennuie pas une minute dans ce roman qui allie à la fluidité et à la simplicité de l’écriture un fourmillement de références littéraires et culturelles. Il y a matière à réflexion dans ce manifeste en faveur de la bonne littérature, mais pas de la littérature élitiste, comme la profession de foi envers les bons livres l’atteste (p307 et 308 de l’édition Folio). Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire sur ce roman qui débute comme un polar pour revêtir ensuite diverses formes et nous propose des personnages très intéressants. Au bout du compte, je ne sais toujours pas ce qu’est exactement un bon roman, notion particulièrement subjective, mais je sais aussi que chacun peut accéder à de la bonne littérature et que comme dans beaucoup de domaines, un minimum d’exigence s’impose. C’est aussi à cela qu’on reconnait les bons auteurs… simplicité et hauteur de vue !

Au bon roman, Laurence Cossé, Folio n° 5074, 2010, 469 p

Participation au challenge Objectif Pal chez Antigone

Toutes les vagues de l’océan, Victor del Arbol

Quand Gonzalo Gil apprend le suicide de sa soeur Laura, il ne ressent pas plus d’émotion que s’il s’agissait de la mort d’une inconnue. Sa mère non plus, de même que Luis, l’ex-mari de Laura, une indifférence qui n’est pas commune. Quant à la police, dont Laura faisait partie, elle classe rapidement l’affaire, prenant le suicide de Laura comme une preuve de sa culpabilité : un certain Zinoviev, meurtrier de Roberto, le fils de Laura, a en effet été tué après avoir été longuement torturé. Quel meilleur mobile que l’enlèvement et l’assassinat froid et cruel d’un enfant de six ans, dont le corps flotte à plat ventre, donnant ainsi le ton ce que vont être les presque sept cents pages suivantes ?

Nous passons de Barcelone en 2002 à Moscou en 1933. Elias Gil arrive en URSS pour parfaire ses connaissances d’ingénieur. Ce jeune communiste espagnol a obtenu une bourse et il est accompagné d’étudiants internationaux qui sont dans le même cas que lui. Leur enthousiasme idéaliste face à la grandeur soviétique va aussitôt se heurter aux méthodes staliniennes : les jeunes hommes se retrouvent dans un train de déportés en route vers la Sibérie orientale et vers un destin cruel sur l’île de Nazino.

Qui est vraiment Elias Gil ? Quel rapport a-t-il avec la mort de Laura et de son fils ? Qu’est devenue Anna, la fille d’Irina, qu’Elias s’était juré de protéger ? Peu à peu, les éléments du puzzle s’imbriquent et nous révèlent de sombres secrets familiaux qui s’inscrivent dans les heures plus plus noires de l’histoire européenne du XX ème siècle.

Victor del Arbol nous promène ainsi avec talent de l’URSS de Staline à la guerre civile espagnole. Il nous dévoile les dessous d’un régime qui a cédé à la folie d’un dirigeant, en pourchassant ses ennemis jusque parmi ses plus fidèles défenseurs, puis qui s’est fourvoyé dans le pacte germano-soviétique. Il nous emmène ensuite dans les excès tout aussi criminels de l’Espagne franquiste, nous montrant les abjections auxquelles peut conduire la nature humaine quand elle érige une frontière trop mince entre le bien et le mal et bascule avec une facilité déconcertante du mauvais côté, mais aussi quand elle est acculée face à la menace. La lancinante question se pose à chaque fois qu’une situation historique extrême est évoquée : qu’aurions-nous fait à leur place ?

Et puis il y a la Barcelone des années 2000 en proie à des corruptions en tous genres, centre des trafics les plus odieux et des mafias les plus violentes, comme la Matriochka à laquelle Zinoviev obéissait peut-être… Avec de réelles surprises quant à ceux qui tirent les ficelles. Enfin, il y a ces personnages que l’on aime puis que l’on déteste, et dont on ne sait plus finalement qui ils sont : quel brio dans la manipulation, dans les retournements de situations, dans les rebondissements !

« Toutes les vagues de l’océan » est un pavé de 680 pages difficile à lâcher. L’auteur fait preuve d’une réelle virtuosité dans la construction du roman, dans la qualité de l’évocation historique, la richesse de l’intrigue ainsi que le soin apporté à l’écriture. Je n’ai qu’un regret : l’avoir terminé et ne pas pouvoir prolonger ma lecture !

Coup de coeur 2021 !

« Toutes les vagues de l’océan », Victor del Arbol, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, Babel Noir n° 169, janvier 2017, 680 p.

Lu dans le cadre du challenge Pavé de l’été chez Brizes, du challenge polars et thrillers chez Sharon et du challenge Objectif Pal chez Antigone.

Etés anglais, la saga des Cazalet 1, Elizabeth Jane Howard

Voici ma participation au mois anglais, in extremis, pour cause de vacances hors-saison : j’avais emporté « Etés anglais », le premier volume de la saga des Cazalet, du nom de cette famille aisée de la bourgeoisie londonienne qui se retrouve chaque été à la campagne. Ce fut une belle découverte, même si j’ai dû m’accrocher un peu pendant le premier tiers du roman, le temps de faire connaissance avec les nombreux personnages et de m’habituer à ce type de récit qui s’attache d’abord aux petites choses du quotidien : quelle robe porter, quelle chambre donner à une adolescente mal dans sa peau… ? Est-ce qu’on prend un café ? Oui, mais seulement si tu en prends un… Il s’en est fallu de peu que j’abandonne les Cazalet, mais je suis finalement très contente d’avoir poursuivi !

étés anglais la saga des cazalet

Le roman débute en juillet 1937 dans le Sussex, à Home Place, résidence de William et Kitty Cazalet. Kitty, surnommée La Duche, prépare la maison avec ses domestiques, en attendant l’arrivée des enfants et petits-enfants. Leur fille Rachel, célibataire, vit avec eux, mais les trois garçons vivent à Londres avec leur famille.  L’aîné, Hugh, est rentré de la Grande Guerre amputé d’une main et en proie à de violents maux de tête. Il a deux enfants et sa femme est enceinte au début du récit. Le deuxième fils, Edward, est un homme séduisant à qui tout réussit, marié à une ancienne danseuse étoile et père de trois enfants. Enfin, Rupert, le plus jeune, est professeur et peintre-artiste lorsqu’il en trouve le temps. Il a perdu sa première femme en couches et a épousé ensuite la jeune Zoé qui a du mal à se faire à son statut de belle-mère.

Tout ce petit monde, accompagné de gouvernantes et autres domestiques, vient passer l’été à Home Place où les apéritifs dans le jardin font place à des repas de famille ou à des pique-niques sur la plage. Les paysages enchanteurs, d’un vert tendre tout britannique, les roses du jardin, et la canicule -car il faisait chaud aussi dans les années trente en Angleterre- nous promènent dans ce quotidien privilégié, doux et attachant. Mais derrière les préoccupations des uns et des autres, les petites disputes et les bouderies, apparaissent bientôt des non-dits, des incertitudes et des questions finalement bien plus importantes.

Née en 1923, Elizabeth Jane Howard a sans aucun doute vécu bon nombre de ces moments qu’un don pour l’observation lui permet de retracer avec finesse et psychologie. Sous une apparence d’abord légère, le roman évoque des thèmes beaucoup plus sérieux, le traumatisme qu’a représenté la guerre 14-18, le rôle des femmes et leur difficulté à trouver leur place dans la société masculine de l’époque, l’homosexualité, les relations intra-familiales, la peur des enfants face à la guerre… Dans la seconde moitié du roman, on assiste peu à peu à la montée de l’inquiétude de la famille face aux risques de conflit mondial. On découvre aussi que derrière l’apparente unité de la famille, il existe beaucoup de petits secrets… On ne peut donc pas abandonner la lecture à la fin de l’été 1938. Alors, je ne sais pas si j’irai jusqu’à la fin de la saga, mais il est sûr que je vais me procurer le second tome rapidement !

Etés anglais, La saga des Cazalet 1, Elizabeth Jane Howard, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff, Quai Voltaire, paris 2020.

 

Lu dans le cadre du mois anglais, du challenge Objectif pal et du challenge Pavé de l’été chez Brizes.

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La mer ne baigne pas Naples, Anna Maria Ortese

C’est un recueil de nouvelles et de reportages, paru en 1953 en Italie puis pour la première fois en France en 1993. Il vient d’être réédité en 2020 chez Gallimard, dans une édition augmentée de deux textes inédits servant de préface et de postface, pour notre plus grand intérêt car Anna Maria Ortese figure parmi les principales représentantes de la littérature italienne du XXème siècle.

la mer ne baigne pas naples

L’ouvrage réunit donc deux nouvelles de facture classique, suivies de trois textes proches du reportage mais à la valeur littéraire incontestable. L’ensemble témoigne en effet d’une grande puissance d’évocation, d’abord qualifiée de néo-réaliste, mais la préface et la postface ajoutées à l’édition de 2020 donne un nouvel éclairage à ces textes, révélant une auteure bouleversée par le réel au point de ne pas le supporter.

Certes, le pessimisme et la noirceur sont bien présents dans cet ouvrage et la première nouvelle donne le ton : « Une paire de lunettes » nous présente une fillette presque aveugle qui vit dans un typique « basso », rez-de-chaussée étriqué et sombre des quartiers pauvres de Naples. L’enfant chausse ses premières lunettes, offertes par une tante qui insiste lourdement sur le prix indécent que cela lui coûte, et elle découvre enfin le monde qui l’entoure : elle se met aussitôt à pleurer…

« La ville involontaire » ressort plutôt du reportage et décrit les « Granili », un édifice de 300 mètres de long, qui abrite toute la misère humaine. Ce n’est pas seulement « ce que l’on peut appeler un relogement provisoire de sans-abri, mais bien plutôt la démonstration, en termes clinique et juridique, de la déchéance d’une race », celle qui tolère un tel quartier où survivent les « larves d’une vie dans laquelle existaient le vent et le soleil » et qui ne « conservent de ces biens qu’un vague souvenir ». Le lecteur a vite compris que « la mer ne baigne pas Naples », de la même façon que « le Christ s’est arrêté à Eboli ».

Anna Maria Ortese va plus loin dans le dernier reportage qui est particulièrement intéressant : « Le silence de la raison » évoque les intellectuels napolitains que Ortese rencontre dans les beaux quartiers de Chiaia. Elle livre une description critique de leurs rapports, dénonce l’hypocrisie de ces progressistes, remet en question leur engagement révolutionnaire. Ce texte est à l’origine de la polémique sur le recueil, d’autant que les vrais noms des auteurs concernés sont conservés : on y croise entre autres, Luigi Compagnone, Raffaele La Capria, Vasco Pratolini, des écrivains qui avaient participé, avec Anna Maria Ortese, à la revue « Sud » entre 1945 et 1947.

L’écriture de Anna Maria Ortese est en effet sans concession. Elle est précise et ciselée, voire méticuleuse quand il s’agit par exemple des Granili. Elle est également parfois « exaltée », « fébrile » et presque hallucinée, comme l’auteure la qualifie elle-même dans la nouvelle préface. D’ailleurs, elle y insiste sur l’écriture : « peu de gens parviennent à comprendre comment l’écriture renferme la seule clé de lecture d’un texte, et la trace de son éventuelle vérité ». Et elle nous donne d’importantes clés : … « je me demande si La mer était vraiment un livre « contre Naples ». Je me demande où je me suis trompée, si je me suis trompée en l’écrivant et de quelle façon il faudrait aujourd’hui le lire. » Je vous laisse découvrir la suite. A vous de juger.

Coup de cœur 2021

La mer ne baigne pas Naples, Anna Maria Ortese, traduit de l’italien par Louis Bonalumi, Gallimard, Paris, juin 2020, 193 p.

La farce, Domenico Starnone

Après l’excellent « Les liens », je retrouve avec joie Domenico Starnone dont le talent ne se dément pas même si ce nouveau roman est moins percutant que le précédent. Pour autant, il « résonne » en moi depuis plusieurs jours et sollicite sans cesse ma réflexion vers de nouvelles interprétations. Voilà ce que j’appelle de la littérature et Domenico Starnone est, à mon avis, l’un des plus grands écrivains italiens contemporains.

la farce domenico starnone


« La farce » est à prendre au sens propre, mais je ne vous la raconterai pas bien sûr, tandis que métaphoriquement, elle sous-tend tout le roman.  La trame est simple : le narrateur, Daniele, est appelé au secours par sa fille Betta pour venir chez elle à Naples s’occuper de son fils Mario car elle doit se rendre avec son mari à un colloque de mathématiques en Sardaigne. Daniele hésite parce qu’il a une commande pour illustrer une nouvelle de Henry James et parce que rester seul avec un enfant de quatre ans pendant quelques jour lui paraît au-dessus de ses forces. A soixante-dix ans, il se remet difficilement d’une opération, mais conscient de son peu d’empressement en tant que père et grand-père, il accepte et se rend à Naples.

On l’imagine bien, ces quelques jours ne seront pas de tout repos pour Daniele. C’est un homme distrait, envers les autres notamment et même dans l’amour qu’il porte à sa fille, il l’admet lui-même. Daniele a été un artiste ambitieux, dont le travail a compté, mais il commence à s’interroger sur l’opportunité d’arrêter de dessiner. A ces questions existentielles, s’ajoute le fait qu’il déteste Naples, tout comme l’appartement de Betta qui n’est autre que celui dans lequel il a été élevé. Un endroit pour lui plein de fantômes, comme la nouvelle d’Henry James, « The jolly corner », sur laquelle il doit travailler et qui évoque un homme qui « retourne dans une vieille maison qu’il possède à New York et y retrouve un fantôme, le fantôme de celui qu’il aurait été s’il n’était pas devenu homme d’affaires ».

Daniele se rend compte qu’il s’est attribué à tort « la capacité de faire ce qui n’avait jamais été fait ». Les promesses de son enfance se sont engluées dans l’âge adulte et dans la concurrence avec d’autres artistes plus compétents que lui. Il est donc proche de ce petit Mario à qui ses parents font croire, en s’extasiant devant son intelligence, que le monde sera un jour à ses pieds. L’enfant est en effet brillant mais il s’abreuve des compliments qu’il reçoit ; il est en outre un petit génie domestique, capable de presque tout faire dans la maison, mais il est également capricieux, parfois incontrôlable et ne pense qu’à jouer, comme tout enfant de son âge, ce que Daniele, tout à son travail, a tendance à oublier. Il s’en mordra les doigts d’ailleurs…

« La farce » souligne l’importance des souvenirs qui hantent nos vies. C’est une satire de la vieillesse et de l’enfance qui pointe leurs points communs : elles connaissent les deux extrêmes de l’ambition, sa naissance et les espoirs qu’elle procure, et la désillusion amère dans laquelle elle s’évanouit. Les thèmes que Domenico Starnone met en avant sont nombreux et l’on retrouve ceux qui sont chers à Elena Ferrante, comme la dualité de la ville de Naples et celle du dialecte napolitain. L’auteur est soupçonné « d’être » Elena Ferrante et je dois dire que quelques pages m’ont laissée bouche bée, tant j’ai cru entendre la voix d’Elena Ferrante. Ainsi, l’imposture sociale chère à l’écrivaine napolitaine est un des éléments du malaise ressenti par le grand-père.

L’événement central du roman, la farce, amène Daniele à se découvrir « sans qualités et vide » : il constate amèrement que les compliments de l’enfance n’ont pas tenu leurs promesses et que son petit-fils devra affronter les mêmes désillusions. Le roman se termine par un « appendice » qui est un journal illustré -par Dario Maglionico- reprenant les principaux moments du séjour à Naples de Daniele et il apporte plusieurs clés de lecture, notamment dans le parallèle qu’il établit avec la nouvelle d’Henry James.


« La farce » est un duel entre un grand-père et son petit-fils qui se lit d’une traite et qui se prolonge par de nombreuses réflexions, sur l’art aussi notamment, et sur tant d’autre sujets que je n’ai pas pu évoquer ici. Divertissant et enrichissant !

La farce, Domenico Starnone, traduit de l’italien par Dominique Vittoz, Fayard, avril 2021, 229 p.

« Les liens » est désormais disponible en poche

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